Psychothérapies
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
188 pages

p. 131 à 141
doi: en cours

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Volume 22 2002/3

2002 Psychothérapies

La mère, l’enfant... et les autres

Violence et agressivité

Jean Bergeret  [1] Adresse de l’auteur:Pr Jean Bergeret47, rue de la GardeF-69006 Lyon
Le terme de «Violence» semble se voir utilisé, surtout à l’heure actuelle, dans des sens fort différents, et du même coup ne semblant pas toujours très opportuns du point de vue du psychologue ou du psychopathologue. Il ne paraît pas heureux en particulier de confondre le simple instinct naturel de violence, narcissiquement défensif (la légitime défense), avec l’agressivité, attitude générant la haine et le sadisme, qui ne constitue pas un instinct naturel mais une composante secondaire résultant de la perversisation de la libido objectale venant infiltrer la violence naturelle pour en changer radicalement le sens. Trois exemples cliniques ont été proposés pour montrer comment ces processus peuvent jouer chez une jeune mère.Mots-clés : violence, agressivité, narcissisme, vie intra-utérine, accouchement, dépression, psychose. Over recent years the word «violence» has taken on many different meanings and so has become a not very convenient term for psychologists and psychopathologists. It is particularly confusing when used indifferently to mean the basic violent instinct of narcissistic protection (self defense) as well as to define agressiveness generating hatred and sadism. This is no longer the basic instinct but a secondary component which has undergone a process of perversion, has infiltrated the primary basic instinct and radically transformed its meaning. Three clinical examples are proposed to show how these process can work in a young mother.Keywords : violence, agressiveness, narcissism, intra-uterine life, child birth, depression, psychosis.
On parle de plus en plus de «Violence» un peu partout actuellement. Comme si la violence n’avait pas été de toutes les époques et ceci dans toutes les parties du monde. Il est certes plus facile que dans le passé d’alimenter le discours actuellement tenu sur la violence en raison des facilités offertes par nos moyens modernes de voyager et de communiquer. Il est certain que les formes de «violences» constatées de nos jours sont différentes de celles d’hier. Mais pas forcément très loin des formes rencontrées à d’autres moments de l’histoire du monde.
D’autre part il y a lieu de nous méfier de la confusion qui se voit entretenue autour du terme de «violence». Un psychanalyste ne peut que se montrer très rigoureux sur l’usage de mots qui correspondent à des attitudes humaines fort distinctes et qui doivent par voie de conséquence être entendues, gérées et prévenues selon des abords tout à fait spécifiques et non généralisables.
Nous constatons enfin que la société contemporaine (et du même coup les psychanalystes interrogés par elle) s’intéresse de plus en plus aux attitudes décrites comme «violentes», très tôt présentes parfois, dans la relation entretenue entre l’enfant et sa mère et, au delà, avec d’autres personnages familiers ou occasionnels. Or des vécus, tout à fait réels pour lui, de violence, peuvent engendrer chez un enfant des traumatismes très précoces, qu’on commence enfin à mieux connaître, donc à mieux rechercher, au cours de la première période même de la vie d’un enfant. C’est-à-dire la période prénatale. C’est sur la diversité de ces problèmes surtout que je voudrais orienter mon propos. Mais ceci ne semble possible qu’après avoir cherché à éclairer les bases conceptuelles sur lesquelles il nous faudra nous appuyer pour éviter d’inutiles confusions. Confusions qui ne sont pas gratuites quand nous avons à nous préoccuper de thérapeutique ou de prévention des dérivés fâcheux de la violence.
 
Violence et agressivité
 
 
Le terme de «violence» est d’un usage très ancien. Il découle du latin «violentia» qui lui-même tire son origine du radical grec «Bios» (en grec le B se prononce V), lui-même issu d’un radical indo-européen se référant, comme le «Bios» grec, à la vie, à l’instinct de vie et de survie. Pour notre inconscient culturel collectif, l’idée de violence n’est donc pas liée à une envie spécifique de faire du mal à l’autre, ni surtout à une idée de mort. La violence correspond, en soi et tant quelle reste à l’état pur, à un simple instinct de vie et de survie, ce qu’on appelle aussi un «instinct de conservation».
Il est certain qu’un tel instinct destiné avant tout à assurer la vie, c’est-à-dire, par voie de conséquence, la protection du sujet vis-à-vis de ce qui l’entoure, ne peut éviter de conduire à des attitudes défensives «violentes», dès que ce sujet se sent (ou s’estime) menacé. Dans les cas extrêmes, la violence défensive peut même aller jusqu’à estimer nécessaire d’éliminer l’autre. Mais le but réel n’est nullement, en soi, de tuer l’autre. Tant que les choses en restent au registre seulement violent, ce but demeure d’ordre défensif et non pas offensif
L’agressivité, quant à elle, connote une toute autre démarche affective. L’agressivité correspond à la haine, au sadisme, et ne constitue pas seulement un besoin naturel de défense, ni un simple instinct. L’agressivité résulte d’une composante des deux instincts de base humains, la violence naturelle d’une part et la pulsion de plaisir sexualisable d’autre part. Comme Freud n’a cessé de la montrer à travers toute son œuvre, l’agressivité nécessite une érotisation de la violence de base. Il ne s’agit plus uniquement de se défendre mais de prendre du plaisir à nuire à l’autre, ce qui n’est pas du tout la même chose. Ce qui ne correspond plus du tout aux mêmes buts.
Dans la simple violence «l’autre» ne compte pas tellement en tant qu’objet particulier, il demeure avant tout un «non-moi» considéré comme une menace pour le sujet lui-même. Si le sujet manifeste sa violence ce n’est pas contre tel «autre» spécifiquement bien défini, mais contre tout «autre» jugé (à tort ou à raison) comme représentant un danger pour la sécurité, aussi bien affective que physique ou sociale, du sujet. Tant que l’attitude du sujet à l’égard de l’autre reste du cadre violent et défensif, ce sujet ne prend aucun plaisir à attaquer un quelconque autre. Contrairement au sujet agressif qui tire sa jouissance du mal qu’il peut imposer à un autre qui se voit clairement représenté comme la répétition, dans l’ordre réel ou symbolique, d’un personnage ayant un sens précis, à la fois érotisé et identifiable, dans l’imaginaire du sujet en proie à des conflits affectifs et effectifs du passé.
On peut dire que la violence instinctuelle naturelle appartient encore au registre narcissique qui prédomine avant l’adolescence, et dont les séquelles peuvent se voir réactivées à tout moment critique chez l’adulte. Au registre narcissique l’autre n’est pas encore très personnalisé. Il est surtout perçu par l’enfant comme un «non-soi» qui serait de même nature que le sujet, c’est-à-dire avant tout en compétition de puissance narcissique avec lui. La rivalité avec cet «autre» et ses représentations ultérieures diverses se situe au registre de la banale «lutte pour la vie» ou, si l’on préfère, de l’ordre de ce qu’on appelle la «légitime défense». La problématique narcissique est simple. Elle implique une question tout à fait élémentaire: «C’est l’autre ou moi». Tout se passe comme si le sujet ne pouvait concevoir qu’il y ait «place pour deux au soleil». Tout étant vécu, au registre narcissique, en termes de puissance, il en résulte une inévitable violence relationnelle, nécessitant la maîtrise de l’autre par la force de manière à s’en protéger, sinon l’autre, s’il profite d’une puissance supérieure, va du même coup persécuter le sujet qui devra chercher à se défendre par la violence, etc. On conçoit l’interminable enchaînement des violences et des «contre-violences» lorsqu’on s’en tient à une problématique relationnelle essentiellement narcissique. Les exemples de tels enchaînements abondent au registre individuel ou collectif.
Il en est tout autrement de la relation d’objet et du dynamisme en jeu à l’étape de l’évolution affective du sujet qui a dépassé et intégré les données du conflit œdipien. Ce n’est plus la violence défensive qui domine alors le champ pulsionnel, mais une possibilité amoureuse et créatrice dite «objectale», au sens plénier du terme pour les psychanalystes. A partir de cette étape l’objet n’est plus considéré d’emblée par le sujet comme représentant automatiquement un rival qu’il s’agit de maîtriser par la force (ou la séduction narcissique, ce qui revient finalement au même). L’«autre» est représenté maintenant comme un partenaire à part entière, de nature différente de celle du sujet, de valeur égale à celle du sujet et de fonction complémentaire dans sa relation au sujet. Les dynamismes libidinaux de nature objectale et sexuelle peuvent donc jouer librement.
Mais la contrepartie résultant de cet accès aux capacités érotiques peut déboucher, en cas de conflit et lorsque le stade objectal aura été atteint, sur des pensées ou des comportements qui ne sont plus seulement violents mais se trouvent devenus maintenant agressifs. Dans la mesure justement où la violence est, à ce stade, érotisable. C’est-à-dire que le sujet peut prendre du plaisir à attaquer un objet maintenant identifiable. Il ne s’agit plus de se défendre seulement contre un simple «non-soi».
Un exemple assez simple et assez clair de la distinction existant entre violence et agressivité se trouve explicité dans les deux formes différentes de ce qu’on dénomme habituellement «une bavure policière». C’est-à-dire lorsqu’un policier a été conduit à tuer un délinquant. S’il s’agit de simple violence défensive, autrement dit de «légitime défense», le policier s’est vécu comme vraiment menacé par un individu qu’il ne connaissait pas et qui constituait une menace véritable (ou présumée telle) pour sa propre vie. Par contre, l’excuse est moins valable juridiquement si la menace exercée à l’égard du policier n’est pas évidente et si celui-ci a voulu tirer sur un homme qui réveillait en lui une haine (érotisée) parce que cet homme lui rappelait un autre délinquant qui l’avait humilié, voire un personnage familier avec lequel il avait eu maille à partir (amant de sa femme, second époux de sa mère, etc.). Il s’agit ici d’une poussée vraiment agressive. D’un plaisir éprouvé à attaquer l’autre.
 
La mère et l’enfant dans le cycle de la violence
 
 
Pour nous faire une idée de la situation relationnelle de violence (et non pas a priori d’agressivité) dans laquelle naît un enfant, il convient de nous reporter au fondement même de la théorie freudienne, c’est-à-dire au mythe d’Œdipe.
Mais il est nécessaire, pour bien différencier la violence de l’agressivité, et la problématique sexuelle objectale de la problématique narcissique, d’étudier assez minutieusement toutes les données du mythe se référant aux origines des premières activités relationnelles humaines.
Or, Freud a surtout décrit, dans les nombreuses références qu’il a faites à ce mythe, ce qui se passe dans l’optique du second oracle émis par Apollon à Delphes, c’est-à-dire l’oracle qui est censé dire que «l’enfant devra un jour tuer son père pour épouser sa mère». (Notons en passant qu’il ne s’agit ici que du cas du garçon). Il paraît sans doute dommage que les psychanalystes, depuis un siècle, se soient arrêtés, dans la simple répétition d’une omission faite par Freud, à ce second oracle qu’ils se sont employés à exploiter, et de façon assez exagérée d’ailleurs quand il s’agit de sujets n’ayant pas encore intégré ce qu’on appelle «leur œdipe» et qui sont demeurés fixés, pour l’essentiel du moins, à une économie de nature encore narcissique.
Freud a en effet complètement passé sous silence l’existence dans le texte de la tragédie de Sophocle, à laquelle il se réfère précisément, d’un tout premier oracle qui apparaît, lui, comme appartenant au registre narcissique et non pas déjà au registre sexuel, comme le second oracle.
Ce premier oracle émis à Delphes par Apollon semble bien plus redoutable encore que le premier dans l’esprit du spectateur ou du lecteur de la pièce, puisqu’il ne figure dans le texte de Sophocle qu’au vers 1176. C’est-à-dire à un moment assez avancé de l’action qu’il a, en réalité, provoquée. Le texte grec se traduit en mot à mot de la façon suivante: «Tuer, lui, les parents, telle est la sentence».Quelques explications nous sont nécessaires pour bien comprendre l’immense portée d’un tel oracle.
Certaines précisions paraissent assez simples à saisir: «lui» veut dire «l’enfant», car ce sont les futurs parents d’Œdipe (Laïos et Jocaste) qui consultent Apollon. Et «sentence» se réfère au texte même de l’oracle émis par Apollon.
Plus subtile est l’interprétation de l’infinitif «tuer» ici utilisé. Il nous faut savoir en effet d’une part qu’il s’agit dans le texte grec d’un «infinitif futur», dit «futur d’obligation». Nous devrons donc lire non pas simplement «tuer» mais «devoir tuer». D’autre part, en grec comme en latin, la proposition infinitive ne permet pas de distinguer a priori quel est le sujet du verbe et quel est le complément d’objet direct, car tous deux se voient déclinés à l’accusatif quand le verbe est un infinitif. Autrement dit, le texte du premier oracle d’Apollon peut tout aussi bien se lire dans les deux sens (comme la plupart des oracles antiques): soit dans le premier sens: «L’oracle dit que (pour survivre) l’enfant devra tuer (préventivement) ses parents», soit dans le sens inverse: «L’oracle dit que (s’ils veulent survivre) les parents devront tuer (préventivement) leur enfant».
Or il convient de se rapporter tout de suite à ce que nous dit le texte de Sophocle des conditions qui ont entouré la naissance d’Œdipe. Peu après son accouchement, la mère d’Œdipe, Jocaste, reine de Thèbes, confia son enfant à un domestique du palais pour qu’il aille attacher cet enfant par les pieds à un arbre sur le mont Cithéron (une petite montagne des environs de Thèbes) afin d’y être dévoré par les bêtes sauvages. Ce qui correspondait aux I.V.G. à cette époque. Le texte de Sophocle ne fait nullement état d’une quelconque haine éprouvée par Jocaste à l’égard de son enfant. Il s’agissait donc simplement de se référer à la sentence contenue dans le premier oracle. Une simple violence défensive imposait à Jocaste de prendre la précaution de faire disparaître son enfant afin que son époux, le roi Laïos, et elle-même, non seulement restent en vie mais conservent en plus la puissance narcissique dominatrice sur leur royaume.
 
Clinique de la violence chez de jeunes mères
 
 
Avec un certain nombre de collègues, nous avons procédé à des recherches portant sur les fondements archaïques et narcissiques de la première étape thébaine du mythe d’Œdipe considéré par Freud comme universel. Nous avons voulu monter non seulement que ce mythe se présentait comme universel du point de vue de l’évolution sexuelle, mais qu’en deçà de ce qu’il nous disait sur la sexualité, il nous offrait en plus une mise en représentation de la symbolique primordiale, narcissique et violente, marquant les débuts des premières relations mère-enfant. Et ceci également d’une manière universelle (Bergeret, 1994, 2000).
Le temps narcissique et violent initial dans toute psychogenèse ne peut se voir escamoté, ni même minimisé. Il s’agit d’un temps où la mère et l’enfant commencent inévitablement à considérer fantasmatiquement qu’il ne peut y avoir place à la fois pour l’un et l’autre au soleil. Tout autant pour l’enfant qui arrive à la vie et ne pourrait survivre qu’en éliminant le «non-soi» (figure élémentaire de l’autre), c’est-à-dire la mère primitive. Et tout autant pour la mère mettant au monde un futur rival qu’il lui faudrait éliminer pour pouvoir survivre en toute sécurité.
Si, et c’est heureux, lors de l’immense majorité des accouchements, le problème posé par la violence affective première demeure tout à fait inconscient chez la mère comme chez le nourrisson, les cliniciens ont toutefois pu décrire différentes formes de prises de conscience, plus ou moins nettes et plus ou moins graves de conséquences, chez des mères dont la fragilité affective, antérieure ou momentanée, n’a pas permis d’éviter une irruption dans le conscient d’une angoisse profonde présente de façon naturelle, quoique non perceptible, chez toutes les mères du monde au moment où survient l’enfant.
Nos recherches nous ont conduits à mettre en avant trois niveaux principaux de difficultés rencontrées par certaines mères peu après leur accouchement. Des travaux ultérieurs seraient nécessaires, bien sûr, pour mieux connaître comment les vécus affectifs et représentatifs se sont passés du côté de l’enfant au niveau de chacune de ces trois variétés de difficultés. De même que des collègues ont effectué des recherches récentes et pleines d’intérêt sur ce qui a pu se passer parfois, et du côté de la mère et du côté de l’enfant au temps de la pré-natalité, en mettant en cause la violence instinctuelle.
Premier niveau d’observation clinique
Ce premier niveau est bien connu des équipes travaillant dans des maternités ou de ceux qui suivent de récentes accouchées. Il s’agit de manifestations d’intensités variées qu’on désigne sous le vocable de «dépression du post-partum».
Après un accouchement qui a pu, le plus souvent, bien se passer en apparence, la jeune mère se plaint d’une certaine morosité et d’une relative dépressivité qui peuvent se montrer plus ou moins passagères et plus ou moins gênantes. Les équipes ne sont pas très inquiètes devant ce genre de situation et en général elles y font face sans trop de difficulté et sans avoir besoin de recourir à un psychopathologue.
En examinant les choses de plus près au registre affectif chez de telles mères, on se rend assez vite compte que, derrière un tel épisode, domine un mouvement d’incertitude narcissique et qu’il existe chez la mère une crainte de ne pas être à même de gérer une situation nouvelle qui se présente comme angoissante (car elle semble inattendue) dès que l’enfant est bien présent maintenant à côté et sous la dépendance active de sa mère. Dans une situation à la fois d’exigence et de rivalité aussi vis-à-vis de la mère. Il va falloir que cette mère renonce à une partie de ses propres besoins narcissiques à elle considérés parfois comme insuffisamment comblés jusque-là. Or l’enfant va exiger qu’elle s’occupe de lui plus que d’elle-même. La mère ne peut ainsi éviter d’éprouver, de façon parfois partiellement consciente, une sorte de violence défensive tournée vers l’enfant devenu du même coup un rival narcissique vécu comme abusivement revendicateur.
Cependant on ne décèle pas pour autant de véritables sentiments d’agressivité chez de telles mères qui n’ont aucun plaisir à se sentir opposées aux quémandes incessantes de leur enfant. Elles ont simplement honte de se sentir trop violentes devant les pressions exercées par leur besoin profond d’autoprotection. Ces mère savent très bien qu’elles n’ont aucune raison de se sentir vraiment coupables de vouloir faire du mal à leur enfant. Mais elles se mésestiment grandement dans la mesure où elles se considèrent comme tout à fait incapables de pouvoir assumer un idéal de générosité maternelle qu’elles voudraient d’autant plus atteindre qu’un tel idéal s’est vu habituellement trop valorisé dans le discours entendu dans leur entourage. Souvent ces mères en arrivent à exagérer ce qu’elles supposent être les exigences réelles de l’enfant à leur égard. Ce qui ne fait que renforcer la violence défensive et, par voie de conséquence, le sentiment d’indignité de ne pouvoir éliminer aussi facilement qu’elles le voudraient toute trace d’une trop évidente violence défensive dirigée contre l’enfant.
Ce genre de situation, simplement défensive, et se manifestant par un comportement dépressif plus ou moins impressionnant pour l’entourage, s’amende en général en quelques jours lorsque la mère se voit placée à nouveau au centre d’un environnement capable de lui apporter, au moins de façon passagère, le soutien affectif serein dont elle a vraiment besoin.
Il est rare que le psychopathologue soit consulté dans les cas de brève ou légère dépression du post-partum. Nous sommes par contre parfois sollicités pour des situations qui apparaissent, à l’entourage surtout, comme plus sérieuses ou trop prolongées.
Eliane a 41 ans. Elle est institutrice. Elle n’a pas eu d’enfant jusque-là. Elle dit en avoir désiré, ainsi que son mari, du même âge qu’elle et également instituteur. Les divers spécialistes consultés par l’un et l’autre des époux n’ont pu mettre en évidence une quelconque cause de stérilité fonctionnelle ou organique. Mais, en me l’adressant, son médecin me confiait qu’Eliane n’avait probablement pas eu jusque-là une véritable envie d’avoir un enfant. Elle aurait semblé en avoir peur et sans préciser pourquoi. Et Eliane tomba enceinte quand elle fut persuadée qu’elle n’aurait jamais d’enfant.
L’accouchement avait été normal. Dans les jours qui suivirent Eliane parlait peu et semblait fatiguée. Dès son retour chez elle, elle manifesta des attitudes anxieuses et dépressives qui incitèrent le mari à faire appel à leur médecin. Celui-ci prescrivit quelques médications classiques qui n’eurent comme effet que de «fatiguer» davantage la patiente et de la rendre somnolente. Eliane avait de la peine à quitter le lit et à assurer les tâches quotidiennes les plus urgentes. Son médecin, consulté à nouveau, me l’adressa dès qu’elle accepta de sortir.
Lors de notre premier entretien, Eliane me fait état d’un sentiment de grande indignité quant à l’idée qu’elle entend se faire d’une mère aimant son enfant et heureuse d’en prendre soin. Elle m’affirme, contrairement aux suppositions de son médecin, qu’elle avait depuis longtemps souhaité la venue de cet enfant. Mais maintenant qu’il était là elle se sentait incapable de s’en occuper réellement. C’était comme si cela représentait un poids trop lourd pour elle.
Lors de notre second entretien, Eliane me parle de sa mère, à la santé fragile, qui n’avait pu l’élever bien qu’elle soit fille unique. Eliane fut placée d’abord chez une nourrice puis dans diverses pensions où son grand-père surtout venait la voir, en lui disant qu’il était très pris et très préoccupé par les ennuis de santé répétés dont se trouvait affligée sa fille, c’est-à-dire la mère d’Eliane.
Comme je lui faisais remarquer qu’elle ne me parlait pas de son père, Eliane m’apprenait que celui-ci était décédé, dans un accident du travail, alors que sa mère en était au sixième mois de sa grossesse. Eliane m’avoua peu après qu’elle avait toujours eu l’impression que l’union féconde des époux n’était pas bénie des dieux.
A la fin de notre troisième entretien la dépression s’était considérablement atténuée mais faisait place à une progressive angoisse devant la prise de conscience d’un sentiment de violence dans sa quémande affective. Ce qui ne lui paraissait ni logique ni facile à surmonter. Il fut donc décidé d’entreprendre une psychothérapie.
Il n’entre pas dans notre propos ici de nous étendre sur cette psychothérapie qui dura environ un an et demi. Elle mit en évidence le sentiment de frustration affective qui étreignait Eliane depuis son enfance et la conduisait à une quémande compensatoire de tendresse, quémande intarissable.
Eliane, devant une telle béance affective personnelle, ne pouvait pas se sentir assez «riche» pour «donner» vraiment de la tendresse. Et comme elle en était au moins en partie consciente, elle en souffrait. Elle s’en sentait honteuse et éprouvait parfois un certain dégoût de ses carences affectives. Elle cherchait à les compenser par des contre-attitudes à but réparateur. C’est ainsi, estime-t-elle, qu’elle serait devenue institutrice. Pour bien s’occuper des enfants en difficulté. Des enfants des autres.
Mais rapidement elle éprouvait une violence à l’égard de certains des parents de ses élèves, principalement à l’égard de ceux qui avaient «beaucoup d’enfants». Elle ne s’en trouvait pas fière. Et il nous fut facile de relier tout ce que nous apprenions progressivement de son passé à l’épisode de dépression du post-partum qui l‘avait amenée à consulter puis à engager cette psychothérapie.
Second niveau d’observation clinique
Une seconde variété de situation rencontrée après un accouchement est plus rare que la précédente dont elle ne constitue, en fait, qu’une accentuation et une aggravation. Il s’agit de ce qu’on appelle (à tort) une «Psychose Puerpérale».
Une telle appellation est en effet erronée, car la plupart des mères qui présentent ce genre d’épisode ne relèvent pas, en général, d’une structuration de la personnalité de modèle psychotique. Ce sont, dans l’immense majorité des cas, des femmes qui se voient submergées par une prise de conscience trop vive de leurs affects défensifs violents à l’égard d’un enfant dont elles surestiment les exigences narcissiques tout en mésestimant leurs capacités d’intégrer la violence qu’elles éprouvent et dont elles ont honte.
Les phénomènes mis en avant dans ce genre de situations sont beaucoup plus impressionnants que ceux de la simple dépression du post-partum, plus haut décrite. Nous nous trouvons en effet devant des femmes vraiment très perturbées par l’évidence et l’intensité à la fois de leur vécu affectif violent devenu conscient maintenant. Elles exigent qu’on verrouille solidement les portes et les fenêtres de leur chambre, assez vite après leur accouchement. Elles demandent qu’on enlève de leur portée les couteaux, les fourchettes et en général tous les objets qu’elles pourraient utiliser pour blesser ou tuer leur enfant.
Pourtant, de telles mères ne sont pas à proprement parler, elles non plus, vraiment agressives. En effet elles n’éprouvent aucun plaisir à l’idée de nuire à leur enfant. Il leur semble seulement qu’il faille se défendre contre la venue d’un rival narcissique. Elles se déclarent honteuses de montrer qu’elles supportaient aussi mal leur crainte d’avoir à assumer un poids qu’elles exagèrent et qui est attribué aux exigences narcissiques supposées imposées par leur enfant. Tout se passe, sur le moment, comme si de telles exigences allaient mettre en cause leur propre droit de vivre à elles. Leur propre droit de s’occuper avant tout d’elles-mêmes. Et leur liberté d’exister vraiment dans l’indépendance.
Dans la plupart des cas, une telle symptomatologie a tendance à s’atténuer puis à disparaître lentement. En quelques jours ou en quelques semaines. Mais ce n’est pas toujours le cas et l’intervention du psychopathologue est alors sollicitée. Plus souvent et plus précocement d’ailleurs de nos jours qu’autrefois.
Cette intervention est de nature à réduire la durée des troubles si elle est bien conduite. C’est-à-dire en évitant d’agir comme si on se trouvait en présence à tout coup d’une psychotique. Mais on constate que dans certains cas une telle intervention n’est pas nécessaire lorsque l’entourage de l’accouchée demeure serein et ne manifeste aucun signe de panique devant un épisode qui ne se prolonge pas trop.
Les choses semblent rentrer de toute façon dans l’ordre dès que le courant de tendresse objectale parvient à intégrer la violence aussi vivement réveillée, et à orienter le dynamisme violent vers des fins plus positives et moins autocentrées dans la relation à l’autre et au bébé d’abord.
Mais il y a des cas où les choses ne s’arrangent pas spontanément ni grâce à l’intervention simplement légère et rapide d’un psychopathologue. Il y a lieu alors de procéder à une investigation plus profonde de la personnalité en jeu, et parfois de recourir à une aide psychologique plus prolongée.
Evelyne correspond à ce genre de situation: Un confrère m’appelle car sa belle-sœur, Evelyne, se trouve en grande difficulté, dit-il, à la maternité dont elle devrait sortir. L’obstétricien qui la suit se sent dépassé et ne tient pas à garder la patiente dans un milieu habituellement calme où le personnel commence à s’inquiéter. D’autre part ni l’obstétricien ni le beau-frère ne voudraient la laisser sans soins appropriés à son domicile, d’autant plus qu’on me décrit le mari d’Evelyne comme un personnage assez original auquel on ne pourrait guère faire confiance pour s’occuper de son épouse et de son enfant avec la pertinence nécessaire.
Mon confrère conduit donc Evelyne à mon cabinet dès sa sortie de la maternité et me laisse dialoguer seul avec elle avant de la reconduire chez elle. Après une longue crise de larmes, Evelyne me confirme ce qu’elle a déjà dit depuis plusieurs jours: il ne faut pas la laisser seule avec son enfant, un garçon, précise-t-elle, car elle pourrait «lui faire du mal».
Evelyne a 37 ans. Mariée à un représentant en matériel scolaire sans cesse en déplacements, elle n’avait jamais eu d’enfant et n’avait pas tenu à en avoir. Devenue enceinte «par hasard» à ce qu’elle affirme, et devenant l’objet des compliments et des encouragements de toute sa famille, elle décida de garder cet enfant. Tout en refusant un diagnostic échographique du sexe car elle souhaitait avoir une fille. Sans doute plus facile à ses yeux, précise-t-elle, à pouvoir tenir en dépendance. Or elle accouchait d’un garçon.
Evelyne gérait jusque-là un cabinet immobilier, succursale d’une chaîne localement prospère. Elle va devoir renoncer à ses fonctions et suppose «qu’avec toutes les obligations qu’elle va avoir» elle ne pourra pas reprendre son activité professionnelle qui la valorisait visiblement et à laquelle, de toute évidence, elle tenait beaucoup.
L’enfance d’Evelyne est décrite comme très malheureuse. Née de père inconnu (et la mère n’ayant jamais voulu, après plusieurs mensonges, lui révéler la véritable identité de ce père), Evelyne a passé les premières années de son existence chez sa grand-mère maternelle, femme malade et pauvre qui ne s’occupait guère d’elle. Pendant que la mère allait de ville en ville, au gré de ses liaisons avec des hommes dont elle se débarrassait très vite. En grandissant, Evelyne suivait la trajectoire géographique de cette mère qui la plaçait de pension en pension.
Assez tôt mariée à un négociant en vins, veuf ayant déjà deux enfants, elle ne supporta pas la charge qui lui était ainsi imposée, quitta le domicile conjugal et divorça. Elle connut alors un épisode dépressif et fut hospitalisée pendant quelques semaines.
Evelyne se plaignait de ne jamais être aimée, mais aussi de n’aimer pratiquement personne. De toute évidence son déficit narcissique était considérable. Demeurée pendant tout un temps seule, elle accepta un jour d’épouser son actuel mari qui, selon elle, lui aurait promis de créer une entreprise commerciale merveilleuse dont elle n’a jamais connu le moindre début de réalisation. De plus cet homme, devant ses propres échecs, s’était mis à boire.
Le déficit narcissique dont avait été victime Evelyne depuis son tout jeune âge avait entraîné chez elle la constitution progressive d’un fond dépressif assez conséquent et qui, au moment de l’accouchement, s’était vu réveillé par la crainte que son enfant vienne encore aggraver cette faille narcissique l’empêchant de laisser s’élaborer normalement des sentiments de tendresse maternelle. Ce qui déclenchait aussitôt chez elle des réactions d’angoisse et de honte.
C’est ainsi que s’était produit le moment de grande détresse dans laquelle son entourage familial et médical l’avait trouvée et pour lequel ils avaient sollicité mon intervention. Mais à aucun moment, au cours de la cure d’Evelyne et avant que les choses entrent vraiment dans un ordre supportable d’estime d’elle-même, je n’ai pu découvrir en elle une quelconque haine ou une quelconque agressivité authentique à l’égard de l’enfant. Seul un besoin défensif devenu momentanément intense et en apparence insensé l’avait conduite à lutter contre le fantasme d’en arriver à tuer son enfant.
Troisième niveau d’observation clinique
Nous entrons maintenant dans un registre beaucoup plus grave que les précédents C’est celui des passages à l’acte, autrement dit des maltraitances agies à l’égard d’un tout jeune enfant. En allant parfois même jusqu’à tuer l’enfant.
Le dysfonctionnement affectif de la mère apparaît ici à la fois comme plus profond et plus complexe. En effet, la simple perception, même consciente, de fantasmes violents ne suffit plus La tension devient si violente que le passage à l’acte va s’imposer.
Nous entrons ici d’emblée dans le domaine de la pathologie véritable. Nous avons dépassé le cadre de la simple violence défensive. C’est le moment où nous voyons apparaître une authentique agressivité. Car en nous consacrant à une écoute attentive de ce genre de mères en difficulté assez dramatique, nous constatons en elles un assez évident degré d’érotisation de leur violence naturelle. Nous sommes passés du registre de la violence à celui de la haine, voire du sadisme.
De telles mères n’en restent plus à des sentiments de honte, d’incapacité, d’indignité devant une tâche qui les effraie car elle paraîtrait, à leurs yeux, au-dessus de leurs forces. On entre dans le domaine des sentiments surmoïques de culpabilité véritable. Et les conflits deviennent alors beaucoup plus graves. On décèle en effet un plus ou moins évident plaisir pris dans l’action destinée à brutaliser l’enfant dans des actes devenus nettement agressifs. Il s’agit même parfois de pousser les choses jusqu’à l’infanticide. Dans une bonne partie des cas rapportés par les auteurs la culpabilité de la mère est très mal supportée. Celle-ci sombre facilement dans des comportements d’autopunition ou bien des mouvements plus ou moins directement suicidaires.
Quand on cherche à remonter dans l’histoire de telles mères, on retrouve le plus souvent la trace de perturbations affectives importantes survenues pendant l’adolescence et surtout l’enfance (et la toute petite enfance) de ces femmes. Elles appartiennent en général à des constellations familiales fort conflictualisées où régnait déjà un climat chargé d’un haut degré d’agressivité et de culpabilité. Il est souvent très éclairant d’apprendre dans quelles conditions relationnelles et contextuelles se serait déroulée la grossesse de leur propre mère. On apprend que non seulement la situation objective et affective de la mère pouvait être alors assez misérable, mais on peut parfois apprendre que la patiente qui a été conduite à agresser son bébé s’est vue informée soit par sa propre mère, soit par une parente ou une amie de celle-ci, que la grossesse la concernant n’était nullement désirée et que la mère avait tenté d’avorter.
Il est très rare qu’un psychanalyste soit directement consulté pour des coups exercés par une mère sur son jeune enfant, et plus rare encore qu’il soit interrogé (en dehors d’une éventuelle expertise médico-légale) à propos d’un cas d’infanticide. Je me suis trouvé, à plusieurs reprises, sollicité, dans des conditions diverses, par des collègues pour discuter avec eux de cas d’infanticide dont ils avaient à s’occuper. Mais je n’ai jamais eu l’occasion d’assurer moi-même une cure de mère meurtrière de son enfant. Par contre j’ai suivi pendant plusieurs années une jeune patiente qui est venue me demander de l’aider à surmonter la culpabilité, qu’elle considérait comme tout à fait fondée, d’avoir vraiment fait mourir son enfant. Aucune action judiciaire n’avait été décidée à son encontre, le certificat médical délivré ayant conclu à un cas de «mort subite du nourrisson». Et je m’empresse de préciser que le cas que je vais rapidement évoquer n’a rien de commun avec l’ensemble des morts inexpliquées chez nombre de nourrissons dont les mères ne peuvent se voir mises en accusation de mauvais traitements. Les pédiatres et les pédopsychiatres continuant leurs recherches sans être encore parvenus à des conclusions certaines et définitives quant aux différents facteurs pouvant jouer dans le décès spontané d’un nourrisson.
Alicia a 27 ans. Elle est adressée par son médecin de famille qui me donne par téléphone quelques renseignements et des recommandations de prudence qui m’étonnent quelque peu, car il semble se méfier des dires et des attitudes de cette patiente et me conseiller d’adopter la même réserve.
Alicia gère dans un gros village de campagne un magasin de mercerie appartenant à une de ses tantes. Petite, pomponnée, et très élégante, parlant d’emblée abondamment, et de toute évidence pour ne pas dire de choses plus importantes, on a l’impression qu’elle éprouve un besoin de possession de l’autre par la séduction. Une séduction d’allure objectale et sexuelle, mais qui apparaît très vite comme étant un besoin de possession, de domination, probablement très agressive. Alicia a de la peine sous son maquillage à cacher quelques larmes vite survenues lors du premier entretien. Mais on peut se demander quelle est la vraie nature et la véritable fonction de ces larmes.
Le premier entretien a été sollicité, dit Alicia, en raison «d’une profonde dépression» qui l’étreint de plus en plus depuis quelques mois, au point de perturber notablement sa vie professionnelle et conjugale. Le début de l’épisode dépressif actuel est rapporté sans aucun doute par Alicia aux conditions dramatiques qui ont entouré la mort de l’enfant (un garçon) dont elle venait d’accoucher quelques semaines plus tôt. Cet accouchement avait été pénible et retardé. Alicia avait dû finalement subir une césarienne.
Me gardant bien de procéder à un interrogatoire aventureux, je me contente d’écouter Alicia me parler de problèmes actuels et factuels. Ils concernent sa grande détresse certes, mais aussi une rapide mise en avant des reproches qu’elle adresse à son mari. Puis à sa tante et enfin à ses parents.
Il a fallu attendre le second entretien pour qu’au milieu de larmes précédant des sanglots Alicia m’avoue son authentique registre de souffrance. Elle se sent coupable d’avoir tué son enfant. Elle est persuadée en effet d’avoir voulu cette mort et de l’avoir volontairement préparée. Bien sûr on l’a crue quant elle clama sa surprise de trouver l’enfant inanimé dans son lit à son retour de courses. Mais elle tient à préciser qu’elle ne pouvait pas supporter cet enfant, les exigences permanente de présence et de soins qui lui étaient imposées, ses cris, ses refus d’accepter le biberon, etc. Pendant toute sa grossesse elle avait clairement dit aux siens qu’elle ne voulait pas de cet enfant. Qu’elle voulait avorter. Sa mère, sa tante et son mari s’opposaient à une telle solution. Et dans un sentiment de colère envers tous comme envers cet enfant elle conduisit à terme cette grossesse.
Elle me décrivait par la suite les conditions de la mort de l’enfant un jour où celui-ci l’avait particulièrement épuisée par ses cris incessants. Elle lui avait imposé de force la prise d’un biberon alors qu’il s’y refusait. Elle l’avait ensuite rageusement jeté dans son berceau avant de quitter l’appartement. A son retour l’enfant gisait sans vie, couché sur le ventre, la tête plongée dans du lait caillé vomi entre-temps. Non seulement on ne l’inquiéta pas, mais le chœur des amis et connaissances la plaignaient grandement cependant que la mère et la tante se taisaient et que le mari se montrait plein de tendresse pour elle et tentait de la consoler, en la pressant d’incitations sexuelles qu’elle ne pouvait accepter. L’ensemble de ces attitudes lui était insupportable.
A l’entretien suivant, Alicia paraissait triste mais beaucoup plus calme. Elle parlait peu. Puis elle me déclarait, avec une certaine gène, mais avec un besoin aussi de justifier ses incertitudes, qu’elle ne savait pas très bien quel était le vrai père de l’enfant mort. Elle entretenait en effet à l’époque où elle fut enceinte des relations tout autant avec son mari qu’avec un amant. Et elle précise qu’il lui arrivait d’oublier parfois la prise de contraceptifs. Sa colère contre elle-même dès qu’elle se trouva enceinte fut très vite dirigée sur son mari, puis sur son amant et enfin sur l’enfant qu’elle portait et dont elle voulait vraiment se débarrasser.
Alicia revient longuement par la suite sur cette période de confusion et de véritable clivage qu’elle avait vécue entre deux tendances éprouvées simultanément: l’une de faire la part des choses et d’accepter cet enfant et l’autre de tout envoyer promener, mère, tante, mari… et enfant. Ce fut la rage qui l’emporta, estime-t-elle.
Il m’était assez vite possible de constater la présence dans la vie imaginaire d’Alicia à la fois d’une vive et authentique agressivité (violence nettement érotisée) et à la fois d’un sentiment de persécution qui perçait facilement dans ce qu’elle rapportait de sa relation aux autres. Elle semblait même, dans certaines conditions de crise, perdre au moins partiellement le contact avec les réalités ambiantes.
La vie sexuelle d’Alicia aurait commencé par une tentative de viol de la part d’un amant de sa mère quand elle avait 16 ans. Cette mère refusa de la croire quand elle alla se plaindre à elle de cette agression. Elle accusa au contraire Alicia de se plaire à provoquer les hommes par ses accoutrements tout autant que par ses comportements.
Alicia, plus tard, avouait qu’elle n’avait jamais été vraiment heureuse, dès sa plus jeune enfance. Son père était décrit par sa mère comme «un coureur de jupons» effréné. Sa mère obtint le divorce quand Alicia avait six ans. Et Alicia expose avec colère la vie dissolue que la mère menait avec certains notables locaux. Aux yeux de tous et sans s’occuper de sa fille. Alicia s’est même demandé si elle était vraiment la fille de son père. D’autre part, sa tante l’aurait malicieusement assurée que sa mère, enceinte d’elle, avait tenté d’avorter avec l’aide d’une matrone mais sans autre effet qu’une infection sérieuse difficilement jugulée. L’accouchement avait été difficile. Il avait fallu utiliser «les fers».
La répétition dans la vie imaginaire et affective d’Alicia d’éléments répétant les désordres relationnels vécus par sa mère et dont elle avait été témoin, de même que l’absence de référence à une représentation paternelle valable avaient, bien sûr, rendu Alicia tout à fait incapable d’élaborer des constructions imaginaires d’ordre œdipien. De plus, le désarroi affectif et identificatoire d’Alicia était si profond qu’une simple réaction narcissique de défense de registre dépressif ne suffisait pas à éponger son sentiment de vide intérieur et de menace d’intrusion persécutrice. Ce n’était pas chez elle la simple violence naturelle défensive qui dominait la relation, mais une utilisation de cette violence au service d’un érotisme perversisé, ce qui conduisait à une authentique agressivité évoluant progressivement hors de certaines réalités et signant un fond structurel prépsychotique.
Qu’elle l’ait tué ou non, la mort de l’enfant, la haine de l’enfant, s’inscrivait dans le fil d’une haine de la mère, d’une haine des hommes de la mère, d’une haine des hommes en général, d’une haine de l’enfant mâle. Haine dont le déni se manifestait par un comportement érotomaniaque ne satisfaisant que l’agressivité possessive et destructrice, et non pas un quelconque désir sexuel véritable. On retrouvait la trace d’une telle tendance relationnelle dans la multiplication des amants que (comme sa mère) Alicia avait séduits puis violemment repoussés.
Je ne peux que me souvenir à ce moment de l’avertissement qui m’avait été donné par le médecin de famille me conseillant de me méfier d’Alicia et de sa tendance à «séduire» toute cible masculine nouvelle. Le psychanalyste quant à lui sait fort bien qu’une telle «séduction» demeure du registre narcissique. Elle se voit destinée à prendre pouvoir sur l’autre pour plus facilement l’éliminer ensuite. Ce qu’elle n’avait pas pensé pouvoir faire affectivement avec son enfant (un garçon) en raison de la coexistence en elle d’une obligatoire présence (insupportable) d’un reste d’instinct maternel négativement halluciné. Alors il fallait nécessairement, dans un raptus agressif para-délirant, «tuer» cet enfant inacceptable Le tuer en réalité ou simplement «in effigie». Je n’ai jamais vraiment connu la vérité, bien sûr, mais je n’ai pas prétendu non plus pouvoir parvenir à la connaître. Ni même avoir besoin de la connaître.
* * *
Une nécessaire distinction entre violence et agressivité ne serait point, comme on le suppose souvent, d’ordre synchronique (c’est-à-dire de simple opposition simultanée entre deux courants – narcissique et objectal – contradictoires) mais d’ordre au contraire diachronique. Car il s’agit plutôt de comprendre l’ordre psychogénétique des choses. Le courant violent, de statut narcissique, entre chez l’enfant plus précocement en activité que le courant sexuel de statut objectal. Le destin logique du courant violent (narcissique) n’est pas de s’opposer au courant sexuel (objectal) mais de s’intégrer au sein de celui-ci pour en renforcer l’efficience. Et ceci est valable tout autant chez un enfant dès son plus jeune âge que chez un adulte. Et une mère en particulier, dans ses rapports avec son enfant.
D’une solide constitution du narcissisme de base va pouvoir résulter ensuite chez une mère une capacité amoureuse oblative lorsque la violence narcissique (libido narcissique) aura pu se mettre au service de la libido sexuelle. Sinon la violence va tenter de récupérer à son profit tout ce qu’elle pourra de libido objectale pour donner naissance à l’agressivité. Il ne s’agira plus alors de simplement défendre la personnalité sans tenir compte des intérêts essentiels d’un autre (qui compte assez peu en fait), mais de prendre plaisir à attaquer un «autre», nettement identifié maintenant, en rappel projectif de conflits et de traumatismes du passé. Et pas simplement du passé œdipien. Ce «passé» pouvant remonter aux premiers moments de l’enfance… et même à plus précocement encore…
C’est ce que j’ai cherché à proposer ici à nos réflexions et à illustrer à l’aide de trois exemples cliniques destinés à montrer, lors de rapports difficiles entre une mère et son nouveau-né, comment se passaient au registre affectif profond les rapports reproduits par une mère à l’égard de son nourrisson, en fonction et en rappel, de sa propre enfance à elle. En fonction et en rappel de ses propres déboires à elle dans l’affermissement (ou non) de son propre narcissisme.
Il me semble nécessaire d’insister à ce sujet (comme dans bien d’autres circonstances conflictuelles rencontrées chez un enfant ou un adulte) sur les travaux contemporains portant sur les conditions relationnelles spécifiques de la vie intra-utérine. Si les chercheurs des sciences du voisinage de la nôtre ont mis en avant de nouvelles et bien utiles connaissances concernant la vie du fœtus et ses relations physiques d’abord à la mère, il appartient aux psychanalystes d’essayer de comprendre le sens affectif et psychiquement relationnel des différentes étapes décrites par nos collègues biologistes.
Il ne semble pas interdit de supposer que si la pensée psychanalytique première s’est surtout intéressée aux névroses, à l’Œdipe et à la sexualité, il a fallu attendre la fin du siècle dernier pour que se voient plus clairement développées les premières hypothèses freudiennes portant sur le narcissisme et la pathologie dépressive (Bergeret, 1996).
Il faudra sans doute un certain temps encore avant que les psychanalystes se préoccupent, plus ouvertement que cela s’est vu suggéré jusque-là, de l’étape prénatale de l’être humain du point de vue des débuts de la vie relationnelle et affective, et du même coup sans doute de certains facteurs conflictuels précocissimes éventuels de l’évolution psychotique.
Le cas d’Evelyne et celui d’Eliane correspondent à des aléas narcissiques et dépressifs assez classiques de la gestion de la violence naturelle, alors que le cas d’Alicia relève d’une structure de nature psychotique et sans doute d’une fixation carentielle et conflictuelle beaucoup plus précoce étant donné tout ce que nous avons appris non seulement sur son enfance mais encore sur sa probable souffrance intra-utérine dans le sein placentaire primitif d’une mère apparaissant comme bien «toxique». La simple difficulté d’intégration de la violence naturelle des deux premières patientes tranche avec la perversisation de la violence constatée chez la troisième. Ce qui ne peut manquer d’ouvrir un passionnant débat sur l’importance des conditions dans lesquelles se sont déroulées parfois les successives étapes combien capitales de la vie fœtale.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Bergeret j. (1994): La violence et la vie. Paris, Dunod.
·  Bergeret J. (1996): La pathologie narcissique. Paris, Dunod.
·  Bergeret J. (2000): La violence fondamentale. Paris, Dunod.
 
NOTES
 
[1]Psychiatre, Psychanalyste (S.P.P.). Professeur Honoraire Université de Lyon 2.
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