Psychothérapies
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
160 pages

p. 215 à 221
doi: en cours

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Volume 23 2003/4

2003 Psychothérapies

La vie secrète du psychanalyste

André Haynal  [1] Adresse de l’auteur :Pr André Haynal20 bis, chemin de la GradelleCH-1224 Genève
Quelques réflexions afin de discuter certains aspects de l’activité et de la vie du psychanalyste.Mots-clés : théorie psychanalytique, pratique psychanalytique, auto-analyse, contre-transfert. About some aspects of psychoanalysts’activity and life.Keywords : psychoanalytic technique, psychoanalytic practice, self-analysis, countertransference.
 
Introduction
 
 
Freud disait bien qu’il faudrait écrire un travail sur la pratique psychanalytique ; toutefois il « ne devrait pas être imprimé, mais circuler parmi nous en copie », en secret (lettre de Freud à Jung, 31.12.1911). Peut-être avait-il raison, peut-être que ce qui est le plus important et le plus profond dans cette pratique, c’est ce qui se passe en secret dans l’analyste. Peut-être est-ce pourquoi une profusion d’ouvrages sur l’activité psychanalytique apparaissent comme une ossature, un squelette désincarné, loin de la vie, de la chair, des sentiments et, par conséquent, de la réalité personnelle, de ce qui fait la clinique. La vie secrète de l’analyste – c’est la psychanalyse même.
La psychanalyse est une rencontre. L’écoute de l’analyste est faite de son plaisir quotidien d’entendre les récits des analysands, leurs heurs et malheurs, leur vécu, tout ce qui leur arrive, ce qu’ils pensent, ressentent. Comme Lou Andreas-Salomé l’écrivait à Rilke : « Mon travail en psychanalyse me rend si heureuse que, fussé-je milliardaire, je n’y renoncerais pas » (Giroud, 2002, p. 127). D’ailleurs, Ferenczi exprimait le même plaisir. Cet intérêt et cette joie sont parallèles aux espoirs de l’analysand qui projette son Idéal du Moi sur l’analyste, dans ce que Béla Grunberger appelle la « lune de miel » narcissique.
L’œuvre quotidienne de l’analyste, ce sont les analyses qu’il conduit ; l’élaboration théorique des analystes reflète leurs propres préoccupations. La vie de Melanie Klein, jalonnée de pertes et de frustrations, et un besoin désespéré de contrôler ses enfants l’ont amenée à concevoir l’existence comme une lutte perpétuelle face à la rage, l’envie et la culpabilité (Strenger, 2002, p. 549). Dans une publication de Kohut au sujet de Mr. Z., le patient et lui-même se confondent, de même que dans certaines publications de Freud. Les meilleures pièces de la littérature psychanalytique, les insights les plus importants sont autobiographiques ou proches de tels éléments, comme chez Freud parlant de Gisela Fluss, révélant ses propres souvenirs-écrans, de façon déguisée, comme s’il s’agissait d’un de ses patients (Freud, 1899, p. 267). D’ailleurs tout à fait comme chez les romanciers… Freud avait découvert que l’écriture de la psychanalyse aboutit à écrire des nouvelles ou des romans : plus près de l’activité artistique que d’une science dite « objective »…
Rappelons-nous que les études sur les témoignages ont bien montré – on le sait depuis Liszt à Berlin au milieu du XIXe siècle – que les témoins n’ont jamais une image photographique de ce qui s’est passé. L’analyste-témoin n’est pas non plus au-dessus de tout soupçon… Ses notes portent un témoignage de ce qu’il a ressenti et compris, subjectivement, expriment sa sensibilité et sa compréhension de ce qui a pu se passer, en valorisant ainsi des éléments qui l’ont frappé, auxquels il a réagi en premier lieu.
Dans cette rencontre, le psychanalyste est aussi pris par les forces émotionnelles-relationnelles : il sent et réagit intérieurement, et ceci fait partie intégrante du secret de l’analyste. Une vue de l’analyse où l’analyste serait purement un « traducteur » des fantasmes de l’analysand, le lecteur d’un discours, revient à une représentation du processus analytique qui ignorerait les mouvements intérieurs, cette vie secrète de l’analyste. La catégorisation intellectuelle transfert/contre-transfert peut être utile et représente une première approximation en mettant une boussole dans nos mains, mais les choses se compliquent rapidement. Ainsi par exemple, on doit aussi tenir compte du transfert de l’analyste et, suivant Michel Neyraut (1974), se rappeler que le contre-transfert peut « précéder » le transfert. Les lignes de force s’enchevêtrent…
Ceci reflète aussi les réactions intérieures intenses – parfois secrètes – de l’analyste. André Green (1976) l’exprime : « Une patiente me dit un jour que, pour faire le métier que je faisais, il fallait que je sois infidèle à ceux que j’aimais, puisque je consentais à vivre une relation si profondément intime avec d’autres que les miens »… Cette formulation exagérée reflète bien pourquoi ce métier est « fatigant » : en raison de l’engagement émotionnel. Ce n’est pas un métier reposant, qu’on peut exercer à distance, mais la parole de l’autre exprimant désirs et incitation à l’action – qui, dans les cas heureux, devient pensée – crée une tension émotionnelle comparable entre autres à celle de l’acteur ou d’autres artistes.
En travaillant dans ces relations collisives ou collusives, c’est-à-dire à grande distance parfois hostile ou violente, ou à une proximité engluante, on peut utiliser le concept d’identification projective dans lequel chaque partenaire induit l’autre à mettre en scène (enactment) un rôle partagé ou complémentaire de fantasmes inconscients, désirs et peurs. Ces mises en scène peuvent représenter une station importante sur le chemin de la prise de conscience, aussi bien dans le hic et nunc que de ses racines dans le passé. Curieusement, dans l’histoire de la psychanalyse, ces secrets ont été pendant longtemps écartés.
En essayant de comprendre ce que dit l’analysand, nous assistons à l’interprétation. Toute écoute est interprétation : nous traduisons notre écoute dans notre propre langage (intérieur), dans notre compréhension, puis nous le restituons à l’analysand. Ne pas restituer est un acte bien problématique ; les raisons qu’on se donne – que « c’est trop tard », qu’« on l’a déjà dit » – ne sont le plus souvent que des rationalisations. La vraie raison, elle fait partie du secret de l’analyste lui-même : il ne trouve pas ses mots, il est embarrassé, acculé au « non-sens », au noir. Or, ne pas devenir ce miroir qui reflète l’image que l’analysand nous transmet revient à devenir un analyste anti-analysand. Recevoir le message et le refléter est la raison d’être de l’analyste. Les motifs cachés de ne pas le faire – par exemple la crainte de brusquer le patient, de lui faire du mal, de le perdre – ne se clarifie que dans l’« auto-analyse ». Autrement, la sensibilité, restée secrète, dirigerait l’analyste. Mais il convient de comprendre… Que le Moi y advienne
 
Le secret d’une forme de vie et ses satisfactions
 
 
Mais il ne s’agit pas seulement d’un échange de paroles distantes ; comme le disait Searle, « dire, c’est aussi faire », chaque partenaire peut induire l’autre à représenter des sentiments ou des comportements identiques ou complémentaires selon un script inconscient de l’un et de l’autre. En même temps, c’est une relation affective intense qu’on peut comprendre avec des notions combien précieuses de transfert et contre-transfert, projection et identification, en suivant le mouvement inauguré par Ferenczi dans son élaboration du contre-transfert et de l’introjection. L’analyste n’oubliera pas qu’il fait, lui aussi, comme tout le monde, des transferts, donc pas seulement des contre-transferts, et qu’il est plongé dans une expérience affective et interpersonnelle que les points de vue que je viens de mentionner éclairent, mais n’épuisent pas.
Ecouter pendant des années un patient quatre ou cinq fois par semaine devient une forme de vie, en danger de se constituer comme un substitut de la vie ordinaire, à son tour pleine d’inconvénients, d’énervements, de luttes. En analyse, on est là, régulièrement : on attend, les analysands viennent, à l’heure, nous racontent des histoires intéressantes qui agissent sur nous, ils nous idéalisent ou nous haïssent, nous essayons de comprendre ce qui se passe en nous – non pas seulement dans l’expérience de l’analysand, mais dans la nôtre. L’expérience de l’analysand est en premier lieu celle d’une relation avec un homme ou une femme honnête : qui n’abuse pas des désirs offerts – qu’ils soient sexuels ou autres demandes de gratifications, ou offres de soumission. L’analyste manifeste aussi des réactions sans retaliations à des comportements critiques, d’agressivité et de ce qu’on peut appeler le sadisme du patient. Ce phénomène présent déjà chez Franz Alexander, et même chez Otto Rank, qu’on a désigné plus tard sous le terme d’« authenticité », s’installera aussi dans cet espace…
Il peut surgir parallèlement une tentation d’auto-idéalisation : être « meilleur parent » que le parent n’était, un « meilleur père » ou une « meilleure mère », « frère » ou « sœur » ; quelle idée flatteuse, au point d’oublier que cinquante minutes dans une situation particulière n’est pas la même chose que de vivre avec un enfant année après année…
Jusque-là, on est dans le domaine de l’« ethos », le comportement et surtout la vie intérieure de l’analyste, déterminant des éléments de cette rencontre secrète qu’est l’analyse. Un autre dérivé du mot « ethos », l’éthique, le comportement souhaitable tel que nous le ressentons ou l’imaginons, nous oblige à soulever la question des satisfactions légitimes – il doit y en avoir dans toute activité professionnelle [2], indispensables pour encadrer l’analyse – ainsi que d’autres, illégitimes…
 
… et la théorie
 
 
Le matériel analytique peut naturellement être entendu de diverses façons : les systèmes de références conceptuelles, l’expérience de l’analyste, sa vie, sa personnalité dans ses différentes dimensions vont jouer en cela. Dans cette relation, dont certains déterminants restent pour toujours secrets parce que le sens en devient inépuisable, une proximité suffisante et des échanges se créent, afin que les idées de l’analyste puissent stimuler l’analysand à relancer ses propres associations et élargir sa propre compréhension de lui-même.
Même le choix de la théorie va se faire en complicité secrète avec la sensibilité propre de l’analyste, formée par ses expériences infantiles, de vie, rencontres, lectures (etc.). Nous choisissons la théorie qui nous convient – et d’ailleurs parfois convient à nos propres défenses. Il n’y a pas de perfection sans défaut, pas de vie dynamique sans défenses, l’analyste doit accepter d’avoir des limites et choisir les analysands avec lesquels il est capable de travailler, se trouvant ainsi à l’intérieur de ses limites. On a dit par exemple que ceux qui préféraient réparer le narcissisme, le « Self affaibli » de leur patient, et moins s’occuper de sa rage, peuvent éprouver une attirance pour les théories de Kohut et pour la façon de travailler à sa suite, alors que d’autres qui seront plus sensibles à des manifestations ou des dérivés d’agressivité s’appuyent sur les images suggérées dans l’œuvre de Melanie Klein. Parfois c’est moins caricatural – mais présent quand même, secrètement
 
La situation analytique et la vie personnelle
 
 
La situation analytique implique un certain isolement. En général, on ne peut pas porter ses victoires ou ses succès à la connaissance d’un large public pour être admiré. La vie du psychanalyste se passe dans le secret de la discrétion. Les supervisions permettent de voir comment quelqu’un d’autre peut réagir autrement à une situation analytique similaire, « au même matériel », que nous. Des échanges entre collègues, séminaires, conférences, ponctuent la vie par les satisfactions intimes de l’analyste. Ces rencontres avec d’autres analystes lui donnent l’occasion de rompre des dimensions du caché, d’avoir quelques feedbacks, de se montrer, enfin. Mais souvent il ne rencontre pas de gratifications et ressent même des frustrations en s’imaginant que d’autres collègues pourraient mieux travailler à sa place… Ce fantasme, une variante de ce qu’on appelle le « Surmoi analytique », devient une forme de culpabilité. Il provient aussi du système de l’apprentissage des débuts, où l’aîné (le « superviseur ») peut montrer par son expérience une sensibilité plus évoluée pour le matériel dans lequel l’analyste débutant se débat à son corps défendant. Mais peu à peu, il acquiert une sensibilité plus poussée. Néanmoins, faute d’avoir des critères clairs, on peut encore tomber soit dans l’auto-idéalisation, soit dans l’idéalisation de l’autre avec une culpabilisation consécutive de soi-même. Il peut se passer beaucoup de temps jusqu’à ce qu’on puisse faire la paix avec soi-même et admettre que dans ce travail finalement artistique, il faut accepter sa propre sensibilité et les limites de celle-ci.
En outre se présente ici la nécessité d’avoir d’autres satisfactions dans la vie réelle, pour ne pas en attendre exclusivement des analysands ou du travail analytique. L’importance de l’hygiène mentale de l’analyste était déjà, rappelons-le, l’un des soucis majeurs de Sándor Ferenczi, lui qui a été parmi les premiers à se débattre avec des cas « impossibles ». Si l’analyste a bien le droit de chercher un certain confort mental dans son travail, de devenir lui-même dans son fauteuil d’analyste, il remplira de cette façon sa fonction de miroir vivant vis-à-vis de l’analysand, c’est-à-dire en reflétant sa « vérité » de l’analysand.
Nous trouvons ici l’idée des liens souterrains souvent secrets entre la vie personnelle de l’analyste et sa vie professionnelle. Ce n’est probablement pas un hasard si Ferenczi a buté sur ce problème en particulier, lui qui n’a jamais fait une distinction propre entre vie professionnelle et personnelle. Sa vie personnelle, comme d’ailleurs celle de beaucoup de médecins de son époque, a été quasiment absorbée par sa vie professionnelle, mais d’autre part – pensons à Elma, mais aussi un peu à Gisella (Haynal, 1987) – cette continuité a également fait problème, Freud « décidant » par exemple du choix de sa partenaire maritale (cf. lettre de Ferenczi à Groddeck, 27.2.1922).
Certaines attitudes, telles qu’un comportement directif dans la dimension du conseil, peuvent aussi servir les buts de satisfaction de l’analyste, qui se vit à ce moment comme « bon », espérant provoquer des succès immédiats dans la vie du sujet (par exemple par rapport aux moyens matériels).
La psychanalyse est une expérience de changement pour les deux partenaires. Si l’on accepte la proposition de Michael Balint (1949) que le but de l’analyse consisterait à retrouver la zone d’« amour primaire », alors cette expérience ne peut pas laisser l’analyste indifférent non plus. Si nous nous souvenons de la définition de Freud : rendre l’inconscient conscient et redonner au sujet sa capacité de travail et de plaisir (Freud, 1912c, p. 123 ; 1923a, p. 201) – nous traduirons : élargir sa personnalité (consciente) et ses capacités, ses potentialités, c’est-à-dire, en dernier compte, en tout cas, un programme delphique ou goethéen de « devenir ce que l’on est ».
Dans ce domaine, certaines contradictions apparentes dans la théorie analytique paraissent plutôt être des points de vue divergents – pour parler avec Bion, des vertex (vertices) différents. Par exemple, si pour Freud l’activité la plus importante de l’analyste est son activité interprétative, et si pour Ferenczi c’est l’acte d’assumer sa responsabilité et sa sensibilité, alors le lien entre la « sensibilité » qui fait naître l’interprétation et l’« interprétation » possible grâce à la « sensibilité » devient transparent. Tout ceci conduit à une nouvelle expérience des deux protagonistes, à une perlaboration constante, secrète, imprévisible…
Les questions de la vie de l’analyste ne peuvent pas être réglées par des prescriptions. Le problème de la révélation de soi (self-disclosure) en est un bon exemple : quand on sent que le déni et l’hypocrisie dans la non-révélation pourraient devenir un obstacle dans l’évolution du sujet, une telle révélation peut devenir nécessaire, puisqu’il n’est pas recommandable de se cacher derrière la neutralité… Mais dans d’autres cas, la neutralité peut être un moyen puissant pour permettre au sujet de maintenir une relation avec son fantasme plus qu’avec une réalité que l’analyste pourrait lui imposer par une « révélation »…
Un autre secret de l’analyste pourrait aussi être son désir de gratitude. Devrait-il y renoncer ? Tenter de remplacer le sentiment de gratitude par l’argent ? Est-ce éthique, est-ce (en plus) une illusion ? Il est toutefois également vrai que recevoir de l’argent pour son travail suscite un sentiment agréable – acceptable et éthique – défendable…
Vouloir mettre en œuvre ou réaliser la théorie analytique sous tous ses aspects dans une analyse : une fausse ambition ? C’est là où l’« ethos » de la psychanalyse peut intervenir sous la forme d’un rêve de toute-puissance, le rêve d’une analyse parfaite. L’analyse satisfaisante, « suffisamment bonne », alimentée par nos propres expériences, des pièces de la théorie assimilées, des influences des superviseurs ou d’autres analyses, en fait une image intérieure à notre disposition – c’est cette analyse-là qui devient peu à peu atteignable, mais jamais une perfection, jamais non plus le résultat de l’apprentissage scolaire d’une théorie. Il n’y a pas de lumière sans ombre… Dans le cas contraire, l’analyse ne donnerait pas l’expérience d’une entreprise humaine partagée…
 
Désirs
 
 
Parmi les désirs de l’analyste, ceux liés à la sexualité, à la violation des limites (boundary violations) sont souvent liés à son isolement, et parfois également à sa vie personnelle. Dans l’histoire de ces débordements, Jung avec Sabina Spielrein et Ferenczi avec Elma Palos en sont des exemples classiques de l’époque pionnière (Haynal, 1987, 2001). Sont-ils également en rapport avec des questions de pouvoir, de contrôle (total) de l’autre ? Ernst Falzeder (1994) a montré que certaines analyses se sont bien terminées par un mariage (Erich Fromm et Ida Fromm-Reichmann sont parmi les plus célèbres), mais aussi par la fondation, basée sur une complicité secrète, d’une « école », d’un groupe psychanalytique d’« élèves ». La volonté de contrôle de l’autre – de l’élève, considéré comme un collègue mineur – pourrait être l’une des sources également de la constitution des écoles autour d’une figure charismatique, ou autoritaire et contrôleuse.
L’implication affective a minima s’exprime par certains signes (une trop grande sympathie et admiration pour l’analysand, ou même tomber amoureux(se) d’elle/de lui), et aussi par les sentiments fins de culpabilité ou de honte. Les déviations de la façon de pratiquer habituelle de l’analyste, sa culpabilité, les rationalisations en sont des signes importants. Parfois, il ne s’en sortira que par une super- ou intervision, quels que soient son âge ou son degré d’expérience. Son insight dans des problèmes d’envie et de dépendance ou d’avidité, ou encore des attentes de gratification du travail, pourraient trouver là des éclaircissements.
 
Son analyse
 
 
Les nœuds de sa personnalité et ses transformations se révèlent en outre autour de son analyse et ce qu’on a l’habitude de désigner comme son « auto-analyse ». Même une littérature riche et complexe n’a pas pu supprimer l’hypocrisie autour de ces problèmes, quoique les influences institutionnelles aient beaucoup diminué en comparaison avec celles subies par la génération précédente, et que l’image idéalisée, souvent pesante, de l’« homme analysé », construit sur le modèle de l’Uebermensch (surhomme) nietzschéen, tende aussi à disparaître, les limitations de l’analyse étant largement reconnues (en partie en lien avec le nouveau discours sur les effets thérapeutiques de l’analyse)…
Quant à l’auto-analyse, qui serait le secret mythique de l’analyste, est-elle même possible ? Le souhait qu’une bonne fin d’analyse aboutisse à une bonne auto-analyse, tel qu’Anzieu (1994) le suppose au sujet de Beckett suite à son analyse avec Bion (qui, remarquons-le, n’était à cette époque même pas encore analyste !), est-il réalisable ? Est-il vrai que l’auto-analyse post-analytique devient possible par l’introjection de l’image de l’analyste avec lequel on poursuivra un dialogue intérieur ? En tout cas, l’auto-analyse, si elle devient possible, n’est pas une activité psychique solitaire : déjà Freud l’a développée au cours d’un échange, celui avec Fliess. N’oublions pas non plus que pour lui, l’auto-analyse était surtout l’analyse systématique de ses propres rêves et, comme il l’avait dit à sa fille, « par écrit » : elle lui répond : « Maintenant, je crois aussi, finalement, que l’analyse des rêves, quand on la fait seul, ne peut être faite que par écrit » (lettre d’Anna Freud à son père, 7.8.1921 ; c’est moi qui souligne) [3], un labeur, un travail, et non pas simplement des associations artistiques sur lesquelles nous tomberons par hasard. Pour Anzieu, elle suppose un engagement subjectif ferme dans l’élaboration d’une crise personnelle.
L’illusion que, par son analyse, le psychanalyste élargisse tellement sa sensibilité qu’il puisse prendre en charge toutes les pathologies, tout le monde, n’est-elle pas irréaliste ? Le choix de l’analyste et de l’analysand se fera moins par des indications de type « médical » que par les courants souterrains de sympathie, de sensibilité et de tolérance de l’analyste et ce quelque chose que les laïques aiment bien désigner comme une « chimie » qui agit entre ces deux personnes, donc une possibilité d’insight vis-à-vis de l’autre. Curieusement, c’est aussi un domaine où même des recommandations de Freud aux analystes, par exemple celle de refaire plusieurs fois dans la vie une psychanalyse, ont été peu répétées ou suivies. Peut-être parce que, dans l’entourage de l’analyse, dans une communauté donnée, il est difficile de trouver quelqu’un avec qui on n’a pas déjà des relations (dites « de réalité » – en vérité avec des affects divers déjà mobilisés) trop importantes pour pouvoir le faire. Il est néanmoins paradoxal que dans un monde qui offre la possibilité de déplacements faciles, de voyages, de migrations, on ait tellement résisté à appliquer un tel conseil. Quelles sont les forces secrètes qui aboutissent à cela ?
En ce qui concerne les analyses, leur secret principal consiste dans le fait que l’analyste ne sait ou ne connaît pas où cela va l’amener, et que l’évolution des analyses n’est pas conduite par un savoir scientifique, mais que, comme dans la Bible, « si un aveugle conduit un aveugle, ils tomberont tous deux dans une fosse » (Matthieu 15 :14). L’analyse se fait, comme dans l’épreuve du champ visuel, dans une pièce noire où s’allument de petites lumières qui s’éteignent aussitôt. Comment expliquer autrement les tensions présentes, chez l’analyste aussi ? Même la motivation d’être analyste est sous-tendue par son désir de comprendre l’autre et de l’aider par cette compréhension, mais surtout, à travers l’autre, soi-même, comprendre l’humain en lui-même.
Quelques traces de dépendance et d’idéalisation restent souvent et contribuent à la création des groupes, comme nous l’avons vu, des « écolettes » secrètement complices, des désirs de retour chez l’analyste devant les difficultés de la vie, même de la vie « ordinaire ».
Sans doute à l’opposé du désir de Freud de créer une situation scientifique objective avec un analyste observateur détaché, quasi en dehors du déroulement du discours, la notion anna-freudienne d’« observateur participant » était le maillon suivant dans la représentation plus véridique de la situation. Curieusement, on attribue le pas le plus important sur cette route à Melanie Klein, ce qui est historiquement une contre-vérité, puisqu’elle semblait craindre que l’analyse, par cet approfondissement centré sur l’analyste, perde de son sens ; et quand Paula Heimann a proposé ses nouvelles idées au sujet de l’importance du contre-transfert, elle n’était plus vraiment kleinienne (Grosskurth, 1986). Ces idées, n’en déplaise à certains, ont été lancées par Sándor Ferenczi, et une majorité de psychanalystes de l’époque ont préféré qu’elles restent secrètes. Ferenczi en a été puni par l’ostracisme et par l’oubli
Un autre aspect lié à ces émotions intenses secrètes non reconnues, est celles qui se tissent dans des analyses ayant un dessein dit « didactique », donc visant la clarification de soi-même du futur professionnel. Ernst Falzeder (1994), dans ses études historiques, a bien pu démontrer comment ces liens affectifs « résiduels » après l’analyse contribuent à la formation des groupes soutenus par une même idéologie psychanalytique, mais aussi à des relations romantiques, amoureuses, ou même devenues maritales (cf. supra). De véritables arbres généalogiques historiques le prouvent (ibid.). Probablement, si ces secrets n’étaient pas tenus secrets, on aurait pu en parler, et, comme d’autres forces internes mobilisées, faire avec eux comme avec nos autres démons avec lesquels nous vivons (eudemonia).
Je ne mentionnerai qu’en passant les manifestations du fameux « burn out syndrome », des manifestations masochistes de l’analyste ennuyé, parfois même irrité par ses patients, ses collègues, et par lui-même. Ce que l’analyste attend de son métier fait partie de ce problème :
  1. il attend que ses patients changent (si possible guérissent), sinon, il ressent une défaite ;
  2. ne pas parvenir à ses buts est une blessure narcissique : il se considère comme pas assez bon pour réussir, comme s’il n’avait pas les moyens, lui, personnellement, pour y arriver ;
  3. tout ceci est évidemment lié à ses idées de la conduite de sa vie, à ses buts et à ses possibilités de les atteindre et d’en être satisfait.
Le secret de la vie, celui de l’analyste aussi, est la recherche de la satisfaction.
Toutes ces questions jouent un rôle dans sa vue de la situation du patient, déterminant sa tactique pour obtenir des victoires – des satisfactions.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Anzieu, D. (1994) : Beckett et le psychanalyste. Lausanne, L’Aire.
·  Balint, M. (1949) : L’évolution des buts et des techniques thérapeutiques en psychanalyse, in : Balint, M. : Amour primaire et technique psychanalytique. Paris, Payot, 1972, pp. 237-251.
·  Bion, W.R. (1965) : Transformations : passage de l’apprentissage à la croissance. Paris, P.U.F., 1982.
·  Bion, W.R. (1970) : Attention et interprétation. Paris, Payot, 1974.
·  Falzeder, E. (1994) : Filiations psychanalytiques : la psychanalyse prend effet, in : Haynal, A. : La psychanalyse : 100 ans déjà… Contribution à l’histoire intellectuelle du XXe siècle. Genève, Georg, 1996, pp. 255-289.
·  Ferenczi, S., Groddeck, G. (1982) : Correspondance, 1921-1933. Paris, Payot.
·  Freud, S. (1899) : Des souvenirs-couvertures, in : Œuvres complètes – Psychanalyse, vol. III. Paris, P.U.F., 1989, pp. 253-276.
·  Freud, S. (1912c) : Des types d’entrée dans la maladie névrotique, in : Œuvres complètes – Psychanalyse, vol. XI. Paris, P.U.F., 1989, pp. 117-126.
·  Freud, S. (1923a) : « Psychanalyse » et « Théorie de la libido », in : Œuvres complètes – Psychanalyse, vol. XVI. Paris, P.U.F., 1991, pp. 181-208.
·  Freud, S., Jung, C.G. (1961) : Correspondance. Paris, Gallimard, 1974.
·  Giroud, F. (2002) : Lou. Histoire d’une femme libre. Paris, Fayard.
·  Green, A. (1976) : Préface : L’autre et l’expérience du Soi, in : Khan, M.M : Le Soi caché. Paris, Gallimard, pp. 9-26.
·  Grosskurth, Ph. (1986) : Melanie Klein, son monde et son œuvre. Paris, P.U.F., 1990.
·  Haynal, A. (1987) : La technique en question : controverses en psychanalyse. Paris, Payot.
·  Haynal, A. (2001) : Un psychanalyste pas comme un autre. La renaissance de Sándor Ferenczi. Lausanne, Delachaux et Niestlé.
·  Haynal, A., Falzeder, E. (1994) : La psychanalyse : 100 ans déjà. Genève, Georg, 1996.
·  Neyraut, M. (1974) : Le transfert. Paris, P.U.F.
·  Strenger, C. (2002) : From Yeshiva to critical pluralism : Reflections on the impossible project of individuality. Psychoanal. Inq., 22/4 : 534-558.
 
NOTES
 
[1]Psychanalyste, professeur honoraire et émérite de psychiatrie à la Faculté de Médecine de Genève ; membre et ancien président de la Société Suisse de Psychanalyse.
[2]Balint rappelle qu’« il est tout aussi vrai pour le patient que pour son analyste qu’aucun être humain ne peut tolérer à la longue une relation qui n’apporte que des frustrations, c’est-à-dire une tension toujours croissante entre lui et son objet. Tôt ou tard, la tension doit être soulagée… » (Balint, 1949, p. 247). Il se demande donc « de combien, de quelles sortes de satisfactions ont besoin le patient d’une part et l’analyste d’autre part » (ibid.) et quel rôle le langage et l’interprétation vont jouer dans la diminution de ces tensions.
[3]« Jetzt endlich glaube ich auch, dass man die Traumanalysen, wenn man sie alleine macht, nur schriftlich machen kann » (Library of Congress, Washington).
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