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Psychothérapies

2011/4 (Vol. 31)



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« Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux »

René Char
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Consacrer un numéro de Psychothérapies à la psychose fait surgir à l’esprit les grandes batailles théoriques du siècle dernier dans le champ psychiatrique et psychothérapeutique, et les formidables avancées qu’elles ont amenées. Les modèles de traitement ont évolué, redéfinissant tant les articulations entre neurobiologie et psychothérapie que les modalités de travail en psychothérapie selon la prédominance des registres de fonctionnement de la personne.

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Le terme de limites se réfère, d’un côté, à la polysémie du terme de psychose selon qu’il relève d’une logique freudienne ou d’une logique médicale comme on la retrouve dans les classifications psychiatriques. André Haynal illustre ainsi certaines impasses et les limites d’une médicalisation de la souffrance psychique qu’a pu connaître la psychiatrie dans la fin du siècle dernier. L’évolution durant la dernière décennie a vu un développement exponentiel des neurosciences, de la psychopharmacologie et des thérapies brèves, aboutissant à des modèles de compréhension plus complexes, plus prudents aussi quant aux velléités d’explication étiologique. Aucun marqueur biologique n’a pu être découvert, en dépit de l’évidence du rôle de la neurobiologie, de la génétique dans l’émergence de la psychose. Les travaux de ces dernières années en épigénétique ont mis en lumière l’importance du rôle environnemental et en particulier des interactions précoces sur la modulation du génome et/ou de son expression dans la survenue des troubles psychiques. Soulignant les limites du déterminisme génétique, ces recherches constatent aujourd’hui que nos expériences, nos émotions, nos actions façonnent en permanence l’expression de nos gènes. L’homme n’est donc pas que le produit de ses gènes et rien ne serait irréversible. Traumatismes, violence, abus de tout ordre, abandon laissent donc une trace psychique indélébile à l’âge adulte, comme l’avait très bien saisi Freud il y a plus d’un siècle. Quel lien entre soma et psyché ? Comment des expériences de vie négatives peuvent-elles s’inscrire dans l’organisme ?

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La physique et ses développements actuels nous ont appris qu’il existe des « objets » dont la complexité intrinsèque fait qu’une seule théorie ne saurait suffire à en rendre compte. La nature multiple des objets implique ainsi que les dispositifs expérimentaux ne permettent, pour aussi sophistiqués qu’ils soient, que d’observer l’une ou l’autre des natures. La psychose, comme tous les troubles psychiques d’ailleurs, pourrait être décrite comme un paradigme d’objet complexe nous faisant sentir en permanence les limites d’une vision moniste. Dans ce modèle de la complexité, la psychothérapie, par le regard totalement singulier porté sur la personne, peut être d’une grande utilité pour une personnalisation des soins et tenter de répondre à la question : quel traitement peut-il être utile, à tel moment et pour telle personne ?

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Tous ces développements récents nous ont confirmé que les grands traumatismes de l’enfance, voire de la période intra-utérine augmentent les risques de dépression, de toxicomanie, de psychose, mais aussi de troubles somatiques (obésité, maladie cardio-vasculaire, diabète, cancer…). Parallèlement à ces développements, l’abord psychothérapeutique de la psychose, dégagé d’une seule volonté curative et/ou mutative, est désormais plus humble, plus modeste tout en ayant un rôle central dans la manière de penser les soins, d’organiser les approches pluridisciplinaires. Il serait incongru de nos jours de priver une personne souffrant de psychose d’une approche psychothérapeutique quand bien même une étiologie d’ordre neurobiologique pourrait être évoquée, comme d’ailleurs de priver un patient d’un apport psychopharmacologique judicieux quand bien même une étiologie d’ordre psychique serait envisagée. L’enjeu se situe alors dans la traduction personnalisée des soins, de connaissances issues d’études de cohorte, à une situation individuelle.

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La compréhension contemporaine de la psychose et l’évolution des techniques psychothérapeutiques, largement influencée par le courant des post-kleiniens, ont ouvert, entre autres, à ce qui se joue au-delà du langage en passant d’une psychothérapie du contenu à une psychothérapie du contenant. Travailler en séance avec des patients à l’organisation non névrotique prédominante implique de tenir compte d’éléments cliniques difficilement abordables directement sur un mode uniquement verbal. Parler autrement, comprendre autrement qu’au travers du seul langage est sans doute un élément essentiel dans le champ de la psychothérapie des psychoses. L’article de Gilbert Charbonnier représente une remarquable synthèse de l’évolution de la pensée analytique sur le rôle de l’objet et de ses conséquences techniques dans le travail psychothérapeutique avec le registre non névrotique.

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Le terme de limite se réfère donc également aux limites entre les registres de fonctionnement psychique et par conséquent aux modifications de la technique psychothérapeutique que cela implique. L’article de Solida-Tozzi nous entraîne dans une vision contemporaine de la psychose débutante, mettant en perspective une approche psychothérapeutique et une approche phénoménologique. Il s’agit d’un enjeu d’importance en psychiatrie, parce qu’il implique une lecture plurielle permanente et un retour constant à l’observation clinique individuelle comme éléments nécessaires à la personnalisation des soins. Les traitements psychothérapeutiques, en particulier psychanalytiques, trouvent ici une place de choix de par le dispositif expérimental singulier qu’ils proposent.

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L’article de De Perrot nous invite à revisiter dans le détail la notion d’abus, du trauma dans une perspective freudienne, tout en restant dans un modèle analytique de la névrose, centré sur la symbolisation à travers le discours analytique. A la suite, l’article de Gennart nous donne à voir les implications concrètes du traumatisme sur la constitution de la subjectivité et des aménagements techniques qui en découlent lorsqu’on traite des dysfonctionnements psychopathologiques graves, comme les troubles psychosomatiques. Pour conclure, l’article de Gross, au travers d’un très bel exemple clinique, illustre l’importance du langage du corps et de sa capacité à se mettre au service de la symbolisation.

La psychothérapie psychanalytique de la psychose poursuit son évolution, mettant en avant la notion de coexistence de registres de fonctionnement psychique, avec toutes les modifications techniques que cela impose. Elle n’est plus dogmatique, mais sans doute aussi plus efficiente en intégrant des modalités de travail prenant en compte les défauts de symbolisation primaire. Les mots sont aussi des actes nous renvoyant à l’indicible, et c’est à cette écoute attentive de l’indicible que nous renvoie la psychothérapie des psychoses.

Pour citer cet article

Rey-Bellet Philippe, « Psychose et limites », Psychothérapies 4/ 2011 (Vol. 31), p. 225-226
URL : www.cairn.info/revue-psychotherapies-2011-4-page-225.htm.
DOI : 10.3917/psys.114.0225


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