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Volume 27 2007/1

FREUD, René MAJOR et Chantal TALAGRAND, Paris, Gallimard, Coll. Folio Biographies, 337 pp., ISBN 2-0703-2090-1

Dès sa naissance comme mouvement remettant en question un certain consensus des tenants de la science officielle, la psychanalyse a suscité une opposition décidée, sinon toujours franche, qui a attaqué le procédé de son auteur, faute de pouvoir la démolir en démontrant l’inexistence de ses acquisitions.
Plus récemment, l’ouverture des archives freudiennes a permis de lire des textes posthumes et une partie de la correspondance inédite, ouvrant des perspectives inespérées à nombre de candidats à la renommée, rêvant d’emboucher ses trompettes. Or, Freud a énormément écrit et entretenu une correspondance nourrie avec nombre de ses contemporains, qui ne comptaient pas tous au nombre de ses disciples. Cela devient un jeu excitant de confronter des textes, souvent éparpillés dans le temps, où tel thème, tel sujet revient sous diverses formes, non sans quelques contradictions formelles. Sans compter qu’il a sciemment retravaillé tel point de sa théorie, fidèle à sa démarche exploratoire et empirique jamais satisfaite, qui ouvrait sur plus de questions qu’elle ne donnait de réponses définitives, et qu’il a remis incessamment en question les acquis de ses débuts à la lumière de découvertes plus récentes [1]. On a voulu y voir les marques d’une pernicieuse et versatile entreprise partisane, antiscientifique, visant à s’asservir le genre humain et à s’assurer la gloire, conformément à son insanité et en dépit d’icelle. Et l’on a espéré escamoter, dans la foulée, l’importance de la découverte. C’est là le fait de chercheurs extérieurs à son domaine et se réclamant de la science, dont ils appliquent les préceptes sans grand discernement [2].
A l’inverse, beaucoup d’autres, non des moindres, ont vu dans ces mêmes données, et dans l’interprétation qu’on en pouvait faire, les marques indéniables d’une démarche de pensée novatrice, marquée au coin de la probité scientifique, ouverte, fertile, ne dérogeant pas, cherchant à retirer un enseignement de ses erreurs plutôt que de les dissimuler et refusant d’affirmer de façon définitive quelque chose qui appartenait légitimement à la part de liberté humaine qui l’habitait et qu’elle respectait. Ils ont assidûment étudié cette méthode, acceptant de se plier à ses exigences, l’éprouvant sur eux-mêmes, discutant honnêtement de leurs expériences avec des pairs et constituant tout, sauf une cohorte de moutons, bêlant conformément au catéchisme positiviste.
C’est dans cet état d’esprit que René Major et Chantal Talagrand ont publié, à l’occasion du 150e anniversaire de sa naissance, un Freud, écrit selon une démarche originale. L’on peut se rafraîchir l’esprit en le lisant, avec un immense plaisir et pour son plus grand profit. Prenant le contrepied du choix « d’éminents biographes de traiter l’archive freudienne – et les statuts différenciés que prennent l’œuvre écrite de son vivant, les écrits posthumes ou la correspondance – selon une historiographie ou une herméneutique indépendante de cette transformation imprimée par Freud à la lecture de l’histoire, telle qu’il l’a mise lui-même à l’œuvre dans der Mann Moses [3] », parti qu’illustre par exemple l’érudit Freud, biologiste de l’esprit de Sulloway, ils écrivent une « biographie analytique, non pas en tant qu’elle appliquerait l’analyse au sujet Sigmund Freud, mais au sens où la méthode freudienne change l’écriture de l’histoire, y compris celle de Freud ». Ils s’y affirment indépendants de la chronologie linéaire habituelle et tiennent compte de la notion d’après-coup, selon laquelle le sens d’une expérience ou d’une impression évolue dans le temps, de même que les traces qui en sont archivées ne font connaître leur content de promesse ou de menace que dans un temps à venir. Ils appliquent à leur travail leur savoir de psychanalystes et d’historiens, doublé d’une sympathie et d’une sensibilité à l’humour que nombre de leurs éminents collègues ne possèdent pas au même degré. Leur sommaire est déjà indicatif de leur démarche, les titres des chapitres suivant les thèmes de la polémique qui ont coloré cette histoire. Sous leur plume inspirée, c’est un Freud de chair et de sang, savant découvreur d’une science nouvelle, vivante, tout à l’opposé d’une doctrine figée, que l’on retrouve avec bonheur, prolongeant et enrichissant ce qu’on savait déjà de lui par la lecture de son œuvre, de sa correspondance et des biographies d’Ernest Jones, de Marthe Robert ou des écrits de Stefan Zweig et d’autres auteurs qui en ont parlé intelligemment.
Comme l’écrivait Freud à Fliess [4], « on ne peut s’empêcher d’être enfant de son temps ». Au siècle de la vérité expérimentale, de la maîtrise matérielle de la pensée, frottée à la pierre de touche poppérienne, du progrès supporté par les programmes scientifiques les plus prestigieux, que consacrent de généreux budgets, on se devrait d’aller selon le vent, autrement dit conformément au mouvement de l’histoire, puisque, après tout, le Bon Dieu est, d’ordinaire, avec les gros bataillons. Par bonheur, on peut aussi aller à contre-courant, ainsi que vont René Major et Chantal Talagrand, et procurer à son lecteur quelques heures de délectation sans mélange.
 
NOTES
 
[1]Cf l’Abrégé de psychanalyse, son dernier écrit.
[2]Cf le Livre noir de la psychanalyse (Vivre, penser et aller mieux sans Freud). C. Meyer (dir.) Paris, Les Arènes, 2005.
[3]En français : « Moïse et le monothéisme ».
[4]Cité par Sulloway à l’appui de sa thèse.
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[1]
Cf l’Abrégé de psychanalyse, son dernier écrit. Suite de la note...
[2]
Cf le Livre noir de la psychanalyse (Vivre, penser et aller...
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[3]
En français : « Moïse et le monothéisme ». Suite de la note...
[4]
Cité par Sulloway à l’appui de sa thèse. Suite de la note...