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Psychothérapies

2004/2 (Vol. 24)


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La dernière révolution entre religiosité et laïcité serait-elle partiellement exprimée par la médecine actuelle de plus en plus préoccupée par le niveau de douleurs physiques éprouvées par les malades ? Sur le marché pharmaceutique, les médicaments antidouleurs prennent de nos jours une grande place, et ceci même si depuis de nombreuses années il ne s’agit plus d’accoucher dans la douleur, et si la souffrance ne sert plus à gagner le paradis ! Enoncé de cette manière, cela semble un savoir acquis, alors qu’en sourdine tout un monde psychosomatique se fait entendre.

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Un corps douloureux exprime ses plaintes dans l’espoir de se faire entendre par une psyché qui semble toujours comme envahie par surprise, étonnée d’être prise à parti. Une psyché qui se sent concernée alors qu’elle estime n’avoir pas été prévenue. C’est dans cet état d’esprit que le patient apportera son corps douloureux au médecin, à la manière de l’adulte qui prendrait un enfant par la main pour le conduire chez celui qui, en principe, devrait tout savoir et donc tout pouvoir. Cet adulte sur qui repose un tel espoir est celui qui est censé posséder toute la magie projetée sur l’objet, objet qu’enfant il a si fortement idéalisé.

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Le petit patient que j’ai eu en analyse l’illustre dans une séance en me disant : « Puisque maman dit qu’elle m’a fait, si elle veut, elle peut tout me donner puisqu’elle sait tout ce que je veux ».

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Par ailleurs, l’individu souffrant qui dans l’actualité a mis en retrait sa partie adulte n’en est pas moins inconsciemment le propriétaire. Cette partie adulte de la personnalité a été élaborée afin de permettre la formation d’un moi adapté au monde aussi bien personnel, familial que social. Ce développement, chez tout individu, a pour but essentiel de chercher à contenir, à diriger, à discipliner l’activité pulsionnelle vitale. Sans « barrière de contact », l’agitation qui en découlerait mettrait en danger la vie du sujet. J’en veux pour preuve l’analyste d’enfant qui cherche à décrypter les fantasmes exprimés à travers l’activité ludique de ses petits patients et qui sera pris au dépourvu lorsque l’un d’entre eux réclamera avec insistance et véhémence des allumettes : « Il veut mettre le feu à l’amas de papier qu’il a accumulé devant lui ».

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Il est évident que l’interprétation devrait être à même de transformer l’« excitation » ressentie et difficile à contenir en une forme susceptible de s’exprimer différemment (par le dessin par exemple), afin de satisfaire le besoin urgent de décharge. Ce qui est loin, tant s’en faut, d’être toujours le cas et oblige l’analyste à agir en censeur, autrement dit en surmoi répressif.

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Qu’adviendra-t-il de cette interdiction vécue consciemment dans la séance et dont l’excitation est située économiquement au niveau corporel ? Quelle sera la partie physique qui concentrera en elle le vécu de la lutte établie entre le désir et l’insatisfaction, entre le vouloir et l’interdiction ? Seule la compréhension du fantasme « enflammé » à travers des mots de colère, de rejet, d’actes de violence, peut permettre dans le meilleur des cas de situer la partie corporelle concernée. Certes, cela n’est pas aisé à découvrir alors que le sentiment de tension interne est facile à capter. La lutte qui s’établit au niveau physique entre plaisir et déplaisir, entre désir et répression, entre satisfaction et insatisfaction, est susceptible de représentation sous forme de sujet désirant face à l’objet frustrant. Dans son interprétation, l’analyste saura rendre consciente cette lutte interne en assumant dans le transfert la partie de l’objet frustrant. Il saura mettre en mots et ainsi rendre consciente la lutte dont l’énergie, dès lors, pourra être déplacée et utilisée à d’autres fins. Mais qu’adviendra-t-il de cette tension si elle ne peut pas être élaborée ? Le matériel réprimé soumettra le sujet à une interdiction dictée par l’objet qui renforcera l’objet interne, autrement dit : renforcera un « surmoi » sévère, intolérant.

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Cette lutte interne située au niveau de la fonction de l’organe investi conduit à un « dysfonctionnement » énergétique. Economiquement, la relation entre la fonction et l’organe est perturbée. Si cet état inconscient perdure, il finira par endommager l’organe qui, mal irrigué et en état de tension continu, n’aura d’autre capacité d’expression que la douleur.

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Cette situation, dangereuse pour l’avenir d’une intégration harmonieuse, s’est vue augmentée par la distance qui a été établie entre le vécu corporel inconscient et le vécu psychique conscient. En outre, cette situation a pu être renforcée par une croyance religieuse ancestrale qui augurait de la séparation du corps et de l’esprit. Cette donnée a engendré et autorisé une dévalorisation eu égard à une réalité concrète pouvant aller jusqu’à rendre toute matière méprisable et dont le corps fut partiellement victime.

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Les conséquences de cette dévalorisation pourront inhiber de façon sévère l’évolution de l’individu qui, entravé en profondeur, se sentira contraint de s’éloigner de plus en plus de la réalité pour aller à la recherche d’un objet de plus en plus idéalisé et pour autant de moins en moins accessible. D’autre part, cette dévalorisation pourra avoir un sérieux impact sur le système sensori-perceptif dont le but essentiel est d’ouvrir une voie devant conduire à la satisfaction d’une curiosité avide de découvertes.

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Dès la naissance, le système sensoriel du nouveau-né entre en activité et permet de vivre inconsciemment aussi bien le bruit que la lumière, le goût, le toucher, l’odorat. De nombreux mouvements seront nécessaires avant que l’humain ne soit susceptible d’utiliser la richesse potentielle de son système sensoriel en totalité. Que ce soit dans son ensemble ou séparément, les perceptions servent à éprouver pour tout un chacun un « senti » particulier, un vécu réel, concret, mu par une recherche de satisfaction de nombreux désirs.

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Les difficultés d’évolution à partir du vécu primitif du bruit des pas plus ou moins sonore, de la lumière plus ou moins forte, de la chaleur plus ou moins accentuée de la nourriture ou de la température du corps nutritif, tous ces plus ou moins impliquent un espace contenant le temps d’éloignement ou de rapprochement qui va du connu à l’inconnu et vice versa.

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C’est le besoin de contact qui deviendra le moteur essentiel de la mise en mouvement du système sensoriel et donnera accès à la curiosité, curiosité qui, il n’y a pas si longtemps encore, faisait souvent répondre aux « pourquoi ? » de l’enfant : « Quand tu seras grand, je t’expliquerai ».

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Pendant des années, l’inconnu en médecine reposait en grande partie sur l’hérédité ; c’est au cours du siècle dernier que des recherches biologiques, chimiques, physiques ont pu détecter l’origine de nombreuses données et répondu de façon spectaculaire aux interrogations en voie d’exploration.

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Cette meilleure compréhension des éléments étudiés ouvrit la voie a la désacralisation d’une puissance supérieure qui apparemment réclamait son dû : LA DOULEUR.

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La religion se désacralise au fur et à mesure que la recherche mue par une curiosité avide de savoir trouve de possibles réponses à ses intérêts particuliers. Sans oublier le but essentiel de cette curiosité qui fut si longtemps considérée comme indiscrète, indigne d’un esprit sain et susceptible de déclencher de sérieux sentiments d’angoisse et de culpabilité : je veux parler de la sexualité. En effet, cette poursuite du chercheur vers l’inconnu, cet intérêt pour l’origine de toute chose aurait pour finalité ultime, à travers la rencontre et l’union de différentes données, de transgresser un intérêt sexuel.

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C’est Freud qui, par son génie de la découverte de l’inconscient et spécifiquement du refoulé de la sexualité, a mis « le pied dans la fourmilière » en faisant perdre la croyance en l’innocence du petit d’homme et ceci dès son plus jeune âge. Aujourd’hui, le parent cherche à répondre aux nombreuses interrogations de son enfant, sexuelles et autres, mais lorsque ce dernier demande à maman de lui montrer comment elle fait le bébé qu’elle a dans le ventre, les choses se compliquent ! L’exemple cité par Melanie Klein du petit Fritz (Klein, 1921) met en évidence, à partir de ces interrogations, la recherche d’une base concrète nécessaire au développement de la pensée.

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Papa lit le journal, l’enfant l’interrompt : « Dis, Papa, tu crois au Bon Dieu ? » « Mais bien sûr que j’y crois. »

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Maman est à la cuisine, elle prépare le repas : « Dis, Maman, tu crois au Bon Dieu ? » « Non, je n’y crois pas » « Ah ? Papa dit qu’il y croit. Pourquoi tu n’y crois pas ? »

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Et maman de répondre : « Parce que je ne l’ai jamais vu. »

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Le lendemain, maman va au jardin avec son petit garçon. « Dis, Maman, où elle est, la maison de Tante Louise ? » « Dans cette direction, répond-elle, mais depuis ici on ne peut pas la voir. » « Ah ! On ne peut pas la voir ? Mais elle existe ? » interroge le petit Fritz.

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Bion, dans Eléments de la psychanalyse (1963), dit : « Lorsque l’analyste avance une interprétation, il doit être possible pour l’analyste et l’analysant de constater que ce qui est en question est quelque chose de visible, d’audible, de palpable et d’odorant. »

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La mère de Fritz a parlé de la vue pour exprimer sa pensée. Ce sens semble se détacher précocement de la masse sensori-perceptive du bébé pour entrer en contact avec le monde externe. Nous parlerions d’un besoin satisfait par cette voie d’accès. Puis qu’adviendra-t-il d’une recherche restée sans réponse « visible » et dont la sexualité, autrement dit : la scène primitive fait partie ? Cette dernière engendrera une imagination fantasmatique sans limite, une imagination qui ira à la recherche de l’origine de tout élément et à partir de laquelle s’établira l’identité en développement.

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Les fantasmes de la scène primitive tels que nous les rapportent nos patients sont un vécu de peur, d’angoisse, d’excitation, d’abandon, de désirs inassouvis. Ce qui nous permet de déduire, partiellement du moins, que l’idéalisation sert spécifiquement au refoulement dans l’inconscient de fantasmes insatisfaits et angoissants difficilement supportables.

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Il est aisé pour le petit enfant de comprendre et de ressentir que ce qui se voit peut devenir un « sa-voir » et mieux encore un vécu d’autorisation, alors que ce qu’il ne peut pas voir (pas seulement parce qu’on ne le lui montre pas, mais parce que l’intérieur du corps n’est pas visible) se transforme en « interdit ». C’est pourquoi l’invisible aura besoin d’une longue période d’élaboration avant d’atteindre la capacité de prendre en considération les notions temporelles et spatiales qui conduiront à la symbolisation. Elles impliquent, en s’éloignant de l’objet concret, la possibilité de savoir le préfigurer dans l’établissement d’une représentation.

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Ces perceptions concrètes primitives, vécues au niveau corporel ne réapparaîtront que tardivement à des fins évolutives. En d’autres termes, une temporalité plus ou moins longue sera nécessaire à la construction mentale d’un espace dans lequel pourront s’insérer les éléments en état d’élaboration.

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Les difficultés évolutives de ce « senti » primitif seraient-elles dues à leur vécu corporel difficile à s’éloigner, à se séparer de l’objet concret ?

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Tous les parents ne connaissent-ils pas le désir de partir une fois seuls en week-end et, comme s’il s’agissait d’un hasard, leur enfant « tombe » malade la veille de leur départ !

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Je pense à tout ce qui a été dit et redit sur l’état symbiotique, sur les difficultés de séparation du sujet de l’objet, sur l’état dépressif qui accompagne en premier lieu la connaissance de « l’autre n’est pas moi », pour apprendre en deuxième phase « l’autre n’est pas à moi » (la position dépressive de Melanie Klein).

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Par ailleurs, le désir d’union, de rapprochement, de par sa connotation sexuelle interdite, semblerait tout aussi difficile et complexe à élaborer que « le senti » primitif, angoissant, susceptible de devenir « douloureux », au niveau physique, dans l’acte même d’éloignement de l’objet. En d’autres termes, que la souffrance apparaisse comme l’expression de l’angoisse de séparation de l’objet ou qu’elle se fasse sentir face à la culpabilité du désir d’union, elle semble en ultime instance devenir le stigmate du plaisir défendu.

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L’exemple précité de l’enfant au jardin indique la nécessité de concevoir une distance pour prendre le temps d’élaborer une représentation. Distance qui à son tour est chargée de perceptions multiples ; c’est-à-dire d’une mémoire dont l’une des fonctions essentielles est de savoir conserver et pour autant d’être « en possession » d’éléments susceptibles de former une image représentative. Ce sentiment de possessivité permet d’établir une distance sans l’excès d’angoisse inhérent à toute perte.

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Ce mouvement continu d’aller et retour est illustré par l’enfant qui apprend à marcher à condition de « voir » qu’à deux pas de lui, des bras tendus sont là pour l’accueillir. Cette confiance dans l’objet maintenant internalisé est vécue sous forme d’éloignement et de rapprochement entre la « chose » concrète et la « pensée » représentative. Ce parcours souvent interrompu rejoint toute l’importance donnée par Freud aux « souvenirs oubliés » (Freud, 1899a).

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Serait-ce le manque de continuité entre le soma et la psyché qui, laissant place à un vide, à une césure, chercherait en ultime instance à trouver son expression dans la douleur ? En d’autres mots, la douleur, outre le fait de signaler une lutte entre le sujet et l’objet, représenterait-elle le désir échoué d’une continuité, d’une recherche de lien ? Un lien dont le vécu en relation de confiance avec l’objet intériorisé est de permettre d’établir une « mémoire » habitée d’une dynamique associative.

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L’accouplement, l’union, la combinaison d’éléments, aussi divers soient-ils, sont présents pour le psychanalyste sous forme d’associations libres qui apparaissent à un certain niveau comme de véritables « antidotes » de la douleur. Cette douleur qui de cette façon tend à être prise en considération par un psychisme se montrant, par ailleurs, si souvent indifférent, autrement dit : détaché.

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Bion parle d’attaque au lien, alors que mon développement, basé sur une même recherche de relation interactive intériorisée, m’apparaît, en raison de la frustration de la satisfaction du désir, plus spécifiquement comme un « échec » au lien.

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Mais qu’il s’agisse de lien rompu ou non agencé, il semble que dans les deux cas, c’est la perte de confiance dans l’objet en voie de désidéalisation parce que frustrant, qui serait la cause de tensions internes difficiles à élaborer et dont l’une des expressions se ferait entendre sous forme de psychosomatisation.


Bibliographie

  • Bion W.R. (1963) : Eléments de la psychanalyse. Paris, PUF, 1979.
  • Freud S. (1899a) : Sur les souvenirs-écrans, in : Névrose, psychose et perversion. Paris, PUF, 1973, pp. 113-132, rééd. in : Œuvres complètes – Psychanalyse, vol. 3. Paris, P.U.F., 1989, pp. 253-276.
  • Klein M. (1921) : Le développement d’un enfant, in : Essais de psychanalyse. Paris, PUF, 1967, pp. 29-89.

Notes

[1]

Psychanalyste, Membre de la Société Suisse de psychanalyse, Genève.

Résumé

Français

L’auteur suggère que la lutte du sujet entre son désir de satisfaction et la frustration vécue par un objet interne idéalisé peut être augmentée, en raison du conflit primitif établi au niveau corporel, d’un sentiment de désunion rendant difficile toute recherche d’intégration, conflit susceptible d’expression sous forme de douleurs physiques.

Mots-clés

  • idéalisation
  • perception
  • désunion
  • douleur

English

SummaryThe author suggests that the conflict between the wish for satisfaction and the frustration of that wish experienced through an internal idealized object can be amplified. The conflict’s primitive corporal level of expression due to disunity from feelings makes it difficult for it to become integrated, thus it is susceptible to find a way of expression through physical pain.

Keywords

  • idealisation
  • perception
  • disunity
  • pain

Pour citer cet article

Spira Marcelle, « Religiosité — laïcite — douleur », Psychothérapies, 2/2004 (Vol. 24), p. 101-104.

URL : http://www.cairn.info/revue-psychotherapies-2004-2-page-101.htm
DOI : 10.3917/psys.042.0101


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