2003
Psychothérapies
Aux sources de l’identité
Georges Abraham
[1]
Adresse de l’auteur :Pr Georges Abraham13, avenue KriegCH-1208 Genève
L’identité en soi se révèle toujours comme une entité complexe dont chaque partie peut, le cas échéant, prédominer, du moins pour un certain temps, sur le reste de l’ensemble. A côté des graves perturbations qui peuvent la mettre en danger en tant que telle, il existe un certain nombre de « variantes » ou d’anomalies possibles susceptibles de nous faire quand même réfléchir sur la notion d’identité et ses vicissitudes. Lorsque nous faisons allusion aux identités respectives du psychothérapeute et du patient, sommes-nous sûrs que nous parlons exactement de la même chose ?Mots-clés :
identité, perturbations, anomalies, psychothérapeute, patient.
Identity is not based on one component and is not something that can be simplified without thought. On the other hand, one’s identity is full of complexity and depends on a multiplicity of factors. Even if we consider a pathological situation wherein the personal identity is in danger, that does not diminish the complexity of the notion of identity in itself. Finally, it must be noted that during a psychotherapy it is possible that non only the identity of the patient, but also that of the therapist undergoes modifications.Keywords :
identity, disturbances, disorders, anomalies, psychotherapist, patient.
L’identité et ses vicissitudes
Un tout premier moyen identitaire pourrait être constitué par le patrimoine génétique hérité de ses propres parents. Que l’on puisse par la suite, dans le cours de l’existence, être en conflit ouvert avec son père ou sa mère, il est toutefois certain qu’une partie essentielle de nous se relie à ce que nos parents sont devenus, eux aussi, par rapport à leur propre hérédité. Toujours est-il que ce même patrimoine génétique est soumis à son tour au hasard des événements successifs, c’est-à-dire à une confrontation constante avec ce que l’on nomme l’épigénétique. Si bien qu’il va y avoir déjà au départ dans l’existence une identité de base, relativement stable, fondée justement sur ce qui est génétique, et d’autre part une identité complémentaire, virtuelle et variable, qui dépendra de l’épigénétique. De plus, de ces deux composantes de l’identité telles que nous venons de les évoquer, il y aura également des parties plus tangibles, connectées avec la mémoire explicite. Nous sommes en effet représentés et responsables individuellement surtout par ce et de ce dont nous nous souvenons ou, en tout cas, de tout ce dont nous sommes susceptibles de pouvoir nous souvenir. Qu’en est-il, en revanche, de tout ce qui appartient à la mémoire implicite, de tout ce qui dépend d’un monde submergé, inconscient, englouti dans le corps, dans les automatismes ?
En fait, on a dû admettre que même deux clones, tout comme deux jumeaux univitellins, ne sont pas exactement la même chose. Ils ne sont pas identiques. Ils sont, ne serait-ce que d’une façon minimale. quelque peu différents entre eux, aussi bien que sont différentes pour chaque individu ses empreintes digitales. Cet ensemble de facteurs détermine une propension primordiale à sauvegarder tout d’abord une identité favorable à la personnalisation absolue : chacun est surtout différent des autres et tout ce qu’il peut devenir, ce n’est que « devenir soi-même ». L’on peut être, en somme, des frères, des amis, des amants, des personnes appartenant à une même idéologie, rien n’y fait, on restera foncièrement enfermé dans notre carapace identitaire de base.
Et l’on doit ainsi se mesurer à la solitude que toute différence implique : si l’on regarde bien, la solitude prend toujours plus de place dans la vie que l’« être avec quelqu’un ». On finira en somme par se sentir souvent seul dans l’existence, autant qu’on imagine que l’on sera seul devant la mort.
Néanmoins, la tendance antithétique, en ce qui concerne l’identité, n’est pas moins présente, pas moins alerte, pas moins tenace : non, me dis-je, mon identité ne trouve pas ses vraies racines dans l’isolement, le solipsisme, la différence incontournable. Ma véritable identité ne peut se fonder que dans le rapport à l’Autre, dans une communauté d’intérêts, de convictions, de buts, d’espoir.
Avoir une identité « comme il faut », c’est-à-dire normale, cela ne peut qu’équivaloir en pratique, me dis-je alors, à s’aligner avec un groupe, une société, une civilisation, une culture. L’on ne peut pas avoir n’importe quelle identité, mais une identité reconnue par les autres. Une identité communautaire qui tiendra compte aussi, à tout instant, de la force du Moi de chacun, des perturbations imprévues de notre Self, des tentations inévitables de vouloir se construire envers et contre tout une identité sur mesure. Il est vrai que chacun finit par avoir une histoire personnelle et cette histoire personnelle pourrait garantir la permanence de ce qui est en effet unique en chacun, de manière à protéger l’identité en tant que telle d’une simple identification avec quelqu’un d’autre. Je pourrais me disputer soudain avec mes proches, rompre les liens avec tous ceux avec qui je partage pourtant goûts et pensées, mais finalement j’irai de nouveau vérifier si ma propre identité personnelle implique assez d’éléments normatifs et structuraux, pour anonymes qu’ils soient, aptes à me rassurer, justement, sur la valeur de mon identité.
Non, notre identité ne doit pas nous isoler dans un monde à part, ne doit pas nous laisser à la merci de nos seuls conflits intérieurs. Il suffira d’ailleurs que nous soyons habillés à la mode courante, que nous ne revêtions pas des « fringues » trop bizarres, pour nous sentir à l’aise dans une identité qui, ainsi, ne nous fera pas considérer comme des êtres étranges, des marginaux, voire des misanthropes. Le dicton allemand l’exprime bien, du reste : « Gleich ist, wer Gleiches trägt », on est semblable à qui porte des vêtements semblables aux nôtres.
Il devient de plus en plus clair que la notion d’identité, depuis ses origines, ne se superpose donc pas à quelque chose de simple, d’univoque, mais semble bien être une entité composite, pour ne pas dire multiforme.
Dans cette perspective, elle se débat aussi entre la nécessité de posséder un point de référence bien objectivable, discernable par n’importe quel observateur neutre, permettant entre autres une codification sociale précise de chaque identité individuelle, et les exigences propres à la subjectivité. Rien, de nos jours, ne représente mieux la possibilité d’encadrer toute identité individuelle d’une manière irréfutable, et par là susceptible de fournir les coordonnées exigées par l’objectivité, que la mise en évidence de l’ADN. Une personne donnée pourra nier toute responsabilité dans un fait criminel, mais la preuve de l’ADN l’emportera sur les déclarations subjectives par la force que déploie, justement, ce qui est censé relever de l’objectivité.
Ainsi, le sujet, avec ses perceptions soumises à variations, avec ses convictions trop dépendantes des éclats émotionnels, n’a pas la partie belle et doit sans cesse lutter pour ne pas être exclu d’un contexte considéré comme suffisamment valable face à la prétendue vérité. Nous nous trouvons devant un combat proprement dit qui sévit partout, y compris en médecine, entre la vérification objective à propos, par exemple, du sérieux d’une souffrance, et les affirmations subjectives sur cette même souffrance de la part de la personne qui en est atteinte. C’est dans ce sens que l’on peut utiliser le terme d’« agonie », en entendant cela comme une lutte souvent désespérée entre les déclarations de quelqu’un qui ressent un malaise et les preuves objectives aptes à infirmer ou confirmer ces déclarations. Puisque si le sujet ne se réfère qu’à un vécu émotionnel qu’il juge différent dans des circonstances apparemment semblables, il suffira d’un examen par PET-Scan montrant que les zones cérébrales activées sont les mêmes, pour que les nuances fournies par l’autoperception du sujet soient mises en doute.
Mais, même en dehors des procédures instrumentales d’objectivation, nous pouvons retrouver ce besoin de « filtrer » toute subjectivité dans le but de la purifier des excès présumés inévitables de l’autoperception. De telle manière que, par exemple dans l’interprétation d’un rêve en psychanalyse ou en psychothérapie, nous essayons toujours et en premier lieu de réduire le récit onirique à des composantes connues d’avance et présumées favoriser l’alignement du contenu du rêve sur des visions préconçues et méta-individuelles. En somme, que l’on s’adresse à des idéologies religieuses, politiques, scientifiques ou pseudo-scientifiques, ou que l’on s’adresse à des notions plus concrètes et courantes, telles celles d’évolution ou d’involution, d’adaptation ou de qualité de la vie, une identité qui pencherait trop vers des critères subjectifs et donc trop personnels risquera de susciter bien des perplexités. L’encadrement théorique de ces notions dans un contexte considéré ayant fait ses preuves ou l’encadrement dans un contexte statistiquement significatif redonnent du blason à tout ce qui, sans cela, n’engendrerait peut-être que des doutes. En d’autres termes, une subjectivité prépondérante, ce qui pourrait équivaloir à une identité s’exprimant surtout par la voie de la pure autoperception, aura toujours de la peine à s’imposer sur une identité relevant, elle, par contre, de critères objectivement bien établis.
Et pourtant, en psychothérapie, comme nous le savons, se profile souvent la nécessité de faire de la place autant à la subjectivité qu’à l’objectivité ; autant à ce que quelqu’un – qu’il s’agisse au fond d’un patient ou du psychothérapeute – ressent sur le moment et dans des circonstances données qu’à ce que, en l’occurrence, la recherche scientifique ou la pratique clinique ont cru bon de nous enseigner et de quelque façon nous imposer.
A propos de quelques perturbations et anomalies
Une vieille problématique médicale peut nous servir aussi en ce qui concerne l’identité. En clair, la médecine s’est depuis toujours demandé si l’on mettait mieux en relief la pathologie en se basant sur tout ce qui semblait s’éloigner d’elle, c’est-à-dire en se basant sur des données reconnues comme physiologiques, ou si, au contraire, il n’était pas plus approprié de bien mettre d’abord en évidence la physiologie, en montrant la frontière qui la séparait nettement de la pathologie. Pour revenir maintenant à notre thématique identitaire, demandons-nous si ce qu’on appelle des troubles de l’identité serait à même ou non de mieux nous faire cerner les contours d’une identité répondant entièrement aux critères de la norme.
Sans vouloir traiter trop en détail tel ou tel aspect de l’identité, il est peut-être plus judicieux de prendre en considération, pour commencer, quelques variantes concernant l’identité, n’atteignant cependant pas des degrés de perturbation avérée. Déjà la notion de faux-self pourrait s’insérer dans une perspective où l’identité de quelqu’un ne serait pas tout à fait en danger ou trop précaire, mais aurait seulement recours à une stratégie défensive, apte néanmoins à faire percevoir l’identité en question comme fragile.
Parfois, en revanche, l’identité affichée par quelqu’un semble surtout se fonder sur des souvenirs « inoubliables » capables de témoigner en faveur d’un passé riche en expérience, qu’elle soit d’ailleurs de type positif ou négatif. Aussi cette identité trouverait-elle sa consistance surtout dans le passé pouvant tenir compte par exemple de la participation à une guerre ou à la mise en œuvre de gestes particulièrement généreux dont on se serait rendu capable.
Mais il peut y avoir au contraire une identité fondée essentiellement sur un tenace esprit de vengeance ou de revanche : ici, ce serait plutôt la capacité de ne pas oublier qui serait en jeu, que celle de compter sur un souvenir considéré comme enrichissant. Sur le même plan, nous pourrions placer des identités qui se superposeraient à la notion de caractère ou de tempérament et, par conséquent, sur un esprit plutôt conservateur et immodifiable, et d’autres identités qui, au contraire, trouveraient leur force propre dans une habileté à s’adapter aux circonstances comme un caméléon. A cet égard, il est opportun, peut-être, de mentionner également des identités qui se nourriraient exclusivement de certaines émotions, comme la colère, la jovialité, la culpabilité ou l’insouciance, en laissant de côté tout autre répertoire émotionnel.
Pour se référer maintenant à des troubles en bonne et due forme, ressortent certes au premier plan ceux qu’on classe comme des troubles de la personnalité, susceptibles en effet d’impliquer de facto une bonne dose de perturbation de l’identité. Un discours semblable doit sans nul doute être tenu pour les états psychotiques et borderline.
Quoi qu’il en soit, il est légitime de se poser des questions similaires tant pour les états bipolaires que monopolaires dans le cadre des troubles affectifs, et pour les dépressions qu’autrefois on qualifiait d’exogènes. Autrement dit : l’identité de quelqu’un qui dévoile des tendances dépressives récurrentes est censée devoir subir ce trouble de l’humeur d’une façon passive, en imaginant alors qu’une guérison radicale de la dépression redonnerait à l’identité sous-jacente toute sa force. Ou au contraire, une sorte d’identité dépressive qui finirait à tout jamais par dominer la personne atteinte.
Un tableau particulièrement intéressant est certainement celui des problématiques relatives à l’identité sexuelle. Une perturbation majeure de l’identité sexuelle, en effet, se retrouve chez les cas de transsexualisme. Ici, nous sommes en face d’une objectivité identitaire tout à fait vérifiable : il y a le constat d’une morphologie sexuelle bien claire, qu’on ne peut pas confondre avec des phénomènes d’hermaphrodisme, et où il y a respectivement un corps d’homme ou de femme à part entière. Cependant, le sujet qui habite ce corps sexué bien précis fait appel à une prétendue « erreur de la nature » et affirme appartenir au sexe qui n’est justement pas celui dont il dispose. Par rapport au transsexualisme, du reste, toute autre forme de problématique relative à l’identité sexuelle prend une allure bien plus estompée et aléatoire.
Enfin, revenons-en à ce que l’on pourrait classer comme des anomalies parfois susceptibles néanmoins de se traduire en pratique par des comportement antisociaux dangereux. Il suffit à cet égard de faire allusion à n’importe quel type de fanatisme pour savoir que l’identité individuelle ne trouve ici son humus et sa force que dans la violence, la recherche de situations extrêmes et le refus d’aucune remise en question. L’identité individuelle est noyée dans une idéologie collective.
Temps et espace en psychothérapie
Il n’est pas concevable d’imaginer une psychothérapie qui ne durerait qu’une séance : dans ce cas, si elle existait, le psychothérapeute assumerait plutôt l’identité d’un magicien. De manière que toute psychothérapie finit par se structurer sur deux dimensions temporelles : l’une est celle de la durée de chaque séance, qui le plus souvent est programmée autour de trois-quarts d’heure, et l’autre est celle de la durée globale de la psychothérapie. Nous nous trouvons alors devant les notions respectives de psychothérapies brèves ou longues, où en l’occurrence la durée totale de la cure peut tenir compte soit du nombre de séances effectuées, soit, au contraire, du moment initial par rapport à la terminaison. Entre autres, un psychothérapeute ne pratiquant en principe que des thérapies brèves possède-t-il la même identité professionnelle que celui qui pratique des thérapies longues ? Un patient plus enclin à se soumettre à une thérapie de longue haleine et sans durée établie au préalable ne souhaite-t-il pas, au fond, remanier sa propre identité de fond en comble, davantage qu’un patient qui veut savoir d’avance pour combien de temps il sera sous l’influence de la personnalité du thérapeute ?
L’on peut aussi, dans ce contexte, faire allusion aux notions de transfert et de contre-transfert. Dans le phénomène qu’on appelle transfert, on présume la possibilité que le patient attribue, même si c’est provisoirement, une identité fictive au thérapeute, aussi bien que dans le contre-transfert il y a la perspective que le thérapeute « enferme » déjà au départ du traitement son propre patient dans un diagnostic ou une vision structurale du trouble, aptes à créer une forme d’identité également fictive.
Toujours par rapport à la notion de temps en général, il y a la préférence accordée, selon les cas, au passé du patient, avec ici l’importance assumée d’emblée par les souvenirs et aussi les faux-souvenirs, ou alors l’accent mis surtout dans l’actualité du vécu séance après séance. Il est certain que des thérapeutes plus directifs ou moins directifs donneront peut-être l’impression de disposer d’une identité différente.
Quant à l’utilisation de la notion d’espace, il est évident que dans un face à face, l’identité présumée, au moins au sens large, respectivement du thérapeute et du patient a bien des possibilités de subir moins de variations que si le patient est allongé sur un divan avec le thérapeute hors de son contrôle visuel.
Il y a en outre tout l’impact du « setting », qu’il soit ou non inséré dans un contexte institutionnel susceptible quand même de mettre en évidence des caractéristiques se reliant à la personne du thérapeute, donc de quelque façon à son identité. En corrélation avec la notion d’espace se retrouve la méthode thérapeutique employée, puisque si, par exemple, plus d’importance est accordée en principe à la réalité extérieure, en découlera un plus facile encadrement de la conduite du patient, et surtout de l’acceptation ou non de sa part d’une normalité. Tandis que si ce qui prédomine dans l’esprit de la cure est plutôt l’espace interne du sujet, il y aura automatiquement une plus grande importance assumée par les fantasmes, les rêves, l’imaginaire.
Par ailleurs, l’on peut attribuer dans toute psychothérapie plus de valeur à des « contours » émotionnels ou à des « contours » relationnels. Ce qui implique aussi une différenciation inévitable dans la relation entre patient et psychothérapeute.
Une place à part pourrait être donnée à l’absence ou la présence de prescriptions médicamenteuses éventuelles au cours d’une psychothérapie. Le médicament, cela va de soi, représente une sorte de « tiers » dans une relation en principe duale : cela va à coup sûr provoquer une modification de l’autoperception de la part du patient. Ce qui amène quelquefois certains d’entre eux à refuser la prise de médicaments en s’appuyant justement sur l’idée que ces derniers « pourraient modifier leur personnalité ». Par contre, un psychothérapeute qui a recours à la prescription médicamenteuse « délègue » une partie de ses capacités curatives à des substances supposées l’aider à être plus efficace.
Dans une intrication plus qu’évidente entre temps et espace se situe en outre le langage, véhicule, bien sûr, indispensable à toute forme de psychothérapie. Le langage, toutefois, n’implique pas seulement des significations précises concernant la communication, mais aussi une tonalité de marque affective, un choix particulier des mots, un « timing » d’intervention, un arrière-fond plus prédisposé à la théorisation ou, au contraire, plus porté à produire une réaction émotionnelle immédiate. De plus, ces coordonnées qui se rattachent aux notions de temps et d’espace ne sont pas réductibles à un carcan dans lequel se trouverait tant bien que mal inséré uniquement le patient. Bien sûr que non, et, comme nous venons de le voir, le psychothérapeute est obligé de s’en revêtir aussi et d’en tenir compte. Si bien que tout psychothérapeute ne doit pas oublier que dans chaque cure pratiquée il y a une mise à l’épreuve de sa propre identité.
La psychothérapie vise-t-elle ou non un changement de l’identité ?
L’identité du thérapeute semble, malgré tout, vouloir maintenir une continuité à la fois personnelle et professionnelle. Il peut éventuellement, à côté des thérapies individuelles, périodiquement au moins participer à des psychodrames, à des thérapies de groupe, et aussi à des thérapies de type systémique s’adressant soit à des familles, soit à des couples. Toutefois, son identité professionnelle ne sera pas trop modifiée par ces variantes techniques, et même chacun retrouve vraisemblablement dans le maintien d’une identité professionnelle stable un moyen de vérifier et de mettre à l’épreuve la pertinence et la validité de sa méthode de travail.
L’identité du patient, en revanche, pourrait bel et bien être « menacée » par les nécessités de la thérapie. Non seulement, en effet, le patient doit recouvrer un état de normalité reposant sur une base collective et, en partie au moins, culturelle, mais, en renonçant pour ainsi dire à ses symptômes, il risque de perdre des caractéristiques qui, à travers l’anormalité du processus pathologique (surtout si chronicisé) l’avaient éloigné de l’anonymat implicite en toute normalité.
Néanmoins, derrière une anamnèse, celle du patient, et derrière toute formation psychothérapique amenant par la force des choses, de la part du thérapeute, au choix d’une école et donc d’une méthode, il y a dans les deux cas l’arrière-plan d’une histoire personnelle. On recoupe ici en plein toute la problématique introductive et générale que nous avions déjà développée : dans quelle mesure et en quelle proportion la constitution d’une identité relève-t-elle de facteurs individuels et par ailleurs de facteurs collectifs, aussi bien que chaque identité ne peut pas ne pas posséder un ensemble bien intriqué de facteurs génétiques et de facteurs épigénétiques ?
Au contraire, pour reprendre des aspects plus liés à des éléments concrets et de quelque façon simples de la vaste problématique identitaire, rappelons-nous que c’est finalement notre visage, et pas tellement d’autres parties de notre corps, qui témoigne de la persistance de notre Moi individuel à travers le temps. Tant il est vrai qu’au bout d’un certain nombre d’années, nous nous voyons obligés de changer la photo sur notre carte d’identité pour garantir officiellement que cette personne représentée sur la photo, c’est toujours nous et pas quelqu’un d’autre, même si le temps a modifié considérablement notre visage. Un chirurgien allemand avait, il y a quelques années, émis une proposition – vite abandonnée – visant à modifier le visage de certains criminels irrécupérables, comme une tentative extrême d’influencer leur identité profonde. Toujours est-il que l’on sait qu’une identité peut prendre forme par des procédures d’imitation, à travers des cogitations intimistes ; qu’elle peut vouloir, déjà très tôt dans la vie, être définitive et inébranlable, ou alors largement disponible pour des remises en question.
Il reste encore une interrogation de taille, semblable d’ailleurs à un défi, en connexion directe peut-être avec l’identité du psychothérapeute : ce psychothérapeute est-il vraiment plus heureux et surtout plus sage que son patient ?
[1]
Psychanalyste, Professeur honoraire à la Faculté de Médecine de Genève, membre de la Société Suisse de Psychanalyse.