2007
Psychothérapies
Éditorial
Clinique et théorie – rupture et continuité
Luc Michel
Adresse de l’auteur :Dr Luc Michel11, chemin du FrêneCH-1004 Lausanne
Le titre de ce numéro reprend l’intitulé du 3e congrès francophone de l’EFPP
[1]. La majorité des articles de cette livrée sont les conférences remaniées présentées à cette occasion. A parler théorie – ou plutôt théories – nous revient ce conte si souvent cité comme celui tantôt d’un bonze cambodgien, tantôt d’un gourou indien ou d’un roi thaïlandais :
Il était une fois un groupe d’aveugles qui se demandait à quoi pouvait bien ressembler un éléphant. Ils avaient appris qu’un éléphant se trouvait attaché pas très loin de l’endroit où ils se tenaient. Pour avoir une idée de ce que pouvait être un éléphant, ils décidèrent chacun à leur tour de s’en approcher doucement, de le toucher et de le palper prudemment.
Le premier de ces aveugles s’avança jusqu’à l’éléphant et se cogna à une de ses énormes pattes qu’il saisit. De retour dans le groupe, il déclara, sûr de lui, qu’un éléphant ça ressemblait à une grosse colonne. Le deuxième aveugle s’approcha de l’animal et attrapa la queue de celui-ci. Il déclara à son groupe qu’un éléphant c’était flexible et rêche comme une corde. Le troisième aveugle prit en mains la trompe de l’éléphant pour revenir dire que, par sa flexibilité, cela ressemblait à un gros serpent. Le quatrième aveugle heurta une des défenses de l’éléphant et rejoignit le groupe pour affirmer qu’un éléphant, c’était pointu et dur comme une lance. Le cinquième aveugle, lui, empoigna une des oreilles du pachyderme et rapporta qu’un éléphant bougeait et ventilait comme un éventail. Le dernier aveugle, en avançant vers l’animal, le percuta dans les flancs et revint vers le groupe pour proclamer qu’un éléphant c’était immense comme une falaise…
Si certaines versions s’arrêtent là, d’autres sont plus explicites quant à la suite : Quand ils s’assirent ensemble afin de décider à quoi ressemblait l’éléphant, personne ne fut d’accord et la conversation tourna en propos haineux.
Nous pouvons à l’aune de cette histoire penser aux débats parfois houleux entre tenants des divers mouvements théoriques principaux du champ de la psychothérapie : cognitivo-comportemental, systémique et psychanalytique. Le tristement célèbre rapport de l’Inserm
[2] et les débats enflammés qui s’en sont suivis en sont un exemple. Mais ceci peut concerner le champ plus spécifiquement psychanalytique. Là aussi, narcissisme des petites différences oblige, les discussions partisanes entre les divers courants théoriques peuvent s’enliser. Or ceci nous guette tout particulièrement si nous quittons de vue notre pratique. Nous risquons, si nous nous cantonnons à des discussions métapsychologiques détachées de la clinique, d’oublier leur côté métaphorique et parcellaire, ce qui peut nous amener à des positions tranchées et délétères. C’est donc bien la continuité de la clinique à la théorie qui devrait nous prémunir de tels dangers. Robert S. Wallerstein, dans un récent article
[3], parle d’un socle clinique commun qui nous réunit derrière notre pluralisme théorique. Nous avons sans doute tous en mémoire l’expérience de colloques ou débats où la présentation d’une vignette clinique permet l’ouverture d’un vrai dialogue entre diverses lectures théoriques.
Cette continuité entre la clinique et la théorie se vit à l’intérieur même de l’appareil psychique de l’analyste. Nous sommes en effet passés d’une position où l’on voyait la cure comme un lieu d’investissement et de transformation de la psyché du patient, à un point de vue où le champ analytique modifie aussi le psychisme de l’analyste. Ainsi, nos théories qui nous habitent se transforment, constamment nourries par notre expérience en séances. « Apprendre en nous modifiant » (nous-mêmes et nos théories), rappelle A. Ferro
[4]. C’est à ces conditions que notre corpus théorique peut nous servir d’espace tampon dans la rencontre analytique susceptible d’offrir la possibilité de penser progressivement le refoulé ou le non-pensé. Si la théorie se fige, elle conduit à faire office de bouchon au service des défenses de l’analyste. Cela risque alors de bloquer le processus plutôt que de le nourrir.
Ainsi, une tension entre cette théorie imparfaite, qui tente de saisir le matériel clinique en lui offrant un contenant transmissible, et l’expérience clinique est nécessaire. Cette théorie nous sert, à la manière d’une carte, à nous retrouver dans le vif de l’expérimentiel de la séance. Ce travail de liaison est fait de constants allers et retours entre une immersion dans le flux affectif de la séance et le retour à la carte des repères métapsychologiques. On s’y retrouve en émergeant après avoir accepté de s’y être perdu par moments. Cette carte analytique est en constante transformation, intégrant l’expérience actuelle. Il n’y a pas, dans notre domaine, d‘« une fois pour toutes » ! Nous devrions garder l’esprit des cartographes du siècle dernier qui avançaient dans des territoires plus ou moins inconnus, corrigeant et complétant les relevés qu’ils avaient de leurs prédécesseurs à la lumière de leur propre expérience. Si c’est à l’aune du terrain que l’on mesure la pertinence et l’utilité d’une carte topographique, c’est dans le champ de la clinique que l’on mesure la pertinence de nos concepts théoriques. C’est du moins l’avis du clinicien que je suis!
[1]
3
e congrès francophone « Clinique et théorie – rupture et continuité », organisé par l’
European Federation of Psychoanalytic Psychotherapy (EFPP), en collaboration avec l’ARPPE (Association de Recherche en Psychiatrie et Psychanalyse de l’Enfant), Metz, 2-4 décembre 2005.
[2]
Psychothérapie : trois approches évaluées. Rapport Inserm, 2004.
[3]
Wallerstein R.S. : Will psychoanalytic pluralism be an enduring state of our discipline ?
Int. J. Psycho-Anal., 2005, 86 : 623-626.
[4]
Ferro A. :
La psychanlyse comme littérature et thérapie. Paris, Erès, 2005, cit. p. 143.