2006
Psychothérapies
In memoriam
André Haynal
Eminent historien de la psychanalyse ayant fréquemment contribué à notre revue, Paul Roazen s’est éteint à son domicile à Boston (Mass., Etats-Unis) en novembre 2005 d’une maladie de Crohn.
Resté toujours fier de son éducation à l’Université de Harvard, où l’enseignement de Erik Erikson a suscité son intérêt durable pour la psychanalyse, il a passé sa vie à Toronto (Canada) comme professeur à l’Université d’York. A l’origine politologue, ce sont les aspects politiques de la psychanalyse et des idées de Freud qui ont été les objets de ses premières recherches (1968). Très rapidement son intérêt a débordé et il a commencé à se pencher sur les problèmes de l’évolution historique de la psychanalyse. Ainsi, il a été l’un des premiers à démontrer l’importance des pionniers autour de Freud dans l’élaboration de la théorie et de la technique psychanalytiques, ce qui a abouti à des ouvrages majeurs comme « Freud and His Followers », improprement traduit par La Saga freudienne (1975). Jusque-là, c’était la vision d’Ernest Jones (essentiellement reprise par Peter Gay) qui dominait les perspectives de l’historiographie psychanalytique – ou alors des remises en question passionnelles et surfaites d’auteurs hostiles envers Freud (« Freud-bashing »). Roazen a gardé une grande estime pour le rôle culturel de la psychanalyse, même si certains aspects lui restaient étranges et étrangers. Ainsi, il a condamné certains phénomènes comme l’analyse d’Anna Freud par son père (un fait qu’il a été le premier à publier) reflétant peut-être un puritanisme propre à ses origines bostoniennes et une sous-estimation de la transformation de la psychanalyse, née d’une technique d’interprétation des rêves et d’une sorte d’apprentissage au sujet du refoulé, avant de devenir dans les premières décennies du XXe siècle un processus intime déterminé par le transfert et le contre-transfert.
Paul Roazen est toujours resté un observateur extérieur de la psychanalyse, avec les vertus et défauts de cette position. Par exemple, il ne saisissait pas le processus dans son intimité et intersubjectivité – peut-être aussi sous l’influence de la psychanalyse nord-américaine, de son maître révéré Erikson et d’Hélène Deutsch, son initiatrice au monde intérieur de la psychanalyse dans ses différents aspects. Il a cependant beaucoup apprécié d’avoir été, il y a une année, élu membre honoraire de l’Association Psychanalytique [nord-]Américaine (APA). Il n’avait en fait jamais saisi les raisons pour lesquelles il n’était pas considéré par les psychanalystes comme l’un des leurs. En effet, il lui a été reproché d’avoir eu, dans son étude sur Tausk (1969), des difficultés à saisir les problèmes complexes liés au transfert et au contre-transfert, continuant à mesurer à l’aune de son éthique puritaine la culture viennoise et ses mœurs sexuelles, ainsi que ce qu’il a ressenti comme hypocrisie et inauthenticité du monde entourant Freud.
Malgré ses limitations, il a été sans aucun doute une figure importante qui a renouvelé l’écriture de l’histoire de la psychanalyse. Parmi ses projets, celui de présenter une histoire de la psychanalyse à partir des sources orales est resté « in torso » : un dommage irréparable, étant donné qu’il a notamment interrogé lui-même environ soixante-dix personnes de l’entourage de Freud, dont vingt-cinq anciens patients, ainsi que d’autres intéressés par l’histoire de la psychanalyse. Il était également en train d’étudier les différents manuscrits et versions du travail de Freud avec Bullit au sujet de Woodrow Wilson : était-ce un retour au Freud de la politique et de l’histoire à travers un ouvrage qui a été jusqu’à nos jours sous-estimé et mal considéré, en premier lieu pour des questions politiques, puisqu’il reflète l’amertume de Freud mitteleuropéen au sujet des traités de Versailles dissolvant l’Empire Austro-Hongrois, le pays de ses origines, avec les conséquences historiques que nous connaissons. Un sujet qui, à l’époque de la découverte de ces manuscrits, à l’issue de la Deuxième Guerre mondiale, était fortement politically incorrect (pour de récents émigrés, de critiquer un président américain idéaliste). L’establishment freudien a donc essayé de faire oublier ce travail en le mettant sur le compte de la « mauvaise influence » de Bullit, sans même jamais commenter les manuscrits authentiques de Freud trouvés parmi un fouillis de documents.
Iconoclaste d’une part, ouvrant de nouvelles perspectives d’autre part, Roazen reste une personnalité importante de l’historiographie psychanalytique, même si les limitations de la compréhension de la psychanalyse et de sa nature et l’accentuation des phénomènes parfois déplaisants dans le mouvement psychanalytique l’ont sans doute desservi. Nous gardons une précieuse image d’un ami fidèle, bienveillant et toujours prêt à apprendre. Son départ est une vraie perte pour notre profession.
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Roazen P. (1968) : La pensée politique et sociale de Freud. Bruxelles, Complexe, 1976.
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Roazen P. (1969) : Animal, mon frère, toi. L’histoire de Freud et Tausk. Paris, Payot.
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Roazen P. (1975) : La saga freudienne. Paris, PUF, 1986.
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Roazen P. (1989) : Comment Freud analysait. Paris, Navarin.
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Roazen P. (1985) : Helene Deutsch : une vie de psychanalyste. Paris, PUF, 1992.
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Roazen P. (1993) : Mes rencontres avec la famille de Freud. Paris, Seuil, 1996.
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Roazen P. (2005) : Dernières séances freudiennes : des patients de Freud racontent. Paris, Seuil.