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Psychothérapies

2002/4 (Vol. 22)


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Avant de développer les arguments qui me permettront le passage du statut individuel de l’homme à celui d’être social, je voudrais délimiter la spécificité des deux disciplines, psychanalytique et psychothérapeutique, afin de souligner leur différence quant à leur finalité essentielle.

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Je reprendrai ici Freud qui, dès qu’il eut établi les termes correspondant à la théorie psychanalytique qu’il avait créée, mit en garde contre toute élaboration psychologique qui s’emparerait de ces mêmes termes pour les utiliser à d’autres fins. C’est pourtant ce qui s’est produit et qui a conduit à la confusion des différents modes théoriques et pratiques de traitement, tout en ne faisant qu’augmenter l’incompréhension (par le fait d’utiliser les mêmes termes pour parler de choses différentes) et rendre toute discussion stérile.

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Quelles sont ces différences de base qui séparent les méthodes psychanalytiques des méthodes thérapeutiques et qui font problème de nos jours dans chaque institut psychanalytique?

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D’une manière abrupte et qui ne répond pas à une vérité exclusive, le psychothérapeute cherche à soulager les sentiments douloureux de frustration, de culpabilité, de mal-être de son patient. De façon plus ou moins consciente, il n’est pas loin du désir de vouloir faire «le bonheur de l’Autre» (pensée totalement bannie en psychanalyse). Par contre, le psychanalyste, interlocuteur au premier plan, prend part au conflit de son patient, il en devient l’un des personnages principaux de la mise en scène du moment présent. Lorsqu’il interviendra avec ce que Freud a nommé l’interprétation, soutenue par le génie de la compréhension du matériel inconscient découvert grâce à l’interprétation des rêves, il aura à sa portée la capacité de décryptage d’un monde jusqu’alors muet dans son entendement et qui s’est révélé être le fondement de connaissances et de possibilités d’une richesse insoupçonnable. En outre, une fois l’interprétation offerte, il n’aura d’autre but que celui d’attendre, grâce à la remise en question des sentiments conflictuels exprimés, une transformation pour le patient dans sa façon de ressentir sa relation à l’Autre, tout en libérant des énergies susceptibles, dès lors, d’investir d’autres intérêts.

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Cette différence de vue me paraît fondamentale et pourrait permettre d’éclairer d’un jour nouveau (ceci sous divers aspects) la crise d’identité qui semble avoir atteint aujourd’hui une dimension universelle.

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Comme nous le pensons, l’ambition d’aider son patient à découvrir en lui les ressources nécessaires à ses choix de vie n’autorise-t-il pas à chercher à approfondir les raisons de ses difficultés actuelles à vivre dans une société en pleine mutation et désarroi?

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Il me semble que l’angoisse de la «mondialisation» peut être prise comme exemple type de cette société en difficulté: la levée de boucliers contre cette formation par un grand nombre d’individus laisse à penser (sans minimiser les sérieux et nombreux problèmes que cette organisation soulève) que les humains, en perdant leurs frontières, se révèlent brusquement agoraphobiques. Cependant, l’absence de barrières, ou le sentiment d’emprisonnement (l’un ne va généralement pas sans l’autre), pour aussi réels ou imaginaires qu’ils soient, déclenchent une angoisse qui n’est pas que l’apanage de l’agoraphobique et du claustrophobique. Elle touche spécifiquement la difficulté à vivre de l’adolescent, pour qui son identité est en péril à chaque instant. Il n’est plus l’enfant qu’il connaissait et il n’est pas encore l’adulte qu’il rêve de devenir. Ce no man’s land, ce corps sans frontières, le met dans un état d’insécurité continu que son vécu ne peut tranquilliser, sinon justement par «la barrière» qui le retiendra et contre laquelle, il est évident, il se révoltera. Il en veut à celui qui jouera ce rôle protecteur, mais qui est un vécu interdicteur, comme il en veut à celui qui, ne faisant pas acte d’autorité, le laisse s’ébrouer sur une surface mouvante, sans bouée de sauvetage où s’amarrer. Jusqu’où doit aller la permissivité et à partir de quand est-elle ressentie par le sujet comme de l’indifférence à son égard?

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Chaque individu est unique et, malheureusement, la multiplicité des essais curatifs mis en place alimente une polémique née généralement d’une prise en charge qui ne peut que survoler la complexité de tels problèmes: l’état de déliquescence sociale actuel, où la délinquance est devenue quasi universelle, où la présence réclamée ou abhorrée de toute frontière devrait permettre l’accès à un espace sans limite et qui, en principe, devrait savoir satisfaire tous les désirs. Cependant, cette ouverture sans limite laisse place, en ultime instance, en raison de l’instabilité qu’elle engendre, à une défense érigée en son contraire, c’est-à-dire à une fermeture étroite et sévère s’élevant en «Mur de Berlin». C’est alors que, de façon sous-jacente, chez l’individu et dans sa projection dans le monde, apparaîtra cette angoisse spécifique liée au sentiment de perte d’identité. Angoisse qui se traduit à son extrême soit individuellement, soit collectivement en menaces de suicide ou en de réelles tentatives.

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Cette analyse nous conduit à penser que la société dans laquelle nous vivons, et dont chacun de nous est un chaînon, se révèle être une «Société Adolescente». Comme l’individu, elle-même et l’état qui la gouverne ont perdu pied. Quoi que ce dernier fasse, et de quelque bord qu’il soit, trop laxiste ou trop restrictif, il ne convient plus à personne.

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Notre insatisfaction ne serait-elle pas due, en partie du moins, à ce prolongement de dépendance qui passe de «l’état parental» à «l’état» tout court et sur lequel sont projetées toutes nos revendications «affectives» de recherche de sécurité? Si, en tant qu’enfant, je pouvais réclamer d’être soutenu (ce qui correspond au travail du psychothérapeute), en tant que citoyen j’estime avoir le droit de l’exiger! L’individu est à la recherche d’un équilibre qui, en principe, appartient à l’adulte, celui à qui on attribue une identité sur laquelle il peut s’appuyer.

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Par ailleurs, connaissant la dynamique qui sert au développement de l’homme, elle le conduit à vivre de multiples mouvements: du saut en avant à la régression, d’obstacles à contourner aux mouvements de stagnation, et cela selon l’histoire personnelle et les capacités du moment de chacun.

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Il est bien évident que le noyau de base du Moi devrait savoir assurer une certaine confiance dans sa propre identité, état nécessaire au bien-être auquel tout individu aspire et que, par voie d’extension, il réclame de vivre dans la société dans laquelle il se débat. Sans excès d’optimisme, ce développement s’appuie sur les capacités dynamiques de l’homme, qui hier encore nous enseignait que l’essentiel dans l’existence était d’accomplir son devoir, alors qu’aujourd’hui il apparaît que seule la satisfaction de «tous» les désirs soit en jeu.

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Cet excès de l’un par rapport à l’autre marque un déséquilibre angoissant et surtout souligne le manque de maturité. Il est certain qu’en tant qu’individus, nous en sommes responsables, ceci à la mesure de nos moyens, et il en sera ainsi jusqu’au moment où l’homme aura acquis la connaissance de sa propre identité sous la forme: «Je suis qui je suis». Ce respect vis-à-vis de lui-même lui permettra de reconnaître l’individualité de l’Autre, et pour autant de respecter «les différences». A partir de là, un dialogue peut s’établir à des fins d’échanges qui déboucheront sur un enrichissement mutuel.

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Car, une fois atteinte, par quelque moyen privilégié que ce soit, l’identité satisfaisante du bien-être recherché, la communication qui en découlera installera, et ceci grâce au respect reconnu des différences, la confiance dont notre société actuelle semble totalement dépourvue.

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Je terminerai en disant, de façon lapidaire, qu’une identité ayant atteint un niveau de maturité satisfaisant, saura vivre le respect comme un «devoir» et la rencontre comme un «plaisir».

Notes

[1]

Psychanalyste, Membre de la Société Suisse de Psychanalyse, Genève.

Résumé

Français

Toute étude psychologique, qu’elle soit psychanalytique ou psychothérapeutique, devrait déboucher sur une meilleure approche de la société en pleine mutation dans laquelle nous nous débattons aujourd’hui.
L’auteur tente, dans ce court article, de suivre une première voie d’investigation.

Mots-clés

  • psychanalyse
  • psychothérapie
  • mondialisation
  • recherche d’identité

English

SummaryEvery psychological investigation, whether it be psychoanalytic or psychotherapeutic, should allow better access to today’s rapidly changing society.
The author of this short article attempts to follow a new lead.

Keywords

  • psychoanalysis
  • psychotherapy
  • globalization
  • quest for identity

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