Psychothérapies
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
122 pages

p. 81 à 88
doi: en cours

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Volume 23 2003/2

2003 Psychothérapies

La psychologie clinique dans la crise du paradigme dominant : du malaise aux possibilités épistémologiques  [1]

Maurício da Silva Neubern  [2] Adresse de l’auteur :Mauricio da Silva NeubernSQS 411, Bl C, apt 101Cep 70277-030Brasília, DF, Brésil
L’article situe la psychologie clinique dans la transition de paradigmes que traversent différentes disciplines scientifiques. Il offre un parcours intéressant dont les notions marginales, en conflit avec la rationalité dominante, telles que subjectivité, qualité et complexité, gagnent graduellement une place centrale dans les principales considérations de la science. Le but principal de l’article est de dégager d’un point de vue épistémologique les réflexions issues de ce parcours dans la psychologie clinique, plus spécifiquement les implications liées au retour de la notion de subjectivité. En raison de ce retour, la conclusion propose un défi pour créer de nouvelles pratiques sociales.Mots-clés : changement de paradigmes, épistémologie, psychologie clinique, subjectivité. This paper places clinical psychology among various scientific disciplines which are going through a phase of paradigmatic transition. It offers an interesting approach where marginal notions such as subjectivity, quality and complexity as opposed to the dominant rationale, are becoming central to thinking in the fields of science. The main aim of the article is to construct, on the basis of these reflections, an epistemological viewpoint for clinical psychology, particularly in what is implied by returning to the notion of subjectivity. Through these means, the author concludes by proposing a challenge to create novel social practices.Keywords : change of paradigms, epistemology, clinical psychology, subjectivity.
La transition actuelle de paradigme a une caractéristique fondamentale dont les conséquences sont encore inconnues : certaines notions antérieurement marginalisées gagnent de plus en plus une place centrale au centre des discussions et constructions scientifiques (Santos, 1987 ; Morin, 1990, 1991). Il s’agit d’un moment de grande importance pour la psychologie clinique qui n’a jamais été à l’aise dans sa mission en tant que science, mais qui gagne, à l’occasion d’une telle transition, de nouvelles possibilités et pertinences épistémologiques. En ce sens, l’article vise à dégager l’influence de cette transition dans la psychologie clinique, en montrant l’impact du retour de ces notions marginales au cœur de ses constructions, notamment la notion de subjectivité (Morin, 1990 ; Gonzalez Rey, 1997). Cette discussion aura lieu surtout d’un point de vue épistémologique, de façon que les considérations sur la théorie et la pratique cliniques soient comprises à partir de cet axe de réflexion.
 
La fille bâtarde
 
 
On sait que depuis le Cogito de Descartes la connaissance occidentale a été organisée sous l’empire du paradigme dominant, situant la science à une place très spécifique (Santos, 1987 ; Morin, 1991). Ce paradigme s’est organisé autour d’une grande division, fondamentale dans la détermination des diverses modalités d’intelligibilité élaborées en Occident : d’un côté, le domaine de l’objectif, domaine des objets et des mouvements des corps, des réactions chimiques, des propriétés de la matière, et donc le domaine de sciences comme la physique, la chimie et la biologie. Il s’agit du foyer de la quantité, du langage technique et de la mathématique, ainsi que des notions propres à une nature (physis) simplificatrice, anhistorique, régulière, déterministe, linéaire et causaliste. D’un autre côté, l’univers de la subjectivité animé par des sujets de réflexion comme l’homme, la vie et la mort, la société, la loi, Dieu, et par des connaissances comme le bon sens, le droit, les arts, la philosophie et la théologie. Cet univers est informé par des notions devenues marginales au regard de la science, telles que la qualité, la fiction, le sujet, la poésie, l’histoire et l’autonomie.
Dans ce cadre, la science est considérée comme la connaissance la plus fiable, car ses démarches permettent aux scientifiques de découvrir au-delà des apparences de la nature ses lois invariables et universelles. Puisque toute la complexité n’est qu’une illusion, il faut exclure les conditions initiales pour arriver aux lois régulières, invisibles et surtout simples (Santos, 1987). Ces propositions sont marquées en même temps par l’effort d’objectivité et par le rôle dominant de la mathématique qui permet entre autres le rêve de la prédiction et du contrôle (Prigogine et Stengers, 1979). La connaissance est alors considérée comme capable d’accéder au monde objectif, dans la perspective d’une approche directe et isomorphique du réel, ce qui implique aussi l’exclusion des mythes, illusions et contradictions, en somme de toutes les notions contraires à la rationalité dominante.
Par contre, la grande division du paradigme dominant manque d’équilibre : elle semble un bâtiment asymétrique dans lequel la colonne représentant la science est beaucoup plus développée et imposante que les autres. En ce sens, il semble qu’un processus d’exorcisme de toutes les notions contraires à ce type de rationalité ait imposé le divorce entre l’astronomie et l’astrologie, entre la chimie et l’alchimie (Santos, 1987 ; Morin, 1991), comme entre la médecine et le mesmérisme (Chertok, 1989), de façon à établir une frontière très nette entre la connaissance scientifique et les autres types de connaissance. Toutefois, malgré son exclusion, l’univers subjectif a franchi ces frontières en un véritable processus de colonisation, si bien que la rationalité scientifique s’est largement imposée jusque dans des sujets d’étude situés de l’autre côté de l’abîme du paradigme dominant (Santos, 2000). Tel est le point qui a signalé la naissance des sciences humaines et sociales, comme liée à une mission impossible : appliquer la rationalité et l’approche scientifique à l’étude d’objets originellement intégrés à d’autres ensembles de notions, la plupart d’entre elles étant marginales selon l’optique dominante. Un tel projet ne semblait donc possible que par le chemin de sa propre exclusion.
L’héritage de ce processus par rapport à la psychologie clinique a été remarquable de diverses manières. A l’origine, comme la connaissance n’était validée qu’en raison de sa relation isomorphique au réel, les conditions sociales, culturelles, politiques, idéologiques ou économiques présentes dans sa propre construction n’étaient jamais prises en compte. La prétendue indépendance de la science par rapport à la société où elle se développe a imposé aux psychologues un grand retard dans le débat épistémologique du XXe siècle, puisque ses efforts étaient beaucoup plus orientés vers le projet et le désir de la fiabilité scientifique (Gonzalez Rey, 1997 ; Neubern, 2001). Dans ce contexte, le psychologue, probablement plus que les autres scientifiques, s’interrogeait sur la scientificité de sa démarche, en se plaçant comme un grand fantôme toujours présent et surveillant la construction de sa pensée, ce qui l’a parfois fait tomber dans le piège bureaucratique, à l’inverse de la création dans les autres processus de recherche (Chertok, 1989).
Ainsi, cette mission impossible a fait de la psychologie une fille bâtarde du paradigme dominant qui lui a toujours refusé une pleine reconnaissance. En dépit de ses efforts, elle n’occuperait jamais la place légitime de la fiabilité et de l’assurance des sciences comme la physique et la chimie, où quasiment aucun espace n’est laissé aux notions marginales et contradictoires. Toutefois, particulièrement en ce qui concerne la psychologie clinique, on considère que le rêve scientifique l’habitait intensément. Ce n’est pas sans raison que Freud a considéré la psychanalyse comme héritière de Copernic (Chertok et Stengers, 1999), et que des notions universelles, essentielles et régulières se sont imposées dans la plupart des constructions de ses disciples (Gergen, 1985, 1996 ; Gonzalez Rey, 1997 ; Neubern, 2001), de manière à rapprocher les objets psychiques des objets du monde physique (Anderson et Goolishian, 1988).
Mais cette influence a été beaucoup plus implicite et subtile dans la psychologie clinique, comme on peut le remarquer, par exemple, dans la division classique entre méthodes scientifiques et méthodes cliniques (Gonzalez Rey, 1996) qui revendique pour ce dernier domaine un statut propre. On peut discerner une forme de reconnaissance de la spécificité du métier clinique, notamment en raison de la même nature psychique du chercheur et du sujet de la recherche (Lévy, 1997). Mais l’influence implacable et non assumée du paradigme dominant a également préservé des notions indispensables à la rigueur de la démarche, comme la neutralité, l’isomorphisme, l’approche au-delà de l’apparence, la régularité du regard, en somme toutes les notions consacrées par la rationalité scientifique. En d’autres termes, alors que la psychologie était la fille bâtarde d’un tel paradigme, la psychologie clinique est devenue un de ses aspects les plus obscurs, parce qu’elle n’a jamais été à l’aise par rapport à la mission qui a justifié sa naissance.
En ce sens, l’absence d’une théorie dominante a constitué un remarquable point de dénonciation de son infériorité et de son malaise par rapport aux autres sciences (Stengers, 1995, p. 12) :
« Et il (Kuhn) décrit cruellement la lucidité des scientifiques appartenant à une discipline sans paradigme : ils se disputent, s’entre-déchirent, s’accusent mutuellement de biais idéologiques, ou coexistent dans l’indifférence des écoles s’autorisant des noms fondateurs. On parle de psychologie “piagétienne”, de linguistique “saussurienne”, d’ethnologie “lévi-straussienne” et l’adjectif même signale à leurs heureux collègues qu’ici la science n’a pas le pouvoir de mettre d’accord les scientifiques. On ne parle pas de biologie “crickienne”, ni de mécanique quantique “heisenbergienne”, n’est-ce pas ? »
Comme l’isomorphisme est un des plus importants principes du paradigme dominant, la diversité des écoles dans la psychologie clinique suscitait une méfiance considérable, l’exclusivité d’accès au réel étant incompatible avec la multiplicité des visions du monde et de l’homme (Neubern, 2001). En d’autres termes, la diversité clinique effectuait la rupture avec le projet scientifique d’une connaissance unique et universelle, en donnant à la psychologie la possibilité maudite de la contradiction, de l’incertitude et de l’absence de consensus. Cependant les écoles cliniciennes ont conservé la prétention isomorphique et exclusive de connaissance, ce que les a conduites à l’hostilité sans fin et à l’absence de dialogue, si bien que les idées lancées par leurs fondateurs ont pris un tour presque doctrinaire et opposé à toute tentative de dialogue.
Cependant, le problème plus grave pour la psychologie clinique n’était pas l’absence d’un paradigme, mais plutôt l’adhésion, à la fois considérable et imparfaite, à ses principes, notamment par rapport à l’exclusion de la subjectivité aux différentes étapes de son élaboration [3] (Gonzalez Rey, 1997 ; Neubern, 2000, 2001). La construction théorique soumise à la rationalité dominante est devenue prétexte à un éternel processus d’autoconfirmation, le sujet n’ayant guère de flexibilité de compréhension face aux catégories universelles et anhistoriques qui lui imposaient fréquemment une surveillance implacable. Malgré le progrès évident de la notion de contre-transfert (Devereux, 1980), on considère que la relation entre la subjectivité du clinicien et la théorie est encore loin d’une solution plus cohérente, particulièrement en ce qui concerne des notions universelles et homogènes [4].
En même temps, la théorie était aussi un outil assurant la visibilité au-delà de l’apparence, un outil doté de l’autorité de la connaissance fiable, qui ne privilégiait qu’une source d’explication, généralement individualiste (Gergen, 1985, 1996). Source des émotions, des valeurs et des problèmes, la psyché individuelle était considérée sans relation avec le monde social (Anderson et Goolishian, 1988 ; Barus Michel et Giust-Desprairies, 2000), sociologique (Gaulejac, 1987 ; Pagès, 1993) et anthropologique (Nathan, 1994). D’un autre côté, la notion de psychique a été très remarquée dans l’ensemble des opérations de disjonction et réduction (Morin, 1990, 1991), de façon que la plupart des écoles cliniques constatent la prédominance d’une notion sur son opposé. Ainsi dans la psychanalyse par exemple, l’individuel, l’interne, l’universel, le passé, la détermination ont pris une place beaucoup plus centrale et importante par rapport au social, à l’externe, au singulier, à l’actuel et à l’autonomie.
On peut considérer qu’au sein des écoles de psychologie clinique, l’exclusion de la notion de subjectivité a passé par des processus intimement reliés (Neubern, 2001). D’abord, l’absence de principes dialectiques entre les paires de notions de la psyché ne permettait pas une approche plus raffinée du qualitatif, car la compréhension des processus était faite de manière homogène, sans laisser de place pour la différence ni pour le jeu entre notions opposées (Morin, 1990 ; Gonzalez Rey, 1997). En outre, l’universalisme, lié à l’autorité scientifique, conduit la relation clinique à une situation doublement grave. Les théories et la plupart des approches n’avaient pas la possibilité d’enregistrer la multiplicité des sens et significations des sujets, notamment en ce qui concerne la diversité des actions sociales (Anderson et Goolishian, 1988). C’est-à-dire que de telles démarches n’étaient sensibles qu’à la confirmation de leurs propres sens et contenus dans la mesure où le scénario des sujets était soumis au scénario théorique ou en était exclu. Ainsi, les sens particuliers et singuliers qu’impliquent des problèmes comme le chômage, les drogues, la violence, l’exclusion sociale, en somme autant de situations diverses de la vie quotidienne, pouvaient être ignorés en raison d’une explication œdipienne et intrapsychique (Gaulejac, 1987 ; Barus-Michel et Giust-Desprairies, 2000).
D’un autre côté, l’exclusion de la subjectivité rencontrait aussi ses racines dans le pouvoir conféré aux cliniciens : la relation aux patients se constituait fréquemment dans les enjeux d’imposition de récits et narrations (Gergen et Kaye, 1998). En raison de la méprise des sens singuliers du sujet et de l’autorité du thérapeute comme représentant du savoir consacré, la relation clinique impliquait un ensemble d’opérations de remplacement de sens, les récits des patients étant subtilement substitués par les récits fiables du clinicien. D’une certaine façon, il s’agissait d’un type de désignation dans laquelle le patient était condamné à une place subjuguée, avec des possibilités d’autonomie restreintes. Par contre, l’emphase donnée au pathologique entravait davantage encore la recherche des possibilités et ressources des sujets, les amenant à demeurer à une position de soumission et avec de pauvres possibilités optimistes (White et Epston, 1993 ; Ausloos, 1995). En d’autres termes, au vu des écoles cliniciennes, le patient était quelqu’un toujours malade, incapable de résoudre ses problèmes, habité de nombreuses vagues de pathologie et d’un besoin inachevé de thérapie. Ce n’est pas un hasard si beaucoup d’écoles de psychologie clinique privilégient les thérapies de longue durée.
Tel est le grand malaise de la psychologie clinique : née dans le but d’étudier la subjectivité, elle devait, pour y parvenir, la détruire, la séparer de ses notions qualitatives, singulières et des enjeux complexes présents dans la construction de ses sens multiples. Il s’agissait de l’étude d’une psyché sans âme et même sans vie (Morin, 1990), d’une étude dont le sujet était dissous dans des structures universelles (Neubern, 2001), et d’une connaissance beaucoup plus orientée vers la régulation que l’émancipation (Santos, 1989). Cependant, elle offrait aussi l’occasion de dénoncer l’influence imparfaite du paradigme dominant, impuissant à effectuer son projet de coloniser de façon intégrale l’univers de la subjectivité. Il faudra attendre l’arrivée des réflexions épistémologiques pour comprendre plus profondément une telle dénonciation et la possibilité d’un changement de paradigme.
 
Le retour de la subjectivité : du malaise aux possibilités épistémologiques
 
 
Le retour de la subjectivité au centre du scénario de la discussion scientifique s’accompagne d’un ensemble de notions marginales qui renvoient à une nouvelle rationalité, comme l’indique Santos (1987, p. 28) en référence à ce sujet :
« L’importance de cette théorie est dans la nouvelle conception de la matière et de la nature qu’elle propose, une conception difficilement cohérente avec celle que nous avons héritée de la physique classique. A l’inverse de l’éternité, l’histoire ; à l’inverse du déterminisme, l’imprévisibilité ; à l’inverse du mécanicisme, l’interpénétration, la spontanéité et l’auto-organisation ; à l’inverse de la réversibilité, l’irréversibilité et l’évolution ; à l’inverse de l’ordre, le désordre ; à l’inverse de la nécessité, la créativité et l’accident. »
En d’autres termes, il se peut que la transition actuelle de paradigme scientifique (Santos, 1987 ; Morin, 1990, 1991) soit en train de proposer un parcours très spécifique dans lequel ce qui était faible ou marginal devient important et pertinent pour la discussion et la construction de la connaissance. Dans certains mouvements de la psychologie clinique, comme le constructivisme (Mahoney, 1991 ; Melchior, 1998), le constructionisme social (Gergen, 1996 ; Anderson, 1997) et la pensée qualitative (Gonzalez Rey, 1997), la réflexion épistémologique a quasiment détruit la colonne centrale de l’isomorphisme, ce qui a entraîné beaucoup d’implications. D’abord, à l’inverse d’une vérité irréfutable, les théories sont devenues des processus constructifs et contextualisés, sans projet de révélation d’une possible réalité psychique. D’un point de vue strictement épistémologique, elles ont été mises au carrefour d’enregistrements et récits qui les touchent aux différents moments de leur construction : narrations politiques, économiques, juridiques, institutionnelles, culturelles et sociales, de telle façon que les débats sur les communautés de psychologues (Gergen, 1996), comme l’association au pouvoir et à la richesse, ont gagné beaucoup plus de visibilité (Lyotard, 1979).
Par contre, d’un point de vue clinique, on peut remarquer d’autres différences liées aux pratiques quotidiennes. D’abord les théories ne représentent pas, elles sont des processus constructifs et organiques sans obligation d’accès unique à la réalité, car dans la mesure où le processus d’investigation avance, sa construction change en raison des multiples possibilités de sens avec lesquels elle dialogue (Mahoney, 1991 ; Gonzalez Rey, 1997). La démarche clinique comme l’ensemble de ses approches ne sont pas universels comme dans les regards d’inspiration dominants, car ils ont pour but la qualification des parcours singuliers des sujets. Ainsi, privées de perspective de répétition a priori, les approches cliniques renvoient à un certain éclectisme technique et à une ouverture théorique où le rôle des catégories n’est que d’offrir des possibilités d’articulations entre les différents processus des sujets. En outre, l’approche clinique tente de privilégier les différents scénarios de subjectivation des sujets (Anderson et Goolishian, 1988), où ils construisent la multiplicité de sens et de significations qui les constituent. C’est-à-dire que les processus des sujets ne sont pas qualifiés à partir de catégories consacrées, mais à partir d’une approche des différents enjeux quotidiens où ils se développent et prennent un rôle (Gergen et Kaye, 1998).
De telles perspectives renvoient à des principes épistémologiques tout à fait différents de ceux qui ont animé le paradigme dominant : la connaissance ne s’impose pas au réel, mais établit avec lui un dialogue inachevé et contextuel (Santos, 1987 ; Morin, 1991). Comme le réel a un rôle actif et en même temps est complexe, la prétention d’une connaissance d’imposition et de contrôle sur les objets du réel laisse la place à une connaissance de dialogue avec ces objets, de façon que les constructions théoriques gagnent une teneur beaucoup plus contextualisée et relative (Mahoney, 1991). Mais c’est précisément dans ce point qu’on remarque le retour d’une notion exilée par l’inspiration dominante : le sujet. Le sujet en effet devient une nécessité épistémologique et clinique, car la théorie, qui dialogue avec une réalité complexe, ne pense pas en soi-même, mais elle ne gagne de vie que dans les processus actifs de construction du sujet (Morin, 1990). Bref, la théorie n’est pas la connaissance, mais un outil au service de la pensée du sujet qui aboutira à la connaissance. D’un point de vue clinique, elle offre une considérable flexibilité au clinicien pour construire sa pensée, puisqu’il ne doit plus simplement obéir aux exigences de catégories universelles. D’une certaine façon, la multiplicité de méthodes offre au clinicien la possibilité de la bonne décision (Santos, 1989), c’est-à-dire de décider selon la pertinence des processus de construction. Cependant le clinicien est également considéré comme le principal outil de sa démarche, d’où la nécessité d’un travail qui rapproche la connaissance de l’autoconnaissance (Bateson, 1972 ; Santos, 1987 ; Neubern, 2000), de manière que les processus subjectifs du clinicien soient en même temps assumés et utilisés comme moments de l’approche clinique. En d’autres termes, sans se perdre dans une perspective subjectiviste, le clinicien se place au carrefour de dimensions qui prennent leur origine dans ces références théoriques : les processus des sujets et leurs propre subjectivité.
Ces perspectives touchent à une certaine impossibilité de connaître les autres (Abreu e Silva, 1998), ce qui a une conséquence directe sur la critique de la notion de théorie développée par certains auteurs (Erickson et Rossi, 1979 ; Anderson, 1997 ; Gergen et Kaye, 1998). Selon eux, la tentative dominatrice et la perspective homogène propres à la notion théorique traditionnelle n’ont pas de sens face à des objets complexes comme les processus subjectifs, qui offrent par contre le privilège de la notion de compétence, en raison des qualités d’auto-organisation propres aux sujets et groupes qui leur permettent d’apporter une solution à leurs problèmes vécus (Erickson et Rossi, 1979 ; Anderson et Goolishian, 1988 ; Ausloos, 1995). Par exemple, devant les symptômes, le clinicien doit pouvoir comprendre, sans tomber dans une perspective fonctionnaliste, que les sujets ont leurs raisons et leur apprentissage spécifiques qui leur permettent tel type d’articulation entre des dimensions différentes, conflictuelles et contradictoires. Au lieu de proposer un cadre universel et pathologique, le clinicien construit donc pour le sujet et avec lui un contexte flexible pour utiliser ses ressources et ses apprentissages de manière à lui permettre une nouvelle reprise de soi, comme de nouvelles solutions. Il s’agit d’un contexte ouvert à de multiples possibilités de sens et d’intervention, d’une relation thérapeutique plus horizontale dans laquelle sujet et clinicien ont un rôle actif, et d’un ensemble de perspectives qui privilégient la solution au lieu du problème (Erickson et Rossi, 1979 ; Ausloos, 1995 ; Anderson, 1997 ; Melchior, 1998).
Mais le problème de la subjectivité offre davantage encore de possibilités nouvelles de réflexion épistémologique en raison de l’étude des émotions. Depuis la naissance de la psychologie, celles-ci ont été la cible des grandes simplifications imposées par le paradigme dominant : considérées comme source d’erreur, les émotions ont été réduites à d’autres processus comme le langage ou la biologie, si bien que tout l’ensemble des articulations auxquelles elles participaient a été remplacé par une logique linéaire et causaliste (Gonzalez Rey, 1997 ; Neubern, 2000). Elles constituaient en effet un processus subversif de la rationalité dominante, d’où la nécessité de les contrôler (Neubern, 2000) ; ou encore étaient considérées comme des processus animaux, inférieurs, source des problèmes sociaux, qui devaient être encadrées plutôt que comprises (Mahoney, 1991). Dans une perspective clinique, la notion individualiste et universelle qui l’anime contribuait à un isolement du contexte, comme s’il s’agissait d’un processus éloigné des enjeux sociaux et culturels (Pagès, 1986 ; Gergen, 1996 ; Neubern, 2000).
Cette discussion intéresse le problème de la subjectivité pour deux motifs. D’abord, elle offre la possibilité d’une articulation différente de manière à promouvoir une perspective plus dialectique entre les dimensions qui, sous l’influence dominante, ne présentaient qu’une relation d’exclusion ou de soumission (Morin, 1990 ; Gonzalez Rey, 1997). Les émotions renvoyaient aux enjeux entre individuel et social, corps et esprit, passé et présent, interne et externe, essence et existence, en somme, aux relations d’où elles émergent comme des processus qualitatifs, sans s’y réduire. On constate le remplacement d’une perspective simplificatrice par l’esquisse d’une vision complexe et qualitative, ce qui est beaucoup plus cohérent avec les vicissitudes des démarches cliniques. Mais c’est à propos du problème du sens, que les émotions apportent des contributions plus remarquables, car ces nouvelles perspectives rompent avec la fermeture et l’universalisme propres aux épistémologies dominantes des écoles cliniques.
En d’autres termes, les émotions sont placées dans un cadre central pour la compréhension du sens, cadre contextualisé par rapport à la multiplicité des récits développés dans les actions sociales les plus diverses des sujets (Anderson, 1997 ; Gergen et Kaye, 1998). A l’inverse de l’assimilation à des catégories consacrées, elles renvoient à la nécessité de qualification des scénarios des sujets, eux-mêmes multiples et traversés par différentes dimensions. C’est l’un des points les plus intéressants de cette perspective : le sens, où les émotions ont une participation fondamentale, touche non seulement à des processus de la micropolitique sociale, mais aussi à des processus plus amples, comme le sociologique (Pagès, 1986, 1993 ; Gaulejac, 1987) et l’anthropologique (Gergen, 1996 ; Despret, 1999). D’une certaine façon elles amènent la réflexion à des articulations diverses, mais le font dans une perspective d’inversion épistémologique, puisqu’elles dégagent l’importance de la notion de construction, telle que le montrent les ethnopsychologues (Nathan, 1994 ; Despret, 1999). La connaissance des émotions qui ne rencontre aucun parallèle dans notre culture constitue non seulement un argument favorable à la construction sociale et culturelle, mais surtout un coup dur contre la notion traditionnelle de nature humaine qui a constitué un des principaux piliers des écoles dominantes en psychologie clinique. Par contre, en dépit des implications immédiates pour la clinique (Anderson et Goolishian, 1988 ; Gergen et Kaye, 1998), on ne peut encore dire quelles seront les conséquences plus amples du retour de la subjectivité. Du moins est-il possible de dire que la subjectivité a détruit le bâtiment apparemment solide et asymétrique de la rationalité dominante en psychologie clinique pour laisser la place à l’incertitude des notions d’un passé douteux et marginal.
 
Conclusion : le défi de l’institutionnalisation
 
 
La discussion épistémologique actuelle qui touche la psychologie clinique, en considérant également la connaissance comme une pratique sociale, touche directement un sujet de grande importance : l’institutionnalisation de la connaissance. En ce sens, on peut dire que la triple relation entre l’exclusion de la subjectivité, le projet scientifique et l’aveuglement par rapport aux conditions de construction de la connaissance, a contribué à élaborer une psychologie clinique fondée surtout sur des critères de force (Chertok et Stengers, 1999). Même en l’absence de critères de preuve et d’évidence, les écoles de psychologie clinique n’ont pas renoncé au désir et au privilège de devenir science, si bien que sous le drapeau de la connaissance fiable, elles se sont disputé les différents espaces sociaux. Mais on peut souligner que cette perspective a eu lieu pour deux motifs : d’abord, les critères de négociation ont été beaucoup plus orientés vers les relations de pouvoir que vers la rationalité, ce qui a amène parfois à une perspective doctrinaire, au lieu de théorique (Neubern, 2001). Il s’agissait d’une perspective dans laquelle l’autorité du maître (Stengers, 1995), associée à l’appel social, s’imposait sur les divergences, en utilisant fréquemment des mécanismes de répression contre toutes les idées considérées subversives. En outre, la conquête des espaces sociaux a été possible en raison d’une perspective régulatrice de la psychologie clinique (Santos, 1989 ; Neubern, 2001), dans laquelle le but principal était la conciliation des sujets avec le monde et ses institutions. Bref, au nom de la prétention scientifique, la psychologie clinique reproduisait à l’intérieur comme à l’extérieur l’idéal de contrôle et de pouvoir du paradigme dominant.
En ce sens, l’inversion des principes ici discutée ouvre un ensemble de demandes encore sans réponse à propos des nouvelles pratiques sociales dans les communautés psychologiques. Le retour de la subjectivité, en tant qu’objet subversif, ou en tant que processus de la négociation scientifique, porte en soi quelque chose d’interdit qui implique un véritable court-circuit entre les principaux soutiens de la rationalité dominante en psychologie clinique. En reconnaissant la subjectivité dans le cœur de la construction des processus plus rigoureux d’accès au réel on rencontre un sérieux problème contre l’autorité exclusive de la science (Santos, 1989) et de la psychologie clinique (Neubern, 2001) qui pose des questions profondes à ces institutions, comme les universités, les centres de recherche et les écoles de formation. Les problèmes du sens, de la complexité subjective, du sujet et de la multiplicité de récits pertinents au-delà de la science, situent les pratiques et réflexions cliniques en une place où dialogue et réflexivité sont inévitables, sous peine de demeurer en retard sur l’histoire. Certes, il est possible que de nouveaux modes de négociation et de légitimation soient en train de naître (Lyotard, 1979), mais on ignore encore quelles seront leurs principales caractéristiques, comme leur impact sur la société actuelle. Par contre, on comprend que la proposition d’une science qui fasse de la construction de la connaissance un acte de connaissance de soi permette une psychologie clinique plus cohérente avec ses nouveaux principes.
 
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·  Melchior T. (1998) : Créer le réel. Hypnose et thérapie. Paris, Seuil.
·  Morin E. (1990) : Science avec conscience. Paris, Seuil.
·  Morin E. (1991) : La méthode 4. Les idées : leur habitat, leur vie, leurs mœurs, leur organisation. Paris, Seuil.
·  Nathan T. (1994) : L’Influence qui guérit. Paris, Odile Jacob.
·  Neubern M. (2000) : As emoções como caminho para uma epistemologia complexa da psicologia. Psicologia : teoria e pesquisa, 16/2 : 153-164.
·  Neubern M. (2001) : Três obstáculos epistemológicos para o reconhecimento da subjetividade na psicologia clínica. Psicologia : reflexão & crítica, 14/1 : 242-252.
·  Pagès M. (1986) : Trace ou sens. Le système émotionnel. Paris, Hommes et Groupes.
·  Pagès M. (1993) : Psychothérapie et complexité. Paris, Desclée de Brouwer.
·  Prigogine I., Stengers I. (1979) : La nouvelle alliance. Paris, Gallimard.
·  Santos B.S. (1987) : Um discurso sobre as ciências. Porto, Afrontamento.
·  Santos B.S. (1989) : Introdução a uma ciência pós-moderna. São Paulo, Graal.
·  Santos B.S. (2000) : A crítica da razão indolente. São Paulo, Cortez.
·  Stengers I. (1995) : L’invention des sciences modernes. Paris, Flammarion.
·  White M., Epston D. (1993) : Medios narrativos para fines terapéuticos. Barcelona, Paidós.
 
NOTES
 
[1]L’article développe une partie du travail de thèse de doctorat de l’auteur sur l’épistémologie de la complexité en psychologie clinique. Remerciements au Prof. Dr. Vincent de Gaulejac du Laboratoire de Changement Social (LCS), Université Paris VII, et à Capes (Ministério da Educação, Brésil).
[2]Docteur en Psychologie, Université de Brasília, Brésil ; Chercheur Associé au Laboratoire de Changement Social, Université de Paris VII.
[3]Il est possible que la plupart des cliniciens considèrent cette idée comme absurde, mais il faut souligner qu’elle se réfère davantage au niveau épistémologique, où la rigidité était fréquemment plus forte, qu’au niveau théorique.
[4]La plupart des reformulations épistémologiques de la psychologie clinique, comme la plupart des approches de la psychanalyse, de l’humanisme et du systémisme, renvoient à une crise de développement (Santos, 1989), c’est-à-dire à des changements plus spécifiques et disciplinaires. Par contre, d’autres mouvements, comme le constructivisme et le constructionisme social renvoient à une crise de dégénérescence (Santos, 1989), qui traverse les diverses disciplines et touche les principes plus profonds du paradigme.
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