Psychothérapies
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
188 pages

p. 153 à 159
doi: en cours

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Volume 22 2002/3

2002 Psychothérapies

Les enjeux du secret dans la prise en charge des enfants victimes  [1]

Yvonne Coinçon  [2] Adresse de l’auteur:Dr Yvonne CoinçonCHS de St-EgrèveCMP4, rue du Général FerriéF-38000 Grenoble
La prise en charge thérapeutique des enfants victimes d’atteintes sexuelles attire l’attention sur la question du secret, son rôle et ses enjeux.
L’observation nous montre comment le développement psycho-affectif fait intervenir le secret dans l’individuation du sujet et la mise en place de sa capacité à penser. Par cette fonction dans la construction de l’espace intime, il est un instrument pour passer de l’interaction à la relation.
L’étymologie du mot «secret» contribue à éclairer ses fonctions et son rôle de tamis pour choisir les éléments à conserver dans l’espace intime ainsi que ceux qui vont permettre de s’unir ou se séparer d’avec autrui.
Dans le domaine des prises en charge psychothérapiques, ce sont les capacités du patient à restaurer ces fonctions autant que celles des soignants à les reconnaître, y compris pour lui-même, qui vont conditionner le déroulement et l’aboutissement des soins.Mots-clés : capacité à penser, tamis, lien/séparation, secret professionnel, secret thérapeutique.
Therapy with sexually abused children draws our attention to the secret, its role and its pitfalls.
The observation shows how the secret as a function of individuation plays a part in psychoaffective development involving the subject’s capacity to think. The construction of the inner space allows interaction to develop into interrelating.
The etymology of the word «secret» helps to throw light on its function and role as a filter through which chosen elements are retained in the intimate sphere while selecting those that allow unification with and separation from others.
In psychotherapy the patients’ capacity to restore these functions as much as the therapists’ ability to recognise them, as well as for himself, will condition the treatment’s progress and outcome.Keywords : capacity to think, filter, link/separation, professional secret, therapeutic secret.
 
Introduction
 
 
Une grande partie des troubles dont souffrent les enfants victimes d’atteintes sexuelles témoigne de leurs difficultés à se réapproprier leur vie intérieure, contenue dans un espace qu’ils contrôlent, autant qu’à percevoir cette capacité chez leurs interlocuteurs.
A partir de cette observation est menée une réflexion sur la construction de l’intimité à l’aide du secret, source de la capacité à penser et moyen de se lier et/ou se séparer de l’autre. Ce rôle du secret dans l’établissement des relations à autrui va prendre une place sensible dans la prise en charge thérapeutique, aussi bien pour l’enfant que pour le soignant. Il s’oppose à la demande de plus en plus pressante de transparence exprimée à propos des personnes et des actions dans l’environnement social et dans le domaine des soins.
* * *
Parmi les nombreuses questions soulevées à l’occasion de la prise en charge des enfants victimes d’atteintes sexuelles, celles concernant le ou plutôt les secrets ne sont pas les plus simples, qu’il s’agisse des secrets contenus, du secret professionnel, du secret partagé.
  • Pourquoi l’enfant parle-t-il, maintenant, à cette personne-là?
  • Que faire de cette confidence?
  • L’équilibre psychique s’accommode-t-il de secrets?
 
Secrets et conscience de soi
 
 
En observant les bébés et les jeunes enfants d’âge préscolaire, il apparaît que le secret tient un rôle fondamental, tandis que les relations hyper-intrusives de certaines mères avec eux nous montrent, à travers leurs conséquences, le caractère impératif de la capacité à garder des secrets pour pouvoir penser et se penser comme un individu séparé et unique.
La première étape de l’activité psychique est la perception de son corps et de ce qui s’y produit. Progressivement, mais néanmoins dans un délai assez court, le bébé va éprouver sa propre continuité interne parallèlement à la découverte de sa séparation d’avec autrui, la mère en particulier. Mais si, à cette période, il s’éprouve encore comme faisant partie d’elle, c’est en découvrant qu’il sait des choses sur lui qu’elle ne sait pas qu’il va réellement pouvoir se sentir séparé et devenir indépendant.
Le secret est une connaissance que possède un individu, qu’il peut conserver s’il le souhaite, communiquer également selon sa volonté
La connaissance que le bébé a acquise sur lui-même est donc bien un secret. Ainsi, bébé pleure et signifie par là qu’il a un besoin de succion. Cette information passe dans le domaine interpersonnel de la relation avec sa mère, elle va lui donner une sucette, par exemple… Mais qu’il vienne à découvrir, et c’est fort heureusement le cas pour la plupart d’entre eux, qu’il peut répondre seul à ce besoin, il devient alors inutile de s’en remettre à elle, de lui faire savoir ce qu’il éprouve. Il a découvert son pouvoir de savoir quelque chose sur lui-même et de ne pas le communiquer. Ce savoir nouveau qu’il vient d’acquérir augmente son sentiment d’être séparé, d’être une personne et d’avoir le choix de se faire connaître ou non. Par cette expérience, bébé est devenu capable de choisir, car il sait et il a le pouvoir de contrôler ce qu’il transmet de ce savoir.
Cet enfant est ainsi passé du sentiment d’omnipotence à la découverte progressive que sa mère peut ignorer ce qui se passe en lui. Il a bien d’autres occasions, lorsqu’elle se trompe sur ce qu’il attend, par exemple, pour affermir cette notion qu’il est séparé d’elle. Quand l’adaptation mère/bébé est suffisamment bonne, il s’aperçoit que ses plus violentes colères, ses sentiments les plus agressifs la laissent intacte.
Ses premières perceptions corporelles, ses sentiments et ses émotions constituent ce que j’ai appelé «les secrets primitifs».
 
Secret et créativité
 
 
Au fur et à mesure de sa croissance, il est amené à vivre de multiples expériences, dans des domaines aussi variés que la motricité, l’échange relationnel, le développement des sens. Il va devoir pour cela répondre à de multiples questions afin de réaliser ses jeux, porter une cuiller à sa bouche, faire ses premiers pas.
Tout ceci paraît très naturel, mais certains enfants dont le développement est altéré, comme les autistes et les très jeunes psychotiques, nous montrent bien que tout ne va pas de soi.
La vie ne se reproduit évidemment pas par simple reproduction d’une attitude. Il faut, pour que la gestualité s’organise et que les modalités relationnelles adéquates s’installent, que l’enfant prenne conscience de son propre espace corporel, de ce qu’il y ressent, de ce qu’il perçoit. Toutes ces prises de conscience restent ignorées de l’entourage et ne lui sont communiquées d’aucune manière, si ce n’est par le résultat du travail psychique accompli, c’est-à-dire le développement des compétences mises en œuvre. La capacité de faire tout ce travail psychique en secret apparaît donc comme le moyen et la preuve d’une existence autonome.
Les avatars de la relation parents-bébé sont aussi riches d’enseignement à ce sujet que l’est l’observation des enfants.
Quand l’adaptation est si inadéquate que le corps du bébé ne peut devenir un lieu de perceptions validées dans les échanges relationnels, il ne peut alors être question pour lui de prendre conscience de l’enveloppe corporelle et de son contenu et encore moins de pouvoir exercer un choix entre livrer ou non ce qu’il sait de lui, car toute manifestation de sa part risque de lui être restituée comme n’ayant pas lieu d’être ou n’ayant aucun sens.
Tel bébé qui pleure de sommeil et reçoit régulièrement en réponse un biberon ne peut rien savoir de son sommeil ni de sa faim, ou seulement la confusion. Ceci n’est qu’un exemple parmi les multiples vicissitudes auxquelles certains enfants sont confrontés. Je ne parle pas ici des ratés qui caractérisent les mères suffisamment bonnes selon Winnicott, je parle des inadéquations pathologiques des mères trop occupées de leurs propres difficultés pour laisser à l’enfant l’usage de son espace psychique.
Il faut que penser secrètement ait pu être une activité autorisée, respectée (même si elle n’est pas réellement connue de la mère) et qu’elle ait été source de satisfaction pour que l’enfant et l’adulte qu’il deviendra puissent se livrer à la fantasmatisation diurne, à l’activité de penser.
En acquérant la capacité à penser et à garder ses pensées pour lui s’il le souhaite, il fait une découverte fondamentale pour son évolution ultérieure et source en soi de plaisir car il va jouer de cette compétence pour manipuler sa pensée comme un objet dans un jeu où personne d’autre que lui-même ne fixe les règles.
Mais par la même occasion, il est introduit dans le domaine du doute. Car si l’omnipotence du début de sa vie a disparu, elle a laissé place à une incertitude quant à la parfaite communion avec autrui. En découvrant le plaisir de penser et celui de conserver ou non selon son choix des pensées, il aborde la découverte qu’il a un autre pouvoir, lequel est aussi dans le registre du langage, qui est celui de s’opposer à la force intrusive du désir maternel.
En effet, le langage a pour fonction de se substituer à la fusion antérieure des espaces corporels et psychiques. Dans ce domaine aussi, l’enfant, parce qu’il a expérimenté sa capacité de conserver des idées, va pouvoir mettre en œuvre une capacité à dire ce qu’il veut, le vrai comme le faux, une idée pour une autre qu’il veut cacher. Il saura ainsi, et le phénomène est décisif pour la suite, que la toute-puissance parentale a ses limites puisqu’elle ne peut entrer dans son monde psychique.
 
La question des origines
 
 
Plus tard au cours de sa croissance, l’enfant en vient à se poser des questions sur l’origine de la vie, sur ce que c’est qu’aimer et être aimé, c’est-à-dire sur ce qui va devenir le moteur de sa soif de connaître et d’apprendre. Aux questions qu’il se pose et qu’il pose parfois, des réponses lui sont données qui contiennent leur part de secrets et de mensonges. Il est en effet impossible que des parents puissent dire ce qu’ils ignorent eux-mêmes sur ces sujets, et également qu’ils lui communiquent ce qu’ils savent mais qui appartient à leur intimité affective et sexuelle. Ce secret de la relation parentale appelle la curiosité de l’enfant, l’amène à élaborer une pensée qui s’écoule dans le silence et le secret de sa propre intimité, comme la relation qui reste dans le silence conservé par les parents.
Ces secrets des parents ouvrent pour l’enfant la porte vers une représentation des relations aux autres, hors des relations de filiation. Pour poursuivre sa quête de savoir, l’enfant élabore alors des fantaisies qui entretiennent sa capacité à penser et lui permettent de poursuivre son évolution.
Le secret apparaît ici comme un mécanisme indispensable à la constitution de la personne qui s’oppose au mythe de la transparence nécessaire, érigée en valeur majeure dans l’idéologie actuelle. Cette idéologie a peu à peu pris corps et affecte particulièrement le milieu médical.
En médecine organique, le formidable développement de l’imagerie médicale et les progrès ainsi générés dans les domaines diagnostiques et thérapeutiques ne peuvent que réjouir médecins et malades. Mais en contrepoint, et l’actualité récente l’illustre bien avec l’affaire de l’amendement Perruche, se développe l’illusion transformée en exigence de lisibilité et d’efficacité absolues.
La psychiatrie est également concernée. Les psychiatres sont de plus en plus souvent mis en demeure de rendre lisible leur pratique en montrant tout et en disant tout ce qu’il font, et s’ils résistent, c’est au risque de la voir dévalorisée, voire déniée. Ils sont également de plus en plus souvent sommés d’expliquer le fonctionnement psychique et soupçonnés d’insuffisance quand ils n’ont pas prévu et prévenu un passage à l’acte de leur patient, par exemple. C’est encore plus souvent le cas quand leur intervention ne produit pas l’effet magique d’une mise en lumière des causes et des moyens de remédier à un problème psychique. La représentation de la relation thérapeutique s’apparente pour certains à celle d’une autopsie psychique.
D’où l’importance de se pencher sur le secret, son rôle, son fonctionnement, afin d’étayer nos positions à propos du secret médical, bien sûr, et du secret comme élément fondamental du soin psychothérapique.
 
Le secret: tamis de la psyché
 
 
Ce sont les données étymologiques et sémantiques sur le mot «secret» qui éclairent la réflexion. Ce mot vient du latin «secretum» pour ce qui est du nom commun, et de «secretus» pour ce qui est de l’adjectif, lequel est le participe passé de «secerno», verbe qui signifie séparer, mettre à part. A la racine du mot «secret» se trouve donc le mot latin «cerno», qui signifie passer au crible, comme il est pratiqué quand on veut séparer le bon grain du résidu, lequel se dit «excrementum».
Dans son acception figurée, «cerno» garde sa signification de séparation puisqu’il est utilisé pour parler du discernement visuel d’une forme à distance ou encore de distinguer le faux du vrai ou le bien du mal dans le domaine intellectuel. On le retrouve encore comme origine du mot français «cerne», contour. Cette racine du mot «secret» implique donc les notions de tri et d’évaluation au sens de juger, trancher.
A partir de cette racine, des préfixes vont donner des verbes dérivés: le préfixe «se» implique la séparation, c’est le secret et la sécrétion, tandis que le préfixe «ex» met l’accent sur le rejet, formant le mot «excerno» d’où vient le mot français «excrément». Ces deux préfixes se retrouvent en biologie dans les mots «excrétion» qui concerne des substances inutiles ou toxiques, et dans «sécrétion» qui concerne des substances nobles, utiles.
A partir de «cerno», on voit que le moyen de passer au crible est d’utiliser un tamis dont les orifices seront les éléments séparateurs.
Cette notion de séparation par des orifices se retrouve dans la culture des amérindiens Hurons. Ils disposent de ce qu’ils nomment un capteur de rêves, sorte de tamis à mailles larges qui, placé devant une ouverture de leur habitation, a pour fonction de ne laisser passer que les bons rêves vers le dormeur, tandis que les mauvais, retenus par les mailles, seront brûlés par les premiers rayons du soleil afin qu’ils cessent définitivement de troubler son repos.
Qu’on parle de tamiser ou de capter un rêve, il apparaît que c’est l’adéquation entre les orifices et ce qui doit y passer qui permet de différencier ce qui doit être gardé de ce qui doit être rejeté. Des mailles trop larges laisseront passer de bonnes choses qu’il était souhaitable de conserver tandis que des mailles trop serrées retiendront aussi bien ce qui doit être éliminé que ce qui devrait être retenu.
Que nous soyons dans le domaine du secret, constitutif de la personnalité, ou au contraire dans le domaine du secret destructeur, ce qui compte ici n’est pas tant le contenu du secret que la capacité du tamis à faire le tri adapté.
Mais chacun aura reconnu aussi que nous parlons de la problématique anale. Elle implique que l’enfant ait pris conscience de la présence à l’intérieur de lui des fèces, qu’il ait ensuite expérimenté sa capacité à les garder ou à les expulser, en fonction de ses besoins corporels mais aussi pour le sens que cela prend dans la relation à sa mère. Enfin, qu’il se livre à une décision, à un choix entre conserver et expulser. Dans cette affaire, la composition des fèces, leurs qualités physiques sont sans influence. Il en est de même pour les secrets de la personne, ce qui compte ce n’est pas tant le contenu du secret que la capacité à le faire passer au crible de son pouvoir de décision.
La sémantique vient appuyer cette partie de la question, qui nous indique que le mot «secret» est un savoir détenu et caché à autrui, dans une relation organisée autour du refus de communiquer ce savoir. Autrement dit, pour qu’il y ait secret il faut qu’il y ait un autre, supposé intéressé. Le détenteur du secret a le pouvoir de le confier, mais il ne le donne pas. Ce bien précieux peut être partagé, mais de passer de l’un à l’autre, il devient objet d’une relation, il n’est pas un don.
Selon que le contenu du secret est agréable, constructeur ou non, sa rétention est source de plaisir, ou d’insatisfaction. Nous avons vu que la détention du secret permettait à l’enfant de développer sa capacité à penser et d’éprouver le plaisir de jouer avec les objets idéïques qu’il possède. Dans le domaine des secrets dits honteux, comme les filiations inavouées, les fautes commises et bien sûr les abus sexuels, la conservation peut entraîner des troubles pour le sujet et dans ses relations aux autres.
Cette fermeture à l’égard de la sortie du corps de ce qu’il contient, corps physique pour les fèces, psyché pour les secrets, est une façon d’exercer le pouvoir de s’opposer à l’intrusion en soi de l’autre et de ses désirs.
 
Le secret comme lien
 
 
Détenir un secret est un acte de séparation, de maîtrise qui instaure un mode d’être. Mais pour que cette maîtrise soit authentifiée, elle doit être validée. Il faut donc que sa détention soit reconnue par l’autre à qui il est opposé. Par là même, la séparation absolue qui a installé le secret doit pouvoir être entamée pour être confirmée. Il y a plusieurs manières d’y parvenir.
La plus discrète, et la moins contrôlée, est de l’ordre de la sécrétion: des signes font savoir à un interlocuteur que le secret existe, sans en révéler le contenu, ou seulement de manière quasi fortuite.
Je citerai en exemple une fillette, placée dans une famille d’accueil à la demande de son père, et qui a manifesté son malaise intérieur par des troubles du comportement croissants apparemment destinés à la nourrice. Il a fallu la perspicacité de cette femme pour que l’enfant lui fasse connaître les attouchements que son père lui imposait.
La deuxième manière de livrer son secret est de le communiquer à un dépositaire, par une démarche évidemment volontaire. Cette décision fait généralement suite à une modification survenue dans l’homéostasie antérieure que le secret contribuait à maintenir.
Il n’est pas sans intérêt, pour la prise en charge, de connaître cet événement qui a perturbé l’équilibre et précipité la révélation. La séparation absolue qui a présidé à la constitution du secret est déplacée. Le détenteur se rapproche du dépositaire, mais il opère ainsi une séparation entre eux deux et tous les autres qui ignorent la transaction. Le dépositaire est généralement choisi en fonction de la place qu’il occupe du fait de sa fonction sociale.
Communiquer vient du latin «communis» qui signifie charge ou fonction dans la cité. Ce cas de figure est courant dans la vie quotidienne quand deux amis se font ce type de cadeau, qui souligne la confiance qu’ils se font et la nature particulière de leur relation au sein de leurs groupes d’insertion. Ainsi le dépositaire est-il amené, en recevant la confidence, à témoigner de l’acte de séparation. Dans le domaine des atteintes sexuelles, nous voyons de plus en plus souvent les enfants confier leur fardeau à un dépositaire à qui ils demandent souvent de rester muet, donc de rester avec eux, isolés des autres qui ignorent le secret.
La troisième manière est de faire la révélation au destinataire du secret, à la personne concernée, c’est-à-dire celle qui a été écartée par la démarche de séparation initiale, ou encore, et nous observons assez souvent ce procédé pour les atteintes sexuelles, elle est faite à tout le monde, à n’importe qui. Ceci car la détention de secrets, si elle n’est pas accompagnée d’une évacuation régulière, provoque une tension dont le soulagement est indispensable. Les secrets recherchent donc une voie d’accès pour atteindre leurs destinataires, faute de quoi le détenteur est exposé à l’intoxication. Il faut donc que les secrets signalent leur existence, par différents signaux qui ne sont pas forcément une communication ou une révélation de leur contenu.
Toute personne qui voudrait garder sous la maîtrise du secret l’ensemble de sa vie serait réduite au silence de la psychose et condamné à la mort sociale. Pour assurer sa participation à la vie sociale, chaque individu est nécessairement amené à conserver des secrets pour se sentir une personne. C’est en communiquant certains d’entre eux qu’il s’assure d’être en lien avec d’autres. Le flux doit être incessant entre fabrication et extériorisation. C’est grâce à l’appropriation par le sujet lui-même de sa part d’ombre qu’il se construit ou qu’il se répare. Nous sommes là dans la problématique des soins psychothérapiques.
Dans la prise en charge des enfants victimes d’atteintes sexuelles et de leur famille, cette notion du secret, constitutif de l’individu mais potentiellement destructeur par intoxication liée à la conservation, et par l’isolement relationnel qui en résulte, fait partie intégrante des éléments à prendre en compte. Et ce d’autant que si le silence a été conservé pendant une certaine durée, la rupture du silence ouvre sur des affects dont la prise de conscience et l’expression sont complexes (comme la honte). De même que le rôle dévolu au soignant, qui se trouve parfois être le dépositaire à qui l’enfant communique, voire le destinataire à qui le secret est opposé dans certaines configurations familiales où c’est la famille tout entière qui fonctionne comme un individu détenteur du secret.
 
Le secret professionnel
 
 
Vouloir soigner et recevoir une telle confidence met dans un grand embarras.
Le soignant est dans ces circonstances dans une position de double contrainte:
  • Nécessité de maintenir l’alliance thérapeutique;
  • Obligation légale d’apporter assistance à personne en danger.
Les médecins sont accoutumés à garder le secret sur leur relation thérapeutique dans sa forme et dans son contenu. Cela fait partie intégrante du cadre qui répond à la première des contraintes.
Mais dans le cas des atteintes sexuelles, la deuxième vient compliquer considérablement le débat. Cette obligation à l’égard de la sécurité a amené le législateur à modifier les textes afin de permettre la levée du secret. Chacun doit se livrer, face à cette obligation, à une évaluation du danger encouru par le patient et également des dangers auxquels sont exposées d’autres victimes potentielles, y compris inconnues de lui.
Mais ce qui nous intéresse ici particulièrement, c’est la dynamique de la relation qui se met en place si le secret est conservé. Partager le secret avec le patient, spontanément ou à sa demande, c’est s’enfermer avec lui par un lien qui, en les unissant, les isole de leurs groupes d’appartenance. Pour le soignant ce sont ses collègues, pour le patient c’est sa famille. Mais pour les deux, c’est de l’environnement social qu’ils se coupent ainsi.
Dans ce silence conservé, si le psychiatre s’expose au risque de se voir mis en cause pour non-assistance à personne en danger, le risque est bien plus grand pour l’enfant. En parlant, il a rompu le lien qui l’unissait à l’auteur des faits, sans pour autant renouer celui que ces mêmes faits avaient mis à mal, c’est-à-dire avec la partenaire sexuelle «naturelle» de l’adulte agresseur. De plus, il reste isolé dans une place d’enfant initié dans un domaine que tous les autres ignorent, unique parmi eux à être possesseur d’une expérience dans le domaine de la sexualité. Plus tout à fait enfant, pas encore adulte.
Si le secret professionnel reste, ici comme toujours, une notion incontournable, son usage ne peut avoir d’autre sens que de contribuer à affirmer l’enfant comme sujet de son histoire, inclus dans sa classe d’âge et acteur dans son environnement social. Protéger le secret est souvent, dans ces affaires, en contradiction avec cet objectif et enchaîne entre eux l’agresseur, le soignant et l’enfant, sans bénéfice pour ce dernier.
 
Le secret thérapeutique
 
 
L’enfant qui parle des atteintes sexuelles subies témoigne du travail intérieur accompli pour se libérer de l’emprise et retrouver une certaine liberté de parole.
Son discours à propos des faits peut revêtir différents aspects: récit détaillé, amputé, travesti. Il est l’occasion pour lui d’expérimenter ou de vérifier sa capacité à dire ce qu’il veut, seulement ce qu’il veut: le vrai, le faux.
Les stratégies visant à le faire parler, en accordant à cette parole un effet thérapeutique car supposé libérateur, m’apparaissent au contraire capables d’être tout aussi pathogènes que les abus eux-mêmes. Bien plus encore si des enfants victimes sont réunis du fait de leur communauté d’expérience d’agression sexuelle. Outre que ce serait le seul cas où des groupes thérapeutiques seraient constitués en raison d’un contexte et non du profil psychopathologique de leurs membres. Le risque majeur est de leur proposer ainsi un terrain pour s’identifier comme enfants abusés, en s’étayant les uns sur les autres, et non dans la diversité de leur classe d’âge.
Ces enfants peuvent prendre du plaisir dans de tels groupes, à ne plus se croire si différents de leurs camarades, à pouvoir partager avec eux les détails de leur expérience intransmissible par ailleurs. Mais il peut y être également favorisé l’évitement de l’élaboration du vécu affectif, différent pour chacun, où la honte ne tient pas la moindre place. Celle-ci est un fardeau que nombre de ces enfants doivent porter. Elle est en lien avec les aspects gratifiants de leur relation avec l’adulte abuseur et les réponses données à des désirs dont la prise de conscience est souvent douloureuse pour l’enfant. Là encore il m’apparaît que le travail psychothérapique, s’il est entrepris, doit tendre vers la restauration de la capacité à penser sur soi et pour soi.
Enfin, l’abus sexuel, n’étant pas un fantasme, ne peut être l’objet du refoulement, tout au plus peut-il être suffisamment dépouillé de sa charge émotionnelle pour pouvoir être placé au rang des souvenirs. La manière dont le thérapeute pense lui-même cette question de l’intimité, du jardin secret apparaît le socle du travail que l’on peut proposer aux enfants.
 
Vignette clinique
 
 
Josette a sept ans quand sa famille d’accueil l’accompagne pour une première consultation. Celle-ci est motivée par des troubles du comportement caractérisés par l’instabilité, l’échec scolaire et les «commérages».
Dès le premier entretien, Josette se montre souriante et vive. Elle interroge sur la suspension du droit de visite de son père «qui lui faisait du bien» dit-elle, et fait état d’une curiosité inhabituelle à propos de l’intimité de sa famille d’accueil et du consultant, posant de nombreuses questions et inventant les réponses au besoin.
La nourrice expose la faiblesse des performances scolaires en contraste avec l’intelligence apparente, et les difficultés relationnelles avec les enfants de l’école peu intéressés par ses propos. En effet, Josette ne peut parler que de son père et de sa conduite, de la vie privée de sa famille d’accueil, et cela a pour conséquence de mobiliser les parents d’élèves contre elle.
Au cours des consultations qui vont suivre, l’incapacité de Josette à différencier les places adultes/enfants, soigné/soignant et les valeurs bien/mal, bon/mauvais, vérité/mensonge se fait de plus en plus nette. Pourtant elle fait preuve par ailleurs d’une bonne adaptation à la réalité et, dans les moments de stabilité, de performances comparables aux enfants de son âge.
La prise en charge qui lui est proposée est de participer à un groupe thérapeutique avec les contes comme médiation. Après la lecture les enfants choisissent de le jouer ou le dessiner.
Progressivement, Josette parvient à discerner le temps du groupe des autres moments de sa vie puis dans le groupe, sa place se précise et mieux elle l’occupe mieux elle distingue la fiction de la réalité, la vie quotidienne en famille de la vie scolaire…
Après un an et demi de ce travail, Josette prendra l’initiative d’un rendez-vous avec le médecin référent de sa prise en charge pour entreprendre un travail sur sa relation avec son père dont la complexité est désormais perçue et demande à être abordée tandis que la relation avec la mère commence à être vécue sous le signe de la carence.
Ainsi, dans un contexte de séparation du couple parental quand elle avait cinq ans, suivie d’atteintes sexuelles, Josette a exprimé des troubles particulièrement marqués dans le registre des différenciations privé/public avant de pouvoir aborder les questions liées à ses relations dans la filiation. La confusion souvent évoquée dans les descriptions cliniques des enfants victimes d’atteintes sexuelles relève, ici au moins, d’un effondrement de la notion d’intimité.
 
Conclusion
 
 
Les atteintes sexuelles constituent un traumatisme dont la nature et les effets ne cessent d’interroger. Parmi ces effets, l’effraction infligée à l’intimité, le jardin secret, en bouleversant ses contours et la capacité à en déterminer le contenu, n’est pas au premier plan des symptômes mais constitue la trame du travail psychique que devront faire les victimes et leurs soignants. Mais par son rôle dans la construction du sujet et de ses relations à autrui, la question du secret s’avère utile à réfléchir bien au-delà des seules situations d’atteintes sexuelles ou de traumatismes infligés dans le réel.
 
NOTES
 
[1]Texte remanié d’une conférence donnée lors de la Huitième Journée de Victimologie pratique organisée par l’Association Scientifique Mâconnaise de Psychiatrie, Mâcon, 7 décembre 2001.
[2]Praticien Hospitalier, CHS de St-Egrève, CMP, Grenoble.
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