Psychothérapies
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
38 pages

p. 25 à 32
doi: en cours

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Volume 24 2004/1

2004 Psychothérapies

Grossesse et groupe

Luc Michel  [1] Adresse de l’auteur :Dr Luc MichelU.E.P.P.1, rue du TunnelCH-1005 Lausanne
La grossesse d’une participante à une psychothérapie psychanalytique de groupe a des effets importants sur la dynamique tant groupale qu’individuelle. Une participante enceinte sert d’« attracteur de projection » et mobilise toute une fantasmatique œdipienne et prégénitale. A partir de quelques exemples, l’auteur détaille certains mouvements habituels. Les réactions peuvent être différentes selon les sexes des participants, la nature du groupe et la résonance des histoires individuelles. Il souligne l’importance d’une analyse particulièrement fine des éléments contre-transférentiels.Mots-clés : dynamique de groupe, imagos parentales, fantasmes, contre-transfert. The author deals with the effects of pregnancy on psychoanalytical group therapy. A participant’s pregnancy has as great an effect on the dynamics of the group as on the individual. She becomes a « projection attractor » mobilising oedipal and pregenital phantasies. A few examples illustrate the movements usually encountered. Reactions vary according to sex, group type and personal history. The importance of minute analysis of countertransference is underlined.Keywords : group dynamics, parental figures, phantasies, countertransference.
 
Introduction
 
 
Le parcours qu’accomplissent les patients dans une psychothérapie psychanalytique de groupe, comme d’ailleurs en individuel, se compte plutôt en années. Ce type de prise en charge s’adresse en majorité, lorsqu’on s’occupe d’adultes, à des personnes entre 20 et 40 ans. Il n’est dès lors pas étonnant qu’au cours d’une psychothérapie de groupe, l’une des participantes soit enceinte. L’expérience montre que l’occurrence d’un tel événement mobilise toute une fantasmatique et un travail élaboratif intéressant, tant au niveau individuel que groupal. Face à cette constatation, nous avons été surpris de l’absence de références bibliographiques traitant ce thème de manière spécifique. Relevons toutefois que plusieurs auteurs féminins ont traité ce sujet, mais en commentant leur grossesse et son influence sur le déroulement du groupe (Breen, 1997 ; Gavin, 1994 ; Rogers, 1994 ; Anderson, 1994 ; Trampuz, 1997). Toutes s’accordent alors à dire que leur grossesse est un événement significatif qui marque la vie et le déroulement du groupe. Ainsi, Anderson note : « La grossesse de la thérapeute doit colorer et changer le setting thérapeutique du patient » (Anderson, 1994). Or, si cela est vrai pour la grossesse de l’analyste, cela l’est aussi pour celle d’une participante. Un tel événement influence également de façon notable la dynamique groupale.
 
Groupe et grossesse
 
 
Rappelons, pour mémoire, qu’il fut un temps où le psychanalyste ne s’engageait pas dans une cure ou même l’interrompait lorsque l’analysante était enceinte. Les raisons évoquées étaient d’ordre théorique et technique : éviter la régression dans une situation où la fantasmatique de l’analysante était de toute manière pauvre. Tout se passait comme si la femme enceinte, dans sa relation à l’enfant à naître, ne laissait plus de place au tiers analytique. Cette position historique a bien sûr évolué et doit aussi être vue en regard de la durée des prises en charge analytiques de l’époque, qui étaient beaucoup plus courtes. La consigne donnée à l’analysant était de suspendre toute décision importante durant le traitement, comme, par exemple, faire un enfant. Les cures psychanalytiques s’étant depuis allongées, il n’est pas rare désormais qu’une patiente tombe enceinte en cours de traitement. Un tel événement n’est évidemment plus une contre-indication à poursuivre la prise en charge, bien au contraire. La richesse du matériel qui émerge d’une telle situation est là pour nous en convaincre. D’un point de vue technique, il fut un temps où les analystes adoptaient avant tout une attitude de soutien. Ils hésitent moins, de nos jours, à garder une approche interprétative et découvrante dans ce type de situation.
Il en va, bien entendu, différemment si une femme enceinte nous consulte. Dans une telle situation, il est rare de proposer de débuter une cure type et a fortiori une démarche psychanalytique de groupe au long cours. Nous préférerons alors proposer des prises en charge analytiques de brève durée, quitte, dans un deuxième temps, à poser l’indication à une prise en charge analytique de longue durée. Indiquer une prise en charge groupale de durée indéterminée dans une telle situation se heurte souvent au contexte qui empêche la mise en place d’un cadre suffisamment stable (contrairement à un traitement individuel, où un aménagement du cadre est possible en cours de traitement).
Ainsi, si grossesse il y a dans un groupe, celle-ci survient généralement en cours de route. Elle est alors un événement, au même titre qu’un autre, qui émaille le parcours du groupe et en influence la dynamique. Cette dernière peut d’ailleurs influencer les participants. Il n’est, dès lors, pas exclu qu’un désir de grossesse puisse être lié à la dynamique du processus psychothérapique en cours.
De nombreux auteurs ont décrit l’intrication de la dynamique psychique d’une grossesse et du processus psychothérapique dans le cadre d’une psychothérapie individuelle. Sont décrits les résonances possibles en regard de la phase du processus, de la structure de personnalité de l’analysante, et aussi le danger d’une rupture du traitement. La patiente enceinte court en effet le risque de désinvestir la thérapie (Lester et Notman, 1988). Nous pourrions nous attendre à un processus avec un risque similaire dans la psychothérapie analytique de groupe. Or, selon notre expérience, ce n’est pas le cas et les ruptures sont très rares. Ceci s’explique, à notre avis, par l’intrication de la dynamique groupale et individuelle. Ainsi, à la diminution d’investissement de la patiente enceinte va correspondre souvent un investissement particulier du groupe à son égard qui va la contre-balancer. Une parturiente dans un groupe va être, par ce qu’elle représente, un important écran de projection. Nous aimons utiliser le terme d’« attracteur de projection » pour bien expliciter ce phénomène en jeu à ce moment. Une telle participante, point nodal du réseau du groupe, va condenser certains fantasmes. Ce point, ou plutôt ce nœud d’accrochage fantasmatique, influence le groupe tant au point de vue groupal qu’individuel (Rogers, 1994).
 
Image groupale et grossesse
 
 
L’image d’une femme enceinte renvoie dans l’inconscient collectif à la mère primitive, aux imagos « maternelles » présentes chez chacun des participants d’un groupe. Des fantasmes aussi bien génitaux que prégénitaux vont se développer et se nouer autour de ce « porte-parole » ou attracteur de projection qu’est une femme enceinte dans le groupe. Ils vont induire dans un groupe analytique, comme dans tout groupe social, des aménagements et changements de comportement. La femme enceinte occupe en effet, de façon plus ou moins accentuée selon les cultures, les religions, une position particulière, une place charnière dans la collectivité puisqu’elle représente, au niveau individuel, la mère d’où l’on est issu, et du point de vue collectif la survivance de l’espèce. C’est « l’origine du monde », pour reprendre le titre d’un tableau célèbre de Courbet cher à Lacan. C’est la raison pour laquelle la femme enceinte jouit généralement d’égards et d’attentions particuliers, même si cela tend à diminuer dans notre civilisation moderne. Elle est aussi la femme à l’enfant et ainsi l’objet de toute une représentation iconographique comme la Vierge Marie dans la religion catholique. Ces comportements inscrits dans l’inconscient collectif sont bien entendu à l’œuvre dans un groupe thérapeutique. La femme enceinte est de façon générale, du moins dans le discours manifeste du groupe, l’objet d’une attention bienveillante : les membres s’informent du bon déroulement de sa grossesse et sont soucieux qu’elle se sente à l’aise et confortable. Mais à côté de ce discours manifeste, le discours plus latent renvoie à des fantasmes liés à la question des origines et de la scène primitive. Il y a à cet égard, avec la survenue d’une grossesse dans un groupe, l’apparition « pour de vrai » d’une nouvelle situation. Les fantasmes maternels qui se projetaient jusque-là sur l’objet groupe dans son ensemble le seront désormais aussi sur une des participantes. Nous savons, en effet, que l’imago maternelle est bien souvent projetée sur le groupe dans son ensemble. Le terme « Matrix », même s’il ne se réfère pas exclusivement à cela, n’est pas sans rappeler cette dimension (Foulkes, 1964). Les images et métaphores liées à la grossesse sont d’ailleurs nombreuses dans toute fantasmatique développée par un groupe. Le groupe en lui-même, dans les phases précoces de sa composition, est l’équivalent d’un utérus dont la forme est d’ailleurs rappelée par le dispositif des chaises en cercle. De plus, si l’imago maternelle est projetée sur le groupe, l’analyste peut dans ce cas représenter plutôt l’imago paternelle : « Le groupe est un œuf clos que pénètre la parole du moniteur, du germe. Les participants sont à naître ». Ainsi s’organise la cohésion groupale. L’enveloppe du groupe se constitue, dans une image symbiotique où le groupe se suffit à lui-même, sorte de groupe-contenant enceint des participants et qui inclut en lui-même le géniteur analyste (Scheidlinger, 1974 ; Anzieu, 1984).
La survenue d’une grossesse dans un tel contexte effracte cette enveloppe groupale en introduisant un tiers, et ce selon plusieurs registres. C’est d’abord l’enfant à naître, qui surgit du dehors du groupe et dont on parle soudain. Les participants vont réagir à cet événement en essayant d’y prendre une part active. Pour cela, ils vont essayer de s’approprier la grossesse et l’enfant à naître pour rester dans une relation duelle et éviter ainsi une angoisse de séparation. Ainsi, des fantaisies où le fœtus est un membre du groupe se repèrent. Le groupe tente d’englober le bébé dans son sein. On imagine alors la future mère venant aux séances avec un couffin, allaitant en séance. Mais, à ce mouvement d’inclusion, succède l’angoisse de séparation. Cette dernière se manifeste par des propos tenus par certains membres. Ceux-ci, dès l’annonce faite, s’inquiètent des séances qui risquent d’être interrompues, des difficultés matérielles qui surgiront à la naissance et rendront la poursuite du groupe problématique après l’accouchement. Ceci signifie que ces participants fantasment une bulle dans laquelle se trouveront cette nouvelle mère et ce nouveau-né qui ne laissera aucune place au tiers. Ils seront donc abandonnés. Ainsi s’active une image de relation fusionnelle idéale porteuse en même temps d’angoisse.
On retrouve ce type de fantaisies particulièrement dans un groupe qui se réunit depuis une période relativement limitée. Ce sont les fantasmes avant tout prégénitaux qui occupent l’avant-scène. Ceux-ci tournent autour des limites, source d’angoisse de séparation : dedans-dehors, inclusion ou exclusion, moi-non moi. Ce type de fantasmes est bien sûr présent et survient aussi dans un groupe plus « mature ». Mais, dans ce dernier cas, ils doivent alors aussi être vus, s’ils occupent toutes les séances, comme une défense contre une autre problématique. Les fantasmes prégénitaux sont alors souvent l’expression d’un mouvement régressif qui protège le groupe de fantasmes plus œdipiens.
Rappelons encore une fois que la présence d’une femme enceinte dans un groupe analytique est l’« attracteur de projection » d’un condensé de plusieurs fantasmes originaires : scène primitive, castration, séduction (Laplanche et Pontalis, 1967). C’est donc pour l’analyste une bonne occasion d’interprétation, pour autant qu’il soit attentif aux résonances fantasmatiques suscitées. Il pourra alors les pointer, en se dégageant du puissant mouvement groupal à l’œuvre. A côté des mouvements groupaux collectifs, la grossesse est une porte d’entrée à des fantasmes œdipiens plus individualisés et aux affects qui y sont liés : désir, rage, jalousie. D’ailleurs, derrière l’attitude bienveillante exprimée, un sentiment de frustration peut émerger. C’est après tout d’un autre que la femme est enceinte. C’est bien le signe patent que le groupe ne se suffit pas à lui-même. L’illusion groupale peut être ainsi brisée et devenir source de déception, voire d’affect négatif (Anzieu, 1984). Ce type de réaction affective peut aller jusqu’à l’émergence d’un fantasme de casse dans le groupe. Celui-ci va-t-il survivre à un tel événement ? On comprend que, face à ces mouvements ambivalents, un déni puisse s’installer pour les masquer et qu’il s’agit de le détecter.
Exemple
Ce groupe est de type fermé et sa durée a été fixée d’emblée à deux ans. Composé de trois hommes et trois femmes, il se réunit depuis quelques mois. Au début du groupe, Patricia avait évoqué sa « stérilité psychologique » qui la motivait, entre autres choses, à suivre cette démarche thérapeutique. Deux autres participantes avaient mentionné, elles aussi, l’envie d’une grossesse. Plusieurs participants avaient alors exprimé l’angoisse d’être lâchés, de ne pas arriver au terme du groupe, imaginant ces femmes enceintes quitter le groupe dans une angoisse alors de démembrement du groupe. Les participants du groupe s’étaient aussi demandé à partir de combien de semaines une grossesse devrait être annoncée au groupe. Après une discussion animée, ils avaient conclu que l’annonce ne devait pas être trop précoce, mais seulement après une vingtaine de semaines. L’analyste avait alors suggéré que le groupe tombe d’accord pour qu’une annonce ne se fasse qu’au stade où le fœtus est viable et l’avortement devenu impossible. L’analyste, en intervenant de cette manière, ramène la fantaisie « grossesse » au groupe. Ce dernier débutait et devait être mené à terme, avec les risques et les angoisses qu’une interruption précoce l’interrompe. On imagine sans peine la réaction des participants lorsque le désir que Patricia avait évoqué au début du groupe devint réalité quelques mois plus tard. Les autres membres du groupe l’en félicitèrent chaleureusement.
Quelques séances après son annonce, une des participantes qui avait aussi exprimé son désir de grossesse raconte qu’elle est allée à une soirée où un homme a parlé de la réincarnation de façon fascinante. Plusieurs membres du groupe reprennent alors ce thème : il faut être enterré dans un champ, puis être mangé par un ver de terre qui sera lui-même mangé par une vache. L’analyste, dans ses interventions, relève combien on évoque toutes sortes de théories des origines où semble être évitée la vision d’une scène primitive. Les membres du groupe ne paraissent pas entendre ses interventions et poursuivent sur le thème de la réincarnation. Patricia, à ce moment, évoque qu’elle est prise d’une drôle d’idée qui l’angoisse parfois et qu’elle ressent en ce moment : c’est l’angoisse que son bébé s’étouffe dans son ventre lorsqu’elle est prise d’un sentiment d’oppression. C’est ce qu’elle vit maintenant. L’analyste se demande alors si ce n’est pas le bébé qui se trouve en chacun de nous qui est étouffé dans cette vision de réincarnation où le désir et le tiers sont absents. A noter que les hommes sont restés, jusque-là, silencieux. John prend alors la parole en s’exclamant comme si c’était une révélation : « C’est vrai, il faut être deux pour faire un enfant ! » Le thème des séances suivantes tourne autour de la question des origines. La curiosité infantile est ravivée sous plusieurs formes et souvenirs. Le ventre « de Patricia », dont on admire le volume et qui, à chaque séance, semble s’accroître, sert de support à tout un réseau de chaînes associatives.
 
Transfert – contre-transfert
 
 
C’est l’occasion de rappeler que nous distinguons classiquement dans un groupe un transfert global et des transferts latéraux. Le premier sera interprété en tant que tel et les seconds le seront parfois en respectant leur spécificité, a fortiori lorsque nous nous trouvons dans un setting thérapeutique. Le transfert global correspond à un transfert maternel collectif où la femme enceinte est l’attracteur transférentiel des imagos de bonne et mauvaise mère. Elles concernent le groupe dans son ensemble. A côté, en fonction des histoires de chacun, vont se révéler des transferts plus particuliers en rapport avec la propre imago maternelle de chacun. A cela s’apparente le futur bébé que la participante porte en elle et qui devient lui aussi objet de transfert.
Les histoires ravivent chez les participants aînés leur fratrie : le bébé les renvoie dans leur histoire infantile à un petit frère ou une petite sœur à naître avec tout le lien ambivalent que celui-ci a suscité. Le lien à l’objet est donc ambivalent et plus il l’est, plus les attaques contre « l’intérieur de cette mère » sont masquées par des contre-attitudes prévenantes. Nous observons par ailleurs que la question du père est souvent mise de côté dans un premier temps. Mais tôt ou tard elle occupe le groupe. D’où vient cet enfant ? Est-ce signe de la castration du groupe qu’il soit le fruit d’une relation avec un autre homme, extérieur au groupe ? Pour s’en défendre, le groupe peut alors, à l’extrême, se l’approprier. Ainsi, dans l’exemple cité plus haut, tout était en place pour que s’exprime ce fantasme. Après un mouvement d’exclusion, le groupe se sentait en quelque sorte le père de cet enfant à naître. N’était-ce pas grâce à lui que Patricia était enceinte ? N’était-elle pas venue alors qu’elle souffrait d’une stérilité ? Le groupe, ainsi, par ses fantaisies, restaurait toute sa puissance, excluant le vrai père et avec lui les fantasmes de castration.
 
Différenciation du sexe et grossesse
 
 
La présence d’une grossesse dans un groupe ravive en effet la question de la différence des sexes. Il n’est pas inutile de rappeler que l’analyste, lui aussi mobilisé dans sa fantasmatique, doit être particulièrement attentif à son contre-transfert. Le sexe de l’analyste joue, à cet égard, certainement un rôle, comme nous le développerons plus loin.
Ceci rejoint les constatations faites par des thérapeutes enceintes dans un groupe (Anderson, 1994). L’événement grossesse est en effet un puissant moteur d’identification entre femmes (Diamond, 1992). Celle-ci va se manifester par une connivence qui prendra la forme d’échanges de conseils pratiques, desquels les participants mâles se sentiront souvent exclus. Ce mouvement accentue aussi la rivalité autour de la fonction maternelle : la capacité d’être enceinte peut être exhibée comme un phallus d’où les hommes sont exclus, ce qui peut susciter leur rage. La rivalité féminine peut aussi se mobiliser entre celles qui ont et celles qui n’ont pas de bébé-phallus.
Exemple
Lorsque Anne annonce qu’elle attend un enfant, Edgar s’exclame : « Cela va bien maintenant, nous sommes tous semblables ! ». Comme Lynne s’étonne, Edgar ajoute que désormais nous aurons tous des enfants, nous serons tous parents. Nous apprenons, lors de la séance suivante, que trois participantes ont eu une discussion dans la salle d’attente, juste avant le début du groupe. Cette discussion portait sur les retards de règles. Georges les interrompt, énervé, en leur disant qu’on ne va pas tout de même parler durant toutes les séances de grossesse, d’histoires techniques de bonne femme !
Cet exemple illustre que, pour un homme, le risque peut être de vivre l’événement comme une exclusion. Ce vécu s’exprime par les interventions d’Edgar qui refuse l’idée d’une différenciation et, par là aussi, la castration. Notons à ce propos un point important qui concerne le sexe du thérapeute. Celui-ci n’est en effet pas indifférent, comme d’ailleurs, à notre avis, pour tout traitement individuel. L’identité masculine ou féminine de l’analyste est particulièrement mobilisée dans une telle situation. La grossesse est la marque de la différenciation des sexes et par là oblige à un travail de deuil d’une complétude asexuée. Le thérapeute se trouve de fait à s’identifier plus facilement à un sexe. Il est en outre, à ce moment, fortement identifié par les participants au sexe auquel il appartient. L’analyste homme, c’est notre expérience, peut courir le risque de ne pas oser interpréter les aspects fantasmatiques liés à la grossesse, par crainte de se sentir intrusif. Cette réticence peut aussi être une contre-attitude à son désir de puissance, crainte d’un fantasme incestueux où le bébé serait alors celui du groupe et a fortiori celui du thérapeute. L’expérience est autre pour l’analyste femme. Néanmoins, rappelons-le encore une fois, nous trouvons dans la littérature des exemples où c’est la femme thérapeute du groupe qui est enceinte. Ainsi, D. Trampuz (1997) évoque dans une telle situation le repli sur soi-même, les menaces d’abandon activées dans le groupe qui poussent les participants à une indépendance. Qu’en est-il des grossesses de participantes en présence d’une analyste femme ?
 
Groupe fermé ou groupe semi-ouvert ?
 
 
Rappelons qu’un groupe fermé est un groupe où le nombre de participants ne varie en principe pas. Autrement dit, il n’y a pas d’introduction de nouveaux membres. Un tel groupe peut être de durée indéterminée ou fixée d’emblée. Dans ce dernier cas, une grossesse s’inscrit dans une dynamique groupale par expérience plus lisible. La finitude d’un tel groupe représente, en effet, sous forme métaphorique, une grossesse. Ce groupe s’inscrit dans une temporalité qui contient l’idée d’un terme à l’issue duquel les participants sont censés repartir régénérés. Ce sont en tout cas les fantaisies qui peuvent circuler dans un tel cadre. Si, dans un tel contexte, une participante tombe enceinte, celle-ci va devenir alors souvent la porteuse symbolique de l’enfant du groupe qui contient les promesses d’un futur meilleur. Cet enfant peut ainsi devenir l’enfant « messie », dépôt de l’espoir et concrétisation de l’illusion groupale. Le groupe s’organise alors de façon privilégiée dans une sorte de réunification, selon l’hypothèse de base bien décrite par Bion (1961).
La dynamique dans un groupe semi-ouvert est quelque peu différente. Rappelons qu’à intervalles réguliers sont introduits dans celui-ci de nouveaux participants, alors que d’autres le quittent, leur parcours accompli. Le cadre ainsi défini est périodiquement modifié par l’arrivée ou le départ de nouveaux participants. De plus, l’analyste a un rôle actif dans l’agencement de ces changements, puisque c’est lui qui décide de l’entrée de nouveaux membres. Il occupe donc de fait une position parentale où les arrivants sont assimilés à des nouveaux-nés issus du désir du parent analyste. Cette situation attise la résurgence de la rivalité fraternelle. La scène primitive s’illustre alors autour de l’origine mystérieuse du groupe, du désir énigmatique de création de celui-ci par l’analyste. Ajoutons qu’en principe, un groupe semi-ouvert n’a pas de fin. Cela entraîne, autrement dit, qu’au bout d’un certain temps, les participants qui le constituent ne sont plus ceux qui étaient là à son début. Les origines d’un tel groupe deviennent en quelque sorte mythiques, perdues dans un passé dont seul l’analyste est le dépositaire. On comprend qu’une femme enceinte dans un tel contexte puisse ainsi devenir fantasmatiquement une rivale. Si l’analyste a jusque-là donné naissance aux participants du groupe, la nouvelle parturiente, d’une autre manière, donne naissance à un enfant du groupe. Cette compétition peut susciter d’éventuels mouvements agressifs de la part de l’analyste, surtout si la femme enceinte montre une image de complétude narcissique.
Ce type de constellation peut aller même jusqu’à compromettre l’équilibre d’un groupe si des phénomènes de résonance se produisent. Ceux-ci peuvent se manifester non pas sous la forme de verbalisations structurantes mais, mal repérés, par des non-dits qui conduisent le groupe à des agirs. Ces derniers peuvent, dans des situations extrêmes, menacer l’existence même d’un groupe.
Exemple
Ce groupe semi-ouvert se réunit depuis plus de six ans. Les participants qui le composent le fréquentent depuis des durées diverses. Deux femmes, Monique et Noémie, ont brièvement évoqué, au cours des mois précédents, qu’elles ont l’une et l’autre eu des fausses couches vécues douloureusement. Pour Monique, il s’agissait même d’un avortement provoqué à six mois, en raison d’un fœtus déclaré non viable. Elle en avait parlé quelques mois auparavant au groupe. Victor avait fait part du fait qu’on le croyait enfant unique, alors qu’il était en fait le quatrième d’une fratrie dont les trois premiers étaient morts. Deux étaient morts peu avant terme et l’un à l’accouchement. Le groupe avait, à cette époque, bien sûr, palabré autour de ces thèmes.
Six mois plus tard, l’analyste songe à introduire de nouveaux membres, le groupe n’étant plus formé que de cinq membres depuis quelques semaines. C’est dans ce contexte que Monique annonce au début d’une séance qu’elle est enceinte. Noémie révèle qu’elle l’est également. Les participants ne commentent que peu ces grossesses. L’analyste relie à peine ce matériel à l’annonce de l’arrivée prochaine de nouveaux et au petit nombre de participants actuels. Tout se passe comme si le matériel traumatique que constituaient les récits successifs des avortements et des morts évoqués quelques mois plus tôt amenait le groupe à garder une position défensive. Les grossesses, une fois annoncées, sont maintenues en quelque sorte hors du groupe et, si on en parle, c’est alors de manière factuelle et détachée. Aucun lien n’est fait avec la dynamique du groupe. L’analyste lui-même ne peut rattacher cette mise à distance à quelque chose de précis. L’atmosphère dans le groupe devient lourde au fil des séances. Anabelle, dont la structure de personnalité est borderline, commence à attaquer de manière assez vive et crue ces « ventres maternels » qui lui rappellent de mauvais souvenirs liés à sa mère. L’analyste, dans une collusion probable avec le groupe, tente de minimiser ces propos, partageant sans doute le fantasme que cette agressivité pouvait détruire le fœtus. Ces femmes n’ont-elles pas déjà vécu des avortements ? Mais la participation de l’analyste à ce mouvement défensif l’empêche de percevoir le mouvement groupal actuel. Cet aspect est passé sous silence. Il est en effet, lui aussi, attaqué comme analyste introduisant de nouveaux participants. Ces derniers débutent dans le groupe. Mais ils ne restent que quelques séances. Pour expliquer leur arrêt, ils évoquent que ce type de prise en charge ne leur convient pas. L’un relève que l’atmosphère qu’il ressent n’est pas appropriée à son développement personnel. Le groupe, avec son petit nombre, se sent en danger de survie, les deux femmes enceintes ayant annoncé qu’au terme de leur grossesse, elles allaient le quitter. L’analyste, devant cette situation, conscient d’une dynamique qui lui échappe sur le moment, décide de fermer le groupe et renonce à introduire de nouveaux participants. Un terme est fixé. Les semaines suivantes, les deux parturientes se plaignent de leur fatigue physique importante. Peu à peu, alors que les grossesses approchent du terme, elles commencent à évoquer, pour la première fois, des sentiments de crainte et d’angoisse liés à leur grossesse et à leur échec précédent. Tout semble montrer que, jusque-là, elles avaient fonctionné collectivement par le déni. Le groupe se termine quelques semaines plus tard, peu après que les participantes ont donné naissance à des enfants en pleine santé.
Cet exemple clinique nous montre les intrications possibles dans un groupe entre sa dynamique et les résonances des histoires individuelles. Nous remarquons, d’un côté, des vécus traumatiques individuels faits d’histoires d’avortements, de morts-nés qui s’accumulent et, de l’autre, une situation groupale en résonance où le nombre de participants est limité, faisant craindre une interruption. L’analyste, par l’ampleur des mouvements en jeu, est pris dans le mouvement. Il vit le processus sans pouvoir garder suffisamment de capacité interprétative. Il plonge alors dans le mouvement groupal sans pouvoir, à temps, s’en dégager. Ainsi, dans notre exemple, dans un après-coup, le mouvement groupal est apparu dans toute sa clarté. Sur le moment, l’analyste n’a pas su l’interpréter de façon suffisante. Le groupe était devenu dépositaire d’une imago de « mauvaise mère », insuffisante et stérile. Tout ce que l’analyste ressentait était un sentiment d’insuffisance, l’impression d’être mauvais et incapable d’introduire de nouveaux participants viables. Autrement dit, le groupe est devenu un lieu d’avortements à répétition alors que, de façon concomitante, les grossesses étaient menées à terme à l’extérieur et en toute sécurité. Du coup, la peur, le malaise et les fantasmes de mort se concentraient sur le groupe, alors que les parturientes se sentaient en sécurité et ne vivaient aucune angoisse en rapport à leur grossesse pourtant à risque. Nous pouvons comprendre, avec le recul, la décision de fermer le groupe et d’y fixer un terme comme un équivalent de le stériliser définitivement. A cet égard, ce geste a été un acting de l’analyste, qui était pris dans le clivage produit par le groupe. Celui-ci était à ce moment particulièrement puissant en raison des histoires personnelles des participants. Le groupe est entré ainsi en résonance, amplifiant le phénomène. Ce n’est que lors des dernières séances du groupe que ce mécanisme de défense a pu être quelque peu élaboré. C’est à ce moment que les parturientes ont pu alors se donner un espace pour reprendre à leur compte leur angoisse et ambivalence à l’égard de leur grossesse.
 
Conclusion
 
 
Nous avons soulevé, sans prétention exhaustive, quelques points autour de la survenue de grossesses dans un groupe analytique. Nous avons explicité et imagé les modifications qu’une femme enceinte peut introduire dans la dynamique d’un groupe analytique. Ces changements sont en lien, bien entendu, avec les fantasmes originaires. Nous savons que ceux-ci sont rejoués dans un groupe de manière systématique. La réalité d’une grossesse introduit une dimension qui diminue en quelque sorte l’espace et la distinction entre fantasme et réalité. A côté des affects d’amour visibles au premier plan, l’ambivalence, avec tout le cortège des affects qui y sont liés, est toujours présente. Le travail de l’analyste est d’être attentif au mouvement d’envie, de désir et de rivalité qu’induit un tel état. Ces mouvements agressifs sont inévitables et ne doivent pas être niés ou refoulés. C’est la tâche importante de l’analyste d’amener le groupe à pouvoir les verbaliser. Toutefois, ce travail peut être inhibé si l’analyste vit des difficultés dans sa contre-attitude et son contre-transfert qui l’amènent à scotomiser ces problématiques. Le danger principal est alors qu’il participe au déni groupal d’un mouvement agressif. Si c’est le cas, celui-ci ressurgira tôt ou tard sous forme d’acting tant des membres que du thérapeute. Ceux-ci peuvent alors, à l’extrême, menacer l’existence même d’un groupe. Nous l’avons illustré dans cet exemple où la naissance d’enfants coïncidait avec la mort du groupe. A trop vouloir ne voir qu’Eros en oubliant son imbrication constante avec Thanatos, on risque de voir ressurgir ce dernier avec toute sa violence destructrice.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Rogers C. (1994) : The group and the group analyst’s pregnancies. Group Anal., 27 : 51-63.
·  Scheidlinger S. (1974) : On the concept of mother « group ». Int. J. Psychother., 24 : 417-428.
·  Trampuz D. (1997) : Why are women allowed to be group analysts ? Reactions to a conductor’s pregnancy. Group Anal., 30/2 : 245-257.
 
NOTES
 
[1]Psychiatre, psychanalyste, analyste de groupe, responsable de l’Unité d’Enseignement des Psychothérapies Psychanalytiques du Département Universitaire de Psychiatrie Adulte, Lausanne.
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