2002
Psychothérapies
Défends-toi, mon fils!
Jacqueline Girard-Frésard
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Adresse de l’auteur:Mme Jacqueline Girard-Frésard,Psychologue-psychothérapeuteService médico-pédagogique16/18 bd Saint-GeorgesCH-1205 Genève
Observation de l’évolution des mécanismes de défense d’un garçon violent, entre 10,8 ans et 12,8 ans, codés à partir du DMRS-de l’échelle des Mécanismes de Défense de C. Perry. Le codage a été réalisé lors de la première consultation, après une année puis deux ans de psychothérapie psychanalytique.Mots-clés :
echelle, niveau des mécanismes de défense (MD), codage des mécanismes de défense (MD), score global de maturité.
A discussion of a violent boy’s defense mechanisms between the ages of 10,8 years and 12,8 years, as recorded by C. Perry’s Defense Mechanisms DMRS Scale. Scoring was effected during the initial session, after one year, then after two years’ psychoanalytic psychotherapy.Keywords :
scale, level of defense mechanisms (DM), defense mechanism scores (DM), global maturity score.
Lorsque vous rencontrez dans la rue un ami, qu’amicalement vous lui demandez: «Comment vas-tu?», qu’il vous répond dans une expression courante: «Je me défends!», vous êtes tenté de lui demander: «Contre quoi?», «Contre qui?». La défense apparaît comme faisant partie intégrante de la vie quotidienne, qu’elle soit physique ou psychique.
«Défends-toi», disent les parents à leur fils qui se plaint de ses copains! «Ne te laisse pas faire, sinon tu es cuit!» On peut se demander, à l’écoute de ce conseil ordinaire, où finit la légitime défense? Où commencent l’agression et la violence? Quelles sont les valeurs des projections parentales, sociales, culturelles qui au fil des jours façonnent les comportements violents ou non et nous poussent à nous défendre pour mieux nous protéger (Manzano, Palacio et Zilkha, 1999)?
Dans cet article, nous nous sommes attachés à suivre l’évolution des mécanismes de défense d’un jeune patient violent suivi en psychothérapie analytique pendant deux ans.
La notion de défense est décrite dès 1894 par S. Freud dans Les Psychonévroses de défense. Mais le concept de mécanismes de défense doit ses lettres de noblesse à Anna Freud, qui lui consacre la première étude monographique (A. Freud, 1936). Ce concept de plus de cent ans d’âge intéresse de plus en plus de chercheurs.
On peut définir la défense comme une opération par laquelle un sujet confronté à une représentation insupportable la refoule, faute d’avoir les moyens de la lier, par un travail de pensée, aux autres pensées. La défense est un mécanisme psychologique servant de médiateur entre les désirs, les besoins, les affects et les pulsions de l’individu d’une part, les interdits internalisés liés à la réalité externe d’autre part. Ces mécanismes opèrent sur un mode quasi inconscient et répétitif, dans différentes circonstances, pour un même individu.
L’intérêt pour les mécanismes de défense n’a cessé de croître au cours du dernier quart de siècle en ce qui concerne: leur définition, leur classification en fonction des différents styles défensifs, leur changement au cours des psychothérapies, le fonctionnement défensif au cours des maladies psychiques, leur apparition et leur évolution, enfin le développement d’instruments d’évaluation. La conception structuraliste des défenses a subi le reproche d’être excessivement rationalisante et réductrice en raison de son peu d’égards pour le caractère complexe, irrationnel et imprévisible des mouvements psychiques et de trahir la vocation d’expérience virtuelle et d’invention herméneutique de la cure analytique (Andreoli, 2001).
Actuellement, la tentative est de mieux objectiver le changement défensif d’un mode de fonctionnement psychologique et d’oser, en s’appuyant sur la recherche, confirmer l’évolution, ou éventuellement pointer la stagnation, ou encore interroger la régression des mécanismes de défense durant un traitement psychothérapeutique. Le questionnement clinique et scientifique sur les mécanismes de défense dans l’évolution d’une psychothérapie devrait permettre de valider un travail qui souvent s’entoure d’une crédibilité relative et tiendrait du miracle plutôt que de la recherche, selon certains.
Les mécanismes de défense viennent gainer le Moi de l’enfant comme le ferait la gaine de myéline et empêcher son éclatement en morceaux. Le but de ce manchon serait de protéger le Moi contre la peur et le froid de la mort, contre l’effroi venu de l’intérieur, cette violence fondamentale dont parle Bergeret (1984), issue d’une image encore floue d’autrui et d’un dilemme impitoyable du «ou lui ou moi», voire protéger le Moi contre les persécuteurs de l’extérieur et de l’intérieur (Klein, 1959).
L’intégration mentale progressive des excitations primitives s’effectue dans un sens élaboratif, car ce qui distingue les mécanismes de défense de l’animal de ceux de l’être humain, c’est leur pouvoir de représentation et par conséquent de langage.
Les mécanismes de défense sont des outils propres à la défense du Moi et qui touchent aux fondements architecturaux de la structure de la personnalité. Dans ses entretiens avec Anna Freud, Sandler (1985) affirme qu’il a toujours considéré la défense comme une défense contre de l’affect, car s’il ne s’agissait pas d’affect déplaisant, on ne se défendrait pas. La défense porte de façon générale sur la pulsion, électivement sur des représentations auxquelles la pulsion est liée et sur des situations capables de déclencher des pulsions déplaisantes pour le Moi.
Alors, une défense réussie empêche la pulsion interdite d’entrer dans la conscience, écarte l’angoisse, échappe à une forme de déplaisir. Par conséquent, une bonne activité défensive devrait permettre un équilibre entre le monde intérieur et le monde extérieur.
L’échec des défenses débouche sur la création de symptômes. Les symptômes sont construits très soigneusement comme des mesures de dernière ligne lorsque la défense échoue, tout en admettant que le symptôme demeure un mécanisme substitutif de défense, comme une dernière cartouche visant un désir qui ne peut se réaliser, et au prix d’un déplaisir.
Notre recherche sur «Les profils psychopathologiques d’enfants entre 8 et 12 ans consultant pour des problèmes de violence comparés à un groupe contrôle» (Butschi, Girard-Frésard et Manzano, 2000) nous a montré, à partir du DMRS de l’échelle de Perry (1992), que les mécanismes de défense les plus significatifs pour cette population étaient:
- 87% d’Identification projective;
- 67% d’Isolation de l’affect;
- 53% de Toute-puissance.
Nous avons tenté d’appliquer cette échelle à l’analyse de l’évolution des MD d’un cas pris en psychothérapie analytique à raison de deux fois par semaine durant plus de deux ans.
Nous avons étudié le cas d’un garçon âgé de 10,8 ans. Ses parents demandent de l’aide pour violence verbale et physique envers ses camarades et sa sœur. Il se renferme de plus en plus, s’arrache les cheveux, se ronge les ongles, hurle et claque les portes. Il présente une tendance à l’anorexie et des troubles du sommeil. La situation familiale est également explosive, les parents rencontrent des difficultés de couple, le père peut se montrer violent et cogner fort. Notre patient commence à présenter également des difficultés scolaires.
L’enfant a été reçu pour un entretien semi-structuré enregistré par vidéo et retranscrit en mot à mot, puis codé selon l’échelle de Perry. Les follow-up ont été réalisés par Dora Knauer une année puis deux ans après le début du traitement. Ils ont également été retranscrits en mot à mot et codés.
Le codage a été quantitatif, c’est-à-dire que le MD a été noté lors de chaque apparition, le score global de maturité aboutissant à un degré de maturité où chaque défense est pondérée par sa position dans la hiérarchie des défenses, qui s’échelonne selon une échelle de 1.00 à 7.00. Le score global de maturité est la moyenne de la somme des scores partiels pondérés divisée par la somme des scores partiels.
Les codages ont été réalisés par Michel Bader (SUPEA, Lausanne) et moi-même, expérimentés dans le codage du DMRS.
Figure 1
Evolution du niveau des mécanismes de défense au cours de l’entretien; 6.10.1997 (avant traitement)
Figure 2
Evolution du niveau des mécanismes de défense au cours de l’entretien; 19.06.1998 (après une année de traitement)
Dans les MD par l’agir et borderline l’agressivité passive et le clivage sont fréquents et atteignent 17,40%. Les MD narcissiques et désaveu présentent un taux de 34,85%, le reste s’élève à 47,75% et se disperse entre les autres névrotiques et obsessionnelles. Nous ne relevons aucun MD de maturité.
Le score de maturité est de 3,30 sur l’échelle et se situe au niveau d’un niveau de défense désaveu – narcissique.
Figure 3
Evolution du niveau des mécanismes de défense au cours de l’entretien; 23.06.1999 (après deux ans de traitement)
Les MD par l’agir et borderline tels que l’agressivité passive, l’identification projective et le clivage représentent 6,05% et montrent une bonne régression. Les MD narcissiques et désaveu s’élèvent à 25,35% et attestent une tendance à la hausse des MD. Les autres névrotiques et obsessionnels se montent à 35,35%, auxquels s’ajoutent les mécanismes matures qui n’apparaissaient pas sur le tableau I, soit 33,25%.
Le score de maturité est de 4.30 sur l’échelle et montre une tendance à la névrotisation.
Tableau I
Niveaux de maturité et types de défense selon Perry (1992)
| 7. Mature | Observation de soi, répression, affiliation, altruisme, anticipation, affirmation de soi, humour, sublimation. |
| 6. Obsessionnel | Intellectualisation, annulation rétroactive, isolation. |
| 5. Autres névrotiques | Refoulement, formation réactionnelle, déplacement, dissociation. |
| 4. Narcissique | Dévalorisation, idéalisation, omnipotence. |
| 3. Désaveu | Déni névrotique, projection, rationalisation, fantasmatisation autistique. |
| 2. Borderline | Clivage, identification projective. |
| 1. Par l’agir | Agressivité passive, passage à l’acte, hypocondrie. |
Les mécanismes par l’agir et borderline ne représentent plus que 5,60% et poursuivent leur régression. Les MD narcissiques et désaveu s’élèvent à 35,20%, ce qui atteste d’une augmentation tangible de ce niveau défensif alors que les autres névrotiques et obsessionnelles, s’élevant à 23,45%, sont en baisse. Les MD de maturité se montent à 35,75%, ce que l’entretien confirme par davantage d’introspection, d’affirmation de soi et par une revendication certes encore agressive mais verbalisée et non plus agie.
Le score de maturité est de 4.25 sur l’échelle et montre une infime tendance à la régression, nous dirions plutôt une stabilisation entre le niveau Narcissique et le niveau Névrotique.
Tableau II
Evolution du niveau des Mécanismes de défense au cours du traitement, en pourcentage
| 1997 | 1998 | 1999 |
| 7. De maturité | 0% | 33,25% | 33,75% |
| 6. Obsessionnelles5. Autres névrotiques | 47,75% | 35,35% | 23,45% |
| 4. Narcissiques3. Désaveu | 34,85% | 25,35% | 35,20% |
| 2. Borderline1. Par l’agir | 17,40% | 6,05% | 5,60% |
Nous relevons une hausse de 33,75% des mécanismes matures après deux ans de traitement. Les MD autres névrotiques et obsessionnelles, de même que les MD borderline et par l’agir attestent d’une baisse régulière. Seuls les MD narcissiques et désaveu reviennent quasiment au taux de la case départ.
Tableau III
Evolution du score global de maturité au cours du traitement
| 1997 | 1998 | 1999 |
| Score global de maturité des DM | 3,30 | 4,30 | 4,25 |
Après un bon pas en avant du score de 3,30 à 4,30 à la fin de la première année de traitement, le score global de maturité redescend à 4,25 à la fin de la deuxième année de traitement.
Ce patient montre, au cours de sa psychothérapie, une apparition de défenses du niveau Maturité (7) jusqu’à 35,75%, alors qu’il n’y en avait pas au départ, ce qui permet de penser que le conflit est mieux élaboré, relativisé, mis à plus de distance par une réponse personnelle et sociale valorisante et mieux adaptée.
Le niveau de défenses Obsessionnelles et Autres névrotiques (5-6) diminue progressivement au cours du traitement, ce qui parle en faveur d’un abaissement de l’inhibition mentale, car les défenses obsessionnelles diminuent la conscience de l’affect, tout en conservant celle de la représentation. L’expérience de l’affect ou du désir semble à nouveau pouvoir être perçue et réchauffée.
Quant aux défenses Narcissiques (4) et Désaveu (3), elles montrent une baisse, puis une reprise à un même pourcentage de ce type de défense qui se caractérise par des distorsions mineures de l’image de soi, de l’estime de soi, ainsi qu’une manière de désavouer les désirs, les affects, les actions ou les sentiments de responsabilité déplaisants.
Enfin, les défenses de type Borderline et Par l’agir (2 et 1) révèlent une bonne diminution, ce qui nous permet d’entendre une meilleure représentation de soi et de l’autre, un moindre besoin d’agir de manière auto- ou hétéro-agressive dans la réalité et signe un champ de conscience plus flexible.
Ces données sont à regarder, bien sûr, avec prudence. Nous ne pouvons nous empêcher de reposer la question de la fiabilité du codage. Le retour aux concepts des MD systématiques de l’échelle de Perry et la discussion permanente entre les deux juges doit en être le précieux garant.
Le score global de maturité ne semble montrer qu’une tendance rationalisante du caractère complexe, irrationnel et imprévisible des MD.
Le DMRS permet néanmoins d’évaluer la psychopathologie des défenses et leurs changements liés au processus thérapeutique, comme nous le montre cet article confirmant un mouvement progrédient du niveau des MD.
En fin de compte, l’analyse des défenses nous montre bien que, quelques désorganisées et déraisonnables que puissent apparaître les défenses à un observateur externe, elles constituent une réponse au conflit, à la menace, ainsi qu’au sentiment de mésestime de soi.
Les personnalités impulsives, asociales, narcissiques, violentes, luttent avec des mécanismes de défense immatures, pour se défendre, comme notre patient, contre des vicissitudes développementales, contre un ennemi extérieur toujours vécu comme violent mais qui participe à maintenir la structure narcissique et tente de préserver un fragile sentiment d’auto-estime en mettant les aspects négatifs et dévalorisés de soi au dehors dans un mouvement évacuatif.
Notre patient plongeait aussi dans la dépression. On pouvait se demander «contre qui il se déprimait»? En reprenant le concept de Freud, derrière la dépression se cache un mauvais objet interne à attaquer, à désintégrer, à autodétruire car même dans la violence contre soi, l’autre est impliqué d’une manière forte et redoutable. L’investissement de l’objet est en soi-même menaçant, le mouvement est ici annexant.
«Il m’occupe occupation odieuse
Il s’incruste en moi – poignée de cristaux qui déchirent, tartre infâme
Il me bouffe de l’intérieur, et de l’intérieur arme mon bras et infecte mon sang pour que je me détruise».
Henri Michaux (1967) nous montre bien que toute violence est violence de l’autre, du seul fait qu’il est autre, différent, du seul fait qu’il est là, du seul fait qu’il est.
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Andreoli A. (2001): Les défenses – Editorial. Psychothérapies, 21/3: 109-111.
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Bergeret J.(1984): La violence fondamentale. Paris, Dunod, 2000.
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Butschi K., Girard-Frésard J., Manzano J. (2000): Profils psychopathologiques d’enfants consultant pour des problèmes de violence comparés à un groupe contrôle. FNRS,Genève.
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Freud A. (1936): Le Moi et les mécanismes de défense. Paris, P.U.F. 1967.
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Freud S. (1894): Les psychonévroses de défense, in: Névrose, psychose et perversion. Paris, P.U.F., rééd. 2002.
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Ionescu S., Jacquet M.-M., Lhote C. (1997): Les mécanismes de défense. Paris, Nathan.
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Klein M. (1959): La psychanalyse des enfants. Paris, P.U.F., rééd. 1990.
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Manzano J.,Palacio F., Zilkha N. (1999): Les scénarios de la parentalité. Paris, P.U.F.
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Michaux H. (1967): Mes Occupations. La nuit remue. Paris, Gallimard.
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Perry J.C. (1992): Echelle des mécanismes de défense M.P.H. The Cambrigde Hospital, Dept. of Psychiatry, MA., USA. Traduction française Dr M. Bader, FNRS, Lausanne.
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Sandler J. (1985): L’analyse des défenses. Entretien avec Anna Freud. Paris, P.U.F.
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Psychologue-Psychothérapeute au Service Médico-Pédagogique, Genève.