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Psychothérapies

2003/1 (Vol. 23)


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Paul Dubois (1848-1918)

Introduction

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Différentes voies sont possibles pour approcher ce Chaux-de-Fonnier, qui a vécu de 1848 à 1918. Le choix est difficile à faire. Veut-on mettre l’accent sur l’influence qu’il a eue sur l’attitude des médecins généralistes à l’égard des maladies psychosomatiques ? Veut-on s’intéresser aux étapes de sa vie qui l’ont conduit de La Chaux-de-Fonds à Genève et de Genève à Berne, où il a pratiqué ? Veut-on envisager et décrire sa longue expérience d’électrologue ? Ou son rôle dans la vie publique en tant que contemporain attentif, se considérant dans une position charnière entre la Suisse romande et la Suisse alémanique ? Quoi qu’il en soit, la personnalité de Paul Dubois est fascinante et, avec l’aide de sa famille, notamment de son petit-fils Claude Dubois, psychanalyste à Genève, et d’une autobiographie non publiée, il m’a été donné d’approfondir les connaissances sur sa vie.

Sa vie

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Paul Dubois est fils et petit-fils d’horloger de La Chaux-de-Fonds. Ce qui est particulier dans son histoire familiale, c’est que, pendant quatre générations, les hommes sont morts jeunes et les veuves leur ont survécu pendant de longues années. Paul Dubois a ainsi été élevé par sa mère, veuve, et deux tantes célibataires. Il est né sous le régime prussien à La Chaux-de-Fonds, mais il n’a suivi que ses premières années d’école dans cette ville ; il s’est déplacé ensuite avec sa mère à Genève où il a suivi le gymnase. C’est lors de ce séjour à Genève qu’il a fait la connaissance du futur grand neurologue français Jules Déjerine. Il entreprend ensuite des études de médecine à Berne. Pourquoi n’est-il pas resté à Genève ? C’est difficile à dire ; il ne justifie pas cette décision dans son autobiographie. Une hypothèse est que le docteur Landry, leur médecin de famille à La Chaux-de-Fonds, avait également étudié la médecine à Berne. Ajoutons que les rapports entre Neuchâtel et Berne furent toujours très bons, alors que, probablement, un bachelier vaudois n’aurait jamais songé, à ce moment-là, à suivre des études à Berne. Toujours est-il qu’il est le condisciple de Hermann Sahli, devenu plus tard le grand interniste bernois. Après avoir terminé ses études, il s’installe à Berne, il donne des cours comme privat-docent, et s’intéresse surtout à l’électrologie. Il acquiert une certaine réputation dans ce domaine et il publie une série de travaux intéressants ; il construit même un appareil qui se trouve aujourd’hui dans la collection de l’Institut zurichois d’Histoire de la médecine. Avec plus d’une vingtaine de publications, il attire l’attention des grands électrologues, comme par exemple Erb, et, en 1902, il préside le Congrès international d’Électrologie qui a lieu à Berne. Ce fut un succès important.

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Chose étonnante, on lit dans ses Mémoires que, la même année, il décide d’abandonner complètement ce domaine. En effet, ses intérêts ont changé. Dans son cabinet de médecine générale, à Berne, il reçoit de plus en plus de malades affectés de troubles qu’on appellerait aujourd’hui psychosomatiques. Il essaye donc de les soigner par la psychothérapie. C’est dans ce domaine qu’il devient un des auteurs les plus lus, et il reçoit une clientèle de plus en plus internationale, qu’il soigne dans les différents hôpitaux de Berne.

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Dans ses entretiens avec les malades, il cultive ce qu’il appellera plus tard le « dialogue socratique ». Mais ce n’est qu’une partie du programme thérapeutique. Il soumet aussi ses malades à un régime très strict en se basant sur les travaux de Weir-Mitchell. Il sera question plus loin de ces méthodes.

Son œuvre

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Parmi le grand nombre de travaux de Paul Dubois sur la psychothérapie, mentionnons les plus importants :

  • En 1901 paraît en français son livre De l’influence de l’esprit sur le corps. En termes très simples et pragmatiques, Dubois décrit la relation entre corps et âme. Il n’utilise que très peu de termes scientifiques et il s’adresse à un lecteur instruit, mais pas forcément un médecin. Ce petit livre a connu onze éditions jusqu’en 1918. En 1905, il est traduit en allemand par un M. Ringier. Suivent des traductions en anglais, italien, hollandais, russe, polonais, grec, bulgare, espagnol et roumain. En 1903, Paul Dubois participe au Congrès des Aliénistes et Neurologistes à Bruxelles et il y fait une communication sur les principes d’une psychothérapie rationnelle. C’est la première fois qu’il utilise ce terme, qui, plus tard, deviendra le terme consacré pour sa méthode.

  • Un deuxième livre a également un succès foudroyant. Les psychonévroses et leur traitement moral paraît en 1904 chez Masson à Paris et Déjerine en écrit l’avant-propos. Dubois insiste sur le fait que ce livre a été écrit sur la demande de médecins, mais aussi de patients cultivés. Il n’est pas exagéré de dire que ces publications deviennent des best-sellers et ils sont réédités jusque dans les années 1930.

La position de la psychothérapie rationnelle de Dubois dans le temps

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Lorsque Dubois a commencé à s’intéresser à la psychothérapie et à la pratiquer avec ses malades à la fin du XIXe siècle, nous pouvons observer ceci : après avoir été en vogue pendant des décennies, l’hypnose était sur son déclin. Après la controverse entre Bernheim et Charcot à Paris, et les discussions sur la suggestion, elle avait perdu un peu de son importance. L’hypnose avait rencontré du succès auprès des médecins par le fait qu’il s’agissait d’une méthode bien définissable, basée avant tout sur l’acceptation de la supériorité du médecin, qui restait dans son rôle d’autorité incontestable. Une nouvelle théorie des névroses et une nouvelle pratique se dessinaient déjà à l’horizon à ce moment-là, la psychanalyse de Freud. Elle gagne vite du terrain ; Bleuler la défend contre ses confrères psychiatres, des sociétés nationales et une société internationale se créent, l’œuvre s’amplifie, Freud continue à développer ses théories.

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Or, dans la littérature concernant l’histoire de la psychothérapie, on trouve fatalement le malentendu suivant : des auteurs ont l’air de dire que l’hypnose sur le déclin aurait sans transition fait place à la psychanalyse. Or, c’est faux. Comme Christina Schröder (1995) a pu le montrer, il existait, entre les psychothérapeutes qui pratiquaient l’hypnose et ceux qui pratiquaient la psychanalyse, un groupe de médecins qui refusaient l’une et l’autre et cherchaient leur propre voie. Parmi eux Paul Dubois, à qui on peut attribuer par conséquent un rôle de pionnier. Ce qui lui paraissait important, c’était tout simplement le dialogue entre le malade et le médecin, dialogue qui, pour lui, était une thérapie en soi. En s’entretenant à fond et de façon répétée avec le malade de son symptôme, et en se basant d’abord sur la logique, Paul Dubois essayait de persuader le malade de l’inexistence de sa maladie. C’est pour cette raison d’ailleurs que, plus tard, on a appelé la méthode de Dubois la psychothérapie de persuasion. Mais Dubois n’était pas le seul. Il y avait d’autres médecins, notamment en Allemagne, qui se détournaient aussi de l’hypnose sans pour autant accepter la psychanalyse et qui cultivaient l’entretien. Pour nous, aujourd’hui, cela paraît une chose banale que de dire que le dialogue entre le médecin et le malade est d’une grande importance. A l’époque de Dubois, ce n’était pas du tout le cas. Le médecin devait utiliser des instruments, il devait s’occuper du corps du malade en le palpant, en l’auscultant, il devait appliquer l’électrothérapie ou l’hypnose, mais le dialogue en soi était considéré comme quelque chose de beaucoup trop banal et de peu profitable pour le malade. Dans ce domaine-là, Dubois est certainement un novateur, et le succès de ses écrits, aussi bien que celui de sa pratique, le montre. Enfin les malades pouvaient parler aussi longtemps qu’ils le voulaient avec leur médecin, discuter les détails de leurs symptômes, sans être immédiatement soumis à une procédure physique.

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Mais qu’en est-il de la relation de Paul Dubois avec la psychanalyse ? Sigmund Freud et Dubois ne se sont jamais rencontrés. Freud a-t-il lu les écrits de Dubois ? Nous n’en savons rien. Mais il a commenté avec un humour ironique l’activité de Dubois en écrivant, à propos d’une réaction critique qu’il a vis-à-vis du groupe psychanalytique zurichois : « C’est étonnant que les Zurichois aient eu besoin d’un détour par Vienne pour arriver à Berne, chez Dubois, qui soigne ses malades par un encouragement éthique plein d’égards. » Dans les écrits de Dubois, il est souvent question de la psychanalyse. Mais il s’exprime presque toujours de façon très critique au sujet de Freud et de sa théorie, notamment en ce qui concerne le rôle de la sexualité. Il critique aussi le terme d’inconscient. Mais, si on lit attentivement ses travaux de 1900 jusqu’à sa mort, en 1918, on s’aperçoit qu’il se rapproche peu à peu des théories analytiques, sans toutefois que cela soit dit explicitement. Une anecdote illustre bien le fait que, à côté de Freud, Dubois était à l’époque l’auteur psychothérapeutique le plus connu : dans le livre de A. Etkind (1996), nous lisons que le jeune Pankejew, fils d’une famille riche d’Odessa, doit se faire soigner. Ses médecins lui conseillent d’aller consulter Paul Dubois à Berne. Puisque le voyage d’Odessa jusqu’en Suisse l’amène de toute façon à passer par Vienne, il a la possibilité de faire aussi la connaissance de Freud. « Déjà l’idée de faire un voyage à l’étranger avec mon médecin traitant d’Odessa et la perspective d’être soigné soit par Freud, soit par Dubois, a contribué à ce que mon état mental se soit sensiblement amélioré. Lorsque, en janvier 1910, nous sommes arrivés à Vienne et avons fait la connaissance de Freud, j’ai été en peu de jours tellement enchanté par sa personnalité que j’ai déclaré au docteur D. que j’avais décidé de me faire analyser par Freud et qu’une continuation du voyage en Suisse pour voir Dubois n’entrait plus en ligne de compte. » Comme on le sait, Pankejew, sous le nom de l’Homme-aux-Loups (der Wolfsmann), est devenu célèbre à travers les écrits psychanalytiques.

La pratique de Paul Dubois

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Dubois sélectionnait rigoureusement ses patients. Avant leur arrivée à Berne, il leur demandait leur consentement sur différents points : séjour d’au moins un mois dans un service hospitalier, aucune visite de proches autorisée, souvent un régime très strict Weir-Mitchell, c’est-à-dire abondance de lait, confiance absolue dans la réussite de la cure. Dans les documents sur Dubois conservés actuellement à l’Institut d’Histoire de la Médecine à Berne, nous trouvons des piles de lettres que Dubois adressait dans ce sens-là à ses futurs patients. Nous avons aussi des témoignages touchants de malades gravement atteints qui lui écrivaient qu’il les avait sauvés, et que, grâce à lui, ils avaient retrouvé leur équilibre. Parmi les plus célèbres, il y a par exemple le grand neurologue Erb, aussi son ami Déjerine, qui se faisaient soigner pour des dépressions par Dubois à Berne. Nous savons aussi que Marcel Proust projetait de se faire soigner par lui, ainsi qu’une proche du peintre Matisse. Dubois entretenait des rapports épistolaires avec des célébrités de son temps, avec Romain Rolland par exemple, ou Boito, le fameux librettiste de Giuseppe Verdi. Dubois ne s’est jamais déplacé à l’étranger pour voir des malades. Ceux-ci devaient venir à Berne. Malheureusement les notes sur les malades dans les différents hôpitaux privés de la ville sont aujourd’hui introuvables. C’est par chance qu’un protocole verbatim d’un traitement d’une jeune malade a été conservé dans les archives Dubois ; celui-ci montre bien l’acharnement thérapeutique, pour ne pas parler de fureur thérapeutique, de ce grand médecin.

Son rôle dans la société

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Paul Dubois était un contemporain très actif et intéressé par la politique. C’est ainsi que le 3 septembre 1914, donc peu après le début de la Première Guerre mondiale, il écrit un long article dans le Journal de Genève, article qui a été repris par pratiquement tous les quotidiens suisses. Il y prêchait la neutralité qui, pour lui, n’était pas une neutralité morale et ne signifiait pas l’indifférence aux grands malheurs, mais impliquait de s’abstenir d’attribuer le rôle de l’agresseur unique à l’une ou l’autre des deux parties. Cet article a été vertement critiqué par certains Suisses Romands et d’abord par Philippe Godet, l’historien neuchâtelois, qui a protesté dans le Journal de Genève contre l’idée qu’on puisse rester neutre, la neutralité morale n’étant possible que pour « ceux qui n’ont pas de morale ». S’adressant de façon très directe à ses compatriotes francophones qui, en grande majorité, prenaient fait et cause pour la France, Dubois allait dans le même sens que Karl Spitteler (1849-1924) qui, quelques mois plus tard en Suisse allemande, a défendu aussi l’idée de la neutralité (Spitteler, 1915). Dans les archives de Dubois, nous avons trouvé un texte tapé à la machine sur les « passions nationalistes », dans lequel Dubois discute le problème de la guerre en soi, et dans lequel il s’oppose au dogme qui veut qu’il y ait une loi biologique de struggle for life. Il trouve injuste de considérer les pacifistes comme des utopistes. Une paix armée ne serait pas une vraie paix, selon lui, mais simplement une pause dans la lutte entre deux ennemis invétérés. Il critique le nationalisme et le chauvinisme. En 1915, Dubois publie chez Rascher à Zurich un cahier portant le titre de Neutralité morale. Nous y trouvons des phrases importantes, comme quoi il n’appartiendrait pas à la Suisse de jouer les arbitres contre les grandes nations. Pour Dubois, la neutralité consisterait à renoncer à cultiver la haine. La guerre de 1914-1918 a d’ailleurs eu des conséquences directes sur l’activité de Dubois. En effet, le Congrès international de Neurologie, Psychiatrie et Psychologie, dont Dubois était le président, devait se tenir à Berne en 1914. A cause de la guerre, ce congrès, dans lequel Dubois avait investi beaucoup d’énergie, n’a pas pu pas avoir lieu.

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Pendant plusieurs décennies, la méthode de la persuasion thérapeutique de Dubois a figuré dans les manuels de psychiatrie et de psychothérapie, mais on n’en parle plus aujourd’hui. Dans mon livre sur Dubois (Müller, 2001), j’ai essayé de lui rendre un hommage mérité et, en même temps, de décrire sa position, entre les grandes écoles de l’hypnose d’un côté, et la psychanalyse de l’autre.


Bibliographie

  • Dubois P. (1901) : De l’influence de l’esprit sur le corps. Berne, A. Francke.
  • Dubois P. (1904) : Les psychonévroses et leur traitement moral. Paris, Masson.
  • Dubois P. (1908) : L’éducation de soi-même. Paris, Masson.
  • Dubois P. (1915) : Neutralité morale. Zurich, Rascher u.Co.
  • Etkind A. (1996) : Eros des Unmöglichen. Die geschichte der Psychoanalyse in Russland. Leipzig, G. Kiepenheuer
  • McGuire W., Sauerland W. (eds.) (1974) : S. Freud, C.S.Jung, Correspondance. Paris, Gallimard, 1975.
  • Müller C. (2001) : Paul Dubois (1848-1918), ein vergessener Pionier der Psychotherapie. Bâle, Schwabe u.Co.
  • Schröder Ch. (1995) : Der Fachstreit um das Seelenheil. Psychotherapiegeschichte zwischen 1880 und 1932. Frankfurt a.M., Fischer.
  • Spitteler C. (1915) : Unser schweizer Standpunkt. Zurich, Rascher u.Co.
  • Weir-Mitchell S. (1887) : Die Behandlung gewisser Formen von Neurasthenie und Hysterie. Berlin, Hirschwald.

Notes

[1]

Professeur, Docteur méd. émérite.

Résumé

Français

L’auteur décrit la personnalité et l’œuvre d’un éminent psychothérapeute suisse du début du XXe siècle dont les théories sont oubliées aujourd’hui. Ses écrits ont pourtant eu un grand succès à l’époque.

Mots-clés

  • psychothérapie rationnelle
  • histoire de la psychiatrie
  • Paul Dubois

English

SummaryThe author describes the personality and the works of Paul Dubois, a prominent Swiss psychotherapist of the beginning of the XXth century. Dubois ‘s theories are nowadays totally forgotten but his written works were very successful at the time.

Keywords

  • rational psychotherapy
  • history of psychiatry
  • Paul Dubois

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. Sa vie
  3. Son œuvre
  4. La position de la psychothérapie rationnelle de Dubois dans le temps
  5. La pratique de Paul Dubois
  6. Son rôle dans la société

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