Psychothérapies
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
182 pages

p. 125 à 126
doi: en cours

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Volume 26 2006/3

2006 Psychothérapies

Éditorial

Dr Dora Knauer 5, chemin Jean PortierCH-1255 Veyrier
Tout n’est qu’une question de temps !
De la pensée aristotélicienne du temps physique décrit comme « un mouvement qui va d’un point à un autre, l’écart entre ces deux points en donnant la mesure.. », à l’approche actuelle de la temporalité humaine, soit de l’appréhension du temps physique, qui détermine même l’évolution de l’Univers, à la mesure du temps humain vécu dans la subjectivité de celui-ci, nous voyons se multiplier les dimensions de ce phénomène inéluctable et toujours à vrai dire mystérieux.
La conscience de la temporalité et de l’expérience du temps correspond à une activité de conscience supposée propre à l’être humain, qui s’avère tout à fait essentielle à la construction psychique du sujet, comme les études psychanalytiques nous ont permis de le découvrir.
Rappelons tout l’intérêt dévolu à ce phénomène par de nombreux philosophes, en particulier Heidegger qui, dans son ouvrage « l’Etre et le Temps », donne à la temporalité (Zeitlichkeit) la définition du temps du souci, donc celui du sens de l’existence humaine à travers la découverte de son historicité propre (Geschichtlichkeit). L’homme peut-il être autre chose que finitude ?
Les rapports entre notion de temporalité et travail d’historisation du sujet intéressent également les sciences cognitives et les neurosciences, où des études récentes commencent à prouver que ces fonctions psychiques relèvent des mécanismes cérébraux les plus complexes situés dans le cortex préfrontal, zone cérébrale particulièrement développée chez les humains.
En effet la temporalité et sa conscience, la mémoire des expériences vécues se conçoivent comme des activités tout à fait spécifiques, dans une perspective de constructions associatives par correspondances – vision dite « connectionniste » – qui s’oppose aujourd’hui à la vision plus ancienne des capacités de mémorisation conçues selon un engrangement bien rangé des événements vécus.
La réalisation la plus remarquable de la mémoire humaine par rapport à la temporalité correspond à celle de la mémoire dite « épisodique », qui nous permet de revivre et de réexpérimenter des événements du passé en se transportant mentalement plusieurs années en arrière et de redécouvrir avec toute la force affective des parties importantes de sa vie qui n’ont peut-être pas été considérées pendant longtemps.
Lorsque ce type de mémoire épisodique nous permet de réfléchir sur nos expériences personnelles, faisant appel à la conscience de la connaissance de soi, elle acquiert une fonction nommée « auto-noétique », devenant une forme particulière de conscience, capable de réfléchir sur ses expériences propres dans le passé, le présent et le futur, de relier ses comportements passés, d’anticiper les expériences futures et d’introspecter les expériences présentes à travers l’imagination, la rêverie, les fantasmes.
Ces activités de réflexion auto-noétiques réclament à l’organisme non seulement de se retirer de l’expérience immédiate de sensorialité proposée par l’environnement immédiat, mais de se relier également aux traces des perceptions affectives correspondantes. En effet, si la mémoire demeure factuelle, s’arrête à ce qui est du concret – comme savoir son nom et sa date de naissance – il ne s’agit plus de mémoire épisodique, mais d’une autre forme de mémoire dite « sémantique », faite de simples connaissances accumulées sans faire appel à l’historicité du sujet.
Ainsi, la temporalité et sa conscience s’inscrivent justement dans ces fonctions supérieures constitutives de la mémoire épisodique et activée dans le cortex préfrontal. Elles se développent d’ailleurs avec l’âge, puisque pour le jeune enfant entre 1 an et 5 ans, malgré ou peut-être à cause d’une mémoire d’apprentissage en pleine activité, il est encore impossible de se rappeler, comme pour l’adulte, ses expériences propres en les situant dans le temps. On considère l’avènement de cette capacité introspective particulière de ses propres pensées habituelles, de la réflexion sur son passé et de l’anticipation active de son futur seulement à partir de 5 ans révolus, même si vers 3 ans déjà, l’enfant démontre des capacités de mémoire événementielle, sur une période allant de deux à trois semaines.
Par quel mécanisme l’exercice de la communication et des échanges affectifs agit-il précisément dans la stimulation de ces fonctions supérieures, à savoir les fonctions cognitives, les facultés d’attention conscientes et les niveaux de mémoire supérieurs ?
Selon René Kaës, expert des thérapies groupales, ce serait à partir de la nécessaire inscription de la temporalité et de l’expérience du temps partagé dans l’intersubjectivité que se construirait la temporalité subjective, précisément « en étroite relation avec la temporalité de l’autre – de plus d’un autre ». Faut-il donc penser que c’est seulement en s’inscrivant dans la complexité « d’un réseau de temps humain » que l’être humain parvient à se doter de ses facultés mentales supérieures et auto-réflexives, essentielles à son bon fonctionnement psychique ?
Si le temps physique établit le cadre, contrainte de la réalité, le temps de partage étaye l’expérience relationnelle et interactive, et c’est bien le temps vécu ensemble qui crée le lien essentiel entre les êtres.
Aussi mystérieux soit-il comme phénomène, le temps vécu ne nous donne-t-il pas, en définitive, la vraie dimension de notre vie ?
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