2003
Psychothérapies
Évolution des concepts de maladie et de guérison en santé mentale, et travail de guérison en psychanalyse
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Michelle Lalive d’Epinay
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Adresse de l’auteur :Dr Michelle Lalive d’Epinay16, avenue Jules CrosnierCH-1206 Genève
En suivant la disparition programmée des concepts, centraux en santé mentale, de maladie et de guérison au dernier tiers du XXe siècle, l’auteur fait état des modifications profondes opérées sur la pensée et la pratique psychiatriques par le DSM, devenu la référence incontournable sur la scène psycho-médicale internationale. Est également évoquée la transformation du projet médical, où la guérison tend à être adultérée en recherche de la santé parfaite. L’auteur termine son propos sur le travail de guérison en psychanalyse, dont le but n’est pas la recherche du bien-être ou de l’adaptation, mais de la liberté de retrouver un pouvoir sur soi.Mots-clés :
maladie, guérison, DSM, psychanalyse.
As forseen, the basic concepts of disease and recovery in mental health have become obsolete during the latter part of the 20th century. The author shows how the DSM, now internationally recognized as the unavoidable psycho-medical reference, has brought deep changes in the philosophy and practice of psychiatry. The medical project now seeks to attain perfect health. Finally the author describes the task of recovery in psychoanalysis, where the aim is not a state of well-being and adaptedness, but rather the freedom to live one’s own life.Keywords :
disease, recovery, DSM, psychoanalysis.
Hippocrate (460-377 av. J.C.)
Si la question de la guérison est une préoccupation essentielle dans l’existence de chacun, si elle a le pouvoir d’éveiller de formidables élans d’action ou de nostalgie, si cela va de soi que chacun y aspire lorsqu’il est malade, la notion de guérison n’est simple et ne fait l’unanimité qu’en apparence. Longtemps métaphore du salut, c’est-à-dire le fait d’échapper à la mort – n’oublions pas que les salutations sont pour la plupart des souhaits de bonne santé – la notion de guérison évolue et peut se modifier radicalement en peu de temps, comme nous allons le voir.
Prenons une première clef de lecture, psychanalytique, où la guérison se définit comme un compromis, c’est-à-dire un arrangement dans lequel recours à la maladie et rêve de guérison font des concessions mutuelles. La guérison est un moyen terme entre ce que l’on est et ce que l’on voudrait être, entre vrai et faux self, pourrait-on dire ; elle se situe délibérément sur le front du conflit. André Haynal conclut ainsi son rapport au Congrès des Psychanalystes de langues romanes de 1978 à Genève, intitulé Le sens du désespoir : « La cure psychanalytique nous a montré qu’il nous faut vivre avec l’ombre du désespoir. Nos démons ne peuvent être ni expulsés ni étouffés : ils nous sont précieux comme un attribut de l’existence humaine. Si nous savons vivre avec eux, ils finissent par nous aider. » Cette affirmation sans appel situe le champ de la guérison – notre débat d’aujourd’hui – non pas dans la recherche du bien-être, mais dans le réaménagement du rapport à soi. La recherche de la liberté – oser vivre avec ses démons, quitte à prendre le risque de se déprimer – prime celle du bien-être : être guéri, ce n’est pas être heureux, c’est être libre, c’est retrouver un pouvoir sur soi.
Avant d’explorer plus avant cette notion de guérison en psychanalyse, voyons ce qu’il en est de l’évolution récente, essentiellement au cours du XXe siècle, des notions de maladie et de guérison dans le domaine de la santé mentale, qui est notre champ d’action. Cette évolution, Alain Ehrenberg l’approche – principalement dans différents ouvrages relatant ses recherches au CNRS en santé mentale (1995, 1998a, 1998b, 2001a) – selon deux axes que je vais brièvement décrire. Premièrement, selon un axe historique : l’histoire, en psychiatrie, du DSM (Manuel diagnostique et statistique des maladies mentales). Deuxièmement, dans une approche anthropologique et sociologique, la transformation de la névrose en dépression, maladie au succès absolument foudroyant au dernier tiers du XXe siècle. J’emprunte à Ehrenberg cette démarche et je reprendrai les axes qu’il propose. Ensuite, je dirai quelques mots de la transformation, au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, du sens de la médecine, où la guérison tend souvent à être adultérée en recherche de la santé parfaite. Enfin, je reviendrai à la notion de travail de guérison en psychanalyse.
Celui-ci a été élaboré par l’Association Américaine de Psychiatrie en 1965. Il s’agissait donc du chapitre de l’ICD (classification internationale des maladies adoptée par l’OMS, CIM en français) consacré aux troubles mentaux. Son histoire est intéressante, car elle met en évidence les mutations de la pensée psychiatrique dans la deuxième moitié du XXe siècle. Cette mutation porte sur les catégories définissant les pathologies. Celles-ci, comme nous allons le voir, se sont radicalement modifiées.
Les DSM-I et II (ce dernier paru en 1968) reflétaient la coexistence, à cette époque aux Etats Unis, d’idéologies psychiatriques diverses : biologiques, psychodynamiques, phénoménologiques, sociales, souvent en compétition. Par ailleurs, l’image de la psychiatrie était alors passablement discréditée par le courant antipsychiatrique qui dénonçait avec vigueur l’enfermement asilaire et mettait de sérieux doutes sur la scientificité des critères diagnostiques en usage. L’APA eut comme projet de réhabiliter l’image de la psychiatrie en la faisant reconnaître comme spécialité médicale à part entière, en lui permettant d’être intégrée au système de protection sociale et médicale qui se mettait alors en place. Elle publie en 1980 le DSM-III. Celui-ci repose sur le constat qu’il existe un manque de consensus trop important dans le diagnostic des pathologies mentales, ce que l’épidémiologie appelle une mauvaise « fidélité interjuge ». Le DSM propose, comme solution, un langage commun à toute la discipline, quelles que soient les orientations des cliniciens (psychanalytique, comportementaliste, phénoménologique, etc.). Citons Ehrenberg : « Pour améliorer la fidélité diagnostique, la réforme part du principe directeur suivant : dans la mesure où la psychiatrie n’arrive pas à un consensus diagnostique à partir des causes, il suffit de s’en débarrasser. Le raisonnement étiologique est remplacé par un raisonnement syndromique. Faute de consensus sur les causes, une description fine des syndromes au moyen d’outils ad hoc (recueil de données fiables avec des critères disgnostiques et des échelles d’entretien standardisées) permettra d’obtenir des diagnostics fiables. L’APA a ainsi mis au point un équivalent de ce que les informaticiens appellent un « système expert » : il suffit que le clinicien coche les symptômes, leur durée et leur intensité pour diagnostiquer tel syndrome » (2001b, p. 25).
Le DSM-III se distingua de ses prédécesseurs tout d’abord par son ampleur qui en fit un véritable traité : son extension à 500 pages grand format. Et ensuite, plus fondamentalement, par ses principes : l’appel à un athéorisme descriptif systématique, un diagnostic multiaxial, l’emploi de critères diagnostiques éventuellement quantitatifs. Un élément paradoxal de l’histoire du DSM-III tient au fait qu’il avait été expressément conçu comme un instrument destiné aux seuls psychiatres américains, aux besoins spécifiques desquels les versions de la CIM avaient paru inadaptées. Il connut dès sa publication un succès international : traduit en de nombreuses langues, il est probablement une des œuvres psychiatriques qui ont eu la plus grande diffusion mondiale. Il a certes, nous dit Pierre Pichot dans sa préface, fait l’objet de contestations multiples portant soit sur sa philosophie sous-jacente, soit sur certains de ses aspects concrets, mais il est rapidement devenu une référence qu’aucun psychiatre ne peut ignorer, à l’exemple du traité de Kraepelin sur la psychiatrie clinique en 1901. Cette nouvelle référence, unique, tend à dissiper les différences entre les approches de la maladie mentale établies jusqu’alors. En effet, la dernière nosographie de l’OMS (CIM-10, 1992) cherche explicitement à se rapprocher du DSM-III-R, paru en 1987, et à rendre compatibles ses critères de classification. Par ailleurs, le concept de trouble mental est devenu lui-même problématique dans ce souci d’uniformisation. Le DSM-IV s’oppose à l’usage du terme « trouble mental » qui, selon lui, indique une distinction erronée entre trouble mental et trouble physique, et alimente ainsi l’anachronisme réducteur du dualisme esprit/corps. Le DSM conserve cependant ce terme, car il ne lui a pas trouvé de substitut satisfaisant. Le trouble mental doit être considéré, dit le DSM-IV, comme un dysfonctionnement comportemental psychologique ou biologique de l’individu. L’accent est mis sur le comportement, ce qui indique qu’un soubassement théorique behavioriste semble avoir été conservé, malgré l’athéorisme revendiqué par ses auteurs.
Cette nouvelle approche des maladies mentales a considérablement modifié les concepts mêmes de maladie et de guérison, comme nous allons le voir. Elle a permis de fournir une légitimité à la souffrance psychique et à sa prise en charge généralisée, puisque cette psychiatrie dite descriptive du DSM permet aux médecins généralistes (mais aussi aux travailleurs sociaux) de poser des diagnostics sans qu’aucune formation psychiatrique ne soit nécessaire. Par ailleurs, elle facilite la recherche épidémiologique en permettant l’observation et le recueil d’informations diagnostiques par des enquêteurs non spécialisés. Comme le précise l’introduction au DSM-IV : « Le DSM doit pouvoir être utilisé dans toutes les situations : patients hospitalisés ou ambulatoires, patients partiellement hospitalisés, consultations de liaison, dispensaires, pratique privée et soins primaires, ainsi que dans la communauté. C’est aussi un outil nécessaire pour collecter et communiquer des statistiques de santé qui soient précises. Heureusement, ces différents usages sont compatibles entre eux » (1996, p. XXI).
Cependant, cette obsolescence programmée des catégories diagnostiques traditionnelles entraîne, par l’abandon de l’étiologie, la disparition du terme de maladie, au profit de celui de trouble, terme non connoté, qui a l’avantage de l’imprécision. Il en est de même pour le concept d’inconscient, remplacé par le concept de l’observable. Celui de névrose se verra remplacé par celui de trouble dépressif, dont l’usage va se généraliser au point que cette nouvelle pathologie aura un succès fulgurant, voire épidémique, à la fin du XXe siècle. L’APA semble avoir ainsi, dans un premier temps, repris à son compte les critiques de l’antipsychiatrie en proposant, par l’utilisation de termes plus flous ou plus neutres, de déstigmatiser la maladie mentale, de tenter de supprimer le préjudice lié à l’hospitalisation en milieu psychiatrique, et de défendre les démunis, les marginaux ou les vétérans en leur faisant avoir droit aux prestations des assurances sociales. Mais elle a provoqué, et provoque encore, ce faisant, l’apparition et la dissémination de nouvelles pathologies, tel le trouble dépressif, comme nous venons de le voir, ou le trouble déficit de l’attention/hyperactivité, traité par la ritaline, pour signaler une pathologie récente connaissant actuellement un vif succès.
Une approche telle que celle-ci, où l’insistance est mise non pas sur des références théoriques, mais exclusivement sur la description soignée de plaintes ou de comportements, peut nourrir une confusion entre ce qui est facilement observable et ce qui est cliniquement pertinent. Le DSM est d’ailleurs en constante révision (le DSM-V est en cours d’élaboration), il doit abandonner des catégories qui perdent leur pertinence et en absorber de nouvelles du fait de la mouvance et de la flexibilité de ces dernières, proposées comme le reflet des plaintes enregistrées et des souffrances exprimées. Celles-ci, nous le savons, se modifient dans le temps et selon les contextes sociaux. La disparition des concepts de névrose et de maladie, autrement dit la mutation des maladies mentales, annonce-t-elle la disparition de la notion de guérison en santé mentale ? C’est ce que nous allons essayer de préciser maintenant.
De la névrose à la dépression. du modèle conflictuel au modèle déficitaire de la maladie
Si nous essayons de survoler très rapidement l’évolution de la réception de la plainte par le corps médical, nous constatons que les plaintes psychiques ont longtemps été considérées comme étant le fait de malades imaginaires, avec toutefois une exception, la mélancolie, maladie ainsi nommée par Hippocrate, et qui a eu ses lettres de noblesse depuis l’Antiquité. Ses symptômes cardinaux sont la tristesse et la crainte. Le mot « mélancolie » désigne une humeur naturelle, qui peut ne pas être pathogène. Il désigne également la maladie mentale produite par l’excès ou la dénaturation de cette humeur. La mélancolie a eu son âge d’or, la Renaissance. Sous l’influence de Ficin et des platoniciens de Florence – selon Jean Starobinski – la mélancolie-tempérament apparaît comme l’apanage presque exclusif du poète, de l’artiste, du grand prince, et surtout du vrai philosophe. Ce désordre ne va donc pas sans quelque privilège : il confère la supériorité d’esprit ; il accompagne les actions héroïques, le génie poétique ou philosophique. Cette affirmation, que l’on trouve déjà dans les Problemata d’Aristote (Starobinski, 1960), exercera une influence considérable sur la culture de l’Occident. La mélancolie est ainsi le fait de l’homme d’exception, qui possède une conscience exacerbée qu’il n’y a rien au-dessus de lui. Maladie de l’individu qui ne se sent plus soutenu par le surnaturel ou le divin. Maladie de l’homme moderne ? Quelque chose en soi se retourne contre soi.
Freud, en construisant le concept de névrose et de psychonévrose de défense, nomme la dimension psychique des difficultés générées par le travail de civilisation et les règles de la vie en société. Les névroses « se révèlent comme des tentatives de résoudre individuellement les problèmes de la compensation du désir qui doivent être socialement résolus par les institutions » (Freud, 1913j, p. 209). Alors qu’habituellement la psychiatrie transforme des entités morales (par exemple le surnaturel) en entités médicales (le délire mystique dont on est atteint), Freud fait de la névrose une entité médicale – une maladie, dont la personne est atteinte – mais aussi le ressort de la civilisation au sens freudien du terme, à savoir l’aptitude à vivre en société. La névrose est à la fois un moteur et un raté de cette aptitude, une prise de responsabilité et un refus de celle-ci. « Alors que la psychiatrie, affirme-t-il en 1916, pour rendre compte des pulsions étrangères au moi dit « dégénérescence, disposition héréditaire, infériorité constitutionnelle », la psychanalyse dit forces internes et conflictuelles, dont le patient doit assumer la responsabilité » (Freud, 1917a [1916], p. 49). « La névrose a son origine dans la disproportion entre la prédisposition constitutionnelle de l’individu et les exigences de la civilisation » (Nunberg et Federn, 1962, p. 68). Ou encore : « La psychanalyse met les névroses en corrélation avec les préjudices portés à la vie pulsionnelle par les exigences de la culture » (Freud, 1910b [1909], p. 59). Freud insiste sur le fait que vivre est une tâche, un travail incessant de civilisation ; le concept de névrose, sous-tendu par la dialectique obéissance/transgression/culpabilité, est une théorisation du conflit psychique généré par la tension entre le souhait de régresser par refus du monde et celui de progresser par refus à soi-même. Le propos freudien est ici d’intégrer l’animalité humaine – dont les manifestations, à l’image du désir dans la névrose de contrainte, sont contre-volontaires – à la loi de la raison, et vice-versa. Ce conflit n’a en lui-même rien de morbide, il est existentiel. Pour Freud, « la maladie névrotique n’est pas nettement séparée de la santé, comme le prouve le fait que pour le déclenchement de la première, il faut la sommation de causes diverses » (Freud, 1906a [1905], pp. 121-122). « Ce sont des dysharmonies quantitatives qui sont responsables des inadaptations et des souffrances névrotiques. La cause déterminante de toutes les formes du psychisme humain doit être recherchée dans l’action réciproque des prédispositions innées et des événements accidentels » (Freud, 1940a [1938], p. 53). La névrose est un compromis, à la fois prise en compte des exigences de la civilisation et refus de celle-ci ; elle a une « tendance asociale, celle de fuir hors d’une réalité qui n’est pas satisfaisante dans un monde imaginaire davantage empreint de plaisir » (Freud, 1912-13, p. 11).
Cette position freudienne met le conflit au cœur de l’existence. « La civilisation affaiblit le moi en l’obligeant à refouler, ce qui suscite un manque d’autonomie et un besoin d’autorité. Ceci explique qu’avec le déclin de la religion, les névroses se multiplient », dit Freud en 1910 (1910d, p. 68). Un conflit générateur de sens, qui incite l’être humain à éventuellement renoncer à la sécurité que représente la névrose, à renoncer à la soumission à l’autorité (qui peut prendre la forme de la soumission à un comportement, dans la compulsion ou l’addiction) pour s’approprier sa vie dans les limites imposées par sa condition humaine, c’est-à-dire avec la perspective de mourir. On retrouve ici une allusion à la lucidité de l’humeur mélancolique.
Que devient ce concept de névrose dans le domaine de la santé mentale, au cours du XXe siècle ? Comme je l’ai déjà mentionné tout à l’heure, avec le DSM-III, publié au début des années 80, le terme de névrose disparaît de la classification des maladies psychiatriques pour être remplacé par celui de trouble (« état névrotique anxieux et phobique » devenant : « trouble panique avec et sans agoraphobie », « névrose obsessionnelle compulsive » devenant : « trouble obsessionnel compulsif », etc.). Dans le DSM-I, la névrose relevait d’une des trois catégories de la dépression. En effet, le manuel distinguait :
- la dépression réactionnelle ;
- la dépression endogène, traitée par les médicaments et/ou les électrochocs ;
- la dépression névrotique.
A cette époque, c’est-à-dire les années 60, les médicaments permettaient en quelque sorte la préparation à la psychothérapie, qui cherchait à traiter le conflit, et pas exclusivement les symptômes. Avec l’autonomisation des symptômes, la tradition psychopathologique se marginalise au profit de l’épidémiologie, de la psychopharmacologie, de la biologie, comme nous l’avons vu. La psychothérapie devient un potentialisateur de la chimiothérapie. Par ailleurs, les psychothérapies les plus recommandées aujourd’hui sont comportementales ou cognitives. Or ces thérapies relèvent d’un modèle exclusivement déficitaire de la maladie, où le sujet est de moins en moins pris en considération. La dépression était un aspect de la névrose, la névrose est aujourd’hui dissoute dans le champ de la dépression. L’usage du DSM, c’est-à-dire du facilement observable, conduit à un affaiblissement de l’observation clinique. Le patient, faute d’attention clinique suffisante, n’a-t-il pas tendance à se chroniciser ? La chronicité engendre une crise de l’idée de guérison ; les réponses apportées à cette crise suggèrent que ce qui est recherché, c’est plutôt une qualité de vie. Rappelons, comme le fait Ehrenberg, qu’avant de devenir une expression à la mode puisqu’on va jusqu’à parler de droit à la qualité de vie, cette expression était associée au traitement des maladies non curables, donc à la thématique de l’accompagnement des mourants. La dépression sort du raisonnement consistant à chercher la pathologie sous-jacente. Pourquoi pousser les patients à se confronter à leurs conflits dans la mesure où l’assistance médicale compense le sentiment d’insuffisance ? Le déclin de la figure du conflit a une autre conséquence : il contribue à rapprocher, à tort et à raison, la drogue – en tant qu’automédication – et le médicament psychotrope, comme Ehrenberg le fait remarquer fort judicieusement. Pensons au mythe du Prozac, par exemple : la prescription d’un médicament parfait, soignant un maximum de troubles avec un minimum d’effets secondaires, fait de la drogue un schéma crédible de la vie en société. La morphine (l’opium de Thomas de Quincey, 1821) étant la face diabolique de la modification de soi, et le Prozac sa face angélique.
L’homme dépressif d’aujourd’hui, post-DSM-III, souligne Ehrenberg, est plus traumatisé que névrosé, il n’est pas habité par des conflits, il est bousculé, vide, et agité. Sa capacité d’action et de gestion est déréglée, son humeur troublée. Il n’est ni malade ni guéri, il est inscrit dans de multiples programmes de maintenance. L’idéal de l’alliance thérapeutique consiste à transférer les compétences médicales du médecin vers le patient (qui sait reconnaître tout seul les premiers signes d’une récidive). Il ne s’agit plus tellement aujourd’hui de guérir de quelque chose que d’être accompagné et modifié plus ou moins constamment. Tout est soignable, mais on ne sait pas très bien ce qui est guérissable. On pourrait dire que tout devient dépression parce que les antidépresseurs agissent sur tout. En même temps que le conflit a été perdu de vue, et avec lui le sujet, la maladie s’est transformée en maladie identitaire chronique. Serions-nous entrés dans l’âge d’or de la dépression ? L’individu n’étant plus pris en compte dans l’évaluation de ses difficultés, il est devenu incertain (Ehrenberg, 1995). Nous voyons qu’aujourd’hui la question d’être soi ou de le devenir exige actuellement de l’action et de l’autonomie plutôt que de l’obéissance et de la soumission, comme c’était le cas dans les sociétés dont la norme promouvait la soumission à l’autorité et dont la maladie mentale typique était la névrose. Cette question de la réalisation de soi s’est démocratisée, elle ne se pose plus seulement pour les élites, puisque chacun doit devenir l’entrepreneur de sa propre vie. Le succès fulgurant de la dépression à la fin du XXe siècle serait-il le signe de la démocratisation de la mélancolie, autrefois réservée aux êtres d’exception ?
L’émancipation nous a peut-être sortis des drames de la culpabilité et de l’obéissance, mais elle nous a très certainement conduits à ceux de la responsabilité et de l’action. Car le progrès, en assimilant ce qui est devenu techniquement possible à ce qui est permis, crée l’illusion non seulement qu’il n’y a plus d’interdits, mais qu’il n’y a plus de limites : il condamne celui qui y croit à se surpasser, à vivre au-dessus de ses moyens psychiques, à agir, à être à la hauteur de la situation. La responsabilité s’assume, pour qui veut l’assumer ; les pathologies de la responsabilité, dépression et addiction, se soignent. Si, comme le pensait Freud, l’homme devient névrosé parce qu’il ne peut supporter le degré de renoncement exigé par la société, il devient déprimé parce qu’il doit supporter l’illusion que tout lui est possible. La dépression est la contrepartie de cette souveraineté nouvelle.
De l’illusion de la santé parfaite
De son côté, le thème illusoire et si à la mode de la « santé parfaite » me paraît contribuer à la crise de l’idée de guérison, en ce qu’il évoque lui aussi l’avènement d’un homme sans limite. Henri Ellenberger montre comment l’art médical, en surmontant les lois de la nature – qui peut être curative mais aussi pathogène – est amené à instaurer une sorte de nouvelle nature. Cette victoire a entraîné une transformation du sens même de la médecine : « Son but n’est plus simplement d’aider la nature à guérir le malade, mais de créer un état artificiel de santé et de longévité inconnu dans la nature, que nous appelons neophysis » (Ellenberger, 1974). La promesse du progrès conduit au refus de la condition humaine qui est d’affronter la souffrance, l’amour, la solitude, la mort. Il y a là un glissement sémantique : ce ne sont plus les maladies qui sont la cible de l’intervention médicale, mais la vie elle-même, considérée comme invivable en tant que telle, inhumaine, ayant une trop grande part d’inconnu, notamment dans son issue, la mort. C’est la vie elle-même qu’il faut soigner, aussi longtemps qu’elle est mortelle. Selon la notion qui s’affirme aujourd’hui, l’être humain qui a besoin de santé est considéré comme un sous- système de la biosphère qu’il s’agit d’optimiser
[3]. Il n’est plus question de mettre en lumière ce que constitue l’expérience d’être vivant. Par sa réduction à une vie, le sujet tombe dans un vide qui l’étouffe ; il tombe dans un état de dépendance radicale envers la médecine.
En santé mentale, on est passé progressivement, dit Edouard Zarifian (1994, p. 239), du traitement des troubles psychiques à la médicalisation systématique de la simple souffrance existentielle. Il insiste sur la nécessité de reconnaître la souffrance existentielle, car c’est la transformer en expérience utile. Car lorsque c’est la vie qui est médicalisée, la question de la guérison non seulement est caduque, mais devient obsolète, au nom de la poursuite de la santé et de la fureur de tout soigner. « Nous entrons, dit Ehrenberg, dans un âge du palliatif qui multipliera les substitués à la méthadone, à la ritaline, aux antidépresseurs, et déjà aux médicaments de la mémoire qui seront les drogues de la cognition […] Ceci est révélateur du fait que nous nous dirigeons peut-être vers la fin de l’idée de guérison en santé mentale » (1995, p. 110). Une opposition semble émerger ici entre la poursuite de la maîtrise du psychique par les psychotropes qui le réduisent au silence et l’idée de guérison.
Conclusion : du travail de guérison en psychanalyse
La dépression, si répandue, dessinerait-elle pour chacun le champ du non maîtrisable, à l’âge de la possibilité illimitée ? Serait-elle une résistance à la santé mentale, une tentative de réunir, sous un même moi, vie et mort ? Constituerait-elle le dernier refuge de la liberté de l’individu ? Etre guéri, c’est être libre de décider de vivre même si la vie est éphémère. C’est être débarrassé des tâches fictives, que ce soit celles imposées par la névrose ou par l’obsession de la santé parfaite, ce qui revient, en définitive, à peu près au même.
Pour introduire le thème de la guérison en psychanalyse, commençons par rappeler que l’œuvre de Freud est traversée par un double souci : celui d’utiliser la psychanalyse pour guérir les névroses, et également celui de faire accéder au statut de science un domaine négligé par les sciences de son temps. Ce double souci est conflictualisé par Freud tout au long de son œuvre : « Une psychanalyse n’est pas une recherche scientifique impartiale, mais un acte thérapeutique, elle ne cherche pas, par essence, à prouver, mais à modifier quelque chose » (Freud, 1909b, p. 167)
Freud donne une définition négative de la maladie en disant que le névrosé est incapable de jouir et d’agir, parce qu’il est obligé de dépenser beaucoup d’énergie pour maintenir sa libido en état de refoulement et se prémunir contre ses assauts. La guérison se définirait à l’inverse comme une possibilité d’agir et de jouir. L’analyse « n’a pas à rendre les réactions morbides impossibles, mais à procurer au moi du malade la possibilité de se décider pour ceci ou cela » (Freud, 1923b, p. 293). Il est intéressant de rappeler la position radicale de Freud en ce qui concerne la guérison : le but de l’analyse n’est pas la guérison. Dans une lettre à Abraham (26.12.1908), il attribue certains de ses échecs au fait d’être trop intéressé à vouloir guérir. Vouloir guérir son patient est un obstacle au processus de changement. « Je me dis souvent, pour apaiser le conscient : surtout ne pas vouloir guérir », écrit-il à Jung le 25.01.1909.
Le double impératif de guérison et de scientificité ne peut, semble-t-il, être poursuivi simultanément avec succès. La science est une affaire de savoir. En psychanalyse, la guérison est aussi une affaire de croyance. Pour qu’intervienne la guérison, il faut apparemment renoncer à la fascination de vouloir tout savoir, tout comprendre, à se laisser séduire par la science, ou par la science supposée de son thérapeute. Par ailleurs, pour que la guérison puisse advenir, il faut que le patient renonce à vouloir se guérir lui-même, c’est-à-dire renonce à des certitudes qui l’aveuglent et restreignent sa liberté, renonce à s’enfermer dans sa solitude, dans une « addiction d’absence », dit Pierre Fédida (2001). Il doit se laisser modifier par un autre regard, c’est-à-dire un autre discours tenu sur lui-même. Il en est de même pour le thérapeute, qui ne doit « chercher ni à édifier le sort du patient, ni à lui inculquer ses idéaux, ni à le modeler à son image » (Freud, 1919a [1918], p. 138).
Ce double renoncement proposé par Freud est un double déplacement :
- la maladie, en tant qu’expression de la singularité de l’être humain, fait partie de la vie ; elle n’est pas à éviter à tout prix, mais à affronter. Elle est précieuse, puisqu’elle permet de comprendre la santé, l’état normal. « Il faut l’interpréter, dit Freud, d’une manière dynamique, comme un renforcement ou un affaiblissement des composantes d’un jeu de forces, dont les fonctions normales nous dissimulent beaucoup l’effet » (1900a, p. 517) ;
- la maladie est une métaphore d’un mode d’être à un moment donné, d’un rapport à l’autre et à soi-même. La description, en 1891, de l’aphasie symbolique, trouble fonctionnel du langage, défini comme une interruption de conduction, c’est-à-dire un défaut de compréhension – concept précurseur de celui de refoulement – est proposée par Freud (1891b) comme le paradigme de ce rapport langagier altéré à soi-même et à autrui. Son attention porte sur le langage du patient, c’est-à-dire sur cette force allant de la pensée nébuleuse à la parole articulée. Le symptôme retenu n’est plus la maladie – psychique, somatique – qui affecte le patient, mais la façon dont celui-ci en parle, sa théorie personnelle et originale de ce qui l’affecte, la raison de sa souffrance. Il s’agit, pour Freud, d’aller plus loin que de recevoir une plainte, il s’agit de porter un regard sur elle, d’oser la regarder en face, pourrait-on dire. Pour faire parler la plainte – tout comme l’image du rêve – il faut la réduire au silence, c’est-à-dire sortir de la fascination qu’elle exerce et écouter les mots qui la transportent.
Dans la situation analytique, langage et symptôme sont tous deux la résultante d’un jeu de forces : comme la maladie, le langage montre et cache, il transforme, il déforme ; il a la propriété inéluctable de s’éloigner de son sens premier, de perdre sa force, de s’affadir. Si le langage sert à cacher les pensées, il donne cependant accès à la révélation de soi : en tant que support de la pensée symbolique, il renvoie à l’aspect caché du symbole. A la fois outil de travail et moyen de connaissance, il permet, par ses capacités métaphoriques, de donner forme à de l’inconnu en soi-même. Pour Freud, la première fonction du langage est la perception des processus de pensée, du monde interne. C’est cette fonction précisément qui est tierce, c’est-à-dire qui permet au sujet de se décentrer par rapport à ses pulsions, au ça. Et c’est la pratique singulière de celui-ci, l’association libre – laisser la parole faire son jeu propre – que Freud va proposer en tant que technique de la cure. L’association libre permet ce jeu d’agrippement à des mots pour les explorer, les manipuler, et de renoncement à ceux-ci pour oser les perdre, les retrouver, ou les échanger contre d’autres. Un jeu avec la langue, « magasin de pièces détachées », comme le dit Ferdinand de Saussure, boîte à outils virtuelle avec laquelle l’analysant et l’analyste produisent de la parole, du langage en situation, porteur de sens. Elle crée une sorte de royaume intermédiaire hors du temps et de l’espace – hors du discernement, hors du souci de faire science – où les pensées latentes peuvent se déployer et offrir, grâce à leur pluridirectionnalité, des voies à suivre vers de nouvelles métaphores, ou d’anciennes mises au jour. Elle permet ainsi une activité de liaison qui représente, donne forme à des expériences vécues mais non encore partagées. L’échange langagier analytique travaille à la guérison en permettant ce mouvement d’aller et venue entre l’aliénation dans la maladie – la maladie pouvant consister en un besoin de tout comprendre – et le désaisissement de ce besoin. Il permet de faire l’essai de se penser tantôt irresponsable, innocent, dépendant, envahi par l’autre, détruit par l’autre, tantôt responsable, sans ennemi, seul. Il développe la capacité d’être seul face à son propre fonctionnement psychique. Le transfert est précisément la relation constitutive à son autre ou à ses autres – nous sommes innombrables. Il n’y a d’ailleurs jamais fin du transfert, même lorsqu’il y a fin de l’analyse.
Pour conclure : le travail de guérison n’est pas le retour à un état antérieur, mais la création d’un état qui n’avait pas existé auparavant. C’est un retour sur soi qui passe par un détour par l’analyste. L’essentiel du travail de guérison porte sur la reconnaissance de sa propre activité psychique dans ses aspects qui échappent le plus au sujet. C’est la reconnaissance de la responsabilité de ses propres pulsions, c’est se reconnaître dans la façon qu’on a de négativer et de repousser la présence de l’autre. En d’autres termes, le moi de l’aboutissement de la cure, c’est un moi enrichi du ça. Un moi enrichi de la « capacité négative », qualité que le poète Keats attribuait à l’homme accompli qu’était pour lui Shakespeare : « C’est-à-dire quand un homme est capable de tolérer les incertitudes, les mystères, les doutes sans chercher tout de suite à se rassurer par des faits ou par la raison ». C’est sur cette qualité au caractère paradoxal que je m’arrêterai : une capacité : quelque chose de positif ; une capacité négative, « comprenons une capacité à endurer le négatif » (Jackson, 2001, p. 12).
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[1]
Texte remanié d’une conférence donnée le 16 mars 2002 à Genève, lors de la Journée « Portes ouvertes » du Centre de Psychanalyse Raymond de Saussure, sur le thème de la guérison.
[2]
Psychiatre-psychothérapeute FMH enfants et adultes ; membre formateur de la Société Suisse de Psychanalyse ; Consultant aux Hôpitaux Universitaires de Genève.
[3]
On peut repérer ce type de préoccupation dans le conseil génétique, ou le diagnostic préimplantatoire.