2003
Psychothérapies
Sigmund Freud et Eugen Bleuler :
l’histoire d’une relation ambivalente
[1]
Ernst Falzeder
[2]
Adresse de l’auteur :Dr Ernst FalzederNr. 61A-4582 Spital-am-Pyhrn
L’auteur traite de la relation et de la brouille ultérieure entre Freud et Bleuler. Il prétend que le départ de Bleuler du mouvement psychanalytique a probablement eu des conséquences plus importantes que les dissidences de Stekel, d’Adler ou même de Jung. L’article s’appuie largement sur des sources non publiées jusqu’ici.Mots-clés :
Sigmund Freud, Eugen Bleuler, mouvement psychanalytique, analyse didactique, dementia praecox.
This article deals with the relationship and subsequent estrangement between Freud and Bleuler. It is argued that Bleuler’s leaving the psychoanalytic movement probably had greater consequences than the splits of Stekel, Adler, or even Jung. The paper draws largely on hitherto unpublished sources.Keywords :
Sigmund Freud, Eugen Bleuler, psychoanalytic movement, training analysis, dementia praecox.
Eugen Bleuler (1857-1939)
Une année environ avant la première rencontre internationale de psychanalystes en 1908 à Salzbourg (Autriche), à une époque où Freud et une poignée de ses premiers élèves se réunissaient en privé chaque mercredi et discutaient sur un large éventail de sujets – des nouveaux livres au fait de fumer, de l’amitié masculine à la sexualité féminine –, où ils partageaient des confessions personnelles sur les années avant le mariage ou expérimentaient occasionnellement la psychanalyse sur le Maître lui-même (Souvenirs de Max Graf, Archives Balint, Genève), deux étrangers apparurent sur la scène, marquant un changement majeur qui fut près de déplacer le centre de la psychanalyse loin de Freud et de son groupe, tous masculins, tous Juifs, tous Viennois
[3].
Deux Suisses vinrent rendre visite à Freud en mars 1907 : Ludwig Binswanger (1881-1966) et Carl Gustav Jung (1875-1961). Un premier émissaire les avait précédés, un jeune Russe bègue, Max Eitingon (1881-1943), qui se trouvait alors aussi en Suisse, mais Binswanger et Jung étaient d’un calibre différent
[4]. C’étaient deux brillants jeunes Gentils avec de très bonnes relations. Binswanger venait d’une dynastie d’importants psychiatres, professeurs et propriétaires d’un sanatorium à Kreuzlingen, sur le Lac de Constance ; son oncle, Otto Binswanger, était à la tête de la Clinique de Psychiatrie de Jena (Allemagne) et professeur de psychiatrie à l’Université de cette ville. Le jeune Binswanger était à l’époque l’assistant de Jung, lui-même déjà une personnalité bien établie de la psychiatrie internationale et académique – en fait, plus que Freud, de 19 ans son aîné. Jung avait tout à fait raison en affirmant que « Freud n’avait qu’un petit nombre d’adhérents dans les pays de langue allemande, et une poignée aux Etats-Unis, autrement il était inconnu ou lourdement attaqué » (Van Wayenburg, 1908, p. 275). Quand Jung, plus tard cette année-là (2-7 septembre 1907), défendit les vues de Freud à l’important Congrès d’Amsterdam, où il prononça ces mots, tout l’auditoire attendait, selon le rapport du congrès, le « duel
Jung-Aschaffenburg, dont le premier est connu comme l’un des plus ardents adeptes des enseignements de
Freud sur l’hystérie, et le second comme leur féroce opposant »
[5]. Ce n’était pas une coïncidence si le jeune et énergique Jung était considéré comme un digne adversaire du vénérable représentant de la psychiatrie germanique officielle. Jung était
privat-docent à l’Université de Zurich, et occupait la seconde plus haute position (
Secundararzt) au Burghölzli, la clinique psychiatrique universitaire de Zurich. Le Burghölzli avait ouvertement, et à la grande surprise de bien des collègues germaniques, endossé certaines des vues de Freud. Il était dirigé par Eugen Bleuler, également titulaire de la chaire de psychiatrie de l’Université.
On ne saurait faire trop de cas du soutien de Bleuler à Freud. Il fut en effet le tout premier professeur d’université à adopter les vues de ce dernier. Quand Jung revint de sa visite à Vienne, Bleuler écrivit à Freud : « Mon collègue Jung est rentré plein d’enthousiasme, et moi aussi je tire profit de ce qu’il a rapporté avec lui venant de vous », et, plus aimable encore, « la symptomatologie de cette maladie [dementia praecox, ou schizophrénie] est devenue une justification pour vos idées » (21.3.1907)
[6].
Ce qui, exactement, avait en premier lieu attiré Bleuler vers les pensées de Freud n’est pas parfaitement clair. Tous deux s’intéressaient à la neuropathologie, en particulier à des syndromes tels que l’aphasie (Bleuler, 1892 ; Freud, 1891b), à l’hypnose, et peut-être aussi à la parapsychologie (interview de Carl A. Meier, Countway Library, Boston [= CL]). Bleuler était l’auteur d’un compte rendu favorable des Etudes sur l’hystérie (Breuer et Freud, 1895), déclarant ce livre « l’une des plus importantes publications récentes dans le domaine de la psychologie normale et pathologique », qui offrirait « un nouvel aperçu du mécanisme psychique » (Bleuler, 1896, p. 525 ; aussi in : Kiell, 1988, p. 74). Quand l’Interprétation des Rêves (Freud, 1900a) parut, Bleuler fut grandement impressionné, « réalisa sa justesse dès la première lecture » (9.10.1905) et invita Jung à donner une conférence sur l’ouvrage au Burghölzli (1901). En 1904, il publia une autre défense des vues de Freud : « Freud … nous a montré une partie d’un nouveau monde » (Bleuler, 1904). « Une reconnaissance absolument renversante de mon point de vue… par un psychiatre officiel, Bleuler, à Zurich. Imaginez, un professeur titulaire de psychiatrie et mes ††† études de l’hystérie et du rêve, qui ont été jusqu’ici qualifiées de dégoûtantes ! », comme Freud l’écrivit à Wilhelm Fliess (26.4.1904 ; Masson, 1985, p. 461). Pour Freud, cela doit avoir été l’accomplissement d’un rêve.
- Manfred Bleuler :
- « Freud avait un grand, grand (plus que de nos jours) respect pour l’université. C’était quelque chose de très important pour lui qu’un professeur d’université soit intéressé par ses travaux. »
- L’interviewer :
- « Je vois, et votre père aurait été un de ces quelques professeurs ? »
- MB :
- « Oh, il fut le seul pendant de nombreuses années »
(interview de Manfred Bleuler, CL).
Bleuler « découvrit que cet homme, Sigmund Freud, avait quelque chose à dire… Il était le premier en Europe à avoir de la considération pour lui. Il lui ouvrit sa clinique » (interview de Ludwig Binswanger jun., CL). Le 21 septembre 1904, leur correspondance débuta
[7].
Il semble raisonnable de dire que l’intérêt de Bleuler était principalement scientifique et pratique : un désir de mieux comprendre ses patients psychotiques et de trouver un sens à leurs hallucinations, délires et autres symptômes. Suivant la voie prévalant dans la communauté scientifique, Bleuler faisait une distinction entre « la maladie physique et les symptômes » (Bleuler et Jung, 1908, p. 220), et tenait que la
cause de la schizophrénie était organique – et inconnue – mais que les « complexes [psychiques] déterminent la plus grande part de
la symptomatologie de la maladie » (
ibid., p. 225, souligné dans l’original). La question était, aux yeux de Bleuler, qu’on ne pouvait pas comprendre ces symptômes « sans avoir recours aux découvertes de Freud » (Bleuler, 1906/07, p. 27). Très peu de temps avant la visite de Jung, Bleuler avait publié un article tentant de montrer pour la première fois comment « les mécanismes freudiens », comme il les appela, étaient à l’œuvre non seulement dans les névroses, les rêves et les parapraxies, mais aussi dans la schizophrénie (Bleuler, 1906/07), même s’il soulignait qu’il n’était « pas encore convaincu de quelques détails dans les théories de Freud » (
ibid., p. 339)
[8]. Clairement, Bleuler était intéressé et prêt à endurer quelques solides critiques et regards curieux de la part de ses estimés collègues, mais il n’était pas un champion inconditionnel de la « cause ».
Freud n’avait pas une opinion particulièrement haute de Bleuler en tant que scientifique, et il l’admonesta à plusieurs reprises pour son «
Wortgötzendienst » [idolâtrie des mots], c’est-à-dire le fait d’utiliser des termes qui n’expliquaient rien
[9]. Son programme était différent : pour être reconnu par les cercles universitaires établis, pour prendre pied dans les portes des académies et de la psychiatrie allemandes et suisses qui s’étaient montrées fermées jusqu’alors, pour soustraire la psychanalyse « au danger de devenir une affaire de la nation juive » (Freud à Abraham, 3.5.1908 ; Falzeder, 2002, p. 38), et pour proclamer et « conquérir la psychiatrie » pour la psychanalyse (Freud à Bleuler, 30.1.1907)
[10].
Le présent article souhaite être une contribution au flirt intense, bien que bref, entre la psychanalyse d’une part, et l’académie et la psychiatrie en Europe d’autre part. Il traite aussi des raisons et des conséquences du fait que leur engagement ne finit pas par un mariage. Il se centrera sur la relation particulière entre les deux personnalités déterminantes dans cette affaire, et sur le rôle intéressant que la psychanalyse y joua.
Après 1910, quatre figures clés quittèrent ou furent poussées à quitter le mouvement psychanalytique dans une rapide succession : Alfred Adler, Wilhelm Stekel, Eugen Bleuler et Carl Gustav Jung ; en outre, beaucoup de leurs amis et collègues les suivirent. Les cas d’Adler et Jung sont bien connus et ont été décrits maintes fois en détail. Nous ne savons pas grand-chose sur le cas de Stekel (cf. Gutheil, 1950 ; Kuhn, 1998 ; Wittels, 1924), mais encore moins sur celui de Bleuler qui n’a suscité que très peu d’attention. La meilleure description jusqu’ici est un court article de Franz Alexander et Sheldon Selesnick (1965 ; cf. aussi De Ridder et Corveleyn, 1992 ; Scherbaum, 1992), mais au mieux de ma connaissance, aucun récit systématique n’a encore été écrit. C’est étonnant, parce que sa rupture définitive avec le mouvement psychanalytique fut un point tournant crucial. Qu’il soit vrai ou non que « sans la dissension qui conduisit à la démission de Bleuler, le retrait ultérieur de la psychanalyse des universités et des institutions académiques ne se serait jamais produit, et la psychanalyse se serait développée comme partie intégrante de la médecine à enseigner dans les écoles médicales » (Alexander et Selesnick, 1965, pp. 1-2), je soutiens que la séparation de Bleuler du mouvement psychanalytique fut probablement plus importante pour le cours qu’il a pris depuis que celles d’Adler, Stekel, ou même Jung.
Le Burghölzli fut fondé en 1870, d’après les plans de Wilhelm Griesinger (1817-1868) et Heinrich Hoffmann (1809-1894), auteur du livre pour enfants bien connu
Der Struwwelpeter [L’ébouriffé]). Après Bernhard Aloys von Gudden (directeur de 1870 à 1872)
[11], Gustav Huguenin (1873-1874), Eduard Hitzig (1875-1879) et August Forel (1879-1898), Eugen Bleuler (1857-1939) en fut le cinquième directeur, de 1898 à 1927. Il venait d’un arrière-plan rural et avait une attitude « terre à terre » et pratique. En fait, l’une des raisons pour lesquelles il avait été choisi était qu’il pouvait parler le dialecte local avec les patients, ce dont ses prédécesseurs étaient incapables. Comme avec d’autres grands psychiatres humanitaires de cette époque (par exemple les Binswanger à Kreuzlingen ; cf. Herzog, 1995), les patients travaillaient et vivaient plus ou moins avec lui et sa famille. « C’était réellement une affaire de famille » (interview de Manfred Bleuler, CL). On en attendait autant de l’équipe, qui vivait sur les terres de la clinique et devait demander la permission d’en sortir. Un de ses derniers étudiants se souvenait de Bleuler comme de quelqu’un que « nous adorions … profondément. Ses cours et la manière dont il présentait les cas étaient absolument inoubliables. Extrêmement bon, de première classe. Probablement le meilleur enseignant que nous ayons eu à l’école de médecine, hautement consciencieux et très sincère, et profondément intéressé par ces problèmes ».
- L’interviewer :
- « Et par les patients ? »
- Carl A. Meier :
- « Oui, et par les patients »
(interview de Carl A. Meier, CL).
Contrairement à la croyance populaire, ce fut Bleuler, et non Jung, qui introduisit la psychanalyse dans sa clinique. Il recruta rapidement une équipe ouverte à la psychiatrie dynamique en général, et à cette nouvelle discipline en particulier. « C’est moi, après tout, qui ai attiré l’attention de Jung sur la psychanalyse », souligna plus tard Bleuler lui-même à Freud (20.11.1912).
Bleuler avait sélectionné Jung pour se joindre à l’équipe, et lui avait offert un poste de médecin assistant (Assistanzarzt) avant même qu’il ait fini ses études (15.7.1900, ETH Zurich, Archives Sonu Shamdasani). Au Burghölzli, Jung mena ses expériences bien connues sur l’association de mots, une brillante combinaison de deux approches modernes de l’époque, qu’il utilisa pour son « Habilitation » (la thèse nécessaire pour devenir professeur à l’Université). Dans son rapport, Bleuler souligna particulièrement et entérina la découverte de Jung que le temps de réaction était influencé par des affects forts qui « n’ont pas besoin d’être conscients », permettant ainsi « un regard unique sur les processus psychiques inconscients ». Bleuler ajoutait que les interprétations de Jung s’étaient révélées valides « dans un grand nombre de cas » et que sa méthode avait donné « des aperçus sur la genèse de l’hystérie et en particulier des symptômes catatoniques, des aperçus auxquels on n’aurait pas pu penser auparavant » (5.1.1905, Archives Shamdasani). Ceci allait au-delà de l’habituel soutien à un jeune collaborateur – il est évident que Bleuler avait ratifié la notion des affects inconscients et de leur rôle dans la formation des symptômes, et qu’il était prêt à la défendre contre ses collègues de la faculté.
Le Burghölzli attira rapidement un grand nombre de jeunes médecins et psychiatres comme internes ou membres de l’équipe. La seule clinique et le seul nom rivalisant avec Bleuler et le Burghölzli étaient ceux d’Emil Kraepelin à Munich, mais la méthode classifiante de Kraepelin en psychiatrie perdait nettement de son attrait parmi la jeune génération au profit des vues dynamiques adoptées par les médecins du Burghölzli. Carl G. Jung et Adolf Meyer (d’origine suisse, peut-être le psychiatre américain le plus influent du XXe siècle) se moquèrent de Kraepelin du « camp des diagnosticiens dogmatiques » (Meyer à Jung, novembre 1907 ; Archives Meyer, Johns Hopkins University [= JH]). « Le schématisme est maintenant chèrement payé… Nous vivrons pour voir que Kraepelin, l’ancien révolutionnaire, deviendra, avec son école, le caput mortuum de la psychiatrie. Pape, il l’est déjà » (Jung à Meyer, 19.11.1907, JH).
En bref, le Burzhölzli était
le lieu où aller pour tout jeune psychiatre ambitieux et à l’esprit ouvert. Qui plus est, Zurich devint le principal centre de recrutement pour le mouvement psychanalytique naissant. La première génération de médecins qui pratiquaient la psychanalyse en tant que profession vinrent à Freud presque exclusivement via Jung et Bleuler (pour une liste, voir Falzeder, 1994). Freud lui-même reconnut : « Beaucoup de mes partisans et collaborateurs actuels sont venus à moi en passant par Zurich » (1914d, p. 98), ou même que « tous ceux qui étaient maintenant chez moi venaient de chez lui [Jung] » (26.11.1912 ; Brabant
et al., 1992, p. 455). L’esprit est saisi dans l’énoncé de Karl Abraham : « A Zurich, j’ai repris mon souffle. Aucune clinique en Allemagne ne m’aurait offert ne serait-ce qu’une partie de ce que j’ai trouvé ici » (Abraham à Freud, 13.10.1907 ; Falzeder, 2002, p. 10), ou dans la lettre de Frederick Peterson à Abraham A. Brill : « Pourquoi n’allez-vous pas à Zurich – chez Bleuler et Jung ? Ils sont en train de faire ce que Freud y a fourré. Je pense que vous l’aimeriez » (
in : Lewin et Ross, 1960, p. 27)
. « Le conseil de Frederick Peterson à Brill, en 1907, de quitter Paris et d’étudier avec Jung à Zurich », comme le souligne Sanford Gifford, « fut un tournant dans la carrière de Brill et la future histoire de l’analyse à New York » (Gifford, 1978, p. 320). Le Burghölzli devint vraiment international, avec des membres de l’équipe venant par exemple d’Allemagne, de Grande-Bretagne, de Grèce, d’Italie, de Hollande, de Hongrie, du Luxembourg, de Pologne, de Russie, de Scandinavie et des Etats-Unis. Et, évidemment, il y avait les collaborateurs suisses comme Ludwig Binswanger, Alfons Mäder, Emil Oberholzer, Franz Riklin ou Jakob Honegger
[12].
Selon Franz Riklin, « la psychanalyse a émigré de Vienne en Suisse il y a une dizaine d’années », c’est à dire en 1902, et « s’est établie en premier lieu à Zurich » (Riklin, 1912, p. 1014). Quand Karl Abraham « arriva au Burghölzli en décembre 1904, on s’intéressait déjà à la psychanalyse. Cet intérêt s’accrut rapidement durant la période qui suivit. Pour la période antérieure, voilà ce qui est sûr :
- le « Phénomènes Occultes » (1902) de Jung
[13], dans lequel votre Interprétation des Rêves est citée (p. 102) ;
- la tentative de Jung d’analyser le patient B. St., publiée dans l’appendice de Über die psychologie der Dementia Praecox
[14] ;
- plusieurs des études faites par l’Association étaient déjà publiées ;
- une hystérie (Spielrein) avait été analysée par Jung (en 1904 très certainement). Je présume qu’un intérêt plus soutenu a vu le jour sans doute en 1903 » (Abraham à Freud, 15.1.1914 ; Falzeder, 2002, p. 216, fr. p. 167).
L’intérêt pour la psychanalyse naquit au Burghölzli autour de 1902 et prit rapidement de l’ampleur. « Trois fois par semaine il y avait des réunions de l’équipe durant toute la matinée. Les médecins étaient là tous ensemble, et ils présentaient leurs nouveaux cas qu’ils avaient examinés auparavant ; et alors il y avait de longues discussions avec les patients de mon père et Jung et leurs assistants, et ils débattaient sur divers thèmes ; et le principal sujet de la discussion était l’application des théories de Freud à la schizophrénie » (interview de Manfred Bleuler, CL). Dès 1907 exista une Freud Gesellschaft [Société Freud], un forum ouvert et informel pour les discussions. « A la deuxième séance de notre “Association Freud”, pas moins de vingt médecins ont fait leur apparition ; quelques-uns venaient d’hôpitaux assez éloignés, situés à la campagne. Ici, donc, l’intérêt ne manque pas », rapporta Abraham à Freud le 13 octobre 1907 (Falzeder, 2002, p. 10). « Nous avons maintenant fondé une Société Freud, avec environ 22 membres, les réunions ont lieu tous les quinze jours avec deux conférences à chaque réunion. Elles sont exclusivement consacrées à une discussion de questions freudiennes » (Jung à Meyer, 19.11.1907, JH). « La table ronde freudienne est grande. Je souhaite que nous ayons le matériel pour quelque chose de semblable ici », répondit Meyer (12.12.1907, JH). « Il doit y avoir eu une époque particulièrement brillante quand Jung était le médecin-chef sous Bleuler au Burghölzli. C’était alors le premier professeur ordinaire qui ait pris Freud au sérieux. Jung savait comment rassembler beaucoup de collègues tels que Maeder, Pfister et d’autres. Ils avaient les discussions les plus brillantes et intéressantes à propos des théories de Freud » (interview de Kurt Binswanger, CL).
La curiosité s’étendait aussi aux situations quotidiennes, incluant les membres des familles. La fille d’Abraham, Hilda, raconta que « les femmes des médecins, non seulement écoutaient les discussions et y prenaient part, mais aussi faisaient le récit de leurs propres rêves. Peu à peu cependant, comprenant mieux ce qu’étaient les tendances et les aspirations inconscientes, les médecins en vinrent à interdire à leurs femmes de raconter leurs rêves » (Hilda Abraham, 1974, p. 69). Les enfants des médecins n’y échappaient pas non plus. La description soigneusement formulée de Manfred Bleuler peut donner une idée des blessures ainsi infligées : « Les relations entre nos pères… ont influencé mon développement de plus d’une manière, d’abord par le fait que mes parents m’ont en quelque sorte observé et traité différemment sous l’impact de la nouvelle théorie qu’ils ne l’auraient fait autrement – et je l’ai certainement remarqué » (Manfred Bleuler à Anna Freud, 8.4.1950, LC). Bien que nous n’ayons pas d’informations sur les Bleuler, nous savons que bien des analystes éminents analysèrent leurs enfants, par exemple Karl Abraham, Heinrich Graf, C.G. Jung, Melanie Klein, Ernst Kris – et Freud. Dans mes conversations et correspondances avec des personnes qui ont joué de tels rôles, beaucoup sentirent qu’ils avaient été traités comme des « cobayes ». Le regretté Peter Lambda, fils de Kata et Lajos Levy, avait prévu d’écrire un livre à ce sujet (lettres à l’auteur, 21.5.1993, 4.7.1993), mais malheureusement il ne put réaliser ce projet. Des opinions identiques furent exprimées par feu Peter Heller.
Mais ce ne sont pas seulement les enfants et les épouses qui furent analysés. Très souvent, quelque chose d’autre entrait dans le tableau, quelque chose qui avait une importance toujours grandissante dans le développement et l’extension de la psychanalyse : l’analyse personnelle du futur thérapeute. Il convient de remarquer que cette pratique ne vint pas de Freud, mais de Jung. Bien que Freud ait en fait analysé une poignée de personnes qui étaient ou devinrent des élèves ou des collaborateurs (par exemple Emma Eckstein, Felix Gattel, Wilhelm Stekel ; cf. Falzeder, 1997), cela le mettait mal à l’aise à cette époque, et il essayait de l’éviter. Mais que feraient des analystes débutants ?
Jung recommanda positivement l’analyse de l’analyste comme quelque chose de généralement nécessaire, un point de vue repris seulement plus tard par Freud, qui reconnaissait : « C’est à mon avis l’un des grands services que nous a rendus l’école d’analyse de Zurich, que d’avoir fait ressortir la nécessité pour toute personne voulant pratiquer l’analyse de se soumettre auparavant elle-même à cette épreuve chez un analyste qualifié » (Freud, 1912e, p. 67). Jung évoqua aussi l’analyse didactique dans ses Conférences de Fordham sur « La Théorie de la psychanalyse ».
Non que Jung conduisait des « analyses didactiques » dans le sens moderne – des analyses de collègues à cette époque étaient l’affaire de quelques jours, ou tout au plus de semaines (nous n’avons pas trouvé de preuve que Bleuleur ait jamais analysé quelqu’un d’autre). Comme Jung l’écrivit à Freud : « Le Dr Seif, de Munich, vient de passer trois jours chez moi, et je me suis chargé de sa psychanalyse, dont il avait grand besoin » (31.12.1909 ; McGuire, 1974, p. 364). Une « analyse » d’une durée aussi brève semble avoir eu lieu entre Jung et Sándor Ferenczi
[15]. Au printemps de 1912, Alfred Winterstein, de Vienne, envoyé à Zurich par Freud pour jeter un coup d’œil à la sorte de pratique qui s’y faisait, eut une « brève analyse didactique » avec C.G. Jung (
Reminiscences, 1954, LC).
L’approche de Jung était différente de celle de Freud. Il procédait depuis son expérimentation d’associations, pour laquelle beaucoup de collègues agissaient comme personnes tests. Après que l’expérimentation avait donné quelques idées générales, une brève « psychanalyse » suivait. Jung écrivait à Adolph Meyer en 1907 : « Je suis intéressé d’apprendre que vous avez aussi fait des expérimentations d’associations. Je pense que vous aurez rencontré de plus grandes difficultés, parce que le chemin jusqu’aux résultats finaux est épineux. L’expérimentation ne donne que des directives générales pour la psychanalyse, quelque chose comme les lignes Fraunhofer
[16]… Nous connaissons empiriquement plus ou moins le sens de quelques lignes, d’autres (et c’est la plus grande partie) nous sont inconnues. C’est là où l’analyse doit commencer, et, jusqu’ici, l’analyse compte encore grandement sur la routine individuelle et la coopération de la personne test. Je travaille depuis longtemps à trouver des règles empiriques pour la psychanalyse, ce qui n’est pas une tâche aisée. On peut s’égarer avec la psychanalyse, mais l’expérimentation d’associations est un poteau indicateur absolument fiable » (Jung à Meyer, 10.7.1907, JH).
Mais Jung n’était pas seulement un scientifique prudent, c’était aussi un expérimentateur audacieux. Les critiques contemporains des expérimentations de Ferenczi avec l’« analyse mutuelle » au début des années 1930 (Ferenczi, 1985) pourraient noter qu’on trouve une telle expérimentation beaucoup plus tôt, comme dans le marathon thérapeutique, pendant des heures d’affilée, entre Jung et Otto Gross
[17] (ayant pris fin par la fuite de Gross au-delà des murs du Burghölzli), ou entre Jung et Honegger
[18]. On se demande si la pratique d’une telle analyse mutuelle de Trigant Burrow avec Clarence Shields en 1918 (Burrow, 1958, pp. 44-45) a quelques racines dans ces premiers temps, alors qu’il travaillait au Burghölzli
[19]. Quand Freud est arrivé à un point critique avec la seule auto-analyse publique que nous lui connaissons, il y a mis fin (Souvenirs de Max Graf, Archives Balint, Genève).
Il existe une correspondance révélatrice et importante entre Bleuler et Freud, consistant en 40 lettres de Freud et 50 de Bleuler. La partie de Bleuler est accessible à la
Library of Congress. Les lettres de Freud à Bleuler sont encore inaccessibles. A la
Library of Congress se trouve une note de Kurt Eissler, ancien directeur des Archives Sigmund Freud : « Le fils de Bleuler a refusé jusqu’à maintenant de donner aux Archives Sigmund Freud des copies des lettres de Freud à son père… Il est intéressant de savoir que [Manfred] Bleuler, quand je l’ai interviewé, m’a dit qu’il hésitait à donner des copies aux Archives parce qu’il craignait pour la réputation de Freud au vu de ce que ce dernier avait écrit à son père à propos de Jung. Cela ressemble à un joli morceau d’hypocrisie ». Manfred Bleuler disait à Gene F. Nameche : « Dans les lettres, Freud se plaint beaucoup, beaucoup de Jung à mon père. Beaucoup et avec des expressions très tranchantes » (CL). En 1950, le fils de Bleuler écrivit à Anna Freud, manifestement en réponse à une demande de cette dernière, qu’il allait s’occuper « énergiquement » du sujet des lettres de Freud à son père (8.4.1950, LC), mais peu importe comment ou même s’il l’a fait, il ne les a jamais données à la famille de Freud ni ne les a rendues accessibles. « En 1964, Manfred Bleuler et Ernst Freud ont autorisé la publication de la correspondance entre Bleuler et Freud. Franz Alexander et Sheldon Selesnick ont entrepris le travail préliminaire à cette publication. En raison de leur mort à tous deux, seule une partie de la correspondance a été publiée jusqu’à maintenant » (De Ridder et Corveleyn, 1992, p. 248). Il est cependant difficile de croire qu’en trente-huit ans on n’a pu trouver personne qui serait capable et accepterait de faire ce travail… Mais quoi qu’il en soit, en ce qui concerne les lettres de Freud à Bleuler, à l’heure actuelle nous devons nous contenter d’une carte postale publiée, du brouillon de traduction d’une lettre et de quelques extraits figurant dans l’article d’Alexander et Selesnick, et de reconstruire le reste d’après ses commentaires à de tierces personnes, telles que Karl Abraham, Abraham A. Brill
[20], Max Eitingon, Sándor Ferenczi, C.G. Jung ou Oskar Pfister.
Trois thèmes principaux parsèment les lettres de Bleuler :
- ses réserves à l’égard d’un « mouvement » psychanalytique ;
- sa répugnance à voir la psychanalyse comme une entité qui doit être prise ou laissée dans son entier ; il insistait plutôt sur un examen plus scientifique et rigoureux de ses composants. Il souhaitait traiter la psychanalyse comme une théorie parmi d’autres, bien que très valable, et soumettre tant ses constructions théoriques que sa structure organisationnelle aux procédures habituelles de la communauté scientifique à cette époque. Je pense que la discussion de Bleuler et Freud sur ces thèmes est encore d’un grand intérêt, à une époque où le statut scientifique de la psychanalyse est soumis à une investigation intense et minutieuse, et où la politique de la psychanalyse est l’objet d’une réévaluation historique critique. Quant au troisième thème, nous y reviendrons dans un moment.
Déjà la première lettre existante de Bleuler à Freud (9.6.1905), une réaction aux Trois essais et au livre sur les mots d’esprit, est dans la ligne générale de l’attitude de Bleuler : il aurait aimé que la théorie de la sexualité soit « plus détaillée » et il lui manquait « des preuves… La remarque que l’analyse ultérieure des “névroses” donnera ce résultat ou cet autre ne suffit pas à montrer sur quoi est basée l’opinion et, ce qui semble aussi important, ce qu’on entend par elle. Etant donné l’absence complète de termes psychologiques précis dans notre langage, ce dernier point ne peut être montré que par des exemples » (souligné dans l’original). Il accordait cependant à Freud le bénéfice du doute. « Jusqu’à maintenant vous avez prouvé avoir raison sur chaque point, et ainsi je suppose que vous avez raison ici aussi – mais je ne le vois pas tout à fait ».
La réaction de Freud à cette critique raisonnable fut également caractéristique, comme on peut le déduire des affirmations suivantes de Bleuler : « Je ne suis pas conscient d’une lutte – comme vous l’appelez – contre la théorie. Et je ne trouve pas de raison en moi pour une telle lutte… Toutefois, je ne sais pas encore en vertu de quoi ma résistance contre votre petit livre sur la sexualité… serait une résistance émotionnelle » (14.10.1905). Et de nouveau, après avoir soigneusement relu le livre de Freud : « Je crois encore que ma résistance contre certaines déductions n’est pas émotionnelle… Ce qui me manque, c’est le matériel à partir duquel vous avez tiré vos conclusions » (17.10.1905). Bleuler ne pouvait simplement pas découvrir sa résistance : « Où la résistance peut-elle se trouver, si c’est une résistance ? » (5.11.1905). Freud n’était guère impressionné ; sa conviction de la « résistance » de Bleuler persistait. Cinq ans plus tard, il soutenait encore : « Je crois que vous avez une résistance intérieure qui rend parfois difficile pour vous d’analyser vos propres rêves » (28.9.1910 ; Alexander et Selesnick, 1965, p. 3). Ernest Jones plaça son mot : « Je ne comprends pas comment il peut échouer à saisir ce que vous avez si clairement discuté dans l’Interprétation des Rêves » (lettre à Freud, 8.2.1911 ; Paskauskas, 1993, p. 87). Et de nouveau Freud, en 1912 : « Je sais, cependant, que la résistance contre la psychanalyse est de nature émotionnelle et que vous cherchiez des excuses [pour ne pas entrer dans l’Association] ». Et Freud « prédit dans cette lettre que dans ces conditions, les “relations personnelles amicales” ne survivront pas entre lui et Bleuler » (2.1.1912 ; Alexander et Selesnick, p. 8). Habituellement, de telles prédictions de Freud se réalisaient…
D’un côté, Freud traitait Bleuler comme un patient, faisant remarquer que l’échec de ce dernier à comprendre ou accepter les constructions de Freud était dû à une résistance émotionnelle de la part de l’autre, non au manque d’explications de la sienne. D’un autre côté, Bleuler
s’offrait lui-même en tant que patient. Il admettait qu’il réussissait « seulement dans de très rares cas à interpréter un de ses
propres rêves correctement » et même demandait à Freud de lui montrer la voie, lui envoyant « trois, respectivement quatre rêves » pour interprétation, avec des notes sur « tout … ce que je sais ou ce qu’on peut écrire » (9.10.1905)
[21].
Tout en enjôlant Freud pour qu’il analyse ses rêves, Bleuler lui donnait l’occasion de faire marche arrière : « Si vous trouvez que c’est une demande trop exigeante, je vous comprendrais ; dans ce cas, auriez-vous, s’il vous plaît, la bonté de me renvoyer mes papiers sans explication » (9.10.1905). « En tout cas, je vous prie de me dire tout de suite si une instruction par correspondance est trop fatigante ou impossible pour vous » (14.10.1905 ; souligné dans l’original). « Si je vous importune avec mes questions, je vous en prie, dites-le moi ; personne ne sait mieux que moi que dans la vie on doit préserver son temps » (25.11.1905). Freud releva le défi.
Voici maintenant le troisième aspect crucial qui entre dans le tableau : une relation analytique, une analyse par correspondance. Il était clair dès le départ que son issue aurait des conséquences considérables pour les opinions de Bleuler sur la psychanalyse et que son soutien dépendrait du succès de celle-ci.
Ce n’était pas la première fois que Freud était prêt à convaincre quelqu’un de ses théories en l’analysant. En 1899, il avait fait exactement la même offre à Heinrich Gomperz : « Si vous pouvez prendre votre parti de ce danger [que vos travaux … supportent mal d’être troublés ou interrompus] et me pardonner l’indiscrétion dont je devrai faire usage pour voir et explorer en vous – bref, si vous voulez appliquer aussi à votre vie intérieure l’inexorable amour de la vérité des philosophes, je serai très heureux de jouer auprès de vous le rôle de l’“autre” au cours du travail … La perspective de vous convaincre, à quelque degré que ce soit, de la justesse de mes découvertes me tente énormément et votre allusion au fait que vous pourriez peut-être vous-même aborder scientifiquement ce sujet équivaut vraiment pour moi à un accomplissement de désir. … Je vous tiens pour un hystérique – qui peut être aussi très bien portant et capable de résistance. En tous les cas nous rencontrerons des difficultés – je ne sais pas lesquelles car, jusqu’ici, personne de votre valeur intellectuelle ne s’est encore mis à ma disposition » (15.11.1899 ; Freud, 1960, pp. 254-255). Et en 1907 encore, Freud analysa le caractère d’un certain Wilhelm Betz
[22] sur la base d’un livre manuscrit et de leur correspondance (Freud à Betz, 4.11.1907, LC) et il envoya également à Betz une analyse des rêves de ce dernier (Freud à Betz, 24.11.1907, LC) – une autre analyse par correspondance.
Après coup, nous pouvons voir que les circonstances n’étaient guère favorables dans le cas de Bleuler. Il est particulièrement peu vraisemblable que les cas tests avec un fort investissement personnel tournent bien. L’offre de Bleuler avait eu des conditions cachées. C’était en fait simultanément une menace voilée : Si vous ne réussissez pas dans mon cas, vous ne pouvez pas vous attendre à ce que je croie à votre théorie et à votre méthode. On était en 1905, et peu de gens alors avaient une idée sur le pouvoir du transfert, en particulier du transfert négatif, sans parler du contre-transfert.
Malheureusement, nous n’avons trouvé que quel-ques traces de cette « analyse » ; plus précisément, nous n’avons aucun des rêves eux-mêmes, seulement deux longues séries d’associations libres sur des rêves, respectivement du 14 octobre 1905 et du 5 novembre 1905. Bleuler donnait plutôt des informations d’arrière-plan détaillées sur son enfance, ses amitiés, son développement sexuel, la relation avec sa femme et ses enfants, etc. (ibid. et 28.1.1906), et aussi questionnait Freud à propos de quelques-uns de ses symptômes corporels, par exemple des diarrhées, et de leur possible connexion avec la sexualité (28.11.1905). Je ne discuterai pas le contenu de ces associations, déjà en raison de la discrétion qui leur est due, mais aussi parce qu’une analyse « sauvage » d’associations pour des rêves qui manquent ne semble pas particulièrement fiable.
Mon argument est plutôt que le fait d’une analyse – et de son échec – était d’une importance primordiale pour la relation entre Freud et Bleuler et pour l’appréciation scientifique de la psychanalyse par Bleuler. Nonobstant sa quête d’une évaluation rigoureuse de la psychanalyse, Bleuler n’y voyait « ni une science, ni une profession ; on ne peut pas l’enseigner de la manière ordinaire. C’est un art » (28.11.1905). Avouant sa propre « maladresse » (14.10.1905) dans ces matières, Bleuler, d’à peine une année plus jeune que Freud, considérait ce dernier comme le « Maître » (9.10.1905) et lui-même comme l’élève [Schüler] (14.10.1905, 21.3.1907). Il se tournait vers Freud pour qu’il lui dise si sa sorte d’auto-analyse était « sans espoir » ou s’il « faisait erreur » quelque part, lui demandant de l’initier à ses vues « aussi dans la pratique » (14.10.1905).
La contrepartie de son ton déférent et presque soumis est aussi là : un refus obstiné de faire des concessions dans la théorie sans preuve convaincante. La meilleure preuve aurait été que la méthode marche avec lui, ce qui, hélas, ne fut pas le cas. « Peut-être les rêves qui ont été interprétés sont-ils des rêves de personnes d’un certain caractère, chez qui la chose peut être appliquée. On échoue avec les autres, moi compris. N’est-ce pas stupide que moi, avec ma petite expérience, j’aie des doutes ? Mais alors, il est aussi stupide que je puisse très rarement interpréter un de mes propres rêves » (5.11.1905). Dans ce contexte, il est intéressant de rappeler l’assertion de William James, qui manifestement avait aussi expérimenté l’avis de Freud que quiconque pourrait analyser ses rêves confirmerait ainsi la théorie freudienne à partir de son expérience personnelle : « Je ne peux rien faire dans mon propre cas avec sa théorie des rêves » (lettre à Flournoy, 18.9.1908 ; LeClair, 1966, p. 224 ; c’est moi qui souligne). Freud favorisait largement lui-même cette sorte de réaction négative (qu’il en vint bientôt à considérer comme le fruit d’une résistance) en soulignant de façon exagérée la simplicité et l’auto-évidence de sa méthode de guérison et de recherche.
Mais si l’expérience de Bleuler était minime, il en était de même de celle de tout le monde. Vouloir prendre le risque de tester la psychanalyse
in vivo sur eux-mêmes parle en faveur du pouvoir de la foi de Freud dans la justesse de ses vues et dans l’efficacité de sa méthode, aussi bien que de l’honnêteté personnelle et intellectuelle de Bleuler et de son courage de se dévoiler si complètement devant l’autre. Mais y avait-il un autre moyen ? Même si Freud pensait encore à la psychanalyse comme à une analyse quasi chimique, comme une analyse de laboratoire
[23], impliquant que toute personne suffisamment formée pourrait l’appliquer à toute autre personne, indépendamment de leur relation, voire sur soi-même ; même s’il pensait, en 1914 encore, qu’une auto-analyse à l’aide des rêves serait possible et suffirait « lorsqu’il s’agit d’un bon rêveur et d’un homme qui ne s’écarte par trop de la normale » (Freud, 1914d, p. 88) ; même s’il tenait que chaque analyste devrait être capable de conduire une telle auto-analyse (1910d, p. 67) – il n’avait jamais vraiment précisé comment exactement ceci pourrait se faire, et son livre sur les rêves ne contenait pas une seule analyse complète d’un rêve. En fait, personne ne savait réellement ce que c’était que la psychanalyse.
Ce qui arriva, en fait, fut que des collègues essayèrent de conduire de telles auto-analyses, et échouèrent. « Il y aura toujours la difficulté de convaincre les autres de la justesse de vos idées. Tels quels, les autres n’ont pas votre œil et ainsi ne sont pas capables de se former un jugement personnel » (Bleuler à Freud, 28.11.1905). Si toutefois, comme Freud le suggéra bientôt, une expérience personnelle contribuait à se convaincre de ses vues, et si l’auto-analyse ne marchait pas, il n’y avait rien d’autre à faire que d’être analysé par Freud lui-même et de se fier à son jugement. Certains envoyaient leurs rêves à Freud, d’autres cherchaient à avoir l’expérience d’une analyse personnelle (par exemple Sándor Ferenczi, Emil Oberholzer ou René Spitz), mais c’était encore une exception rare et ils essayaient de garder cela secret vis-à-vis de leurs collègues.
En contraste avec le développement en Europe, des liens forts se développèrent entre la psychanalyse d’un côté, et la médecine, la psychiatrie et l’académie aux Etats-Unis de l’autre. Par exemple, « en 1962, plus de la moitié des directeurs des départements de psychiatrie dans les écoles de médecine étaient des psychanalystes » (Bettinger, 1986, p. 1). Et là, aussi, une relation analytique était à la base d’une telle extension : la démonstration par Freud de sa méthode – cette fois couronnée de succès – sur James Jackson Putnam, l’éminent neurologue de Harvard (1846-1918) (cf. Bettinger, 1986 ; Dolin, 1963 ; Hale, 1971a, 1971b, 1978 ; Jones, 1920 ; Lucado, 1994 ; Oberndorf, 1953 ; Quen & Carlson, 1978 ; Vasile, 1977).
Putnam « passa six heures en analyse avec Freud à Zurich » (Hale, 1971b, p. 39), où ils se rencontrèrent en 1911 avant de se rendre au troisième Congrès International de Psychanalyse, à Weimar, les 21 et 22 septembre. Putnam se référa plus tard à ces « quelques conférences à Zurich » dans une lettre à sa cousine Fanny Bowditch, rappelant comment, « à la toute première » de ces séances, Freud lui avait démontré qu’il « était un meurtrier ! » (10.12.1913 ; ibid., p. 40). « Putnam rentra chez lui avec un vif sens de la nécessité de l’analyse de l’analyste » (Hale, 1971b, p. 39), la qualifiant de « très importante, vraiment presque essentielle » (Putnam, 1914 [1913], p. 201). Il « se mit [aussi] à poursuivre son auto-analyse assidûment » (Hale, 1971b, p. 39).
Nous pouvons retracer quelques éléments de l’analyse de Putnam dans le compte rendu déguisé qu’il en fit : « Remarques sur un cas avec les fantasmes de Griselda » (Putnam, 1913). Il s’agit de la dépression d’un patient en raison de son « fort complexe d’amour-haine » (ibid., pp. 176, 186) à l’égard de sa fille, lié à des tendances sado-masochistes infantiles telles qu’elles se révélaient dans des rêves diurnes et nocturnes, de la masturbation et des fantasmes de coït. Deux remarques de Freud rendent évident que cet article est réellement autobiographique, l’une à Ferenczi que « sa plus jeune fille [de Putnam] (pas Griselda) est morte du diabète » (8.1.1914 ; Brabant et al., 1992, p. 568), et l’autre, encore plus convaincante, à Jones : « Putnam … est un homme de doute, nous le savons par son auto-analyse (vous vous souvenez de l’article sur Griselda) » (3.1.1914 ; Paskauskas, 1993, p. 252). Etant donné que Putnam eut bien des entretiens psychanalytiques avec Freud, il est très probable que ce n’était pas une pure auto-analyse. Freud peut aussi avoir répugné à dévoiler ce fait, spécialement vis-à-vis d’Ernest Jones. En tout cas, Putnam reconnut que « l’investigation psychanalytique … l’a énormément aidé, eu égard à la fois à ses sentiments envers sa fille et à sa tendance à la dépression, sans parler de son attitude générale envers la vie » (Putnam, 1913, p. 185).
Il est communément admis que la « conversion » de Putnam (Hale, 1971a, p. 203) contribua à préparer le terrain pour la diffusion de la psychanalyse en Amérique, en particulier au sein de la profession médicale. « Il assura une audience pour les vues de Freud parmi les neurologues du pays » (Hale, 1971b, p. 1). Il fut « le catalyseur du mouvement psychanalytique américain » et « aplanit le chemin pour la réception médicale de Freud aux Etats-Unis » (Hale, 1978, p. 162). Freud faisait référence à lui comme au « principal défenseur et soutien du mouvement psychanalytique dans son pays » (Freud, 1914d, p. 104).
Revenons au conflit entre l’équipe du Burghölzli et Freud : la première rencontre internationale de psychanalyse en avril 1908, à Salzbourg, en Autriche, fut un événement décisif. Cependant, ce ne furent pas Bleuler et Freud qui croisèrent l’épée, mais C.G. Jung et Karl Abraham. Ce dernier était venu au Burghölzli en décembre 1904, et avait été « du 1er janvier au 11 novembre 1907 premier médecin assistant sous le médecin-chef Jung » (Note, in McGuire, 1974, p. 125), avec Eugen Bleuler comme directeur. Dès le départ, Abraham et Jung eurent une relation difficile. Quand Freud, qui n’avait pas encore rencontré personnellement Abraham, demanda à Jung : « Comment est-il en réalité ? » (10.7.1907 ; ibid., p. 127), il fallut à ce dernier plus d’un mois pour répondre qu’il ne le trouvait « pas tout à fait sympathique …, intelligent mais pas original, d’une remarquable capacité d’adaptation, mais l’intuition psychologique lui fait totalement défaut, ce pourquoi il est généralement très peu aimé des malades. Je vous prie de soustraire à ce jugement une note venimeuse personnelle ». Jung s’inquiétait aussi de questions de priorité : « Il écoute attentivement ce que Bleuler et moi disons, comment nous examinons, etc. Ensuite, il fait une publication » (19.8.1907 ; ibid., p. 131).
Sur le moment, Freud accepta la description peu flatteuse d’Abraham par Jung, mais souligna déjà deux facteurs qui continueraient de renforcer sa relation avec Abraham et de poser une tension sur celle avec Jung et Bleuler : « Ce qui m’a rendu favorable à Abraham, c’est qu’il attaque directement le problème sexuel » et « Par ailleurs, est-il un descendant de son éponyme ? » (27.8.1907 ; ibid., p. 132). Jung assura à Freud qu’Abraham était en effet « ce qu’indique son nom » et se plaignit à nouveau du manque de « rapport » avec lui. Bien que Jung se soit excusé d’avoir « peint Abraham … en des couleurs trop sombres », deux phrases plus loin il utilise de nouveau une image sombre, parlant des « pensées de persécution [d’Abraham] » à son sujet (29.8.1907 ; ibid., p. 134).
En novembre 1907, Abraham se rendit à Berlin pour installer une pratique privée de psychanalyste et psychiatre. Peu de temps après, il rendit visite à Freud à Vienne. Ce dernier dit à Jung avoir trouvé Abraham « plus sympathique que vous ne l’avez décrit, mais quelque chose d’inhibé, rien d’entraînant. Au moment important, il ne trouve pas le mot juste » (21.12.1907 ; ibid., p. 161). Même ainsi, Jung était jaloux du fait qu’Abraham semblait être « venu plus ouvertement à vous [Freud] » qu’à lui-même, et attribuait cela de façon sarcastique au « complexe d’autoconservation de notre collègue à mon égard » (2.1.1908 ; ibid., p. 166). Freud riposta qu’il avait trouvé Abraham « très sympathique », et qu’il comprenait « si bien » la source de l’inhibition de ce dernier : « le fardeau du judaïsme et le souci de l’avenir » (14.1.1908 ; ibid., p. 169).
Il vaut la peine de considérer de plus près la controverse entre Jung et Abraham au Congrès de Salzbourg et après. Tous deux parlèrent non seulement pour eux-mêmes, mais aussi pour Bleuler et Freud respectivement ; la situation se compliqua encore par le fait qu’Abraham avait été un membre de l’équipe du Burghölzli. Il n’est pas étonnant qu’Abraham et Jung – tous deux psychiatres – aient parlé de la schizophrénie, le sujet central de recherche au Burghölzli. Le papier d’Abraham était sur les « Différences psychosexuelles entre la démence précoce et l’hystérie » (cf. Abraham, 1908), et celui de Jung « Sur la démence précoce ».
L’« idée principale » d’Abraham, selon le résumé succinct de Jones, « était la suggestion que les troubles des fonctions du Moi seraient purement secondaires aux troubles dans la sphère de la libido, et dans cette éventualité il pourrait être possible d’appliquer la théorie de la libido de Freud à l’élucidation de la démence précoce… Dans cette dernière la libido est retirée des objets – au contraire de l’hystérie, où il y a une cathexis exagérée de l’objet – et appliquée au self. C’est à ce fait qu’Abraham attribua les délires de persécution et la mégalomanie… Par opposition à l’hystérie, la particularité psychosexuelle de la démence précoce se trouve dans un développement inhibé au niveau auto-érotique, avec en conséquence une tendance à régresser à ce niveau » (Jones, 1926, pp. 22-23). « La particularité psychosexuelle de la démence précoce réside en ce que le sujet malade retourne à l’auto-érotisme. Les symptômes de la maladie sont une forme d’activité sexuelle auto-érotique » (Abraham, 1908, p. 43). « C’est l’auto-érotisme qui distingue la démence précoce de l’hystérie » (ibid., p. 45).
Si le papier d’Abraham cherchait à coloniser la schizophrénie pour la théorie freudienne de la libido, celui de Jung était une tentative d’aborder la délicate question d’une étiologie physiologique versus psychique de ce trouble. Bien que la conférence de Jung n’ait jamais été publiée, il est possible de déduire beaucoup de son contenu à partir de son propre résumé (Jung, 1910) et des correspondances Freud/Jung et Freud/Abraham. Comme Abraham, Jung traitait des différences entre les névroses (telles que l’hystérie) et la schizophrénie, mais il arrivait à une conclusion différente. Alors qu’il affirmait que la théorie de Freud était importante pour une compréhension psychologique de la schizophrénie et qu’elle pouvait expliquer et donner sens à ses symptômes, il soulignait la similarité de l’« abaissement du niveau mental » (Janet) à la fois dans la schizophrénie et dans les états induits par une intoxication ou un empoisonnement, et risquait l’idée qu’une « toxine » encore inconnue pourrait être un facteur étiologique dans la démence précoce. Dans la schizophrénie, cependant, cet abaissement n’était pas généralisé comme dans les cas analogues d’intoxication ou les maladies du cerveau, mais affectait principalement les domaines liés aux « complexes », et pourrait aussi être exacerbé ou amélioré par des facteurs psychiques et environnementaux. Jung, par conséquent, laissait ouverte la question duquel des facteurs – le psychologique ou le physiologique – était le facteur étiologique primaire.
Essentiellement, Jung exposait à nouveau la position prise dans son livre publié antérieurement sur ce sujet, Über die Psychologie der Dementia Praecox (1907) – ce point de repère dans la compréhension psychologique de la maladie, que le freudien A. A. Brill, son traducteur, appelait encore en 1936 « la pierre angulaire de la psychiatrie interprétative moderne » (Brill, 1936, p. ix). Dans ce livre, Jung écrivait : « Les mécanismes de Freud ne vont pas assez loin pour expliquer pourquoi une démence précoce survient plutôt qu’une hystérie. Nous devons donc postuler que dans le cas de la démence précoce, il y a une résultante spécifique des affects (toxine ?), qui cause la fixation définitive du complexe en nuisant à la somme totale des fonctions psychiques. Mais on ne peut cependant pas contester la possibilité que l’“intoxication” puisse apparaître aussi comme primaire, comme un résultat de causes “somatiques”, et ensuite saisisse le dernier complexe qui s’est trouvé là et le change pathologiquement » (Jung, 1907, p. 32 ; c’est moi qui souligne).
Il conviendrait de noter que la position de Jung est plus sophistiquée qu’on ne le lui a attribué. Bien qu’il ait laissée ouverte l’éventualité qu’une telle « toxine » pourrait être en fait le principal facteur étiologique, il favorisait l’idée qu’une intoxication était le résultat secondaire des affects impliqués, influençant à son tour le développement de la maladie par une « fixation du complexe ». Le papier de Jung est un texte très « moderne », se confrontant à des questions qui n’ont pas encore trouvé de réponse satisfaisante aujourd’hui, et il le montre comme l’un des principaux experts dans le domaine.
Les deux textes d’Abraham et de Jung, cependant, sont manifestement lacunaires sous certains aspects. Jung ne faisait rien de plus que rendre à Freud des hommages peu sincères et, surtout, ne tirait pas la conclusion évidente que ses vues et celles de Freud (et d’Abraham) pouvaient aisément s’accorder si la « toxine » en question était en quelque sorte connectée, ou même identique à la « libido ». Omission étrange, en fait, dans une conférence donnée par l’héritier présomptif à un congrès en l’honneur de Freud.
Quant à Abraham, il ne mentionnait pas du tout le travail pionnier de Jung et de Bleuler (c’est-à-dire ses anciens supérieurs) dans le domaine. Ce n’est que dans la version imprimée – et à la requête de Freud – qu’il inséra deux notes en bas de page à ce sujet. L’une était une référence au livre de Jung, l’autre une reconnaissance de sa propre grande dette envers Freud, ajoutant : « Certains aspects se sont confirmés au contact du Professeur Bleuler et du Dr. Jung au cours de mon activité à la Clinique Psychiatrique de Zurich » (Abraham, 1908, p. 36, note ; c’est moi qui souligne). La seule autre référence à Jung est indirecte et critique : si l’idée d’Abraham (et de Freud) d’une « constitution psychosexuelle anormale, dans le sens de l’auto-érotisme » comme explication pour les manifestations de la schizophrénie était correcte, cela « rend superflues les nouvelles hypothèses concernant les toxines » (ibid., p. 46).
Jung était furieux, bien que la raison qu’il en donna soit surprenante. Il accusa Abraham de « plagiat » : « A Salzbourg, écrivit-il à Freud, je n’ai pu éviter un scandale qu’en priant instamment un certain monsieur, qui voulait éclairer l’exposé d’[Abraham] quant à ses sources, de renoncer à son projet » (Jung à Freud, 7.5.1908 ; McGuire, 1974, p. 214). Mais quel était le plagiat d’Abraham ? Jung sous-entendait-il qu’Abraham plagiait lui-même et Bleuler, en présentant comme étant les siennes des idées qu’il avait apprises au Burghölzli ? En fait, l’exposé d’Abraham n’épousait pas les vues du Burghölzli, mais exposait pour la première fois en public la théorie concurrente de Freud sur l’étiologie de la schizophrénie. Jung accusait-il alors Abraham de plagier Freud ? Pour compliquer encore la situation, Abraham connut probablement les idées de Freud en premier lieu par Jung, à qui Freud les avait déjà exposées au début de 1907 : « J’ai émis la suggestion, écrit Freud à Jung, il l’a entendue de vous, et a également correspondu avec moi à ce sujet » (10.5.1908 ; ibid., p. 216 ; c’est moi qui souligne).
Jung, d’un autre côté, minimisait, ou même mettait en question les idées de Freud. Il est probable que la colère et le désappointement de Jung provenaient du fait que son ancien élève non seulement omettait complètement de mentionner le travail antérieur de son professeur dans le domaine (travail auquel il avait participé), mais qu’Abraham suggérait même que sa propre vue [celle de Freud] rendrait la théorie de Jung obsolète. Ce que Jung peut avoir ressenti comme une agression de la part d’Abraham, ce n’était pas seulement que celui-ci avait omis de reconnaître la forte influence que Jung avait exercée sur lui, mais qu’il s’était déjà affranchi de cette influence et ne s’inquiétait déjà plus de le mentionner du tout.
En fait, la controverse entre Abraham et Jung remontait à un conflit entre représentants. Abraham agissait à la place de Freud, et Jung, dans une mesure quelque peu moindre, à celle de Bleuler. Celui-ci n’avait pas parlé du tout lors de la rencontre et avait laissé Jung représenter le Burghölzli. Freud avait activement encouragé le papier d’Abraham, et même l’assura qu’il ne l’entraînerait pas dans un désaccord avec Jung. « C’est en toute innocence que j’ai été impliqué dans le conflit, écrivait Abraham à Freud. En décembre, je vous ai demandé si, avec ce thème, je ne rentrais pas en collision avec Jung, à qui vous aviez aussi communiqué vos idées. Vous avez alors dissipé mes scrupules » (11.5.1908 ; Falzeder, 2002, p. 40). Ainsi, Freud avait provoqué le conflit même qu’il déplora ensuite. Il essaya alors d’occulter ce fait et mit le blâme sur Abraham et Jung. Dans les suites du Congrès, Freud réinterpréta le désaccord comme une dispute de priorité entre Abraham et Jung, une dispute sur le fait d’être le premier à résoudre l’énigme de la schizophrénie à l’aide de la psychanalyse. Simultanément, toutefois, Freud rendit parfaitement clair que la priorité réelle était la sienne propre – ridiculisant ainsi les conflits de prétendue priorité entre ses élèves. C’était sa propre idée qu’il avait donnée aux deux hommes comme un cadeau : « Je vous ai fait à tous deux… la même suggestion » (Freud à Abraham, 23.7.1908 ; Falzeder, 2002, p. 53). Bien plus, il critiqua l’un d’entre eux de faire usage de l’idée, alors qu’il réprimandait l’autre pour ne l’avoir pas fait. A Jung, Freud écrivit qu’Abraham aurait été complètement dans son droit en s’en servant : « Je regrette seulement que vous ne vous soyez pas approprié cela » (10.5.1908 ; McGuire, 1974, p. 216), et à Abraham : « Il eût été plus délicat de ne pas faire usage de ce droit [d’écrire ainsi]. En vous saisissant [de mes idées], vous le poussez en quelque sorte vers une position adverse » (23.7.1908 ; Falzeder, 2002, p. 53).
Mais bien qu’il se fût agi des premiers nuages à l’horizon, le congrès de Salzbourg amena une collaboration plus étroite entre Zurich et Vienne. A Salzbourg, le premier périodique pychanalytique, le Jahrbuch für psychoanalytische und psychopathologische Forschungen, fut fondé sous la direction conjointe de Bleuler et Freud, et Jung devint son rédacteur. Le premier demi-volume du Jahrbuch (mars 1909) ne contenait, outre l’analyse par Freud du « Petit Hans », que des travaux d’auteurs de l’école de Zurich : Abraham, Maeder, Jung et Binswanger. « Je reconnais volontiers la suprématie de l’école de Zurich [dans le Jahrbuch] dont vous aussi faites partie », écrivait Freud à Abraham (27.4.1909 ; ibid., p. 89). « J’éprouve une grande joie à savoir, assurait-il aussi à Abraham, que vous tous à Zurich m’enlevez des mains ces travaux difficiles. Vos jeunes années et vos forces fraîches, l’économie que vous pouvez tirer de mes errements, tout cela promet les meilleures choses » (7.7.1907 ; ibid., p. 4).
En bref, à Zurich « on avait au fond tout ce qu’on pouvait souhaiter pour les dix prochaines années » (Bleuler à Freud, 1.1.1912). Mais peu d’années plus tard seulement, en novembre 1911, Bleuler quitta pour de bon l’IPA. Ainsi devint réalité la crainte d’Abraham que « ce serait aussi très malheureux si les ennemis pouvaient dire que la seule clinique qui nous soutenait nous a maintenant de nouveau quittés » (Abraham à Freud, 31.7.1908 ; Falzeder, 2002, p. 56).
Peu après le Congrès de Salzbourg déjà, Freud écrivait à Abraham (23.7.1908 ; ibid., p. 54) : « Je vous abandonne Bleuler ; à Salzbourg, il m’avait fait une impression très étrange, il ne pouvait pas se faire à la situation ». Et le 29 septembre 1908 : « De Bleuler nous n’obtiendrons rien, sa défection est imminente, les rapports entre Bleuler et Jung sont tendus jusqu’à la rupture. Jung abandonne sa place d’assistant, mais reste directeur du laboratoire et travaillera en toute indépendance vis-à-vis de Bleuler » (ibid., p. 60).
Mais ce fut spécialement après la fondation de l’IPA, en 1910, au Congrès de Nuremberg – où Jung fut élu le premier président – que le conflit entre Freud et Bleuler émergea pleinement. Ayant entendu que Bleuler avait l’intention de quitter l’organisation nouvellement fondée, dont son collaborateur Jung venait juste de devenir le premier président, Freud tenta de persuader Bleuler de n’en rien faire (lettre du 28.9.1910 ; Alexander et Selesnick, 1965, pp. 2sqq). Bleuler riposta : « Je comprends parfaitement bien que l’Association a été fondée… Mais c’est le ton qui fait la musique
[24]. Les statuts sont d’une exclusivité qui ne correspond pas à mon caractère. On veut être “entre soi”… Mais si l’on veut avoir une discussion scientifique, et si l’on veut se présenter au public comme une association scientifique, on ne peut pas au préalable rendre la dissidence impossible ; au contraire, on devrait l’accueillir. C’est un exemple d’une opinion affective différente » (13.10.1910). Freud fut très peu impressionné par ces arguments « étrangement obscurs », comme il l’écrivit à Ferenczi (17.10.1910 ; Brabant
et al., 1992, p. 237), ou « fantomatiques et insaisissables », comme il le dit à Abraham (24.10.1910 ; Falzeder, 2002, p. 100). Néanmoins, il était prêt à aller à Zurich et essayer de convaincre Bleuler de rejoindre l’IPA (ou plutôt sa branche zurichoise). Devant la relation tendue entre Bleuler et Jung, cependant, il renonça finalement à se rendre à Zurich et, au lieu de cela, rencontra Bleuler séparément à Munich. Après cette entrevue, il sembla pendant quelque temps que Bleuler s’était laissé convaincre (Freud à Abraham, 20.1.1911 ;
ibid., p. 125).
Mais le conflit entre eux persista. « J’écris parfois à Bleuler, seulement il est de nouveau glacial et raide » (Freud à Ferenczi, 2.4.1911 ; Brabant et al., p. 279). Finalement, en novembre 1911, Bleuler quitta l’IPA pour de bon, parce que Jung n’avait pas autorisé un de ses médecins assistants à participer aux rencontres de la Société sans en être membre. « D’un point de vue à la fois intellectuel et affectif, je trouve incorrecte une intolérance qui ressent comme déplaisante la présence d’un honnête homme, seulement parce qu’il a une opinion différente sur quelques détails qui n’ont rien à faire avec la science. J’espère vraiment qu’après ce qui est arrivé, vous accepterez ma démission comme quelque chose de naturel et de nécessaire, et par-dessus tout que cette démission ne changera en aucune manière notre relation personnelle » (Bleuler à Freud, 27.11.1911). Freud était furieux : « Bleuler est insupportable. Il est de nouveau sorti de l’Association, il m’a écrit. Je l’ai engueulé à ce sujet et, à présent, j’attends d’autres nouvelles du champ de bataille. … Les femmes, les contradicteurs, les dettes ! Ah ! pas un chevalier ne s’en délivre » (lettre à Ferenczi, 30.11.1911 ; Brabant et al., p. 333).
Bleuler resta sur ses positions, par exemple dans sa lettre à Freud du 4.12.1911 : « A mon avis, dire “Qui n’est pas avec nous est contre nous” ou “Tout ou rien” est nécessaire pour des communautés religieuses et utile pour les partis politiques. Alors je peux évidemment comprendre le principe ; tout de même je trouve que c’est nuisible pour la science.
Parce qu’il n’y a pas de vérité objective… La psychanalyse, en tant que science, fera son chemin avec ou sans moi, parce qu’elle contient un grand nombre de vérités, et parce qu’elle est conduite par des gens comme vous et Jung. … [Jung] trouve [la politique des] portes fermées justifiée, et je trouve que c’est faux ; bien plus, pour lui c’est une question de vie ou de mort pour la psychanalyse ; aussi était-ce son devoir de me forcer à sortir. Cependant, je ne peux pas lui en vouloir, mais son attitude hostile envers moi est à tout le moins douloureuse. En fait, rien ne peut être fait là contre, je pense. On peut se battre pour de l’argent, pas pour de la sympathie. Mais si jamais cela venait à changer, je l’accueillerais chaleureusement. » Bleuler soulignait qu’il n’y avait pas de vérité objective, alors que Freud, le « conquistador », affirmait sa conviction qu’il y en avait bien une et, plus encore, que lui-même, Freud, l’avait en sa possession. Comme Marina Leitner (1998) l’a montré en détail : s’il était vrai que Freud avait découvert la Vérité, comme lui-même et ses élèves en étaient convaincus
[25], et s’il était vrai, selon Jones (1953, 1957), que Freud émergea de son auto-analyse serein et doux, libre de poursuivre son œuvre dans un calme imperturbable, libre de névrose et de toute trace de dépendance personnelle, toute opinion s’opposant ou différant ne pouvait être que névrotique, « seulement une résistance » (Freud à Abraham, 21.10.1907 ; Falzeder, 2002, p. 11).
Bleuler encore, le 1.1.1912 : « Je ne pense pas du tout que se grouper en association était quelque chose de nocif pour la psychanalyse. Au contraire. L’Association était très bienvenue, peut-être même une nécessité. Si c’était une association scientifique dans le même sens que les autres, personne n’aurait pu objecter, et elle aurait simplement été utile. Mais c’est le type d’association qui est nocif. Au lieu d’essayer d’avoir autant de points de contact que possible avec les autres sciences et les scientifiques, elle s’est fermée contre l’extérieur à l’aide d’une peau épaisse, et elle fait souffrir pareillement amis et ennemis. … [A Zurich], on avait fondamentalement tout ce qu’on pouvait désirer pour les dix prochaines années. Cela a été détruit par ce type d’association et ne peut plus être rétabli, cela a même partiellement tourné en son contraire. La malicieuse affirmation de Hoche que la psychanalyse est une secte – ce qui à l’époque était inadéquat – a été avérée par les psychanalystes eux-mêmes. Et ce sont là des faits, pas des opinions. » Freud commenta sèchement dans une lettre non publiée à Pfister : « Bl.[euler] correspond encore avec moi au sujet de sa démission. C’est tout à fait bien de sa part, mais cela ne m’éclaire pas du tout » (2.1.1912, LOC).
Bleuler donnait une intéressante caractérisation des idées et théories de Freud : « Vos concepts ne peuvent être décrits que d’une manière génétique, et ils sont encore dans le processus de développement. Cependant, seul celui qui a en tête leur histoire entière – étalée seulement dans une mesure minimale – peut les saisir » (20.11.1912). Et le 5.11.1913 : « D’un point de vue scientifique, je ne comprends pas encore pourquoi vous insistez sur le fait que la psychanalyse serait acceptée comme un tout, un édifice complet. Je me souviens de vous avoir dit un jour que vous m’impressionniez plutôt comme un artiste, en dépit de vos grandes réussites scientifiques. D’un tel point de vue, on peut bien comprendre que vous ne souhaitez pas voir votre œuvre d’art détruite. Une œuvre d’art a une unité qui ne peut pas se résoudre en ses composants » (souligné dans l’original).
On peut trouver le verdict final de Bleuler dans sa lettre à Freud du 13.9.1913 : « J’ai déjà peur que davantage de dommages pour la psychanalyse ne soient en train d’arriver de la part de ses disciples que de ses ennemis. Nous venons de réadmettre un patient schizophrène pour qui une fortune entière a été dépensée en psychanalyse. Je refuse de prendre la responsabilité de telles choses, et cela me coûte un grand effort de laisser mon nom sur la couverture du Jahrbuch. Je ne comprends pas, également, pourquoi il est nécessaire, à Zurich, pour un psychanalyste, de porter un manteau de pluie jaune, etc. Vous dites qu’en ce moment vous n’êtes plus seul. Je suis content si c’est vrai. Mais en réalité, j’ai peur que vos amis ne puissent pas atteindre vos sommets, et qu’ils puissent vous nuire plus que vos ennemis. »
* * *
Revenant à Jung, nous pouvons voir comment la relation entre Bleuler et Freud était l’arrière-plan devant lequel sa propre personnalité et sa théorie se sont développées. Il a commencé d’abord comme collaborateur et « main droite » de Bleuler, puis comme disciple de Freud, prince héritier et héritier présomptif. Bleuler et Freud étaient les derniers dans une lignée de figures paternelles, dont Jung s’est distancé par la suite. Bleuler, et surtout Freud, étaient des opposants de valeur, et nous pouvons entrevoir l’effort que cela a demandé à Jung de suivre son propre chemin, sachant que cela lui coûterait le respect et l’amitié de Freud, depuis la profonde crise dans laquelle il a plongé après leur séparation.
Dans ce chapitre d’histoire, nous avons rencontré deux personnalités fortes, voire opiniâtres, tenant pour deux opinions possibles de la science : d’un côté, le « conquistador » Freud, avec une affiliation académique seulement nominale et aucun lien avec la psychiatrie officielle, tendant vers des généralisations et une politique « fondamentaliste », conduisant un mouvement que lui-même avait créé ; de l’autre côté, le Suisse alémanique Bleuler, chef d’une clinique psychiatrique renommée, professeur à l’université et une figure importante dans la psychiatrie, créateur du terme « ambivalence », prudent, peut-être ambigu, mais voyant très clairement les dangers inhérents aux organisations quasi religieuses. Il est peu surprenant que ces deux tendances n’aient pas pu collaborer ou être réunies. On pourrait bien discuter les avantages et désavantages de leur rupture finale. On pourrait aussi se demander qui avait raison, Bleuler ou Freud. Pour ma part, je me sens dans la position du Rabbin dans la plaisanterie bien connue : un couple vient chez le Rabbin, chacun se plaignant de l’autre. L’épouse présente son point de vue. Le Rabbin l’écoute attentivement et conclut : « Vous avez raison ». Puis le mari donne sa version, tout à fait contraire à celle de sa femme. De nouveau, le Rabbin écoute attentivement, concluant : « Vous aussi avez raison ». L’élève du Rabbin, ayant suivi la conversation, est perplexe et essaie d’expliquer à son Maître que deux versions s’excluant mutuellement ne peuvent pas être justes toutes les deux. Le Rabbin écoute soigneusement, reste pensif un long moment, et finalement dit : « Vous savez, vous avez raison vous aussi ».
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·
Wittels F. (1924) : Sigmund Freud. Der Mann, die Lehre, die Schule. Vienne.
[1]
Traduit de l’anglais par Maud Struchen.
[2]
Docteur en psychologie, psychothérapeute, ancien « Research Scholar » à Harvard University.
[3]
Seuls un petit nombre de ces Viennois, cependant, venaient de Vienne. Beaucoup d’entre eux étaient nés dans les provinces de l’Est de l’empire des Habsbourg (
Juifs de l’est) et venus dans la capitale avec leurs parents – comme Freud. Pratiquement tous ceux qui vécurent assez longtemps pour voir leurs vies menacées émigrèrent pour la seconde (ou troisième) fois, s’ils eurent de la chance.
[4]
Plus tard au cours de cette année, un autre médecin rendit visite à Freud depuis la Suisse, le Juif allemand Karl Abraham, qui raconta cela dans une lettre à Max Eitingon (1.1.1908,
in : Hilda Abraham, 1974, p. 76).
[5]
Rapport du Congrès dans le
Monatschrift für Psychiatrie und Neurologie (1907, 22, p. 565).
[6]
Sauf autre précision, cette citation et toutes les suivantes de la correspondance Freud/Bleuler sont extraites de lettres qui se trouvent à la Division Manuscrits de la Library of Congress, Washington DC (= LC).
[7]
Date indiquée par Alexander et Selesnick (1965, p. 6). La lettre citée à Fliess et d’autres documents accessibles pour nous suggèrent aussi que leur correspondance ne commença pas avant 1904, et pas non plus au début des années 1890, comme le prétend le fils de Bleuler (CL).
[8]
Notons toutefois que Bleuler avait une vue quelque peu simplifiée de la théorie de Freud, définissant ces mécanismes comme « la tendance à modifier la vision que nous avons du monde selon nos souhaits et ambitions » (
ibid., p. 22).
[9]
Cf. Freud à Abraham, 21.10.1907 : « Le concept de Moi de votre chef, est une expression peu déterminée, qui appartient à la psychologie des surfaces, et qui, pour la compréhension des processus réels, pour la
métapsychologie, ne fournit rien de particulier. Simplement, on est porté à croire qu’en l’utilisant, on a dit quelque chose qui a un contenu » (Falzeder, 2002, p. 12). Les lettres entre Freud et Abraham sont citées d’après la nouvelle et complète édition de cette correspondance.
[10]
Dans une note éditoriale à la réédition de Bleuler (1906/07, p. 21), où la date donnée est fausse (1906 au lieu de 1907).
[11]
Il se noya en essayant de sauver son patient le roi Louis II de Bavière.
[12]
Voir le « Verzeichnis der seit 1. Juli 1870 im Burghölzli tätig gewesenen Direktoren, Sekundar-, Assistenz- und Volontärärzte » [Liste des Directeurs, Médecins-Adjoints, Médecins-Assistants et Médecins stagiaires en activité au Burghölzli dès le 1
er juillet 1870].
[13]
Jung (1902), sa thèse de doctorat.
[15]
Transcrit des interviews d’Aniela Jaffé avec Jung (LC), découvertes par Sonu Shamdasani.
[16]
Ainsi nommées d’après Joseph von Fraunhofer (1787-1826), opticien et physicien allemand.
[17]
« Où je n’avançais plus, c’est lui qui m’a analysé » (Jung à Freud, 25.5.1908 ; McGuire, 1974, p. 219).
[18]
« Il a aussi fait beaucoup de choses pour moi personnellement ; j’ai dû en effet lui confier plusieurs de mes rêves » (Jung à Freud, 30.1.1910 ;
ibid., p. 18).
[19]
Pendant le temps où Ferenczi faisait des expériences sur l’analyse mutuelle, une expérience analogue se déroulait à Zurich, dans un « ménage à trois » impliquant l’héritier présomptif de Jung, sa femme, et sa maîtresse et ancienne patiente : « [Carl A. Meier] : Parfois je la consultais [Toni Wolff], et elle me consultait ; c’était une sorte de chose mutuelle. En fait, nous avions un groupe. Nous nous sommes réunis pour l’analyse pendant environ une année : Mme Jung, Toni et moi-même. [Nameche] : Vraiment ? Tous les trois. Comme c&r