Psychothérapies
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
64 pages

p. 4 à 7
doi: en cours

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Volume 23 2003/1

2003 Psychothérapies

L’histoire – pour quoi faire ?

André Haynal  [1] Adresse de l’auteur :Pr André Haynal20 bis, chemin de la GradelleCH-1224 Chêne-Bougeries/Genève
L’auteur démontre en quoi l’étude de l’histoire de la psychanalyse peut contribuer à la meilleure compréhension de cette dernière dans ses aspects théoriques, pratiques, culturels et institutionnels.Mots-clés : histoire, (utilité pour la) compréhension, mémoires, historiographie. The author presents ideas about the importance of the history of psychoanalysis for the understanding of the different aspects – theoretical, practical, cultural and institutionnal – of this science.Keywords : history, (useful for) understanding, memoirs, historiography.
Sigmund Freud (1856-1939)IMGIMGSigmund Freud (1856-1939)IMGIMF
Il n’y a pratiquement plus personne, aujourd’hui, qui aurait connu personnellement Freud ou les premiers pionniers. L’étude de la psychanalyse implique de saisir pourquoi et comment leurs idées ont pris place au sein de notre culture, la fécondant et montrant quelque utilité pour une meilleur compréhension de la nature humaine, qu’elle soit pathologique, créative ou banale. Les nouvelles générations se sont posé de plus en plus de questions sur le « comment », en essayant aussi, à travers ces interrogations, de mieux comprendre les intentions et les motivations portées par ces actes créatifs.
Peu à peu, il s’est avéré que la transmission directe d’aspects de certaines traditions a pu en mettre d’autres en ombre. La psychanalyse, comme tout système de connaissances humaines, n’est pas l’œuvre d’un homme seulement, mais d’une interaction à l’intérieur d’un groupe, peu nombreux au début, puis s’élargissant au cours de son évolution : tant de rivières, de mouvements parallèles se retrouvant et se perdant de nouveau constituent cet ensemble qu’on appelle la pensée psychanalytique. Il va de soi que les uns se sont plus intéressés à l’œuvre du fondateur, et que d’autres ont trouvé fascinants certains problèmes, idées ou solutions alternatifs. L’histoire nous ouvre une plus large perspective allant souvent au-delà de ce qu’on répète habituellement – de mémoire ou par connaissance de l’œuvre de certains auteurs, et en tout cas toujours de Freud – sans étude, sans référence au contexte, sans approfondissement historique. [2]
Or, il existe toute une littérature de mémoires, de réminiscences, à commencer par Jung (1961) et jusqu’à des membres du cercle viennois comme Richard Sterba (1982), Ernst Federn (1972), Bruno Bettelheim (1990) et d’autres. Ernest Jones lui-même a écrit un volume de mémoires (Jones, 1959), interrompu pour rédiger la fameuse biographie de Freud qui, dans ses trois tomes (1955, 1957, 1959), nous apporte un matériel très riche, quasiment la vie quotidienne de Freud, une œuvre sur laquelle Jones a travaillé pratiquement jusqu’à la fin de sa vie. Le Petit Journal de Freud (Freud, 1992), édité et publié par Michael Molnar, du Freud Museum de Londres, fait également partie de ces descriptions du quotidien de Freud, qui, remarquons-le, a été exploré jour après jour comme rarement celui d’une autre personne dans l’histoire de l’humanité. Puis la publication par Otto Rank – l’un des pionniers de la psychanalyse les plus proches de Freud, son secrétaire et celui de la Société viennoise – des protocoles des réunions de la Société viennoise, est également un de ces documents précieux (Nunberg et Federn, 1962).
Pour l’époque d’après Freud, ce sont les procès-verbaux des discussions des controverses londoniennes qui méritent d’être mentionnés, donnant des aperçus sur les âpres disputes entre anna-freudiens et kleiniens qui ont eu lieu à Londres pratiquement pendant la deuxième guerre mondiale (King et Steiner, 1991).
C’est le Suisse Henri Ellenberger qui, sur la base de ces documents, a, l’un des premiers, produit une œuvre d’une précision historique quasiment jamais égalée depuis, un monument d’un millier de pages. Sa non-appartenance à l’une des écoles principales de la psychanalyse, peut-être ses origines suisses bi-, puis trilingues, son professorat à Montréal, donc en quelque sorte sa marginalité, et le fait d’avoir été l’analysand d’Oskar Pfister, marginal lui aussi, lui ont permis d’approcher ceux qu’il a estimé être des figures majeures du début du XXe siècle : Freud, Jung, Janet, Adler.
D’autres ont suivi ce chemin de l’historiographie psychanalytique sans parti pris (et sans party-line, sans présupposés institutionnels à défendre), parmi lesquels l’une des figures les plus connues est Paul Roazen, qui a d’ailleurs maintes fois publié des articles dans cette revue (par exemple Roazen, 1992, 1999a et b, 2001, ainsi que dans le présent numéro). A l’origine spécialiste en sciences politiques, Roazen s’est préoccupé de la pensée politique et sociale de Freud (Roazen, 1968), pour ensuite être de plus en plus intéressé par les affaires institutionnelles, puis personnelles de son œuvre. Son Freud and his Followers (1975), traduit en français sous le titre La saga freudienne [3], a présenté pour la première fois des aspects jusqu’alors oubliés ou écartés des pionniers de la psychanalyse, dans des chapitres fascinants et, à l’époque, présentant des domaines non étudiés jusque-là.
L’historiographie psychanalytique a révélé peu à peu la richesse de la pensée psychanalytique, qui contient de nombreuses pensées parallèles, voire alternatives, toute une attitude créative que certaines assertions forcées ou dogmatiques ont eu tendance à occulter.
Il est évident que dans cette nouvelle historiographie, il ne s’agit pas seulement d’ »établir ou rétablir la vérité » selon l’idéal de cette spécialité au XIXe siècle, mais aussi, bien sûr, d’adresser des questions, des interrogations de notre génération. Parmi elles, au sein du cercle psychanalytique, se trouvent celles qui questionnent l’histoire institutionnelle de la psychanalyse, l’histoire des formations, l’histoire de la constitution des variantes « bonnes » et « mauvaises » ou, comme on dit aussi, orthodoxes et hétérodoxes de cette doctrine, étant entendu que ceci est très lié aux filiations (Granoff, 1975 ; Falzeder, 1994). Comme on le sait, la « vérité » de New York n’est pas celle de Paris, et dans les grandes villes plusieurs écoles coexistent même, comme à Paris le lacanisme et d’autres variantes de la psychanalyse, à Los Angeles le bionisme, l’ego-psychologie et la psychanalyse relationnelle en plus de la self-psychology. Des discussions, des disputes, des querelles à propos des aspects théoriques, pratiques et institutionnels, mais aussi de l’aspect des recherches divergentes pour rendre plus transparente l’histoire des idées à l’intérieur de la psychanalyse, voilà un héritage qui s’avère plus riche qu’on ne l’avait supposé.
La façon de travailler de Freud et des autres psychanalystes, pionniers ou non, a évidemment soulevé aussi beaucoup de critiques. A la lumière de la fin du XXème et du début du XXIe siècle, nombre d’auteurs, notamment américains, ont revendiqué des critères scientifiques qui sont ceux de notre époque et non ceux du début du XXe siècle et, à ce titre, ont condamné Freud dans une mouvance appelée « Freud-bashing » (« frapper Freud ») ; parmi les coryphées on trouve Crews, auparavant critique littéraire hyper-orthodoxe freudien, et jusqu’au « détective » de la vie privée de Freud, Peter Swales, ancien secrétaire des Rolling Stones et figure haute en couleur de la musique new-yorkaise contemporaine. Ils sont entourés de toute une cohorte de prétentieux révisionnistes (Borch-Jacobsen).
Ces études critiques ont parfois également apporté de nouvelles connaissances appréciables ; un certain nombre d’auteurs psychanalystes – par exemple Patrick Mahony, parmi d’autres – ont essayé de poursuivre une ligne critique explicite, tout en gardant en haute estime les contributions et la créativité de Freud et d’autres psychanalystes.
L’intérêt pour l’histoire de la psychanalyse est vivant et a sans nul doute fécondé et élargi notre vision de cette pensée qui a révolutionné la façon de voir l’homme dans son inconscient, dans ses pulsions et dans sa culture, en apportant également des possibilités thérapeutiques insoupçonnées jusqu’alors. Une vue historique nous montre aussi à quel point est inadéquate toute tentative de vouloir arrêter le flux des idées scientifiques – même au nom d’une fidélité au fondateur de cette pensée, Freud – et à quel point tout est en mouvement. L’excitation créée par différentes avancées compétitives continue à approfondir une meilleure connaissance de l’être humain, et aussi des possibilités de l’aider.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Bettelheim B. (1990) : Le poids d’une vie. Paris, Lafont, 1991.
·  Ellenberger H. (1970) : A la découverte de l’inconscient. Histoire de la psychiatrie dynamique. Paris, Simep, 1974.
·  Falzeder E. (1994) : Filiations psychanalytiques : la psychanalyse prend effet, in : Haynal A. (ed.) : La psychanalyse : 100 ans déjà. Contributions à l’histoire intellectuelle du XXe siècle. Genève, Georg, 1996, pp. 255-289.
·  Federn E., Urbach A., Meng H., Weiss E. (1972) : Thirty-five years with Freud : In honour of the hundredth anniversary of Paul Federn, M.D. J. Hist. Behav. Sci., 8/1 : 3-55.
·  Federn E. (1982) : Edoardo Weiss und der Beginn der psychoanalytischen Ichpsychologie. Sigmund Freud House Bull., 6/1 : 25-32.
·  Freud S. (1893a [1892]) : Communication préliminaire. les mécanismes psychiques des phénomènes hystériques, in : Freud S. (1895d), Breuer, J. : Etudes sur l’hystérie. Paris, P.U.F., 1967, pp. 1-13.
·  Freud S. (1992) ; Chronique la plus brève. Carnets intimes 1929-1939, annoté et présenté par Michael Molnar. Paris, Albin Michel, 1992.
·  Granoff W. (1975) : Filiations. L’avenir du complexe d’Œdipe. Paris, Minuit.
·  Haynal A. (1994) : La psychanalyse : 100 ans déjà. Contributions à l’histoire intellectuelle du XXe siècle. Genève, Georg, 1996.
·  Jones E. (1953) : La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, tome 1. Paris, P.U.F., 1958.
·  Jones E. (1955) : La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, tome II. Paris, P.U.F., 1961.
·  Jones E. (1957) : La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, Tome III. Paris, P.U.F., 1969.
·  Jones E. (1959) : Free associations. Memories of a psycho-analyst. New York, Basic Books.
·  Jung C.G. (1961) : Ma vie. Souvenirs, rêves et pensées, recueillis et présentés par Aniela Jaffé. Paris, Gallimard, 1973.
·  King P., Steiner R. (1991) : Les controverses, Anna Freud-Mélanie Klein, 1941-1945. Paris, P.U.F., 1996.
·  Molnar M. : voir Freud (1992).
·  Nunberg H., Federn E. (1962-1975) : Les premiers psychanalystes. Minutes de la Société psychanalytique de Vienne. Paris, Gallimard, 1976-1983 (4 vol.).
·  Roazen P. (1968) : Freud. Political and Social Thoughts. New York, Knopf ; rééd. London, Hogarth, 1969 ; rééd. New Brunswick, N.J., Transaction, 1999.
·  Roazen P. (1975) : La saga freudienne. Paris, P.U.F., 1986.
·  Roazen P. (1992) : L’historiographie de la psychanalyse. Psychothérapies, 18/4 : 187-199, 1998.
·  Roazen P. (1999a) : Qu’est-ce qu’un fait ? Eva Rosenberg. Psychothérapies, 21/1 : 43-54, 2001.
·  Roazen P. (1999b) : Quel genre de personne était Freud ? Psychothérapies, 21/4 : 243-252, 2001.
·  Sterba R. (1982) : Réminiscences d’un psychanalyste viennois. Toulouse, Privat, 1986.
 
NOTES
 
[1]Professeur émérite et honoraire à la Faculté de Médecine de Genève, membre et ancien président de la Société Suisse de Psychanalyse.
[2]Comme toujours, on peut apporter des preuves que déjà Freud a vu l’importance de l’histoire. On pourrait même dire que la perspective historique fait partie intégrante de la théorie psychanalytique. Selon Freud, même le passé éloigné opère de façon continue sur le présent : « Nos observations prouvent que, parmi les souvenirs, ceux qui ont provoqué l’apparition de phénomènes hystériques… », et « après un accident, par exemple, le souvenir de ce qui l’a suivi, du sauvetage, la notion de la sécurité actuelle, viennent se rattacher au souvenir du danger couru, à la répétition (atténuée) de la frayeur éprouvée » (Freud, 1895d, p. 6).
[3]Le titre anglais reflète beaucoup plus justement le contenu de l’ouvrage.
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