Psychothérapies
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
64 pages

p. 1 à 2
doi: en cours

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Volume 23 2003/1

2003 Psychothérapies

Éditorial

Jean-Nicolas Despland Adresse de l’auteurPr Jean-Nicolas DesplandInstitut Universitaire de Psychothérapie1, rue du TunnelCH-1005 Lausanne
Histoire et psychothérapie entretiennent des rapports complexes, ambigus, souvent passionnés. D’un point de vue clinique, la perspective historique est une des dimensions majeures de la plupart des théories psychothérapiques. Cette remarque tient de l’évidence en ce qui concerne la psychanalyse, tant la place donnée au passé est constitutive de la métapsychologie et de la théorie de la technique (la notion de transfert). Corrélativement, et c’est particulièrement le cas pour la psychanalyse, l’histoire des concepts, des techniques et des institutions alimente de manière continue la réflexion. Malheureusement, cette apparente proximité est certainement aussi à l’origine de confusion. La lecture de certains textes consacrés à l’histoire de la psychanalyse laisse parfois le lecteur perplexe quant au fait qu’il s’agisse d’une opération historique qui vise à étudier la place prise par la psychanalyse dans l’histoire des idées ou des méthodes de traitement, ou de l’histoire d’un concept, envisagé d’un point de vue psychanalytique, en d’autres termes comme une branche de la métapsychologie.
Le premier article de ce numéro, dû à André Haynal, aide à clarifier la situation en circonscrivant quelques-unes des grandes tendances de l’historiographie psychanalytique. Il rappelle notamment la place prise par ce qu’il dénomme un travail littéraire de mémoires, parmi lesquels il range les ouvrages de Jung ou Bettelheim, mais aussi la biographie de Freud par Jones. Il s’agit là d’une manière intéressante de voir ce dernier ouvrage, souvent considéré par les historiens révisionnistes comme l’incarnation de la mauvaise foi historique des disciples de Freud. Parler de littérature de mémoire ou de réminiscence quant au texte de Jones permet, en parallèle étroit avec la démarche psychanalytique, de s’interroger sur les conditions mêmes de la production du savoir historique. De quoi nous souvenons-nous ? Pour quels motifs sommes nous amenés à privilégier tel ou tel souvenir ? De quelle reconstruction ces réminiscences sont-elles le fruit ?
De ce point de vue, ni l’historiographie la plus classique et la plus rigoureuse (dans la lignée d’Ellenberger par exemple), ni la tradition de l’historiographie critique, au sein de laquelle on peut repérer des auteurs comme Paul Roazen dont un article est présenté dans ce numéro, ne répondent vraiment et de manière satisfaisante aux interrogations qui se posent sur les conditions de production du savoir historique lui-même.
Au risque de mélanger les genres, en l’occurrence celui de l’éditorial et la présentation de livres, nous aimerions brièvement présenter un auteur dont la fréquentation ne pourra qu’intéresser les lecteurs de ce numéro de Psychothérapies. Le rapport entre histoire et psychanalyse, plus particulièrement les questions posées par la constitution même du savoir historique en analogie avec celles posées par la constitution de l’édifice freudien, ont été abordées par Michel de Certeau, dont l’œuvre est actuellement l’objet d’une réédition.
Penseur indépendant, ce Jésuite, trop tôt décédé en 1986 à l’âge de 61 ans, est une des figures singulières de l’école historique française. Porté à traverser les frontières entre les champs de savoirs, il laisse une œuvre qui pourrait paraître éclectique, mais dont le cœur est constitué par la conscience vive de l’historicité inscrite dans la définition des méthodes et dans la manière de découper des objets de recherche.
Son intérêt pour la psychanalyse s’est manifesté de plusieurs manières. Il appartint pendant toute sa durée à l’Ecole freudienne de Paris fondée par Lacan. Il y fut visible et actif sans laisser planer de confusion sur son statut, s’appliquant à écarter toute compétence supposée d’analyste. Sa démarche intellectuelle l’a amené non pas à étudier la psychohistoire des grands hommes ou les secrets des mentalités, mais à réfléchir sur Freud historien, ou plutôt sur Freud s’essayant au métier d’historien. Son attention s’est notamment portée sur L’homme Moïse et la religion monothéiste (1939) et sur Une névrose diabolique au XVIIe siècle (1923). L’ouvrage récemment réédité Histoire et psychanalyse, entre science et fiction (1986 ; Gallimard, coll. Folio histoire 2002 pour la réédition) traite plus spécifiquement des liens entre psychanalyse et histoire [1].
Plus particulièrement, le deuxième chapitre de ce livre, intitulé Psychanalyse et histoire, s’intéresse aux stratégies du temps propres à l’histoire et à la psychanalyse, notamment le rapport du passé au présent. En bref, la psychanalyse traiterait ce rapport sur le mode de l’imbrication (l’un dans la place de l’autre), de la répétition, de l’équivoque et du quiproquo ; l’historiographie considérerait cette relation sur le mode de la successivité (l’un après l’autre), de la corrélation (proximité plus ou moins grande), de l’effet (l’un suit l’autre) et de la disjonction (ou l’un ou l’autre, mais pas les deux à la fois). Ainsi, au-delà des apparentes analogies entre psychanalyse et histoire, force est de constater que deux stratégies du temps s’opposent et s’affrontent selon que l’on est historien ou psychanalyste.
Mais clarifier en quoi psychanalyse et histoire se différencient permet aussi d’en définir les points de contact, ou la rencontre possible. Ainsi l’examen critique par Michel de Certeau de la manière dont la tradition psychanalytique et les disciples de Freud se sont intéressés à l’histoire lui permet de mettre en évidence trois facteurs historiques qui conditionnent la production d’un savoir historique sur la psychanalyse :
  1. la relation des auteurs à la personne de Freud ;
  2. la relation de dépendance entre une théorie de l’histoire et l’élucidation par l’analyste de son rapport à l’institution psychanalytique ;
  3. la logique des situations socio-politiques et nationales dans lesquelles la position de l’analyste s’est mise à fonctionner.
Ces éléments de réflexion nous semblent intéressants à deux titres : premièrement, ils permettent la constitution d’une véritable grille de lecture à disposition du lecteur intéressé par ces questions ; deuxièmement, ils définissent les conditions méthodologiques d’une histoire de la psychanalyse qui ne se réduisent ni à une démarche par laquelle le psychanalyste se sentirait dépossédé de son objet, ni à une interprétation prétendument historique d’un concept ou d’une idée qui ne serait que la justification déplacée d’une problématique métaphsychologique.
Psychanalyse, psychothérapies et histoire entretiennent des rapports étroits qui, pour être décrits et discutés, doivent faire l’objet à la fois de précaution méthodologique et d’une conscience critique du contexte de production du savoir historique. Les articles de ce numéro abordent cette question à leur manière, dans le champ de la psychanalyse comme dans le champ plus général des psychothérapies. Bonne lecture.
 
NOTES
 
[1]Le lecteur intéressé trouvera dans l’ouvrage cité une riche préface de Luce Giard et une bibliographie complète des œuvres de Michel de Certeau.
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