2002
Psychothérapies
La «chose» sectaire
Jean-Claude Maes
[1]
Adresse de l’auteur:Jean-Claude Maes85, rue MarconiB-1190 Bruxelles
A partir du concept lacanien de «chose», l’auteur de cet article essaie de démontrer en quoi l’emprise d’une secte sur ses adeptes est une violence, insidieuse mais bien réelle, c’est-à-dire traumatisante. Il essaie également de pousser le concept d’inceste un peu plus loin que son acception sexuelle, ce qui débouche sur le concept de paradoxe tel qu’il est utilisé en thérapie familiale systémique.Mots-clés :
secte, inceste, emprise, traumatisme, paradoxe.
Lacan’s concept of «subject» is used to demonstrate the insidious, but nontheless violent subjugation under which the sect holds its adepts. This effect is real, that is to say traumatic. The author also attempts to extend the concept of incest beyond its sexual acception. This leads to the notion of paradoxe as used in systemic family therapy.Keywords :
cult, incest, ascendancy, traumatism, paradox.
La structure de ce texte est celle d’une conférence donnée au sein d’une société de psychanalyse belge, dans le cadre d’un cycle consacré à la déliquescence des idéologies, et à l’occasion de laquelle je me suis servi, un peu à l’aventure, de la notion peu connue pour moi de «das Ding» (la Chose)
[2]. Cette notion me paraissait fondamentale, si bien qu’il m’a paru important d’en prendre le risque. Mon exposé fut accueilli avec indulgence, voire sympathie, mais sans pitié, ce qui m’a amené à mieux définir un certain nombre d’éléments. Le plus simple pour moi, et le plus clair pour le lecteur, sera de livrer ces définitions en introduction. Ayant posé ces prémisses, il me sera sans doute possible de préserver la fluidité d’un raisonnement très imprégné de systémique.
Je vais travailler avec ces deux notions, qu’il est important de ne pas confondre. D’après mes souvenirs d’université
[3], on peut définir l’identité selon trois axes:
- En quoi suis-je identique à d’autres?
- En quoi suis-je différent d’autres, donc identifiable?
- En quoi suis-je un, unifié, identique à moi-même à travers l’espace et le temps?
Le premier point définit ce que Neuburger (1988) appelle une inclusion. L’ensemble des trois points définit ce qu’il appelle une appartenance. Les groupes d’inclusion sont ce que j’appellerai les lieux du Même, ceux où «je» est le même que les autres. Les groupes d’appartenance sont ce que j’appellerai les lieux du Semblable, où «je» est le semblable des autres, qui sont ses semblables. Le prototype du groupe d’appartenance, c’est la famille, premier lieu où «je» expérimente la différenciation de «soi», par la confrontation au «tiers». Il me faut, ici, introduire d’ores et déjà une notion sur laquelle je reviendrai abondamment, à savoir que ce qui unit des semblables, c’est d’avoir une histoire commune
[4]. Si cette histoire déborde le cadre de l’existence du sujet, on parlera de filiation. Ce qui fait que mon frère est mon frère, c’est une filiation commune. Ce qui fait que les autres hommes sont mes semblables, c’est une filiation commune dans les mythes.
Cela étant posé, on se demandera ce qu’il en est du mécanisme d’identification dans la constitution de l’identité. Le Dictionnaire des thérapies familiales nous dit de l’identification qu’elle «n’est pas seulement, pour Freud, imitation, mais appropriation, assimilation de propriétés, qualités, fonctions, positions, existant chez autrui. Dans les familles à transactions pathologiques, les processus de parentification, d’indifférenciation du self, d’aliénation vont prendre le pas sur les identifications structurantes» (Miermont, 1987, p. 274). J’en retiens que ces trois processus sont capables de compromettre la constitution de l’identité. Et je prétends que l’identification au gourou peut la remettre en question, en tout cas la falsifier par la constitution d’un faux-self, au même titre que l’identification à l’agresseur (nous verrons en quoi le gourou peut être un agresseur). Le Dictionnaire de la psychanalyse, quant à lui, définit l’identification comme le «processus par lequel un individu se rend semblable à un autre, en totalité ou en partie; on distingue avec Lacan les identifications imaginaires constitutives du Moi et l’identification symbolique fondatrice du sujet» (Chemama, 1995, p. 133). Dans ma terminologie, l’identification imaginaire est le processus par lequel un individu croit être le même qu’un autre, alors que par l’identification symbolique, il se croira semblable. Mais je dois préciser que les notions de Même et de Semblable, utilisées à un autre niveau logique, ont une autre signification.
Même dans la représentation, même dans l’investissement
Il me faut, ici, revenir sur la distinction faite par Freud entre la représentation de l’objet et son investissement. L’identité de quelqu’un (qu’il s’agisse de «Moi» ou d’un «autre»), au fond, c’est ce qui me permet de
l’identifier dans le processus de perception, de me le représenter. L’identification à quelqu’un (qu’il s’agisse, à nouveau, de «Moi»
[5] ou d’un autre), c’est ce qui me permet de
m’identifier à lui, donc de m’y investir. La différence entre les deux pronoms est fondamentale, et mérite que nous nous y attardions. Notons en passant que le processus de perception a toutes les chances d’être conscient, alors que la représentation et l’investissement ont toutes les chances d’être inconscients.
Identifier quelqu’un, comme déjà dit, c’est repérer les caractères en quoi il est identique à nous (inclusion), identifiable (donc différent de nous) et identique à lui-même à travers l’espace et le temps. Ce processus passe peu ou prou par une objectivation de ce quelqu’un. Un bon exemple – et qui nous permettra une première approche du sectarisme – est celui de l’uniforme. Le soldat porte un uniforme qui est le symbole de son identité de soldat. Accompagnent cet uniforme, une série d’apprentissages qui le feront, en manœuvre, se comporter de façon identique aux autres soldats. Tout ceci pour des raisons opératoires: comment serait-il possible de diriger un groupe de personnes ne réagissant pas aux ordres par les mêmes comportements? Cette dimension existe dans les sectes, où les adeptes revêtent un uniforme spirituel et/ou culturel dans un but également opératoire, à savoir sortir vainqueurs du véritable affrontement avec le monde que constitue le prosélytisme. Mais cette façon d’être les mêmes ne suffit pas à faire une secte. Les scouts, par exemple, revêtent un uniforme culturel, voire spirituel… Le scoutisme est-il pour autant une secte? Je ne pense pas.
S’identifier à quelqu’un, j’ai donc posé que cela consistait à se croire le même que lui (ou du moins une partie de lui). C’est une croyance dans la mesure où cela ne peut en aucun cas être objectif, dans la mesure où, comme disent les constructivistes, nous inventons la réalité (Watzlawick et coll., 1981). Il ne s’agit plus seulement d’endosser un uniforme, mais d’endosser un rôle
[6], c’est-à-dire devenir «le même» dans l’investissement. Eiguer, dans son livre sur la perversion narcissique (1989), parle d’une «dominance de l’affiliation sur la filiation». Très belle formule que je traduirai par une dominance, au niveau libidinal, du Même sur le Semblable. Pour s’affilier, on fait semblant d’être le même, en opposition aux étrangers, ce qui signifie en fait non tant présentant la même image qu’ayant le même désir. S’agissant des identifications précoces de l’enfant à sa mère, ces pertes de distance subjective sont constitutives du Moi, mais s’agissant d’identifications à l’agresseur, je dirai qu’il n’y a plus seulement objectivation de la victime comme pour le Même dans la représentation, il y a chosification. Croire qu’autrui est le même que nous nous entraîne immanquablement à en faire notre chose. Et corollairement, l’existence des étrangers est vécue sur un mode paranoïde. Croire qu’autrui est notre semblable, par contre, c’est croire qu’il appartient à une même famille que nous, malgré qu’il soit différent. Par différence, il faut entendre ici différence de représentation, donc de perception, mais aussi et surtout d’investissement, il faut entendre que le désir est pris dans la castration.
Extase, effroi, dépendance
Le corollaire du Même, donc, c’est l’Etranger. Si certains sont «les mêmes» que nous, d’autres nous sont «totalement» étrangers. Ceci renvoie à la notion kleinienne de clivage de l’objet. Comme nous le verrons par la suite, les mêmes et les étrangers sont pareillement des objets partiels, car un objet total ne peut en aucun cas être tout à fait même ni étranger. On trouve trace de ce clivage dans la toxicomanie, une autre assuétude
[7]: d’après Ingold (1982), le toxicomane mène une vie partagée entre extase et effroi, et c’est l’alternance de ces deux états paroxystiques qui installe la dépendance au niveau intrapsychique. Il expose également comment le clivage constitue un «corps fantôme»
[8], un Double qui est déterminant dans le vécu du manque. Steichen, dans un article sur «L’intrusion de la Chose», pose que le rapport au «semblable» (que j’appelle, quant à moi, le Même), «accentué par quelques traits de similitude
[9], actualise le rapport au double construit sur le terrain du narcissisme primaire de l’enfant
[10]. Ce rapport est chargé d’ambivalence, car le double, d’abord rassurant, devient ensuite menaçant, voire sadique et meurtrier, étant donné que lui sont supposées toutes les intentions destructrices dont le sujet est capable
[11]» (Steichen, 1985, p. 243).
Les observateurs du phénomène sectaire parlent de trois étapes dans le conditionnement de l’adepte. La première, souvent qualifiée de séduction, travaille effectivement à un niveau conscient
[12]: il peut paraître séduisant et/ou rassurant au futur adepte de faire l’apprentissage d’un uniforme spirituel, et cela ne présente en tout cas aucune espèce de danger. La seconde étape, par contre, qualifiée de destruction du Moi, est toujours, indépendamment de la diversité des vécus traumatiques, une effraction de l’intimité affective du futur adepte, qui va se répéter très régulièrement pendant toute l’appartenance sectaire. La troisième, qualifiée de reconstruction du Moi, concerne l’endossement d’une autre identité, mais aussi – et même surtout, à mon avis – une identification au gourou, qui fonde la dimension prosélyte des sectes bien plus sûrement que l’uniformisation des comportements, et qu’il me semble pouvoir rapporter au «corps fantôme» d’Ingold. Mais j’anticipe.
Je partirai donc de «das Ding» (la Chose), à la fois comme objet de l’inceste et comme bien interdit par la structure subjective (Chemama, 1997, pp. 46-49). Il est dangereux d’étendre une théorie du fonctionnement intrapsychique au fonctionnement interpersonnel, sans parler des structures groupales, cela même comme métaphore, mais s’agissant de la culture, Lacan a démontré comment la structure subjective était prise avant même sa naissance dans une structure plus large, à savoir le langage (ibid., pp. 164-170). Je m’autorise donc à supposer que l’émergence structurelle d’une culture met de côté en l’interdisant une Chose, qu’on appellera par exemple «tabou de l’inceste», que je nommerai personnellement lieu du Même
[13]. Donc, il est un lieu psychique où nous ne sommes pas des semblables mais des mêmes, ce qui nous entraîne à prendre l’autre comme un objet partiel au sens kleinien du terme. C’est un lieu de jouissance, et en tant que tel il est interdit par la structure subjective. Je vais défendre l’idée que les sectes sont établies en ce lieu, avec toutes les conséquences pathologiques qu’on imagine.
| SEMBLABLES | MÊMES |
| STRUCTURE SUBJECTIVE | DAS DING |
| CASTRATION | JOUISSANCE |
Du fait de l’interdit de jouir, le névrosé est amené à remplacer «la Chose» par l’objet a, mais peut aussi, en certaines circonstances, la remplacer par «la même chose», un Double qui, par l’opération du clivage, contourne l’interdit. Ainsi, Dorian Gray peut vivre tous ses vices sans en porter les stigmates, car son Double (ici, un portrait) les porte à sa place. C’est ce que fait une secte: elle maquille la Chose en une caricature de structure, et attribue ses traits véritables au monde extérieur. Par exemple, elle maquillera son envie de jouir en critique de la société de consommation, critique qui sonnera juste, sauf si l’on s’avise qu’il s’agit, effectivement, d’un objet partiel. Ainsi, elle critiquera le matérialisme du consommateur, sans s’aviser que la consommation est d’abord un certain rapport à l’objet, et que cet objet n’est pas uniquement matériel. Ce sera donc en toute inconscience qu’une secte religieuse prêchera un rapport de consommation aux objets spirituels, et des techniques de vente en matière de prosélytisme. Qu’une secte thérapeutique posera la soumission au gourou comme curative
[14], etc.
| OBJET a | DOUBLE |
| CASTRATION | CLIVAGE |
| OBJET TOTAL | OBJET PARTIEL |
Un des axiomes de la théorie systémique consiste à poser que les symptômes d’un individu sont l’expression d’une problématique d’un de ses groupes d’appartenance, par exemple sa famille. On parle de «patients désignés» (voir, entre autres, Selvini, 1975, pp. 38-47). Une notion à laquelle nous aurons du fruit à ajouter celle de «génie désigné» (Neuburger, 1988, pp. 59-72). Dans «L’individu incertain», Ehrenberg (1995) interroge longuement deux de nos grands phénomènes de société
[15]: la drogue et la télévision. Il aurait pu, tout aussi bien, interroger un troisième, à savoir le sectarisme, comme synthèse des deux autres. Certains titres de son essai sont très évocateurs: «De l’anti-individualisme», «Psychic-building», «Le mythe de la parole parfaite», «La généralisation du témoignage de vie», etc. Je ne vais pas m’étendre, mais vous conseiller la lecture de cet excellent ouvrage, après avoir posé que tout phénomène de société peut être interprété comme l’expression d’une problématique de la société. On pourrait, par exemple, voir dans le sectarisme, et plus généralement dans la montée des totalitarismes, un symptôme de l’échec – ou plus optimistement, de la difficulté – de la démocratie, du moins telle que nous la concevons et la pratiquons. Ainsi, le «libre échange» est devenu la «libre concurrence», qui glisse inexorablement vers de plus en plus nombreux «impérialismes économiques», etc.
Un peu plus de la même chose
Une autre formulation du même axiome systémique consiste à voir dans le symptôme d’un patient une communication paradoxale faite à sa famille sur les dysfonctionnements de cette dernière. L’enjeu serait de les dénoncer, tout en lui restant loyal. Le moyen sera de faire «un peu plus de la même chose». Faire «la même chose», c’est rester loyal, mais en faire «un peu plus», c’est critiquer par la caricature. On sent bien en quoi ce comportement peut être paradoxal… Or, que constate-t-on en observant les sectes?
Au niveau du discours, on relèvera – comme je l’ai déjà dit – une critique omniprésente de la société occidentale, et en particulier de la religion, de la médecine et de la psychologie. Comme par hasard, les trois types sectaires les plus courants sont «religieuses», «guérisseuses» et «psychothérapeutiques», avec des variantes et des croisements. Les sectes se proposent comme des alternatives aux savoirs qu’elles disent avoir échoué. Mais en fin de compte, que critiquent-elles au juste? Elles diront, par exemple, qu’on nous pousse à la consommation, et que pendant ce temps, le pouvoir magouille en toute tranquillité. Eventuellement avec la complicité de la religion, de la médecine et de la psychologie. C’est un amalgame quelque peu paranoïde, car il existe des politiciens honnêtes, et les politiciens véreux ne sont pas les créateurs de la société de consommation. Mais cela peut sonner juste, car cela parle à nos compulsions et à nos peurs. Plus encore, cela n’est pas dénué d’une part de vérité: aucun système n’est parfait, le nôtre pas davantage que les précédents ou les étrangers, et les savoirs officiels ont aussi une fonction normative.
Au niveau du comportement, il est remarquable d’observer qu’elles font effectivement «un peu plus de la même chose»: la consommation de masse est remplacée par l’apologie du passage à l’acte – la fin, souvent prosélyte, justifiant les moyens –, et le rôle du politicien véreux est tenu par un gourou manipulateur – ou ce qui en tient lieu. Les savoirs officiels sont remplacés par le Savoir
[16] sectaire.
| FAMILLE | SOCIÉTÉ |
| PATIENT/GÉNIE DÉSIGNÉ | PHÉNOMÈNE DE SOCIÉTÉ |
Dans le même ordre d’idées, il y a un certain «paternalisme» occidental (dont la politique internationale des USA est une illustration frappante) qui présente de nombreuses analogies avec le «paternalisme» sectaire décrit par Abgrall: «L’adeptat représente l’adolescence du disciple, qui, pour que la secte fonctionne, ne sera jamais adulte à part entière tant que le gourou vivra. La co-errance du discours de la secte-mère et de la loi du gourou-père
[17] est nécessaire à la cohésion de la secte» (Abgrall, 1996, p. 99). Il continue en posant qu’une «remise en question du discours sectaire par le disciple correspond au meurtre du père, qui ne peut être commis sans rupture avec la mère. La critique suppose la possible séparation d’avec la famille. Or toute la logique sectaire vise à accentuer la coupure et la non-communication avec l’extérieur. Quitter la secte est synonyme de mort pour l’adepte» (ibid., pp. 99-100)
Histoire de rester dans une lecture systémique, je vais tâcher de rendre compte de ce fonctionnement en termes de triangles pervers
[18]: on peut différencier les relations en relations verticales et horizontales, en disant que les premières mettent en rapport des personnes qui ne sont pas au même niveau hiérarchique, par exemple les parents et les enfants, alors que les secondes mettent en rapport des personnes qui sont au même niveau hiérarchique, par exemple une fratrie
[19]. Le triangle œdipien, c’est la présence, dans le niveau hiérarchique supérieur, d’au moins deux personnes, dont la relation, comparée à la relation verticale, montre la différence entre les individus. Le triangle pervers, tel que je le comprends, c’est un triangle qui met cette différenciation en péril, en plaçant l’un des membres du triangle à un niveau où il ne doit pas être: par exemple, un père fait alliance avec son fils contre la mère, qui se retrouve ainsi en position d’infériorité.
La «secte-mère», c’est d’abord les autres adeptes. Qui, chacun individuellement, sont provoqués par le gourou (ou son représentant local) sur un mode horizontal (ils doivent devenir «les mêmes» que le gourou
[20]), et en même temps amenés à prendre soin des autres, à les surveiller, etc. Ainsi, telle secte chrétienne dont les «formateurs» peuvent être amenés à vivre dans le même appartement que leurs disciples. De façon plus générale, les adeptes sont poussés à dénoncer leur conjoint au gourou quand celui-ci s’écarte de la «vérité». Fait que je trouve personnellement le plus significatif de l’essence sectaire, les missionnaires ne sont pas à un niveau hiérarchique supérieur, puisque le prosélytisme est le devoir de tous. Etc. Curieuse mère, donc, mère paradoxale, puisqu’elle n’est pas incarnée par une personne d’un statut hiérarchique supérieur, mais par beaucoup du même statut, et dont la «co-errance» rend toute remise en question de la loi du gourou impossible sans rompre avec le groupe.
Tous les efforts des adeptes tendant à devenir «les mêmes» que le gourou et/ou l’idéal sectaire, on dira que l’idéal sectaire est un idéal de clones: il ne peut plus rester que le gourou inspiré et les adeptes qui se confondent en une seule masse indifférenciée
[21], et le monde extérieur réputé mauvais, dans un mécanisme de projection quelque peu paranoïde qui identifie ce monde à la «mauvaise mère» (aussi parce qu’elle remet en question la loi du gourou). Le schéma se complique encore si l’on considère que toute trace en l’adepte de son passé réputé mauvais, tout reste de filiation naturelle, seront également considérés comme «étrangers». J’approfondirai plus loin les mécanismes de clivage qui en découlent. Pour le moment, on pensera à certaines familles psychotiques dans lesquelles mère et enfants suivent aveuglément la tyrannie peu éclairée d’un père qui s’avère toujours, à l’analyse, le personnage le plus pathologique
[22] de la famille. Et on comprendra mieux les suicides collectifs de certaines sectes. Ici, «das Ding» rejoint l’indicible, l’horreur, où Steichen dit que le spectateur, «à moins d’une sensibilité perverse, fera l’expérience de la nausée et du vertige, morsures de la jouissance sur le corps (…) Le vertige, qui tend à la syncope, vise à dissocier le sujet de sa jouissance» (1995, p. 244). Nous avons vu – et nous approfondirons – comment ce mécanisme est effectivement à l’œuvre dans les sectes.
Cette formule que j’ai employée plus tôt: «un peu plus de la même chose», courante en systémique, se trouve dans une intersection sémantique extrêmement intéressante. Déjà, il faut noter que les familles – pas forcément psychotiques – qui pratiquent ce type de communication sont en tout cas des familles qui refusent la différenciation. Or «das Ding», disais-je, est d’abord «l’objet de l’inceste» (Chemama, 1997, p. 46), ou plus exactement ce qui pousse à l’inceste. Le gourou est – presque par définition – un père incestueux, au moins au niveau symbolique, souvent imaginaire, et parfois même réel, dans les cas où il a des relations sexuelles avec des adeptes (voir Maes, 1999): il faut considérer que l’adepte, infantilisé, est devenu un de ses enfants. C’est d’ailleurs comme cela que c’est formulé: dans beaucoup de sectes «chrétiennes», l’adepte nouvellement baptisé est «un bébé en Dieu», qui a besoin d’être guidé par un père. Dans les sectes «psychothérapeutiques», il est clair que le transfert, faute d’une éthique de la part du pseudo-thérapeute, suivra la même voie. On trouvera les mêmes risques de dérives chez des thérapeutes supposés patentés, qui n’auraient pas analysé leur contre-transfert suffisamment loin, c’est-à-dire, entre autres exigences, qui ne seraient pas pris dans une triangulation professionnelle de type œdipien.
| TRIANGLE ŒDIPIEN | TRIANGLE PERVERS |
| INTERDIT DE LA CHOSE | CO-ERRANCE |
| DIFFÉRENCIATION | INCESTE |
La déliquescence des idéologies
C’est ici que nous rejoignons la déliquescence des idéologies. J’ignore ce qu’on en a dit pendant les conférences précédentes
[23], mais à mes yeux, les idées
[24] tiennent à la façon dont nous prenons connaissance du monde, les idéologies
[25] à la façon dont nous assemblons ces idées en une structure. Leur déliquescence
[26] intervient quand l’écart entre Moi et les autres se dilue. Il y a aussi, dans le terme de «déliquescence», l’idée d’une pente vers la mort. Et aussi bien pourrions-nous rattacher les concepts que je viens de développer aux pulsions de vie et de mort. «Das Ding», c’est aussi la mort, symbolique, imaginaire et/ou réelle, le lieu où il n’y a plus de tension, car plus d’écart entre Moi et les autres. Quand l’écart devient insupportable, on est prêt à braver l’interdit, et on remplace le clivage du sujet par un clivage défensif. Cela peut aller jusqu’à une mort bien réelle. On pensera à nouveau aux suicides collectifs de certaines sectes, expliquées cette fois-ci non plus comme une expression de la pathologie du gourou, mais comme une expression de la déliquescence des idéologies dans notre société.
Il y a déjà quelques années de cela, j’ai lu un article dans
Le Soir
[27] qui voyait dans la révolution freudienne le passage de la culpabilité à la responsabilité. J’adhère complètement. Autant la culpabilisation, soit par un certain type de substituts parentaux, soit par le Surmoi (vu comme l’intériorisation d’imagos parentales), mène à l’aliénation, autant la responsabilité, émanation de la position éthique, a un aspect libératoire et même pacifiant. Ce que la morale a de général et d’absolu suppose que Moi et les autres sommes tous les mêmes. Si tout le monde s’aliénait à la morale, il n’y aurait plus de tension. D’ailleurs le Décalogue promet le retour à l’Eden. L’éthique, par contre, est l’obligation de prendre l’autre comme un semblable. Et pour continuer dans la mythologie chrétienne, c’est la Règle d’Or du Nouveau Testament: «Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse», qui ne promet plus l’Eden mais un curieux cocktail de persécution et de liberté.
| PULSION DE VIE | PULSION DE MORT |
| CLIVAGE DU SUJET | CLIVAGES DÉFENSIFS |
| TENSION | DÉ-TENSION(NIRVANA ou MORT) |
| RESPONSABILITÉ | CULPABILITÉ |
De ce qui précède, on pourrait déduire que je défends une idéologie de l’autonomie. Et effectivement, je pense qu’une des grandes différences entre un groupe «authentiquement» religieux et un groupe sectaire
[28], est qu’à partir de croyances éventuellement les mêmes, le premier pousse à l’autonomie, le second à la dépendance. Mais la dépendance est parfois un moindre mal. Par exemple, on observe dans la clinique des cas où la drogue joue un rôle antipsychotique (ou du moins antidélire) non négligeable. Et puis, on pourrait imaginer, comme certains observateurs, que les «victimes» de sectes ne sont pas si victimes que cela, et se servent des sectes comme alibi. Cela consisterait, pour un ex-adepte, pour un conjoint ou un parent d’adepte, à identifier le mal dans une secte (clivage d’objet) plutôt que de l’identifier en soi (constitution d’un objet total). J’ai dit ailleurs (Maes, 2000) qu’il y avait de vraies et de fausses victimes de sectes, et développé comment les reconnaître; je ne le ferai pas ici. Mais je rappelle que l’analyse de la demande, voire le simple recensement des symptômes, permet de faire la différence entre une névrose traumatique et une névrose hystérique. Et nous approfondirons plus loin en quoi le vécu sectaire peut engendrer un traumatisme. Au total, entrer dans une idéologie antisectes, ce serait déresponsabiliser la victime, mais généraliser une lecture en termes de moindre mal et/ou d’alibi (au risque de dériver, comme certains sociologues, vers une idéologie pro-sectes), ce serait déresponsabiliser le corps social, représenté en l’occurrence par nous-mêmes et tous les thérapeutes. Ce que je défends ici, ce n’est pas la nature mauvaise d’une structure, mais la spécificité d’une problématique, qu’il s’agira dès lors de traiter de façon spécifique.
Il me faut, à ce stade, vous faire part de quelques réflexions personnelles sur le mécanisme de clivage. J’en ai une vision relativement personnelle (Maes, 2001), dont je tâcherai de faire une brève synthèse. L’idée générale, c’est qu’il existe quatre type de clivages, ayant en commun de séparer un objet total en deux objets partiels qui «auront alors des destins relativement indépendants», resteront «côte à côté sans s’influencer réciproquement» (Laplanche et Pontalis, 1967, p. 67). Il y aurait un clivage psychotique, un clivage anaclitique (ou, si l’on préfère, borderline), un clivage névrotique et un clivage subjectif (chez Lacan, le clivage du sujet), comme je vais l’expliquer.
Précisons que pour généraliser le clivage à toutes les structures, je ne me réclame pas que de moi-même: «Dans l’Abrégé de psychanalyse (1938), Freud généralise l’existence du clivage du Moi: Nous disons donc que dans toute psychose existe un clivage du Moi et si nous tenons tant à ce postulat c’est qu’il se trouve confirmé dans d’autres états plus proches des névroses et finalement dans ces dernières aussi.» (Chemama, 1997, p. 49).
Freud différencie deux types de rapports à l’objet dont il a déjà été question plus haut, l’investissement et la perception: d’une part on investit l’objet d’une certaine quantité d’énergie, d’autre part on le perçoit (ce qui devrait constituer un feed-back). Le clivage, dans tout cela, qui consiste à faire deux objets (ou plus) à partir d’un seul, ou encore à séparer des objets qui pourraient être liés, peut évidemment intervenir à plusieurs niveaux logiques. Je pose ici l’hypothèse que les psychotiques clivent l’objet en deux objets d’investissement, que les états-limites clivent l’objet en objet d’investissement et de perception, et que la névrose clive l’objet en deux objets de perception.
| CLIVAGES DÉFENSIFS | PSYCHOTIQUE | (1) |
| ANACLITIQUE | (2) |
| NÉVROTIQUE | (3) |
| CLIVAGE DU SUJET | SUBJECTIF | (4) |
Le clivage psychotique (1)
Quand le sujet a clivé l’objet en deux objets d’investissement, il se comporte comme s’il y avait réellement deux objets. Si l’on se réfère aux théories systémiques, c’est la seule manière de répondre au «double lien» (Bateson, 1972, pp. 17-18): puisque l’objet a des exigences contradictoires et que le sujet n’arrive pas à dénoncer cette contradiction, il fait comme s’il y avait deux objets, un objet (partiel) d’amour et un objet (partiel) de haine (Klein et Rivière, 1937). Il se constitue finalement deux Moi, donnant chacun une réponse adéquate – ou la moins inadéquate – à un des deux termes de la contradiction.
Le clivage anaclitique (2)
Cliver l’objet en objet d’investissement et objet de perception garde un seul objet d’investissement, mais comme détaché de la perception de cet objet, comme s’il n’y avait plus de feed-back de la réalité. Dans la psychose, il y a deux Moi (ou plus) alors que dans la perversion par exemple, il y a un Moi et un objet de jouissance. Le pervers n’ignore pas l’interdit de la jouissance comme le psychotique, il le contourne, et même, il essaie de démontrer à l’autre qu’il a pris comme victime, l’insanité de la loi.
Le clivage névrotique (3)
Dans un cas comme dans l’autre, il y a déni, total dans la psychose, partiel dans l’anaclitisme. Ceci permet de comprendre pourquoi, chez les états limites, l’objet est investi en dehors de toute représentation particulière, ou alors en fonction d’un caractère partiel. L’objet n’a qu’à coller à la représentation, du simple fait qu’il est investi. Ce que l’objet peut ressentir (feed-back) ne compte pas. Dans la névrose, par contre, on sait que ce feed-back compte énormément, et qu’il est soit respecté, soit refoulé. Refoulé, il va remonter et se poser sur un autre objet, par déplacement. Je prétends que ce déplacement ne peut se faire que s’il y a eu auparavant un clivage de l’objet de nature telle qu’il entraîne deux perceptions (le sujet «voit double»), l’une positive («Je suis en ordre avec mon éthique») et l’autre négative (par exemple: «Je suis victime d’une maladie»).
Le clivage subjectif (4)
Hassan (1990) propose de diviser le Moi de l’adepte en «Moi-Moi» et «Moi-Secte». Quant à moi, je préfère parler de «Moi-Famille», pour éviter de donner à entendre qu’un des deux Moi serait vrai et l’autre faux. D’ailleurs, je n’aime guère le terme consacré de «faux-self». Je pense que ces deux Moi ne sont ni vrais, ni faux, mais plutôt partiels (au sens kleinien). Neuburger, lui, propose de diviser toute demande en symptôme, souffrance et allégation (demande de changement), relevant que si ces trois éléments ne sont pas réunis en une seule personne, on peut supposer qu’ils sont portés par plusieurs, et trahissent une problématique systémique. Si je fais une lecture individuelle du sectarisme, je relève que le Moi-Famille porte seul toute la souffrance de l’expérience sectaire, qui n’est pas attribuée à cette expérience, mais projetée à l’extérieur du groupe et/ou introjectée sous forme de culpabilité. Je relève ensuite que le Moi-Secte porte seul tout le symptôme
[29]. C’est peu ou prou Doctor Famille et Mister Secte. Si je fais une lecture systémique, je relève comment le symptôme est à mettre du côté de l’adepte, et la souffrance du côté des «co-adeptes», c’est-à-dire ceux d’entre les proches non adeptes qui sont pris dans une co-dépendance à la secte (Maes, 2000). J’y reviendrai. L’important, pour le moment, est de voir comment le clivage se joue parallèlement aux niveaux individuel et systémique.
| MOI SECTE | MOI FAMILLE |
| ADEPTE | CO-ADEPTE |
| SECTE | SOCIÉTÉ |
| INTÉRIEUR | EXTÉRIEUR |
Au bout de ces considérations, je dirai que le clivage subjectif correspond à ce que Lacan appelle le clivage du sujet
[30]. C’est-à-dire, essentiellement, à séparer le sujet de l’objet, et réciproquement, ce qui a pour conséquence de reconnaître aux objets leur statut de sujet. Le passage d’un clivage défensif à un clivage subjectif, c’est le passage de la morale à l’éthique, de la culpabilité à la responsabilité, qui permet la formulation d’une allégation.
| INVESTISSEMENT | | REPRÉSENTATION | | |
| OBJET D’AMOUR | | BON OBJET | | |
| (1) | (2) | (3) | (4) | SUJET |
| OBJET DE HAINE | | MAUVAIS OBJET | | |
La captation sectaire se fait en deux étapes, qui sont elles-mêmes le résultat d’un clivage, et se répètent dans une alternance qui n’est pas sans faire penser à la maniaco-dépression. La première étape, dite de séduction
[31], rencontre l’Idéal du Moi et le Moi Idéal sur le mode du gonflement narcissique. Beaucoup d’auteurs, quant à cette étape, relèvent également le rôle de l’hypnose. L’idée générale est de convaincre l’adepte potentiel de donner son adhésion. A ce stade, que je qualifie d’antichambre de la secte, on peut parler de choix personnel d’entrer en secte, sauf si l’on admet le rôle de l’hypnose, et surtout si l’on avance la notion de vice de consentement. Effectivement, le nouvel adepte ignore à quoi il s’est engagé, tout semble pur et parfait, à la hauteur de ses idéaux. Je parle donc d’antichambre blanche, faisant allusion au fait que dans un fonctionnement en noir et blanc, l’antichambre est effectivement à mettre du côté du blanc. Notons à ce sujet que beaucoup d’ex-adeptes parlent – dans l’après coup – d’une perfection quelque peu froide, qui leur fait penser à du gel.
Ainsi, Lydie a fréquenté pas moins de quatre sectes, mais n’est jamais allée jusqu’au rituel d’adhésion. Son histoire me paraît particulièrement significative, d’une part parce qu’elle associait sa mère, institutrice puis directrice d’une école primaire, à une tête sans corps, et son père, alcoolique, à un corps sans tête, d’autre part parce qu’elle présentait une énorme difficulté à afficher son nom de famille, signifiant paternel. Par exemple, elle se sentait incapable de mettre son nom sur sa sonnette, malgré les problèmes que lui posait ce manque d’identification, ne serait-ce que vis-à-vis de son agent de quartier. A l’inverse, son frère, alcoolique comme le père, avait depuis l’enfance la manie de «mettre son nom partout». Le moins qu’on puisse dire, c’est que le nom du père, bien concret dans ce cas-ci, posait problème. Elle présentait cette autre particularité d’avoir des fréquentations interprétables comme la recherche d’autres racines que les siennes. Avoir une relation sexuelle avec un Belge lui paraissait bizarre, car les Belges «sont vides sous leurs vêtements». Elle a été bouleversée de lire dans un livre d’Andrée Chédid que la mère de celle-ci avait une peau. Un autre signifiant important était celui de la main: la main de son père qui aurait pu la «retirer du vide», la main d’un homme blanc, amant potentiel qui, dans un de ses rêves, tenait celle d’une enfant qui pouvait tout aussi bien être elle-même, que l’enfant qu’elle avait voulu et qu’elle n’avait pas eu l’occasion d’avoir, etc. Cette main était comme un pont improbable entre deux parties d’elle qui ne pouvaient communiquer, deux Moi partiels, peut-être une enfant sans avenir et une adulte sans passé.
Elle émit un jour l’idée qu’elle se plantait
[32] systématiquement dans des terreaux impropres à sa croissance: «Moi et mon amant étranger, on se touche, mais ça ne me touche pas (…), mais il n’y a que maintenant». Pourquoi? Parce qu’il ne lui posait jamais de questions, peut-être du fait que poser des questions sur les choses, c’est à la fois se relier à elles et s’en différencier. Elle avait également de gros problème à faire respecter son espace par autrui, une sorte d’incapacité à tracer et faire respecter des frontières. Elle avait le sentiment de n’habiter que des lieux de passage, l’impression d’une part de squatter une maison qui pourtant lui appartenait, par donation paternelle, d’autre part de servir d’hôtel aux gens qui utilisaient son corps et/ou sa maison: «Nos corps existent mais ça ne va pas au-delà, la petite fille n’est pas là». D’une certaine manière, elle était «une tête au-dessus d’un corps, sans voix
[33] pour les relier, sans âme». La tête au-dessus du corps, c’est un clivage névrotique, en ceci que le corps et la tête perçoivent l’objet de façon dissociée. L’âme au-dessus du corps, par contre, c’est un clivage subjectif, en ceci que poser des questions, c’est dans un même mouvement se relier et prendre des distances vis-à-vis d’un objet total, c’est-à-dire avec un corps, un cou et une tête, un passé, un présent et un futur.
Son père tomba malade, et l’accompagnement de son agonie fut l’occasion pour elle de découvrir l’existence entre son père et elle de tout un langage non verbal qui venait combler le silence du passé, mettant un sel paternel sur le gel maternel. Après cela, elle a renoncé à un nombre croissant de dépendances, ce qui est allé de pair avec la mise de limites, et elle a commencé à explorer son propre terreau, avec des révélations étonnantes. Par exemple, ce continuum imaginaire non sans rapport avec le gnosticisme: «les Belges» (entendre par là: les gens de sa famille, et en particulier sa mère) sont des mangeurs de viande, viande qui l’a toujours dégoûtée. Un pénis non circoncis est «encore dans la viande, pas sorti de la mère». Un pénis circoncis, par contre, «quitte le mouillé de la viande». Le prépuce, c’est «l’âme femelle» du pénis. En approfondissant l’analyse de ses difficultés sexuelles, il s’avérait qu’il lui était difficile d’accepter la féminité chez un homme, peut-être parce que sa famille avait toujours considéré qu’il y avait quelque chose de féminin chez son père, et de masculin chez sa mère. Un pénis circoncis, c’est un pénis masculin. Ce qu’elle n’arrivait pas à accepter chez «les Belges», c’est le «pénis androgyne»
[34]. A l’inverse, elle n’arrivait pas à accepter que le vagin soit «affublé» d’un clitoris.
Il y a dans les sectes tout un jeu d’exclusion et de menaces d’exclusion vis-à-vis des adeptes qui fait partie des mécanismes de l’emprise sectaire (Maes, 1999), et qui participe clairement à un mécanisme de clivage, puisque par définition, les deux «parties» constituées par ce dernier ne sont pas supposées communiquer l’une avec l’autre. Aucune intersection n’est supposée exister. Toute représentation qui pourrait entrer dans une intersection est donc l’objet d’un refoulement bien plus prégnant encore que le Moi-Famille, qui lui, chaque fois qu’il pointe son nez, peut être interprété comme une émergence de «l’ancien Moi», ce que l’adepte était avant de découvrir la Vérité, dont une secte va jusqu’à dire qu’il «méritait la mort». D’ailleurs, si vous interrogez les membres d’une secte à ce sujet, ils nieront en bloc l’existence dans leur groupe de tout bouc émissaire («Nous sommes tous égaux») et de toute allégation («Si quelque chose doit changer, c’est ce que nous étions avant»).
Dans les «Etudes sur l’hystérie», Breuer (1895) pointe la double nécessité, pour que se mette en place une conversion hystérique, d’un état auto-hypnoïde et d’un choc. Il estime par ailleurs que cette conversion passe par une «dissociation du psychisme», mécanisme que Ferenczi, quant à lui, qualifie de «clivage narcissique»
[35]. Dans «Psychologie des foules et analyse du Moi», Freud (1921) relève que quand le sujet, sous l’emprise de la passion, remplace son Idéal du Moi par une représentation de l’être aimé, il se trouve dans un état qu’on peut comparer à l’hypnose. Ceci répond à ceux qui nieraient l’existence de phénomènes hypnotiques au sein des sectes: on ne peut en tout cas nier le rôle prépondérant de cette instance psychique dans l’adhésion à une secte. Ingold, dans «L’état de dépendance» (1982), pointe quant à lui, de façon extrêmement fine et convaincante, l’alternance rapide, chez les personnes dépendantes, d ’états d’extase et d’effroi. L’extase, c’est ce que j’ai appelé, aujourd’hui, l’antichambre blanche, et l’effroi, la chambre noire.
Les hasards – mais sont-ce des hasards – de la langue nous mènent parfois à des métaphores extrêmement riches: ainsi, la chambre noire est ce lieu où l’image se fixe sur du papier, où la représentation se précipite sur un réel. Et effectivement, je pense que la conversion sectaire, au même titre que la conversion hystérique, se produit dans un moment traumatique que la secte, organisatrice de ce moment, appellera initiation. Ainsi de telle secte chrétienne, dans laquelle la conversion se produit toujours pendant un moment intitulé «Etude sur le péché», où le futur adepte est amené – par un véritable interrogatoire – à évoquer tous les péchés qu’il a commis depuis sa naissance, à s’en repentir, à reconnaître son impureté, et à s’avouer que rien ne pourra l’en laver sauf le pardon de Dieu, qui ne peut s’obtenir qu’au service de l’Eglise (entendez par là le groupe initiateur).
| MOI SECTE«nouveau» | MOI FAMILLE«ancien» |
| INCLUSION | EXCLUSION |
| INTÉRIEUR | EXTÉRIEUR |
| EXTASE | EFFROI |
| SYMPTÔME | SOUFFRANCE |
Encore un peu plus de la même chose
Il y a, dans cette manière de procéder, quelque chose de l’ordre d’un passage à l’acte, qui représente, comme dit plus haut, une reproduction de cela même que la secte critique dans la société. L’adepte, sous l’effet de ces mécanismes, développe un Moi-secte, qui reproduit peu ou prou d’idéal représenté par le gourou, entre autres dans sa dimension prosélyte. La plupart des sectes présentent cette dimension comme le fondement de toute morale. Cela signifie que l’adepte va faire à d’autres gens – des adeptes potentiels – cela même qu’on lui a fait. Il y aura donc, à nouveau, passage à l’acte. Il est remarquable de constater que dans toutes les sectes, les doutes d’un adepte sont pris dans le clivage sur le même mode, qu’on a souvent qualifié de mécanique: «Si tu doutes, c’est que tu es encore sous l’emprise de ton ancien Moi (pas encore tout à fait mort), et pour fortifier ton nouveau Moi, nous te conseillons de cesser de réfléchir, et de passer à l’acte» (souvent prosélyte, à nouveau). Notons au passage que les difficultés du prosélytisme sont extrêmement préjudiciables au narcissisme, et qu’elles participent peu ou prou à la «mise à mort» de l’ancien Moi. Quoi qu’il en soit, si l’adepte suppose que l’idéal sectaire est un peu plus de la même chose, on lui propose de faire «encore un peu plus de la même chose».
Lors d’un «groupe de parole pour victimes de sectes», comme j’essayais de définir le clivage sectaire, Sylvain
[36] me fit remarquer qu’il sentait l’existence non pas de deux, mais de trois «parties»: en somme, le Moi «totalement bon» et le Moi «totalement mauvais» étaient tous deux des rôles, le premier entraînant un fonctionnement maniaque, et le second un fonctionnement dépressif. Mais la vraie personne, la seule capable d’avoir un recul critique, était encore ailleurs. Dit de façon lacanienne, on pourrait imaginer cette troisième entité comme un sujet non pas barré comme il faudrait, mais mis entre parenthèses, condamné à observer le fonctionnement alternatif de son Moi clivé. Cet ex-adepte si conscient de sa subjectivité s’était souvent retrouvé, dans la secte, en position de bouc émissaire, comme l’adepte le plus à l’extérieur du groupe. On pourrait défendre l’idée que le clivage est une position impossible, tant et si bien que le groupe doit avoir un représentant de la subjectivité. J’arrive ainsi au schéma suivant:
| MOI-SECTE | (SUJET) | MOI-FAMILLE |
| INCLUSION | (INTERSECTION) | EXCLUSION |
| INTÉRIEUR | BOUC ÉMISSAIRE | EXTÉRIEUR |
| SYMPTÔME | ALLÉGATION | SOUFFRANCE |
Où placer l’allégation, en dehors des proches demandeurs d’un changement pour la famille? Sylvain prétend que dans la secte, il était celui qui voyait ce qui dysfonctionnait, mais restait parce qu’il espérait (et demandait) le changement qui allait révéler tout le positif de ce groupe. Il espérait «la même chose, autrement». Peut-on supposer que le bouc émissaire s’offre en holocauste pour sauver le groupe, et qu’en tant que tel, il se trouve effectivement en position d’allégation? N’est-ce pas là le sens donné par le Nouveau Testament à la crucifixion du Christ? On pensera, ici, à nouveau, au «patient désigné» (Selvini, 1975, pp. 38-47) et au «génie désigné» (Neuburger, 1988, pp. 59-72).
Je prétends en tout cas que le proche d’adepte désireux de sortir l’adepte du piège sectaire, doit se préserver, lui aussi, de faire «encore un peu plus de la même chose». Il est, par exemple, inutile d’argumenter contre l’argumentation sectaire. Il est dangereux de vouloir faire pression dans le sens inverse de la secte. Il est extrêmement paradoxal de proposer à l’adepte un faux-semblant de famille idéale supposé remplacer la famille sectaire. Les techniques hypnotiques, telles que la «déprogrammation», sont totalement contre-indiquées. Il faut faire «la même chose, autrement». Par exemple, on provoquera la relation avec l’adepte, mais sur un mode libidinal plutôt que narcissique. On s’attachera à «fabriquer de la famille», mais sur le mode vrai, «salé», plutôt que sur le mode parfait, «gelé». On proposera des contre-paradoxes du type: «Je ne suis pas d’accord avec ton choix, mais je respecte ta liberté», «Je t’admire de savoir te soumettre, car j’en serais incapable», etc. De façon générale, on tâchera de passer de la morale à l’éthique, ce qui consistera, pour commencer, à déculpabiliser l’adepte sur ce qu’il est et à quoi il appartient, et à le responsabiliser sur ce qu’il fait et dans quoi il se laisse entraîner.
Je ne voudrais pas qu’on pense que c’est simple, et – pour parodier Colomb – qu’il suffisait d’y penser. Je n’ai pas la place ici pour développer la notion, évoquée plus haut, de «co-adepte», mais il me semble fructueux de la ramener à «das Ding»: le très proche subit lui aussi un traumatisme, qui fait de lui aussi, peu ou prou, la Chose de la secte. La grosse différence avec l’adepte, c’est qu’il ne s’identifiera pas au gourou ni à l’idéal sectaire, sans parler d’en endosser l’uniforme, mais par contre, il croira bien souvent à la toute-puissance de la secte, et dans sa poursuite d’une solution, il tendra à tomber lui aussi dans des clivages, tels que ceux proposés par certains groupes antisectes. Il lui sera donc difficile d’adopter les stratégies ci-dessus indiquées.
| GEL | SEL |
| NARCISSIQUE | LIBIDINAL |
| ARGUMENTATION | LIEN |
| POUVOIR/SAVOIR | CHOIX |
| MORALE | ETHIQUE |
| CULPABILISER | DÉCULPABILISER |
| DÉRESPONSABILISER | RESPONSABILISER |
En ce qui concerne la déliquescence des idéologies, je trouve qu’il faut s’interroger toujours plus sur l’éthique desdites idéologies. Une idéologie qui fonctionne sur le mode moral, qu’on construit à partir de normes prétendument incontournables, est condamnée à la déliquescence du fait qu’elle est d’emblée prise dans la pulsion de mort. Une idéologie qui fonctionne sur le mode éthique, par contre, c’est-à-dire qui reste en permanence attentive à la différence entre Moi et l’autre, est d’emblée prise dans la pulsion de vie. Au plus je m’occupe du phénomène sectaire, au plus je vois changer ma pratique thérapeutique dans la direction suivante: je m’intéresse de moins en moins aux techniques thérapeutiques, et de plus en plus à l’éthique. Dans cette notion d’éthique, il y a l’analyse du contre-transfert, et l’objectif de développer la subjectivité du patient. Il y a le fil conducteur du thérapeute qui désire ne pas devenir le gourou de son patient. Toute théorisation – et la thérapie, qui veut atteindre aux signifiants, est déjà en soi une sorte de théorisation de la problématique du patient – est une «mortification» des signifiés. Il importe, pour l’équilibre du patient et du thérapeute, qu’elle trouve un pendant dans la tension subjective.
·
Abgrall J.-M. (1996): La mécanique des sectes. Paris, Payot.
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Bateson G. (1972): Vers une écologie de l’esprit. Vol. 2. Paris, Seuil, 1980.
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Matot J.-P. (1998): Editorial, in Cahiers de psychologie clinique, 11: Le même, le double, le semblable. Bruxelles, De Boeck Université, pp. 7-9.
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Miermont J. et coll. (1987): Dictionnaire des thérapies familiales. Paris, Payot.
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Neuburger R. (1988): L’irrationnel dans le couple et la famille. Paris, ESF.
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Watzlawick P. et coll. (1981): L’invention de la réalité. Paris, Seuil, 1988.
[1]
Psychologue clinicien, thérapeute familial systémique au Centre de Consultations et de Planning Familial Marconi, Bruxelles.
[2]
En réalité, deux termes allemands peuvent se traduire par «la Chose»: «die Sache» et «das Ding», la première étant liée au mot, alors que la seconde est hors mot, innommable. C’est bien de la seconde dont il sera question dans cet article, en tant que le gourou prend la place de la Chose, comme «Autre absolu» (voir à ce sujet, entre autres, Steichen, 1995, p. 246).
[3]
Les dictionnaires de psychanalyse ne disent rien de l’identité, ne s’intéressent qu’à l’identification.
[4]
Miermont, quant à lui, parle d’alliance (1987, p. 231)
[5]
S’identifier soi-même correspond sans doute au critère d’unité identitaire, alors que s’identifier à soi-même correspond à l’investissement narcissique.
[6]
Le Dictionnaire des thérapies familiales nous rappelle que pour Widlöcher, «l’identification inconsciente ne porte jamais sur des personnes, mais sur des rôles» (Miermont, 1987, p. 275).
[7]
On pourrait définir le sectarisme comme l’assuétude à un produit spirituel et/ou culturel.
[8]
Cette expression fait allusion au «membre fantôme» des amputés.
[9]
Ces «quelques traits» constituent l’objet partiel.
[10]
D’où une dépendance à l’objet partiel: le sujet retrouve l’état d’infans.
[11]
Le gourou aussi en est capable, mais il tirera sa force du fait que ses menaces, toujours sous-entendues plutôt qu’assénées, paraissent à l’adepte une émanation de ses propres fantasmes. C’est ainsi que la culpabilisation par le gourou devient facilement autoculpabilisation de l’adepte, instituant une culpabilité autoréférente: soit je suis coupable de la Chose, soit je ne le suis pas, mais alors je suis coupable de cette idée obsédante.
[12]
Sauf peut-être en ce qui concerne la dimension hypnotique, sur laquelle je reviendrai.
[13]
Les notions de Même, de Double et de Semblable me viennent des Cahiers de psychologie clinique n° 11, où elles sont définies par l’éditorial (Matot, 1998), peut-être un peu différemment de ce que nous verrons.
[14]
Là où les religions prônent la soumission à Dieu, il me semble que les psychanalystes proposent la soumission au nom du père. Le tort des pseudo-thérapeutes n’est pas de prôner la soumission, mais d’occuper la place de l’objet a. Or, l’objet a, par définition, n’est pas identifiable, ni matérialisable, puisqu’il est le résultat d’une perte. Les gourous des sectes religieuses font peu ou prou le même amalgame avec Dieu.
[15]
Les «génies désignés» sont à mettre en parallèle avec les phénomènes de société positifs: modes, etc.
[16]
Dans les sectes, «la typographie des textes fait un usage massif, et abusif, de majuscules (etc.). Le procédé sacralise et hyperbolise certains termes pour en déprécier d’autres» (Bouderlique, 1999, p. 43)
[17]
Il va de soi que le gourou-père peut être une femme. Le gourou n’est père, chez Abgrall, qu’en tant qu’il formule une loi. Et cette loi a ceci de paradoxal qu’au lieu de séparer l’enfant de la mère, elle ordonne la fusion. Il en est probablement de même dans les familles psychotiques (Maes, 1998a).
[18]
Le concept est de Haley (1967), mais je le connais par le Dictionnaire des thérapies familiales (Miermont, 1987, p. 577).
[19]
On pourrait soutenir qu’il existe une hiérarchie au sein de la fratrie, soit de l’aîné au cadet, soit du plus fort au plus faible, soit du plus aimé au moins aimé, etc. Néanmoins, ils sont de la même génération, et sont donc supposés égaux devant la loi (familiale et sociale).
[20]
Il y a là un paradoxe: se soumettre pour devenir le même, c’est entrer dans une relation verticale pour initier une relation horizontale. Dans la mesure où toute dénonciation de ce paradoxe serait refusée comme une déloyauté, c’est aussi une «double contrainte» (Bateson, 1972, pp. 9-34), ce qui entre dans la définition faite par Haley du triangle pervers: «La coalition entre les deux personnes est déniée dès lors que quelqu’un cherche à la dévoiler. Elle est à la fois présente sur le plan des communications, mais des indices méta-communicatifs viennent en masquer l’importance, voire en cacher l’existence». (Miermont, 1987, p. 577.
[21]
Ils seront indifférenciés les uns par rapport aux autres, et donc, non différenciés de la «bonne» mère.
[22]
Entendre: le plus rigide, le plus fermé au changement. Cette figure ne doit pas être confondue avec le «pater familias» romain, qui avait pouvoir de vie et de mort sur tous les habitants de son domaine, mais ne se présentait pas pour autant comme l’incarnation de l’Idéal du Moi. Dans les sectes et les familles psychotiques, la place occupée par le gourou-père, père-gourou, est moins significative que la confusion des registres et les paradoxes qui en découlent.
[23]
Pour rappel, ce présent texte a été rédigé dans le cadre d’un séminaire sur la déliquescence des idéologies.
[24]
Dans le
Petit Larousse: «Représentation abstraite d’un être, d’un rapport entre des choses, d’un objet, etc.».
[25]
Dans le
Petit Larousse: «Ensemble plus ou moins systématisé de croyances, d’idées, de doctrines influant sur le comportement individuel et collectif». Le mot «idéologie» vient de «idea», idée, et «logos», science.
[26]
Dans le
Petit Larousse: «Propriété qu’ont certains corps d’absorber l’humidité de l’air au point de se dissoudre. Figuré: décadence complète. Affaiblissement des capacité intellectuelles; décrépitude».
[27]
Quotidien belge, réputé le plus sérieux.
[28]
On pourrait en dire autant de la différence entre une psychothérapie et une pseudo-thérapie à caractère sectaire, par exemple.
[29]
Des comportements qualifiés d’aberrants par la famille et/ou la société, une morale sectaire organisée sur le mode machiavélique (qui annule donc la position éthique), et enfin, souvent, des symptômes plus classiques, tels que des angoisses flottantes, des somatisations, des actes manqués, tous les fruits possibles du refoulement (Maes, 1998b et 1999).
[30]
C’est «la condition nécessaire de tout sujet en tant qu’il est pris dans le langage. Le sujet naît d’une coupure et n’est que cette coupure entre le signifiant qui le représente et l’Autre signifiant qui authentifie cette représentation» (Chemama, 1997, p. 50).
[31]
Si beaucoup d’observateurs des sectes, comme indiqué plus haut, divisent le conditionnement en trois étapes, je préfère quant à moi parler d’une captation en deux étapes. Effectivement, dans ma lecture, la «reconstruction du Moi» est une conséquence des deux étapes précédentes, et ne peut être à proprement parler une étape puisque pour l’essentiel, elle arrive au bout d’un processus inconscient.
[32]
Jeu de mots inclus: elle avait l’impression de «se planter» en choisissant un terreau qui n’était pas le sien, et aussi d’être «plantée là», et encore d’être «comme une plante (…) arrosée d’alcool», etc.
[33]
Jeu de mots, à nouveau: elle souffrait chroniquement de trachéites, de maux de nuque, etc. Elle interprétait cela comme un manque de liaison entre le corps et la tête.
[34]
Dans le courant gnostique, l’objectif de la vie est de retrouver l’androgynie originelle. Ce courant est très ancien, on en trouve des traces jusque dans la Genèse: dans ce récit, «adamo» (mot neutre) devient «ish» (mot masculin), et ce n’est qu’ensuite que Dieu tire «ishia» de la côte de «ish». Communiquer à Lydie ces aspects culturels, c’est la relier à une filiation très ancienne commune aux «étrangers» et aux «Belges», donc aider à la réduction d’un clivage horizontal névrotique.
[35]
Pour ce que j’en sais, ces différences de vocabulaire sont le fait des traducteurs. En fait, ces auteurs utilisent le terme commun de «Spaltung», traduit de diverses manières. Breuer parle de «Bewußtseinsspaltung», alors que chez Freud, le clivage est «Ichspaltung». En ce qui concerne Ferenczi, je ne saurais dire, sauf qu’il se réfère aux deux autres, et qu’il a inspiré Klein, pour qui le concept de «Spaltung», devenu «Splitting» quand elle est allé vivre en Angleterre, est central.
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Un ex-adepte dont j’ai déjà parlé (Maes, 1999).