Psychothérapies
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
118 pages

p. 89 à 97
doi: en cours

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Volume 22 2002/2

2002 Psychothérapies

Du bruit à l’énigme  [1]

Jacques Press  [2] Adresse de l’auteur:Dr Jacques Press62, quai Gustave-AdorCH-1207 Genève
L’auteur souligne l’importance d’un travail de construction dans le traitement des patients somatisants, travail qui permette dans le même mouvement la création d’un espace de jeu au sens winnicottien et un mouvement de psychisation de la pulsion. Il souligne l’importance de l’attention portée au contre-transfert dans ces situations.Mots-clés : psychosomatique, pulsion, construction, contre-transfert. The author stresses the importance of constructing with patients who present psychosomatic disorders a facilitating environment as described by Winnicott thus enabling instinctual expression by means of psychic involvment. He underlines the importance of being attentive to countertransference in such cases.Keywords : psychosomatics, instinct, construction, countertransference.
Qu’est-ce qu’un psychosomaticien? C. Parat l’a très joliment dit: c’est un analyste qui s’occupe de patients présentant des maladies somatiques. Dit comme cela, ça a l’air tout bête, mais cela implique qu’on se pose toute une série de questions: comment peut-on comprendre la survenue d’une maladie somatique, peut-on en dire quelque chose de notre position d’analyste? Comment envisager l’unité psychosomatique que constitue l’être humain? Quelles conséquences cliniques cela a-t-il sur notre attitude avec ces patients? Ce sont ces questions qui courront en filigrane de cet article, avec une préoccupation centrale que manifeste le choix de son titre. Du bruit à l’énigme: cela définit certes notre activité comme celle d’un accoucheur de sens, ce qui est le cas de tous les analystes. Mais avec cette spécificité qu’il s’agit moins de révéler un sens préalablement présent que de faire advenir chez notre interlocuteur une capacité à transformer le bruit en énigme, une capacité créatrice de sens. Et avec une conviction: c’est que cette création de sens contribue à créer un meilleur équilibre psychosomatique chez notre patient.
Pour en revenir à mon titre, je me suis rendu compte qu’il y avait sans doute une réminiscence involontaire d’un livre, l’un des sommets de la littérature non seulement contemporaine, mais aussi occidentale. Je veux parler du roman de W. Faulkner Le bruit et la fureur. Titre que Faulkner a lui-même emprunté à Shakespeare. C’est Macbeth, qui, sur le point de voir son projet fondé sur le meurtre s’effondrer, s’écrie: «La vie est une histoire pleine de bruit et de fureur, racontée par un idiot, ne signifiant rien». Faulkner raconte donc une histoire, pleine de bruit et de fureur, racontée par un idiot, un demeuré, Benjy, témoin hurlant d’un drame atroce. Cette histoire a pour cœur l’amour incestueux de Quentin Compson pour sa sœur Caddy, amour qui se termine tragiquement, par le suicide de Quentin.
Le bruit et la fureur, c’est donc ce qui se passe quand un amour incestueux interdit essaie de trouver sa voie de réalisation agie. Œdipe-Roi est aussi une histoire pleine de bruit et de fureur: Œdipe couche réellement avec Jocaste, sa mère-épouse, elle se suicide, il se crève les yeux. Et Jocaste de s’écrier: qui n’a couché en songe avec sa mère? Dans les deux cas, c’est la mise en forme artistique des émois incestueux de l’auteur, émois que nous partageons tous, qui donnent leur force et leur puissance d’évocation à ces œuvres. Centralité de la problématique œdipienne donc, mais aussi diversité de ses formes d’expression: fantasmée, rêvée, agie, ou encore sublimée dans son expression artistique.
Or il se passe chez tout le monde, à un degré plus ou moins grand, quelque chose que le travail avec les patients non névrotiques nous montre de manière particulièrement aiguë. Chez ceux-ci, ce n’est pas en effet que la problématique œdipienne soit absente ou non signifiante. Bien au contraire, elle ne manque jamais. Elle échoue cependant à s’organiser en un scénario fantasmatique, elle a quelque chose de trop intense, de trop dramatique, de trop bruyant. Mais je crois qu’elle échoue toujours à s’organiser pleinement, que chacun de nous n’en a jamais fini avec elle, qu’il y a là un travail sans fin.
Car si c’est le propre de l’être humain de se trouver confronté à une double énigme, celle de ses origines et celle de la sexualité parentale, et que c’est la grandeur de la découverte psychanalytique que de nous en avoir montré l’importance; si l’individu ne se conçoit que dans le cadre d’une tiercéïté, pour reprendre le terme d’André Green, il n’en reste pas moins que celle-ci ne prend la forme d’énigme qu’au terme d’un long et difficile travail psychique, travail dans lequel sont étroitement impliqués tant les premiers objets de l’adulte à venir que la nature de leur relation, dans lequel sont également impliqués ce que portent en eux ces premiers objets, leur histoire, l’histoire de leurs parents, de leurs grands-parents et au-delà, ainsi que les sédiments laissés en eux par ces histoires, par leurs transmissions et leurs déformations successives.
D’un autre point de vue, l’individu ne peut être envisagé séparément de son corps: nous ne sommes pas de purs esprits, comme certaines dérives anthropologiques ou intersubjectives de la psychanalyse voudraient nous le faire croire. C’est ici que le concept de pulsion est essentiel: «Exigence de travail imposée au psychique du fait de sa liaison au corporel», ainsi que Freud l’a définie dans Pulsions et destins des pulsions (Freud, 1915): cela implique donc la nécessité et l’obligation d’un travail psychique pour élaborer l’excitation somatique. Or le paradoxe est que cette élaboration de la source somatique de la pulsion passe par les premiers objets, ces premiers objets dont je viens de souligner la nécessaire et inévitable fragilité, fragilité qui constitue en même temps leur richesse, dans la mesure même où elle est porteuse de toute leur histoire.
Deux pôles donc: le monde extérieur et le soma, celui-ci étant d’une certaine façon aussi un monde extérieur pour le moi qui pourtant en est issu. Deux pôles, deux mondes, que le psychisme ne va cesser de tenter d’intégrer, sans cesse échouant et recommençant sans cesse, dans un mouvement qui est celui de la vie même. Par moments y réussissant mieux, par moments échouant plus ou moins lamentablement, plus ou moins tristement, de manière plus ou moins grandiose aussi, se flattant et tirant alors fierté de son échec. Comment ne pas éprouver une profonde tendresse pour ceux qui échouent plus que d’autres, comment ne pas les comprendre lorsqu’on sait et qu’on a éprouvé, au travers de son parcours propre et en particulier de son parcours analytique personnel, à quel point nos solutions sont fragiles, comme elles tiennent finalement à peu de chose?
Il résulte de tout cela que l’énigmatique a un statut complexe dans l’organisation psychique et psychosomatique de l’être humain. A la fois potentiellement présent dans les données structurales, dans les conditions d’avènement et de croissance de l’être humain, et devant être créé par le sujet, à travers la qualité de ses liens à ses premiers objets et la façon dont il s’en détachera pour suivre un chemin qui soit le sien tout en l’inscrivant dans une lignée. A la fois aussi potentiellement présent dans sa source corporelle, et ne pouvant prendre forme et sens qu’à travers le travail d’élaboration psychique qui spécifie la pulsion, dans sa définition de 1915 en tous cas. Paradoxe qui pourrait se résumer et s’exprimer dans le vers célèbre de Goethe, que Freud aimait à citer: «Werde, was du bist».
Et c’est la complexité du parcours qui mène de l’existence de ce paradoxe à son déploiement, c’est cette complexité qui fait aussi toute la complexité de notre travail (celle-ci reflétant celle-là), qui peut nous amener à choisir une voie thérapeutique plutôt qu’une autre, et certaines modalités d’intervention au détriment d’autres. Dans ce qui va suivre, je vais mettre l’accent sur les implications psychosomatiques du non-déploiement de ce paradoxe, ainsi que sur les conséquences que cela entraîne quant à l’attitude thérapeutique. Deux termes vont dominer ma réflexion: création d’un espace de pensée et de jeu; et travail de construction.
Mais revenons d’abord à la question de l’exigence de travail psychique que contient la pulsion. Nous sommes tous paresseux et cherchons à échapper au travail dès que nous le pouvons. Cette règle vaut pour le travail pulsionnel comme pour tous les autres, l’expérience analytique, celle de nos patients comme la nôtre propre, nous le montre bien. D’un côté, nous sommes prêts à toutes les contorsions pour échapper à cette élaboration: comme Freud l’écrit en 1924 dans son article Névrose et psychose (Freud, 1924), le moi est prêt à se fissurer, à se scinder, à faire amende de son unité plutôt que de renoncer à ses visées pulsionnelles. Cependant, il faut voir les choses simultanément d’un autre point de vue: cette même expérience analytique nous apprend en effet aussi que ces déformations et ces clivages risquent d’être d’autant plus importants que les relations aux premiers objets auront été problématiques.
Je ne veux pas m’étendre ici sur les diverses formes que peuvent prendre ces clivages du moi, terme que j’entends ici dans une acception large: cela va du clivage freudien classique aux formes de dissociation décrites par Ferenczi, puis par Winnicott chez des patients borderline. Ce que j’aimerais en revanche souligner, c’est qu’on peut, d’un point de vue économique, regrouper les échappatoires sous deux grands chapeaux: celles qui visent à l’expression pulsionnelle, fût-elle agie, perverse, psychopathique, etc.; et celles qui visent à l’extinction pulsionnelle.
D’un point de vue psychosomatique, on pourrait dire que tant qu’on est du côté de l’expression pulsionnelle, on est relativement tranquille. Cette expression pulsionnelle peut prendre des formes qui nous paraissent au premier abord tout à fait aberrantes: relations sado-masochistes, personnalités fondées sur l’économie de la haine et de l’envie, importance de l’agir. Ce qui compte, c’est que toutes ces formes ont eu une grande valeur économique (Marty dirait: d’écoulement des excitations). Par exemple, rien n’est plus solide qu’une relation dans la haine. Si nous nous attaquons aux fondements, aux soubassements de cette haine, il faudra être à même de fournir dans le même temps une voie de dégagement. Un premier danger, d’un point de vue psychosomatique, consiste donc à priver la personne d’une voie d’expression pulsionnelle sans lui offrir d’alternative crédible.
Un autre danger, majeur lui aussi, vient de l’extinction pulsionnelle, de ce mouvement qui peut amener la personne à renoncer, à échouer, comme je disais tout à l’heure, prise qu’elle est entre le monde extérieur et l’exigence pulsionnelle qui s’ancre dans le corps. On se trouve là en effet au cœur de ce qu’ont apporté les auteurs de l’Ecole psychosomatique de Paris, Pierre Marty, Michel Fain, Michel de M’Uzan et Christian David, et dont Pierre Marty a fourni la modélisation théorique la plus achevée.
Ces auteurs ont d’abord décrit une nouvelle clinique. Dépression essentielle, vie opératoire, c’est une clinique de la négativité (terme qui n’était pas encore à la mode il y a quarante ans). En d’autres termes, une clinique marquée par l’effacement, la disparition de certaines modalités de fonctionnement. Pour la décrire en une phrase, on pourrait dire qu’on assiste à une robotisation du fonctionnement de l’individu, transformé en quelque sorte en «homme machinal», robotisation qui manifeste le renoncement ou l’échec de l’intégration pulsionnelle et relationnelle.
Mais «effacement», «disparition», si l’on y réfléchit bien qu’est-ce que cela veut dire, sinon qu’une modalité psychique, qui était précédemment présente, a disparu et que, peut-être, elle pourra par la suite réapparaître. On dira que c’est une constatation d’une simplicité et d’une banalité déroutantes. C’est vrai et pourtant je crois que c’est là l’une des découvertes – théoriques cette fois – fondamentales de la psychosomatique: elle introduit en effet la notion de fonctionnement mental, et par conséquent aussi de sa variabilité: variabilité au cours du temps d’abord, variabilité d’une personne à l’autre ensuite.
Un autre point central de la théorie des auteurs psychosomaticiens réside dans le lien inverse qu’ils établissent entre ce que Pierre Marty a nommé «qualité du fonctionnement mental» et le risque d’apparition ou de déclenchement d’une maladie somatique grave. C’est une intuition très précoce chez Marty: psychopathologie mentale ou maladie somatique, il faut choisir. Il y a là quelque chose au cœur de la théorie psychosomatique qui à la fois me paraît contenir un profond noyau de vérité, et qui, en même temps, soulève de difficiles questions, tant sur le plan théorique que dans ses conséquences pratiques, dans l’utilisation qu’on peut être amené à en faire.
Le noyau de vérité d’abord. C’est une idée tout à fait scandaleuse: une psychopathologie sévère – névrotique, psychotique, mais aussi caractérielle, psychopathique ou perverse – protège le soma. Marty poussait ce point de vue très loin et soutenait que les personnes présentant un fonctionnement névrotique caractérisé – hystérie symptomatique, phobie, névrose obsessionnelle – étaient le plus à l’abri de désorganisations somatiques. Il soutenait aussi, ce qui me paraît correspondre davantage à une réalité clinique, qu’il ne fallait pas toucher à un fonctionnement pervers ou caractériel chez un patient somatisant – ou ne le faire qu’avec la plus grande prudence –, ce qui le rendait extrêmement réticent à l’analyse classique pour ces patients.
Il faut bien voir comment s’est forgée cette conviction. C’est l’observation a posteriori de patients souffrant d’une maladie somatique qui a conduit Marty à ses formulations théoriques. En d’autres termes, on voit un patient malade et on construit, ou on essaie de reconstruire, la façon dont les choses ont pu se passer. Son immense mérite a été de souligner qu’on pouvait mettre en évidence une séquence: effacement du fonctionnement mental sous l’effet d’un événement traumatique, déclenchement de la maladie somatique dans les mois ou années suivant cet effacement. Cette notion d’effacement du fonctionnement mental, de quelque chose – particulier et spécifique à chacun selon son parcours et son histoire – qui n’entraîne pas une éclosion psychopathologique symptomatique, mais au contraire nous déborde et nous désorganise, sur le plan mental d’abord, somatique ensuite, est extrêmement profonde et garde toute sa valeur.
L’un des effets de son travail théorico-clinique a été d’amener Marty à établir une nosologie psychosomatique selon la qualité du fonctionnement mental: névrose bien mentalisée, névrose à mentalisation incertaine, mauvaise mentalisation, ce qu’il a appelé névrose de comportement. Cet effort classificatoire est certes aussi présent chez Freud, mais il est chez lui toujours contrebalancé par son refus implicite de construire un système à visée globalisante: la théorie freudienne est une théorie ouverte, s’enrichissant au fil de son parcours d’ajouts, de compléments, de révolutions parfois (l’abandon de la Neurotica, l’introduction du narcissisme, l’introduction de la pulsion de mort, puis de la deuxième topique par exemple).
La tentative de Marty vise quant à elle à saisir de manière globale et compréhensive l’ensemble du fonctionnement psychosomatique de l’être humain, fondant un modèle. Et cela nous conduit à la difficulté que je viens d’évoquer: sans aucun doute influencée, comme toute théorie, par son objet d’étude, cette tentative aboutit à une certaine médicalisation de ce modèle, donc aussi à une certaine simplification par rapport à la complexité de la révolution freudienne.
Cette médicalisation a pour corollaire une difficulté théorico-clinique à laquelle nous sommes sans doute plus exposés en tant que psychosomaticiens de la deuxième génération que ce n’était le cas pour les fondateurs. Qui a vu Marty en action a pu constater l’extraordinaire qualité de sa présence et de son activité dans les entretiens avec les patients, et il m’est arrivé de penser qu’il y avait un contraste assez étonnant entre la rondeur et parfois la relative rugosité de cette présence au plus près du patient, et la théorie quelque peu fermée qui en rend compte. On pourrait d’ailleurs précisément considérer que l’extraordinaire travail de pensée des premiers psychosomaticiens constitue l’effet indirect, médiatisé dans la théorie, du bouleversement que nous font subir ces patients, de l’altération du jeu transfert/contre-transfert par rapport à ce à quoi nous sommes habitués: ils ne jouent pas le jeu, notre jeu.
 
Création d’un espace de jeu et contre-transfert
 
 
Est-ce à dire qu’ils ne jouent aucun jeu ou que les règles nous en sont inconnues? La réponse est loin d’être assurée, elle est sans doute loin d’être simple ni univoque et elle va me retenir un moment. Il est en tout cas un point que je désire tirer au clair dès maintenant. Quand je parle de jeu, je ne parle pas de quelque chose de léger, de facile. Il n’est que de voir jouer un enfant pour se rendre compte à quel point le jeu est chose sérieuse. Il n’est aussi que de voir la passion avec laquelle nous tenons à nos constructions et à nos jeux théoriques pour se convaincre que nous jouons, nous adultes, analystes analysés et réanalysés, toujours avec le même sérieux, avec la même intensité.
Quoi qu’il en soit, on voit que la difficulté que je viens de soulever quant à la position théorique du psychosomaticien touche à la nature du jeu transfert/ contre-transfert avec ces patients. Poser un regard diagnostique sur une personne, la considérer comme «inachevée» psychiquement par rapport à quelqu’un – nous – qui, lui, serait achevé, qui, dans les termes martyiens, aurait atteint la pointe évolutive œdipienne, a des répercussions inévitables sur notre écoute et la qualité de l’interaction entre ce patient et nous. Nous voilà placés dans la position de celui qui a face à celui qui n’a pas, de celui qui sait par rapport à celui qui ne sait pas.
Pierre Marty accordait une valeur essentielle et organisatrice au préconscient, préconscient qu’il considérait comme «la plaque tournante de l’équilibre psychosomatique», de par sa fonction de liaison entre représentants pulsionnels, d’organisateur et de redistributeur de tout ce qui fait l’histoire de l’individu. Sa théorisation en revanche fait peu de place à ce qui se joue dans l’espace relationnnel. Je crois qu’à l’heure actuelle et grâce au travail effectué par nos prédécesseurs, nous sommes assez avancés pour dépasser – ou dialectiser – ce point de vue et nous dégager de ce dilemme, assez sûrs de nos acquis pour nous poser les choses autrement, renverser le questionnement et nous demander non pas: «Qu’est-ce qui lui manque?», mais: «Qu’est-ce qui me manque pour le/la comprendre?». Non pas: «Il ne joue pas le jeu», mais: «Quel jeu joue-t-il?», tout en étant bien au clair qu’il n’est pas du tout sûr qu’il en joue un ni qu’il soit à même de jouer. Si ce n’est pas le cas, la question suivante devient alors: «Si alors il ne joue pas ou plus, que répète-t-il avec moi de ce qui ne s’est pas joué dans son histoire? Est-ce qu’il n’a pas appris à jouer du tout? Est-ce qu’il ne peut jouer que seul, mais pas en ma présence? Est-ce qu’il ne peut pas jouer avec moi ici et maintenant, mais qu’avec un ou une autre ce serait possible?»
En d’autres termes, ce sont des situations où ce qui ne se joue pas – et le fait que ça ne se joue pas – a autant et probablement plus d’importance que ce qui se passe, où nous sommes constamment pris entre deux mouvements qu’il s’agit de comprendre de manière dialectique. Ces deux mouvements, nous y sommes toujours confrontés, face à tous nos patients, mais peut-être jamais avec autant d’intensité que dans ces situations. Jamais non plus, me semble-t-il, cette articulation n’a-t-elle autant d’importance que dans ces cas.
Le premier mouvement consiste à comprendre le parcours de notre patient, à ébaucher un sens à son histoire, et en particulier à saisir ce qui, à certains moments de son histoire avec ses premiers objets, a pu ne pas se jouer, a pu fonctionner comme trauma cumulatif au sens de Masud Khan (Khan, 1974), mais entendu au sens économique. Pour le dire autrement, la question que je me pose à ce moment est: comment ces différents événements – ou non-événements – ont pu interférer avec la constitution d’un espace psychique qui soit propre au sujet et où il se sente en sécurité? Comment aussi peut-on comprendre leur effet sur l’équilibre psychosomatique de l’individu? Ce premier mouvement aboutit donc à comprendre ce qui, dans l’histoire de la personne, a pu la déborder dans ses capacités psychiques, et par là la mettre en danger dans son équilibre psychosomatique.
Le deuxième mouvement consiste à tenter de saisir, là aussi dès les premiers entretiens, la façon dont ce «non-jeu» se remet en jeu – si j’ose dire – dans la relation avec moi, la façon dont la personne qui vient me voir va mettre en scène et en actes la non-rencontre, la non-relation qui est son mode relationnel habituel.
Les modalités en sont d’une variété infinie, mais une chose est sûre, qu’il convient de ne jamais oublier: aussi douloureuse qu’elle puisse parfois être – elle ne l’est pas toujours –, cette non-rencontre a ses raisons d’être. D’abord, elle a valeur de protection – je ne dis pas de défense au sens psychanalytique du terme – à l’égard du monde extérieur. Ensuite, elle contient – et parfois constitue – le noyau identitaire de l’individu de manière beaucoup plus personnelle que ne pourraient le faire toutes les manifestations symptomatiques. Elle est sa marque de fabrique, pourrait-on dire, et on peut être sûr qu’il ne l’abandonnera pas comme ça. Plus encore, on peut être sûr que l’abandonner constitue pour lui un danger majeur tant sur le plan psychique qu’aussi psychosomatique: des désorganisations somatiques impressionnantes peuvent survenir dans de telles situations.
La situation est-elle alors sans espoir? Je ne le crois pas. Car l’attention portée aux modalités de la non-rencontre avec l’analyste nous montre aussi autre chose, à savoir que celle-ci varie au cours du temps, dans le cours même de la séance et en fonction des aléas relationnels entre les deux interlocuteurs. Elle nous renseigne aussi sur ce que peut être notre manière d’être, sur ce qu’il convient de faire – et surtout de ne pas faire –, sur les limites à respecter. En même temps, nous savons bien que c’est autour de ces limites que tout va se jouer. Si nous n’y touchons pas du tout, rien ne va se passer. Si nous y touchons trop brutalement, attention danger, psychique et psychosomatique!
Il y a ici un maître mot: c’est le respect. Respect de la personne de notre interlocuteur: s’il procède ainsi, il a de bonnes raisons pour le faire. Si nous ne passons pas par des moments où ces raisons nous paraissent telles, c’est que nous n’avons pas vraiment compris ce qui est en jeu; c’est nous qui sommes dans l’erreur, pas notre patient. Bien sûr il faudra en sortir, mais avant d’en sortir, il faudra y avoir été, s’y être plongé jusqu’au cou. Respect aussi de sa liberté: qui sommes-nous pour lui dire qu’il devrait faire autrement? Nous pouvons seulement lui montrer ce qui sous-tend ses modalités de fonctionnement et laisser entrevoir qu’il y a d’autres possibilités. Freud le disait déjà, beaucoup moins dogmatique sur ce point que beaucoup de ses successeurs (c’était à propos d’un cas d’homosexualité): tout ce que nous pouvons faire, c’est montrer au patient les enjeux de ses choix. Ensuite à lui de jouer. Comme l’écrit aussi Pontalis (1977): parfois mieux vaut rester malade que tomber guéri.
«Jouer» bien sûr ne peut pas ne pas évoquer Winnicott. Comme on le sait, cet auteur recourt au participe présent, playing, avec la connotation particulière qui lui est attachée dans la langue anglaise, de quelque chose qui se fait en se faisant, de mobile, où l’accent est mis plus sur l’activité créative que sur la règle. Je crois que c’est un autre élément important, auquel les auteurs français, peut-être plus marqués par le lacanisme, ont été moins attentifs: ce sont des situations où la créativité de l’analyste joue un rôle absolument primordial, parfois au détriment de la règle. Lorsque P. Marty voit ses patients en face-à-face et qu’il considère que ce serait folie pour beaucoup d’entre eux de les mettre sur un divan, il se montre créatif. Lorsqu’il joue avec eux de tous les registres de sa personnalité, de l’importance de sa présence réelle, il se montre de nouveau créatif. Lorsqu’il parle avec certains de ses patients de la pluie et du beau temps, ou de leur travail, il se montre encore créatif. A nous de le rester et de ne pas nous laisser enfermer dans des recettes.
Je voudrais à ce propos dire un mot d’une remarque saisissante – même si elle est en partie discutable – du même Winnicott. Dans Jeu et réalité (Winnicott, 1975), il oppose le playing et les pulsions. Ce ne sont pas les pulsions qui permettent le jeu, écrit-il en substance. Au contraire, ce sont elles qui mettent l’activité de jeu en danger. Cette réflexion a le mérite de mettre l’accent sur un point très important, à savoir la façon dont c’est grâce et à travers l’activité de jeu que le mouvement pulsionnel est comme dérivé, mis en suspens, ce qui est aussi l’effet de l’activité de pensée, qui, écrit Freud (1911), «ajourne la décharge».
Car «jouer», cela évoque aussi le jeu de la bobine décrit par Freud dans Au-delà du principe de plaisir (1920). Le petit-fils de Freud, qui joue à lancer sa bobine par-dessus son lit en attendant le retour de sa mère, transforme grâce à ce jeu le déplaisir de l’absence en plaisir du jeu, en même temps que la répétition lui en assure la maîtrise. Il y a dans ce jeu l’ensemble du fonctionnement mental: la présence antérieure de l’objet, son absence, l’attente de son retour, la symbolisation, la nécessité d’un support concret pour que celle-ci puisse prendre son essor, le rôle de la ficelle comme lien entre l’enfant et la bobine qui ni n’est l’objet, ni ne le représente exactement, mais qui néanmoins y renvoie. Je me contenterai d’une remarque: pour reprendre ce que je disais tout à l’heure, cet enfant avait appris à jouer, ce qui pose la question du cadre (ou de l’espace) intérieur nécessaire au jeu, de son maintien et de sa stabilité.
Remarquons que chez Winnicott, le jeu se déroule en présence de l’autre (la mère, l’analyste), soit que l’enfant joue avec cet autre, soit qu’il joue seul en sa présence. En revanche, le petit-fils de Freud peut jouer, lui, précisément parce qu’il sait jouer, en l’absence de sa mère, et ce jeu lui permet de transformer cette absence en quelque chose d’autre et de potentiellement créatif. Il faut donc distinguer «jouer avec quelqu’un», de «jouer seul en présence de l’autre» et du troisième cas de figure «pouvoir jouer pour faire face à l’absence de l’objet». Certes ces modalités sont souvent intriquées, mais il n’en est pas moins vrai que leur prise en compte a des conséquences immédiates et importantes sur les modalités thérapeutiques, à la fois sur notre manière d’être présent et, dans une certaine mesure aussi sur le choix d’un setting face-à-face ou divan – fauteuil.
Or une chose est manifeste dans le traitement des patients somatisants: le cadre est rarement silencieux, silencieusement négativé comme cela devrait «idéalement» être le cas dans une analyse classique (je dis bien: «idéalement»). Non, le cadre est soit trop présent, soit trop absent. Trop présent, cela nous tire du côté des patients limites: c’est la personne réelle de l’analyste qui compte, avec lequel s’établit un lien plus ou moins intense, parfois passionnel, l’analyste est utilisé pour ce qu’il est réellement, et aussi pour sa capacité à maintenir le cadre à travers les tempêtes que le patient lui fait subir, tout en étant réellement touché par ces tempêtes.
Ce que j’entends par «trop absent» mérite une explication: je veux dire par là que certains patients se soumettent avec une apparente facilité au cadre, qu’il soit celui d’une analyse, ou, comme c’est plus fréquemment le cas, d’une psychothérapie en face-à-face. Mais on se rend compte après quelque temps que, s’ils s’y soumettent si facilement, c’est que ce cadre n’a aucune réalité pour eux, aucune signification profonde. Ce fait attire l’attention sur un point important: ce n’est pas alors que ces personnes visent, consciemment ou inconsciemment, à transgresser les limites du cadre, ce qui, bien évidemment, peut aussi se produire. C’est bien plutôt qu’ils ne peuvent pas jouer parce qu’ils n’ont pas de cadre dans lequel pourrait se déployer une activité de jeu. Pas de cadre, cela veut dire pas de cadre intérieur. Le non-cadre extérieur, celui de la séance, sa non-signifiance, ont alors valeur d’homologie avec un non-cadre intérieur. Cela veut dire aussi qu’il n’y pas de jeu sans cadre.
Mais peut-être ce mot de «cadre» a-t-il en l’occurrence une valeur trop normative. Je dirai que c’est un terme utilisé en l’occurrence du point de vue de l’analyste, pas du point de vue du patient. Peut-être serait-il plus adéquat de mettre l’accent sur la notion d’un espace où le jeu puisse se déployer, ce qui n’est pas tout à fait pareil: l’espace devient cadre lorsqu’est mise en jeu, active, une véritable triangulation œdipienne, lorsque celle-ci intervient de manière signifiante avec la présence d’un tiers interdicteur. Ce qu’il m’intéresse de souligner ici, c’est qu’il est nécessaire de créer cet espace pour que l’activité de jeu puisse advenir autant que l’inverse: de notre position, il est utile de penser que c’est notre capacité à créer l’espace qui appelle le jeu, et pas simplement que la personne qui vient nous voir va se faire automatiquement une place pour y déployer son jeu.
Quoi qu’il en soit, la négligence dans laquelle ces patients tiennent le cadre des séances ne peut, à ce stade en tout cas, pas être interprétée comme une résistance. Il peut arriver en cours de traitement que les choses changent, mais ça n’est pas toujours le cas. Pour prendre un exemple, le fait qu’un patient paie les séances manquées sans discuter peut être aisément pris pour ce que ça n’est pas, pour un insight: il m’est parfois arrivé de souhaiter que certains de mes patients se révoltent là contre pour que cela puisse réellement devenir un enjeu transféral.
Dernier point à propos de l’activité de jeu dans ces traitements. Nuançant la remarque winnicottienne que je viens de relever, je dirai que si les pulsions peuvent mettre l’espace de jeu en danger, il est également vrai que l’activité de jeu n’a aucune valeur si elle ne joue pas à plein son rôle de déploiement, de mise en scène en même temps que de mise en suspens de l’activité pulsionnelle. En d’autres termes et pour ce qui nous concerne, si la séance doit constituer cet espace de jeu, cela n’est pas gratuit et n’a de sens que si s’y révèle et s’y exprime la vérité pulsionnelle de la personne qui y vient.
C’est un point particulièrement important. Loin de moi la pensée que ces traitements sont une sorte de Club Méd avec un gentil thérapeute et un gentil patient. Pour qu’une relation soit vraie, soit réelle, il faut que les motions de violence, de haine, le sado-masochisme puissent s’y déployer et s’y exprimer, que l’analyste puisse les entendre et les recevoir, au sens le plus fort de ces termes. Et si, par crainte d’être trop actif, ou trop interventionniste, l’analyste ne montrait pas à quel point les pulsions sont impliquées dans ce qui se passe là, il risquerait de reproduire l’attitude de ces parents qui se voilent la face devant la révélation de la pulsionnalité de leur enfant, qui ne la tolèrent pas. D’ailleurs, ces craintes de l’analyste ne sont souvent que le revêtement manifeste d’un contenu latent autrement inquiétant: la violence pulsionnelle, surtout quand elle a été tellement et si longtemps contenue, nous fait peur, ne peut que nous faire peur. Le risque est alors que nous soyons amenés à répéter l’impasse qui semble avoir été leur lot, impasse qui les menés à la «solution» de l’extinction pulsionnelle et dont nous pouvons penser qu’elle a sa part dans la survenue de la maladie somatique. Cela ne veut pas dire que notre attitude doive être celle d’un matraquage interprétatif, mais bien que nous avons à montrer qu’il y a là un mouvement pulsionnel, qu’il importe de le prendre pleinement en compte au plus près du matériel.
 
Le travail de construction
 
 
Je voudrais aussi souligner que la présence d’une maladie grave a souvent un effet d’actualité – au sens de la névrose actuelle – écrasant l’élaboration fantasmatique tant chez le patient que souvent chez l’analyste. En effet, quand une maladie somatique sérieuse survient, elle peut être ressentie de différentes façons: coup de tonnerre dans un ciel bleu, sentiment d’injustice, soulagement: voilà au moins un ennemi contre lequel se battre; ou encore, comme me le disait un patient: «c’était le cancer ou le suicide». Mais, de toute façon, c’est un bruit énorme, une cacophonie.
C’est alors la capacité de l’analyste à rester sensible aux harmoniques du discours de son vis-à-vis (ce sont souvent – pas toujours – des patients qu’on voit dans un setting face-à-face) qui est déterminante. Si l’analyste sait garder les oreilles ouvertes, celles-ci ne manquent jamais, même quand c’est l’écho de silences, de non-dit, qui domine la scène. On en arrive assez souvent au point où le patient se construit une théorie sur ce qui a provoqué sa maladie.
Que cette théorie soit juste ou fausse n’a à mon sens aucune espèce d’importance: ce qui compte, c’est la valeur que revêt cette théorie aux yeux de la personne qui y procède. C’est aussi sa valeur d’objet d’échange entre l’analyste et son interlocuteur: objet dont le noyau dur est entièrement fait d’actualité: un cancer qui progresse, une poussée d’arthrite ou de recto-colite qui cède. Mais qui permet en même temps tout un travail d’élaboration psychique dont le prix ne saurait être sous-estimé. On en arrive fréquemment à cette situation curieuse où le patient finit par donner une valeur quasi-hystérique, conversionnelle, à ses symptômes physiques.
On pourrait dire, en recourant à la métaphore de Freud dans la 24e Conférence (Freud, 1916-1917), qu’à l’extrême, la maladie somatique devient ce grain de sable d’actualité autour duquel se construit – ou se reconstruit – la nacre de la psychonévrose. Que la construction de notre patient diffère souvent de manière significative de la théorisation que nous pouvons nous faire, de la vision que nous pouvons avoir des choses dans ce cas, est tout à fait manifeste mais importe finalement peu. L’important, c’est que la personne ait pu, à travers la relation avec nous, se construire une histoire dans laquelle elle puisse se reconnaître, qui fasse sens pour lui ou elle.
Situation tout à fait différente, il convient de le relever, du prêt-à-porter psychosomatique qui fait souvent dire aux personnes qui viennent en consultation: «c’est psychosomatique». De cette dernière affirmation – généralement première dans la chronologie de la rencontre avec un analyste –, on ne peut même pas dire qu’elle ait une valeur défensive au sens strict du terme. Elle traduit bien plutôt un emprunt à l’environnement, ou une «adaptation» venant combler la faille, la béance dans le narcissisme, faille qui pourrait bien être le lieu même de l’éclosion somatique.
Encore quelques mots sur certains autres aspects du travail de construction dans ces traitements.
Dans son article de 1937, Construction dans l’analyse, Freud procède à un rapprochement stupéfiant et dont on n’a peut-être pas pleinement tiré parti, lorsqu’il compare nos constructions aux constructions délirantes des psychotiques: dans les unes comme dans les autres, écrit-il en substance, il y a un noyau de vérité historique, de quelque chose qui s’est réellement passé alors, qu’il s’agirait de reconnaître et de «débarrasser de ses déformations et de ses appuis sur la réalité actuelle et (de) …ramener au point du passé auquel il appartient» (Freud, 1937, p. 280). Je soutiendrai que le travail avec certains patients nous amène à travailler avec et en fonction de ce noyau, en n’oubliant certes pas que ça n’est qu’un noyau et qu’il est sujet à toutes les déformations, comme le délire. Mais en n’oubliant pas non plus que ce noyau contient sa part de vérité, que d’ailleurs nous ne sommes pas complètement désarmés pour tester: ce sont les effets de notre intervention qui nous permettront d’en juger.
C’est ainsi que ce que nous savons de ces premières relations est toujours une construction de notre part et il ne s’agit pas de prendre pour argent comptant et au premier degré ce que nos patients nous racontent. Je ne suis aucunement en train d’accuser la mère ou le père de mes patients ou les deux, ce qui serait tomber d’une vue réductrice – tout est intrapsychique – à une autre qui serait, elle, simpliste – c’est la faute à celui-ci ou à celle-là. J’essaie seulement de dire ceci: il y a des moments dans ces traitements où la meilleure manière que j’aie, moi personnellement, avec ma psychopathologie et mon histoire, de comprendre certains patients, est, dès les entretiens d’investigation, de me laisser entraîner aussi loin que possible dans leur récit, de laisser vaciller mes œillères théoriques et par moments mes limites, dans un mouvement d’identification profond avec l’histoire qu’ils me racontent. J’ai le sentiment que cette attitude me permet parfois d’entendre, au sens le plus profond du terme, quelque chose qui n’est pas exprimé, qui n’est pas formulé et certainement pas pensé à ce moment par la personne qui me parle.
Je ne crois pas que ce que je décris ici soit pleinement rendu par le terme d’identification projective ni de ce que M. de M’Uzan a décrit comme chimère à travers l’ébranlement des limites du moi. En particulier, ce qui se passe alors n’est pas nécessairement à mon sens l’expression de quelque chose qui se déroule à ce moment chez le patient et qui me serait transmis: il me semble beaucoup plus que ce qui est en jeu a beaucoup plus à voir avec une capacité d’identification à ce que moi, je peux reconstruire de ce que j’aurais éprouvé dans une telle situation, mais que mon interlocuteur n’éprouve pas.
En d’autres termes, la notion d’une carence de l’environnement est une construction de l’analyste, résultant de ce qu’il est amené à vivre – ou à ne pas vivre – dans la relation transfert/contre-transfert. Nous en arrivons donc au paradoxe qu’une partie du travail analytique dans ces cas consisterait à construire la réalité de ce qui ne s’est pas ou s’est mal passé, à le faire exister – peut-être parfois pour la première fois – dans la relation analytique.
En guise de conclusion, une dernière remarque: ce que nous savons, on ne le répétera jamais assez, c’est aussi nos patients qui nous l’apprennent, dans le travail quotidien et à travers leur confrontation à leurs difficultés, confrontation qui est même temps confrontation à nous, avec nous et à travers nous. L’analyste se trouve en effet dans une curieuse situation, puisque la demande d’aide lui est adressée, que c’est donc avec lui que le patient vient faire un bout de chemin. Mais en même temps, en tant qu’il est objet de transfert, cette confrontation en sa compagnie est aussi une confrontation de l’analysant à ses premiers objets à travers la personne de l’analyste. Même si les choses se déroulent en partie autrement dans un setting face-à-face que dans le dispositif divan-fauteuil, cette différence peut être ici négligée.
Enfin, c’est une confrontation à nous de manière souvent beaucoup plus directe que nous le souhaiterions: qui n’a fait l’expérience de ces moments, plus ou moins fréquents selon les cas, occupant une place plus ou moins centrale dans le processus analytique, où c’est la personne même de l’analyste qui est en jeu, qui doit être mise en jeu? Ces moments redoutables – et à juste titre redoutés – sont en effet cruciaux. Ils surviennent toujours à l’improviste, ils nous prennent chaque fois et de nouveau au dépourvu – et ils ne peuvent que le faire, je dirai même, ils doivent le faire. Ils ont valeur d’une sorte d’épreuve de la réalité de l’analyste, de ce que j’appellerai volontiers sa consistance, de la qualité de sa présence, et chose tout à fait fondamentale, de ses failles et de ses limites. Ils occupent sans doute une place d’autant plus importante qu’a plus fait défaut ce noyau d’une réalité suffisamment bonne sur quoi l’activité fantasmatique puisse prendre son essor. Ce sont aussi ces moments, ce sont ces limites que nous touchons à chaque fois, qui font qu’on ne sort jamais indemne d’un traitement qui «marche», jamais indemne non plus d’un échec, le pire étant sans doute que rien ne se passe, que les deux partenaires se quittent sans qu’il y ait réellement eu contact.
Je crois par ailleurs que la remarque freudienne peut aussi s’appliquer en grande partie à nos constructions théoriques. Elles ont leur noyau de vérité, dans le mouvement même – et par le même mouvement – qui fait qu’elles sont simultanément déformation de la réalité. C’est ce noyau de vérité qui donne leur valeur aux travaux d’auteurs tels que Winnicott lorsqu’il considère que quelque chose a réellement fait défaut dans l’environnement de ses patients non névrotiques, ou tels que Marty, lorsqu’il reconstruit les effets d’une non-disponibilité maternelle précoce sur l’équilibre psychosomatique ultérieur de l’individu.
Quoi qu’il en soit, que ce soit dans la théorie ou dans notre travail clinique, c’est cette capacité à rester créatif, à ne pas nous laisser enfermer dans nos schémas, mais à écouter au plus près du matériel des séances ce que nos patients nous font vivre et ont à nous dire, fût-ce en négatif, qui nous permettra de faire advenir cet énigmatique, dont la potentialité et la fragilité ont couru en filigrane tout au long de ma réflexion.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Faulkner W. (1929): Le bruit et la fureur. Paris, Gallimard, 1970.
·  Freud S. (1911): Formulations sur le cours des événements psychiques, in: Résultats, idées, problèmes I. Paris, PUF, 1984, pp. 135-143.
·  Freud S. (1915). Pulsions et destin des pulsions, in: Œuvres complètes. Psychanalyse, vol. XIII. Paris, PUF, 1988, pp. 161-185.
·  Freud S. (1916-1917): Conférences d’introduction à la psychanalyse, in: Œuvres complètes. Psychanalyse, vol XIV. Paris, PUF, 2000.
·  Freud S. (1920): Au-delà du principe de plaisir, in: Œuvres complètes. Psychanalyse, vol. XV. Paris, PUF, 1996, pp. 273-337.
·  Freud S. (1924): Névrose et psychose, in: Œuvres complètes. Psychanalyse, vol. XVII. Paris, PUF, 1992, pp. 1-8.
·  Freud S. (1937): Constructions dans l’analyse, in: Résultats, idées, problèmes II. Paris, PUF, 1985, pp. 269-281.
·  Khan M.M. (1974): Le soi privé. Paris, Gallimard, 1976.
·  Marty P. (1990): La psychosomatique de l’adulte, Paris, PUF, coll. Que sais-je?
·  Pontalis J.-B. (1977): Entre le rêve et la douleur. Paris, Gallimard.
·  Winnicott D.W. (1975): Jeu et réalité. Paris, Payot, 1975.
 
NOTES
 
[1]Texte remanié d’une conférence donnée lors du Congrès organisé par l’Association Romande pour la Psychothérapie Psychanalytique, en collaboration avec le Centre Psycho-Social neuchâtelois, Neuchâtel (Suisse), 28-29 avril 2001.
[2]Psychiatre-psychothérapeute FMH, membre de la Société Suisse de Psychanalyse, membre de l’Institut de Psychosomatique de Paris, membre fondateur de l’Association Genevoise de Psychosomatique.
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