Psychothérapies
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
188 pages

p. 129 à 130
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Volume 22 2002/3

2002 Psychothérapies

Éditorial

Claude Balier Adresse de l’auteur:Dr Claude BalierLe MollardF-38120 Proveyzieux
La violence est partout, on le sait, obligée et constructive pour l’acquisition d’une identité, défensive face au monde environnant et à nos propres mouvements internes sans toujours bien faire la différence entre les deux pour cause d’effets de projection, terrifiante dans ses formes extrêmes. La psychanalyse est à l’aise pour étudier les modalités de liaison entre pulsions de destruction et pulsions sexuelles donnant lieu à des constructions psychiques mobilisées par le transfert. Elle l’est moins lorsque la destructivité est largement prévalente. Il faut alors découvrir la vie d’un «en-deçà des représentations».
Le travail est difficile et mobilise des contre-réactions stérilisantes. J’en dénoncerai quelques-unes avant d’aborder le fond du problème. Car la difficulté est la même que dans le cas de pathologie psychosomatique: une répression des affects faisant partie de l’alexithymie empêche d’accéder à une authentique rencontre avec le sujet. Certes, ce n’est pas le silence, bien au contraire. «J’ai la haine», l’expression chérie des psychopathes dans tous les pays du monde, s’exprime par des actes bruyants. Mais elle s’adresse au réel immédiatement perceptible pour effacer le symbole bien plus perturbateur, capable de mettre en cause le sujet. Le clivage du Moi, avec cette particularité singulière de faire partager le déni par le thérapeute, nous dit très justement J. Guillaumin, laisse dans l’ignorance toute une partie de l’organisation psychique du patient, même si le traitement a paru approfondi. J’en ai connu ainsi: trois ans de psychothérapie psychanalytique sans répétition de l’acte et la récidive trois mois après l’arrêt. Pour trouver le sujet, il faut vivre avec lui l’essence même du traumatisme qui l’a perturbé. Ecouter les enfants de New York ce n’est certes pas les consoler. C’est vivre avec eux les explosions, les effondrements, les morts, mais aussi l’effroyable violence qui est au cœur de l’homme, de tout homme, et pas seulement de celui qui a été nommé en l’occurrence. Elle est également chez ces enfants-là, avec ce qu’ils deviendront: il faut vivre cela et cependant survivre, ce qui veut dire continuer à aimer. La violence fait partie inhérente de l’humain.
On peut expliquer pour comprendre, bâtir une construction d’instincts, de pulsions, de défenses, d’agencements organisateurs d’un Moi. C’est nécessaire afin de garder une planche de salut du côté de l’objectivité. A la condition de ne pas ériger la théorie en système, vite utilisé à des fins de protection.
On peut construire une méthode essentiellement basée sur des faits de conscience, ayant, par des moyens élaborés, des vertus éducatives sur le recours aux agirs. Les cognitivistes nous montrent que c’est loin d’être sans effets.
Plus simplement, et plus violemment, on peut classer l’individu dans une catégorie, éventuellement inaccessible à tout traitement, c’est-à-dire à tout retour à l’état de sujet. Le pervers fait bien l’affaire en l’occurrence.
Ou bien, au nom de la légitimité de la profession, certains psychiatres vont séparer ce qui est d’ordre essentiellement délinquant, ou jugé tel, d’une causalité psycho-pathologique qui serait, elle, de leur ressort. Comme si le sujet, le je, pouvait être approché par tranches.
Plus subtilement, les systèmes défensifs vont s’établir au niveau du fonctionnement de l’équipe de soins. Combien d’entre elles se replient sur un mode narcissique, dans une superficie à l’abri des conflits, gérant un groupe de patients dans une visée tranquillisante, médicaments à l’appui bien sûr, effaçant les symptômes pour n’avoir pas à aller à leur source.
Mais la violence peut aussi interpénétrer les membres de l’équipe; il faut bien reconnaître que les patients à fonctionnement pervers s’entendent à le faire. Que cela explose en forme de conflits aigus n’est pas si mal, cela donne à penser. Il est des situations plus redoutables, voire dramatiques, comme celle de désigner par allusions, «laisser-entendre», l’un des soignants comme étant le responsable de ce qui arrive; une brebis galeuse en somme. N’avons-nous pas aussi nos côtés pervers, mis en mouvement par l’anxiété collective? C’est pourquoi, en milieu difficile, il est indispensable pour un travail en équipe d’avoir recours à un superviseur extérieur avec des réunions régulières, au cours desquelles tout pourra se dire, y compris les mises en cause du chef de service. Encore faut-il que celui-ci soit honnête et n’use pas de mesures de rétorsion par la suite.
En chaque cas il faut tenter (je dis tenter, car cela s’avère souvent bien difficile) de retrouver le traumatisme à l’origine de l’acte réalisant le recours à la violence. Non pas le traumatisme représentable, d’ordre sexuel ou autre, qui peut servir d’explication sans aucune valeur thérapeutique. Mais au-delà, un traumatisme initial, de l’ordre de l’irreprésentable. Celui qui laissera une trace de menace d’anéantissement, dont le sujet (mais parler de sujet est un euphémisme à ce stade où il s’agit de mise en place de processus) tentera de se sauver en recourant à un acte de toute-puissance. Ainsi s’enclenche le meurtre ou le crime. Sans entrer dans les débats à propos d’une pulsion de mort, je dirai que la plus grande violence, celle qui se joue hors représentations, celle relative à ce qu’on appelle les troubles du comportement distingués des actings en rapport avec, d’une façon ou d’une autre, un élément transférentiel, celle où ne semble jouer que la quantité d’excitation, peut s’appréhender cliniquement par l’antinomie inexistence-toute-puissance, parfois réveillée brutalement par le surgissement d’un pictogramme ayant valeur de trace et non de représentation. Bien sûr, tout cela témoigne d’un arrière-plan traumatique condensé en l’alternative: être détruit-détruire, avant que ne se construise toute aire transitionnelle.
Le psychanalyste atteint cette zone en franchissant le barrage de l’alexithymie par le «partage affectif» dont parle Catherine Parat. Il faut alors se laisser dévorer par le patient, être lui, au cœur du traumatisme, le temps d’un vacillement de notre identité. Et néanmoins demeurer indestructible selon la formule bien connue. Entreprise dangereuse, surtout pour les personnes qui nous accompagnent dans notre travail. Entreprise qu’on pourrait qualifier d’exaltante parce que hors normes, notre narcissisme nous y encouragerait, mais qui nous confronte en fait à la qualité de l’homme, où se mêle à l’amour si intimement, ou dissociée, la plus grande violence.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis