2004
Psychothérapies
Éditorial
Grossesse : d’Eros à Narcisse
Francesco Bianchi-Demicheli
Adresse de l’auteur :Dr Francesco Bianchi-DemicheliService de Gynécologie et Médecine de la ReproductionHôpitaux Universitaires de Genève32, boulevard de la CluseCH-1211 Genève 4
La grossesse constitue un événement majeur dans la vie d’une femme, d’un homme, d’un couple. Pour une femme, elle représente la réalisation de soi, un renforcement de la féminité, l’aboutissement d’un besoin fondamental. Chaque femme arrive à la grossesse avec sa personnalité, avec son vécu émotionnel, avec son présent, avec son passé.
La grossesse situe la femme dans un contexte de crise psychique. Cette crise, déjà décrite par Racamier, Winnicott et d’autres, certains s’inspirant des travaux d’Erikson, est caractérisée par un état particulier défini comme « transparence psychique » par Bydlowsky. L’idée de la transparence se réfère au fait que, pendant cette période de la grossesse, l’état de conscience paraît modifié, des fantasmes régressifs, des reviviscences mnésiques, des fragments de l’inconscient viennent à la conscience.
Il s’agit là, me semble-t-il plutôt, de quelques rayons de lumière dans la pénombre. De quelques étincelles qui éclairent le sombre lointain. La grossesse et la maternité correspondent, en fait, chez la femme, à des changements profonds qui l’amènent, par une crise et une maturation, à un changement de rôle qui va modifier sa configuration psychique.
L’identification à la mère passe de la répétition générale à la mise en œuvre dans la réalité. C’est l’heure de jouer la pièce en part entière. C’est le temps de la rupture, du détachement, du vrai départ. Le moment de l’adaptation au nouveau rôle, de nouvelle mère, de protagoniste. Il y aura la naissance de l’enfant, mais aussi celle d’une nouvelle mère et d’une nouvelle femme.
Avant la grossesse, l’enfant existe en tant que désir, en tant que fantasme, mais il peut déjà être très investi. Au début de la grossesse, il existe en tant qu’idée, production fantasmatique qui va se renforcer au cours de la gestation par des perceptions sensorielles. Psychologiquement, l’attachement commence déjà in utero, et à la fin du premier trimestre de grossesse la grande majorité des femmes ont une représentation sous forme d’image de l’enfant. Les investigations modernes, telles que l’échographie, donnent forme à cette image et renforcent un tel attachement. Issu d’Eros, l’enfant envahit progressivement le ventre de la mère et son psychisme : elle est enceinte dans sa totalité. Elle est enceinte dans son ventre, dans ses seins, dans son cœur, dans chaque cellule, elle est enceinte dans son âme. Elle est.
Avant qu’il soit né, l’enfant est investi narcissiquement de manière très intense. Il appartient à la mère d’une manière tellement proche et intime qu’il fait partie d’elle. Dans ce même mouvement d’investissement narcissique, il y a le désinvestissement de beaucoup d’objets autrefois investis qui ne concernent pas la grossesse. Celle-ci envahit toutes les pensées de la femme qui ne pense plus à autre chose : elle est érotisée.
Il arrive que la grossesse, comme le décrit Bydlowsky, puisse sembler peu investie, car effacée par un discours spontané parfois vide de cet enfant et plein de représentations nostalgiques de l’enfant que la femme a été autrefois. Silence nostalgique, désir d’enfant, désir d’enfance. Mais ce silence relatif, cette mise en secret silencieuse est un des signes de son érotisation. L’érotisation de la grossesse constitue un nouvel élan, une énergie puissante, un flux irrépressible qui la place au centre du monde, et les autres objets autrefois érotisés s’effacent, décolorés et vidés de leur sens. C’est comme si le désinvestissement érotique leur faisait perdre leur âme.
Après la naissance se produit peu à peu le mouvement contraire, avec la désérotisation progressive de l’enfant et le réinvestissement dans d’autres objets.
Si la désérotisation de l’enfant se fait de manière partielle ou ne se fait pas du tout, la re-sexualisation de la vie conjugale se fait de manière non harmonieuse et donne origine aux troubles sexuels, aux désordres de la vie amoureuse, aux ruptures. L’implosion par entropie du système mère-enfant fait éclater le couple.
Idéalement la mère recommence progressivement à ré-érotiser le partenaire, le couple et soi-même, en retrouvant un nouvel équilibre entre rôle de mère et rôle de femme. Elle retrouve son rôle initial, enrichi de celui de mère. C’est alors que sa féminité fleurit dans un bouquet multicolore. Elle devient mère, amante, amie, femme à part entière : c’est le printemps féminin.
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Bydlowsky M. (1989) : Le bébé avant la naissance, particularités de la vie psychique de la femme enceinte, in : Pasini W.,Beguin F., Bydlowsky M. : Le foetus et son entourage, pp. 51-59. Genève, Médecine et Hygiène.
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Bydlowsky M. (1997) : La dette de vie. Itinéraire psychanalytique de la maternité. Paris, PUF.
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David D., Tournare M. (1989) : Le diagnostic prénatal et ses conséquences psychologiques, in : Lebovici S., Weil-Halpern F. : Psychopathologie du bébé, pp. 273-280. Paris, PUF.
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Erikson E. (1968) : Adolescence et crise. Paris, Flammarion, 1968.
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Groddeck G. (1921) : Le livre du ça. Paris, Gallimard,1973.
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Mimoun S. (1999) : Traité de gynécologie psychosomatique. Paris, Flammarion.
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Racamier P.C. (1961) : La mère et l’enfant dans les psychoses du post-partum. Evolution Pychiatrique, 4 : 523-570.
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Winnicott D.W. (1956) : La préoccupation maternelle primaire, in : De la pédiatrie à la psychanalyse, pp. 168-174. Paris, Payot, 1969.