2001
Psychotropes
Articles
Point de vue
Cannabis ou la métaphore du lien
Hélène Houdayer
Docteur en sociologie
Cet article souligne le caractère intemporel et éminemment
social du chanvre sans pour autant en faire son éloge. Il ne s’agit pas de
débattre sur l’intérêt ou non de promulguer ou interdire une «drogue», mais de
voir de quelle manière les liens que l’homme tisse avec la plante peuvent être
intéressants pour nos sociétés. À travers ses multiples références la plante
manifeste son appartenance à divers liens, économi~que (le statut de
marchandise), politique (l’écologie), législatif (la règle de l’interdit),
agricole (les récoltes), esthétique (le lyrisme de l’approche), sociologique
(le culturel)... qui tissent les relations de l’individu à la plante. Ainsi,
nous pouvons parler de métaphore pour évoquer ces liens, en se référant à la
structure physique de la plante: l’herbe faite de fils et de tiges pour former
les liens qui unissent l’homme à la plante.
Mots-clés :
Cannabis, Culturel, Représentation sociale, Sociologie, Imaginaire.
That item inderlines the timeless nature and eminently social of
the hemp without making praise. This is no time for discussing the interest to
promulgate or forbid a «drug», but to see how men weave his bonds with the
plant in order to be attractive for our society. Through its various
references, the plant shows its belongings to several links: economic (status
of merchandise), politic (ecology), legislature (forbidden rules), agricultural
(crop), aesthetic (lyrical approach), sociological (the culture)... whom weave
the relations between fellow and plant. So we can use metaphor to teach these
ties, to refer to the physics structures of the plant: grass making with
threads and stems to give the bonds whom join up men and hemp.
Le cannabis, malgré son statut de drogue interdite suscite, un
engouement qui laisse tout un chacun perplexe. Chanvre en français,
hanf en allemand,
hemp en anglais,
cáñamo en espagnol,
canapa en italien, mais aussi
haschisch en Afrique,
bhang, Gandja en Orient pour parler de la même plante
connue sous son nom latin de cannabis.
En 1850 on se procurait sans peine du haschisch en pharmacie, ce qui
aujourd’hui ferait scandale. La substance demeure presque invisible durant tout
le Moyen Âge jusqu’à ce que l’essor de la marine à voile la fasse ressurgir.
Quelques textes pourtant attestent de l’usage particulier qu’en font à cette
époque les démonologues, sorciers ou voyageurs isolés. Rabelais est condamné en
1546 pour son Tiers Livre sur le
pantagruel, en écho à son personnage picaresque Pantagruelion. Remontons
l’histoire :on découvre au Ier siècle
Pline l’Ancien prodiguant des conseils pour soigner la goutte avec des graines
de chanvre dans son livre de médecine. Avant notre ère le chanvre est une
offrande. Si le secret de la Bible
réside dans ses nombreuses traductions et interprétations, certains
anthropologues sont d’avis que l’onction distinguant les objets sacrés des
profanes est faite à partir du haschisch. Dans ses voyages, Hérodote relate
l’utilisation psychotrope du chanvre (Ve siècle avant
Jésus Christ). Le « Nepenthès » d’Homère correspond au « benj » qu’on peut
rapprocher du bhang. Pendant qu’on
vénère Dionysos en Thrace, sa cousine Soma est célébrée en Perse, ouvrant la
voie hallucinogène du chanvre. Les essences de la plante sont utilisées pour
augmenter les contractions lors des accouchements en Égypte en 1550 avant
Jésus-Christ dans les papyrus médicaux de l’époque. Shiva et Bouddha consomment
le bhang. Certains textes sacrés
d’Inde mentionnent sa présence il y a 4 000 ans, mais la plus ancienne trace du
chanvre (Ma) se situe à Taïwan dans
des poteries vieilles de plus de dix mille ans.
La plante, née dix mille ans avant notre ère, ne semble être là
que pour servir l’homme et ne plus le quitter : boissons, mixtures, gâteaux,
fumées, récoltes annoncent des liens ancestraux.
Pourquoi parler de lien ?
Les différents usages qu’on fait de la plante (thérapeutique,
festif, agricole, spirituel) décrivent des relations pratiques avec l’homme, ce
qui souligne aussi les aspects économique et psychologique que la plante
revêt.
Les fonctions associées à la plante (onirique, inspiratrice,
interdit) délimitent la teneur du lien privilégiant l’aspect social.
Enfin, le mode de vie (écologique, une culture) qui peut y être
associé délimite un comportement mettant en avant les dimensions philosophique
et politique de la plante.
Le cannabis joue donc un rôle auprès de l’homme en même temps
qu’il possède un aspect pratique mettant à jour des manières de vivre. Nous
entendons montrer ici comment s’articulent les relations de l’homme avec la
plante interdite de telle manière que celles-ci englobent les différents cadres
ayant trait à l’existence, ce qui nous a conduits comme nous le verrons en
conclusion à parler de métaphore pour évoquer ces liens.
Des dates et saints patrons du calendrier chrétien nous
rappellent des habitudes liées à la culture du chanvre associée au feu : la
chandeleur (2 février) dont les légendes rapportent l’obtention d’une chandelle
miraculeuse « portée par une femme venue du royaume des morts »
[1]. Saint Blaze (
blaze, feu ardent en anglais), patron des
chanvriers et des drapiers.
Historiquement, le chanvre ne s’apparente pas à une drogue. Le
souvenir de la culture du chanvre en France est d’abord de nature textile. Les
vêtements, draperies et toiles de chanvre du Moyen Âge restent une industrie
traditionnelle de l’époque. Charlemagne à la fin du VIII
e
siècle ordonne partout la plantation de
canava. Le commerce du chanvre entoure les
principaux ports de la Méditerranée en raison des cordages et des toiles
nécessaires aux navires, mais l’existence à la même époque de grandes quantités
de pipes
[2] atteste sa
référence en tant que drogue. À la vue de ces premières orientations, le
chanvre nous apparaît déjà comme un don précieux pour le monde des hommes. Le
chanvre est ici envisagé comme une matière première qui donne à la plante un
véritable statut de marchandise, lié à une demande révélant la dimension
économique qu’il revêt dès ses origines, ainsi que sa place dans l’agriculture
et le commerce.
Les informations botaniques sur la plante sont plus rares bien
que des milliers d’espèces soient recensées qui correspondent en quelque sorte
à des crus comme pour les vins. Par contre, on rencontre dans l’histoire des
plantes des manuels prodiguant des conseils sur l’ensemencement des graines,
les différentes phases de la récolte (Georges Sand
[3]), les techniques du ramassage (John
Hopkins
[4]), mais
également des recettes pour préparer le haschisch (les fameux pains du docteur
Bouchardat
[5] en
1849).
Mais le chanvre sert également la médecine. Le Docteur Moreau
de Tours
[6] en 1845
appréhendait l’aliénation mentale à travers le cannabis comme un outil
thérapeutique. Il expliquait la nécessité de l’expérimenter sur soi-même en
guise d’exploration, faisant de l’expérience personnelle la seule vérité. Il
pratiquait également l’observation participante dans le cadre du Club des
haschischins.
Durant tout le XIX
e siècle se forge le
vocabulaire de la cannabinologie
[7]. C’est aussi à cette époque que l’on trouve le plus
de conseils concernant l’usage approprié. On apprend comment se prémunir des
risques d’accidents. Il est avant tout question de doses dans la consommation
de haschisch : « Il faut se contenter de peu de folie, de crainte d’en trop
avoir »
[8]. Ravissement,
chute, exaltation, ivresse, distorsion du temps et de l’espace, images de
l’agonie, sont le reflet d’un usage et d’un savoir qui dictent les effets
possibles du cannabis. La drogue représente un voyage de l’esprit, une «
explosion libératoire qui rompt la monotonie du temps creux et profane »
[9]. Des guides sont établis à
cet effet
[10]. C’est
parce qu’il est d’usage de consommer du cannabis à cette époque en raison
notamment de ses vertus que certains « savants » s’évertuent à démontrer et à
délivrer des indications et prescriptions parallèlement.
Aujourd’hui que reste-t-il des propriétés du cannabis
?
La socialité est revendiquée comme une des vertus de la plante
par ses usagers : les groupes de consommateurs de haschisch parlent de
modération, d’humour, de partage, d’un refus du conflit dans le cadre de cette
consommation, thèmes qui rappellent les élans inscrits dans le mouvement hippie
des années soixante. Le cannabis est associé à une pratique douce qui,
accompagnée d’un état d’effervescence semble, selon Martine Xiberras,
caractéristique d’un désir d’ouverture sur le monde extérieur. « Les
consommateurs recherchent justement à être en prise, à participer pleinement à
leur environnement, proche et lointain […] c’est le principe même de la
pratique qui se construit sur un désir de communication amplifié »
[11].
L’aspect thérapeutique du chanvre refait surface également, il
fait l’objet de prescriptions dans certains soins, ses effets apaisants sont
utilisés dans le traitement du cancer et du sida. Des propriétés de relaxation
lui sont également attribuées (effets inhibiteurs). Toutes les parties du plan
du chanvre peuvent être utilisées. Les Chinois cultivent le chanvre
principalement pour ses fibres, mais les fleurs sont utilisées pour traiter les
blessures ouvertes; l’enveloppe de la graine et la résine stimulent le système
nerveux, les graines stoppent les inflammations et l’irritation de la peau.
L’huile neutralise l’empoisonnement au soufre, le jus frais des feuilles est un
antidote contre les morsures de scorpion, la cendre obtenue après combustion
est utilisée dans les feux d’artifice
[12].
Enfin le chanvre et ses dérivés constituent des substances
menant sur les chemins du virtuel. La voie tracée par le Dr Moreau de Tours est
marquée de l’empreinte de l’imaginaire : expérience esthétique du voyage, de
l’exotisme, de la jouissance. Le chanvre est associé à un cadre festif à
travers les techniques de l’introspection, du rêve, de la fête avec ses rituels
d’apaisement. Par ailleurs, les danses et chants forment les voies de l’ivresse
qui permettent de découvrir la vocation spirituelle du chanvre. Les drogues
sont pour certains une affaire d’expérience intérieure, qu’on ne peut
comprendre, et dont on ne peut pas parler sans en faire soi-même l’expérience,
comme modificateur de conscience, et cela dans le cadre d’une politique de la
révélation. Ainsi Timothy Leary
[13] définit plusieurs niveaux de conscience auxquels on
a accès par l’usage des psychédéliques. C’est en tant que praticien qu’il livre
des conseils sur la manière d’absorber des psychédéliques. Chez les sorciers,
l’expérience de rêver s’accompagne de
l’ingestion de plantes hallucinogènes qui permettent d’accéder à un autre
niveau de conscience nous signale Carlos Castaneda
[14]. Chez les amérindiens, celui qui ne
peut rêver est considéré comme un malade.
Ces différentes propriétés générales associées à la pratique du
chanvre mettent en lumière des fonctions pour la plante ainsi qu’un cadre
social. Nous allons revenir maintenant sur certaines des fonctions décrites qui
permettent de tisser un lien plus particulier de l’individu vers la substance,
mettant en avant une conduite d’intoxication volontaire.
Les substances psycho-actives sont des modificateurs de l’état
de conscience. Le sujet a l’impression, nous explique Georges Lapassade, que le
fonctionnement habituel de sa conscience se dérègle et qu’il vit un autre
rapport au monde, à lui-même, à son corps, à son identité
[15].
Les paradis artificiels constituent les bases de principes de
réflexions souvent à caractère esthétique. Le début du
XIXe siècle est marqué d’un thème romanesque à travers un
usage psychotrope dans le milieu des Lettres. Il s’agit des méthodes
d’introspection et de rêves artificiels qui donnent à la singularité d’une
aventure une charge affective, fort prisée à l’époque et qui aujourd’hui
constituent des « Classiques » en la matière (Baudelaire, Nerval,
Gautier…).
Au fil des pages, au fil du temps se retrouvent les poètes et
écrivains du haschisch, avec une utilisation comme source d’inspiration de plus
en plus prononcée à mesure qu’on prend du recul.
Chez les poètes, romanciers et écrivains, il est notoire et ces
derniers l’avouent, que leurs écrits naissent de l’absorption de haschisch.
D’ailleurs, on retrouve parfois dans leur texte un style alerte, imagé, pour
décrire les effets des drogues, retrouvant un peu de cette fascination dans
l’écriture que procure la drogue à ses auteurs et à ses spectateurs, par les
moyens propres à l’écriture : phrases aussi longues qu’une bouffée de cigarette
pour décrire les effets envoûtants comme l’explique Walter Benjamin :
« À présent remontent les exigences temporelles et spatiales
que pose le mangeur de haschich. Elles sont on le sait absolument royales.
Versailles n’est pas trop grand pour qui a mangé du haschich et l’éternité ne
lui est pas trop longue. Et sur fond d’une expérience intérieure aux dimensions
immenses, de durée absolue et d’un monde à l’espace illimité, un humour serein,
merveilleux qui s’attarde à plaisir aux contingences du monde de l’espace et du
temps ».
[16]
Sous la plume d’Alexandre Dumas, Le Comte de
Monte-Cristo
[17]
décrit l’enchantement qui suit l’ingestion d’une pâte verdâtre caractéristique
de la forme sous laquelle on trouve le haschisch à cette époque.
C’est à travers l’usage des drogues comme modificateurs de
conscience que le banal se charge de couleur et devient fascinant. Écrivains,
poètes et romanciers y trouvent leurs sources d’inspiration et l’élan
nécessaire à l’envolée littéraire ou au lyrisme de leur propos.
« Si l’ivresse prend un tour favorable, les choses se mettent à
luire comme recouvertes d’une fine couche de laque; elles sont toutes
imprégnées de beauté »
[18].
Pourtant, les rencontres avec le haschisch ne sont pas toujours
plaisantes. L’expérience n’est pas toujours bénéfique. Certaines d’entre elles
mènent leurs auteurs dans la plus grande des confusions et manquent parfois de
se terminer tragiquement.
« Distinctement, avant même d’avoir quitté mon lit, je me vis,
non, je fus, moi Clara, ayant atteint le sol et m’étant retrouvée grâce au
choc, moi, Clara, étendue morte et un peu en bouillie sur le pavé […]»
[19].
De manière générale, la catégorie des hallucinogènes dont fait
partie le chanvre est source d’inspiration et répond à des fonctions oniriques
mais qui n’ont pas toujours les résultats escomptés.
Avec la révolution instaurée par le siècle des « Lumières », la
société occidentale a rompu les canaux avec la nature et le monde surnaturel,
chassé de la vie publique. Pourtant le caractère d’étrangeté que nous
ressentons face au rêve, à la folie ou encore quand nous évoquons certaines
techniques telles la transe ou la possession troublent nos consciences
Le pont peut être fait entre la vocation initiatique des
drogues, en tant que structures de passage, et le rêve nécessitant l’emploi de
substances hallucinogènes. Elles révèlent la diversité des états mystiques et
les liens qui peuvent être tracés avec différentes cultures. C’est le cas du
rêve qui peut être considéré comme un « voyage de l’âme ». Dans un certain
sens, la philosophie de la drogue renvoie par son aspect de rêve et d’égarement
à la vie spirituelle et à la contemplation, « mettre en silence tous les bruits
de la terre »
[20]. Les
rêves et les mythes ont pour thème général, nous explique Mircéa Eliade,
l’ascension ou le vol. Le chaman est le spécialiste d’une « transe pendant
laquelle son âme est censée quitter son corps pour entreprendre des ascensions
célestes ou des descentes infernales »
[21]. Le chaman veille sur l’âme de la communauté, il est
donc celui qui relie les âmes entre elles pour faire de lui un visionnaire.
C’est lui qui dicte les expériences extatiques et l’usage des substances
hallucinogènes dont le chanvre. Ainsi le rêve révèle le totem au cours de
certaines cérémonies d’initiation
[22]. Le rêve est aussi l’élément à partir duquel
l’individu accomplissant un rite de passage franchit un stade nouveau pour
bâtir ses relations sociales, il est le moyen pour l’individu de se détacher de
ses anciennes appartenances pour entrer dans son nouveau milieu. Les « maladies
» et les rêves initiatiques issus de l’absorption de plantes hallucinogènes
tiennent lieu d’initiation et peuvent parvenir à transformer un homme profane
en technicien du sacré
[23]. L’intoxication permet au chaman d’accéder à
l’extase en plongeant la pensée dans un ailleurs mythique. Cette thématique de
l’ailleurs est un fil qui relie le monde sacré du chaman et des esprits au
monde profane des individus et qui dicte la nature de leurs relations sur
terre, entre eux, vis-à-vis de la nature, des autres hommes, face à
l’adversité. Les extases chamaniques sont souvent provoquées par des fumées de
chanvre
[24] qui
représentent la technique la plus élémentaire de l’extase ou de
l’ivresse.
L’épreuve initiatique constitue les actes qui conditionnent
l’établissement et le resserrement du lien. « Faire partie d’un groupe
d’initiés, c’est sentir que l’on possède le même complexe de sensations, de
sentiments et d’idées »
[25]. Parfois les conduites d’intoxication sont en
rapport avec un désir de transgression pour mieux asseoir la volonté
d’indépendance des uns, ou encore le désir de reconnaissance des autres. Aller
au-devant de l’interdit, exhorter l’effort, reconduire les limites du possible
se pose dans un contexte initiatique inaugurant un nouvel âge de
l’ultime.
« Car on n’est pas ivre que du vin, ou de haschisch, ou
d’opium, ou de champignons, ou de tranquillisants. On est aussi ivre d’amour,
ivre de dieu (ou des dieux), ivre de joie, de bonheur, de colère, de rage, de
violence, de combat, de sang, d’actions, d’argent, de pouvoir, de succès sans
oublier l’ivresse des sens. Seul varie le moyen d’accéder à cet état : ce peut
être une substance, une personne, un concept, un sentiment, une émotion, ou une
conviction. Tous agissent sur l’esprit, modifient telle ou telle fonction, et
provoquent des comportements perturbés ou saints, mauvais ou bons, mais
toujours différents de la norme. Souvent ils conduisent à la démesure »
[26].
Le jeu avec les limites vécues dans un cadre initiatique laisse
la place à un échange symbolique. Michel Maffesoli nous parle à ce propos de «
transcendance immanente » pour figurer le cercle d’une individualité
simultanément dépassée par l’échange engagé dans l’initiation et intégrée dans
la mesure où la non-maîtrise de ce qui se joue dans l’initiation fait partie du
jeu qui donne au rituel sa force
[27].
La structure de l’initiation dans les sociétés traditionnelles
revêt une importance fondamentale pour la survie de l’unité, c’est elle qui
garantit un état des choses et permet le renouvellement. Elle assure la
cohésion des groupes et des générations, maintient un ordre fondé sur la place
de chacun. Elle institue en quelque sorte le fondement du social en affirmant
le lien qui lie l’individu à sa société. De telles bases sont absentes de nos
repères et manquent cruellement lorsque le lien social se distend. C’est
pourquoi c’est par tâtonnements que l’individu recherche les voies qui vont
l’introduire au sein du social. Dans cette perspective tout élan rappelant les
orientations de l’initiation est à prendre au sérieux. Les pratiques
corporelles et sportives inaugurent un style de participation au monde qui
imprègne l’individu du social. La connaissance de savoirs ésotériques, de
choses secrètes et d’abords difficiles introduit l’existence du sujet dans des
sphères de la vie quotidienne. L’accès aux mystères symbolisés par les drogues
marque l’avènement de la connaissance. Recevoir les premiers éléments d’une
pratique, d’un mode de vie conduit à une autre pensée et à un apprentissage.
Enfin, franchir une limite c’est pénétrer dans les domaines de l’activité
sociale. Bref toutes choses qui rappellent une conscience de soi, un ordre de
mystères et de révélations. Le monde de l’affiliation, de l’introduction au
secret, à l’occulte et au mystérieux, à la révélation signale le recours à de
l’initiatique. Les techniques corporelles, sportives et culturelles en rendent
compte, mais bien plus encore tout ce qui touche à l’ordre du voyage, de
l’errance ou encore de la transgression et de l’interdit, aux sources d’une
révélation de soi au monde, là où l’individu ose toucher au social et à ses
règles. En toxicomanie, la pratique d’intoxication peut être comparée à un rite
de passage
[28]. Dans
ce cas l’expérience de mort
[29] à laquelle se soumet le sujet est vécue comme une
initiation. Cette initiation se signale encore ici par l’insertion dans le
corps de substances magiques qui conduisent à la mort et à la résurrection du
candidat.
Par initiation il faut non seulement comprendre l’initiatique
comme l’apprentissage d’un savoir-faire, mais aussi l’expérience de
mort/renaissance propre aux sociétés traditionnelles. L’initiation se
traduisait dans ces sociétés-là sous forme d’épreuve physique très éprouvante
qui permettait à l’enfant/ adolescent de mourir pour renaître en tant qu’Homme.
Si nous pensons que l’adolescent se trouve dans une phase d’expérimentation des
savoirs, et de ses limites qui sont susceptibles de lui donner des valeurs afin
d’acquérir une partie de son identité, le recours à la drogue peut être perçu
dans ce même contexte initiatique sur le plan symbolique de
l’identité.
Depuis plus d’une décennie nous assistons à un effondrement
symbolique des valeurs attesté par un sujet qui se désaffilie, une famille de
plus en plus éclatée, un État discrédité. Dans la société démocratique la
question de l’appartenance reste l’enjeu essentiel. Il importe alors à
l’adolescent de trouver du sens à l’existence ou tout simplement de se trouver
une place dans la société. Le cannabis constitue alors un terrain
favorable.
La consommation de cannabis chez l’adolescent fait apparaître
une prise de risque qui s’inscrit dans un cadre initiatique revêtant diverses
formes : le besoin de reconnaissance de l’adolescent par l’adulte, en même
temps qu’une prise en compte de l’adolescent par le corps social. L’adolescence
correspond à une exigence de changement, c’est une période durant laquelle le
jeune homme cherche à se réaliser et est amené à prendre des risques.
L’allongement de la durée des études, suivi d’une période de chômage, d’emploi
instable, prolonge la plupart du temps le cap de l’adolescence. Le
franchissement des étapes reste faiblement marqué pour avoir une valeur de rite
de passage, et l’avenir proposé n’est pas suffisamment engageant ni attrayant
pour s’y substituer. Dès lors, il appartient à l’adolescent de trouver le sens
de son existence pour parvenir à y asseoir un projet qui le guidera d’un bout à
l’autre de sa vie. C’est le temps des découvertes et des reconnaissances de ses
libertés. À lui de trouver des réponses à ses attentes. Cependant la confusion
du monde moderne ne l’aide guère dans son cheminement et c’est là qu’il est en
mesure de se confronter avec sa société, prendre des risques, quitte à franchir
le cap de la déviance. La consommation de cannabis prend donc ici la forme d’un
rite de passage intime. Il s’agit de défier symboliquement une puissance, pour
lui arracher l’efficacité symbolique qui préserve l’existence de
l’adolescent.
Les tabous alimentaires, les épreuves physiques, d’abstinence,
constituent des caractéristiques des sociétés traditionnelles propres à
l’initiation. Pouvons-nous considérer que dans nos sociétés des phases telles
que l’anorexie, les privations, les atteintes corporelles ou encore les défis
dans le cas de l’usage du cannabis entrent dans ce cadre initiatique, mais sous
une forme non instaurée par la société, renforçant de ce fait la teneur du
passage à l’acte, qui reste plus authentique. Si la notion d’initiation reste
relative aujourd’hui dans nos sociétés, elle conserve néanmoins les formes de
la reconnaissance collective. L’enjeu est d’inscrire l’initié dans une série
d’actes, et une histoire. « L’initiation met en général en scène quelque chose
de l’ordre à la fois de la filiation et de l’alliance »
[30]. La nature et la forme que prend le
lien social dans la perspective initiatique sont déterminantes. Elle nous a
conduits à évoquer une fois de plus cette métaphore du lien social pour parler
du cannabis, en tant que support matériel de l’initiation. L’initiation tisse
ainsi les liens qui unissent l’individu à son groupe, sa famille, son clan. Les
choses adviennent par la force des événements entrepris. On peut ainsi parler
de pacte initiatique entre les initiés d’une part et le reste des individus
d’autre part.
L’initiation présente les figures de conditions corporelles qui
restent tributaires de l’insertion du sujet à l’intérieur d’une société et d’un
temps donnés. L’initiation est marquée par un certain nombre de pratiques qui
correspondent à une insertion du social dans l’individu. La violence symbolique
ou physique exercée lors de l’initiation est interprétée par Eugène
Enriquez
[31] comme la
marque de la société sur l’individu. Consentir à cette souffrance, c’est se
donner les moyens d’appartenir au corps social. Mais si les sociétés
traditionnelles ont su inventer des rituels, les sociétés modernes n’ont pas de
pratiques pour figurer les lois. Le jeune laisse donc parler le pulsionnel, la
société n’exige rien de lui pour démontrer les capacités nécessaires à l’âge
adulte, qui ne requièrent pas de critères particuliers.
Le passage, pour prendre toute sa valeur chez l’individu, doit
être authentifié par un acte non seulement valable aux yeux de l’individu, mais
qui devra être validé par autrui, comme une preuve. Le passage à l’acte est la
forme la plus visible qui permet que se cristallise une symbolique propre à
l’usage de cannabis, en tant que substance prohibée et soumise à
sanctions.
L’adolescent peut ressentir tout naturellement ce besoin de se
démarquer à un âge où les premières orientations se décident, et où il doit
faire preuve d’expression, notamment envers ses semblables. Braver l’interdit
ou adopter une attitude hors norme se présente comme une première possibilité
pour l’adolescent de s’affirmer et ce faisant de trouver sa place dans la
société. Plus généralement, les processus de passage à l’acte, qu’ils visent ou
non la transgression, correspondent à des actes authentiques qui ont valeur
d’initiation dans la mesure où ils permettent à l’individu de se reconnaître et
d’exprimer ses idées. Cela implique de passer par une série de parcours qui ne
sont pas toujours évidents, mais qui ont le mérite de faire accéder l’individu
à une identité en dépassant les repères ordinaires de la vie quotidienne comme
sortir du jeu et de la domination des adultes pour les adolescents, ou encore
d’instances dominantes, comme la famille ou l’école.
Fondamentalement, l’idée du risque associée à celle d’identité
restent liée aux instants d’une trajectoire incertaine que représente la
période de l’adolescence. La consommation de cannabis répond à des processus de
valorisation et d’initiation à la base du principe de reliance du sujet
adolescent au social dans la perspective d’un lien identitaire.
Nous en avons déjà eu un aperçu, la culture du chanvre, avant
d’être perçue sous sa forme esthétique contemporaine, appartenait à une
tradition agricole et rurale.
Georges Sand nous parle régulièrement dans ses romans du
chanvre. Dans l’introduction à
La Mare au
diable
[32],
elle propose de réunir ses romans champêtres sous le titre « Veillées du
chanvreur ». Dans l’appendice elle décrit les techniques de rouissage du
chanvre, son attachement au personnage du chanvreur.
« Le broyeur de chanvre est particulièrement sceptique
[…]
Quand le chanvre est arrivé à point […]
Le chanvreur raconte ses étranges aventures de follets et de
lièvres blancs […]» [33].
Il existe souvent un lien étroit entre conteurs et
consommateurs de cannabis.
Les polémiques autour du chanvre et de son usage révèlent un
mode vie. Certains récits appartiennent à la culture de la drogue comme celui
de la
Beat Génération
[34] et de ses acteurs qui
prônent le pouvoir libérateur des drogues face au conditionnement social, ou
encore l’univers des joueurs de jazz qui incluent la marijuana dans leur
quotidien à travers le
muggle (joint)
et les
vipers (fumeurs de joints)
durant principalement les années trente. La musique est alors un véritable
vecteur du lien social. Certains noms restent dans l’histoire : Louis Armstrong
et son hymne aux
muggles, Jimmy
Hendrix, les Rolling Stones, les Beatles, etc. La génération hippie atteint son
paroxysme en dénonçant la guerre du Vietnam menée par les États-Unis. La drogue
est un adjuvant qui s’exhibe et se revendique dans le cadre d’une nouvelle
philosophie de la vie qui apprend à réinventer son quotidien au jour le
jour.
Le chanvre contredit le système des valeurs activistes de la
société occidentale : substituer au « je pense donc je suis », « je sens donc
je suis ». Le XX
e siècle trouve une « société malade », en
perte de valeurs morales, éthiques, spirituelles, la drogue peut représenter
alors ce voyage de l’esprit, comme nous l’avons vu par ailleurs, dans lequel la
rêverie occasionnée par la substance libère l’esprit, transporte « hors de soi
»
[35].
Cet élan vers la substance semble se retrouver de manière
permanente dans les sociétés indépendamment de leur évolution, des progrès
scientifiques réalisés. L’homme est sans cesse tenté par le changement,
l’oubli, la fuite, le détachement ou encore l’ivresse qui le conduisent « hors
de soi ». On découvre qu’à chaque époque il y a eu des cercles de consommation
du haschisch. Ainsi dans la société parisienne, durant la dernière décennie du
XXe siècle, on découvre le cercle du
Chat Noir avec Gabriel de Lautrec,
Colette, Courteline, Alphonse Allais, Adolphe Retté, ou encore Curnonsky, après
le fameux club des Haschischins (1846) autour de Théophile Gautier et ses
expériences hallucinatoires, du docteur Moreau de Tours (son initiateur),
d’Aubert-Roche (emploi dans le traitement de la peste en 1840), d’Eugène
Delacroix, d’Honoré Daumier, de Gérard de Nerval, d’Alexandre Dumas, d’Honoré
de Balzac, etc. Quelques scènes du club nous sont livrées à travers le regard
de ses membres sous l’effet du haschisch : délires, hallucinations, extases,
cauchemars.
« Des cris rauques jaillissaient des poitrines oppressées; les
bras se tendaient éperdument vers quelques visions fugitives; les talons et les
nuques tambourinaient sur le plancher. Il était temps de jeter une goutte d’eau
froide sur cette vapeur brûlante, ou la chaudière eût éclatée »
[36].
Mais la substance prend également ses racines dans une
philosophie orientale qui prône la sagesse et la réflexion.
Le lamaïsme tibétain se présente comme une voie ésotérique qui
n’est par conséquent pas divulguée aux profanes et conserve un aspect secret.
Cette religion fait appel à une conception quelque peu magique du monde en
employant constamment les processus de visualisation qui mènent à la
contemplation pour aboutir enfin à des apparitions. Les lamas emploient
beaucoup de techniques sonores et de présentations du corps quon retrouve
notamment à travers les danses. Ce lamaïsme marque des survivances des
techniques chamaniques dans lesquelles les psychotropes jouent un rôle d’entrée
dans la mystique. Le zen, quant à lui, utilise les voies de l’illumination
subite, il s’agit de se laisser envahir par la force cosmique qui va pouvoir
ainsi agir à notre place.
Nous insistons, pour notre propos, sur l’aspect contemplatif du
lamaïsme et sur l’illumination du zen, comme deux aspects que nous pouvons
retrouver là aussi dans l’expérience de la drogue. Cette errance de l’esprit
qui peut conduire à la contemplation ou à l’illumination nous semble proche de
ce que le toxicomane évoque lorsqu’il est sous l’effet du produit (le plaisir,
les flashs, les hallucinations). L’extase cannabique se rapproche d’un voyage
intérieur. L’imaginal se présente comme la « faculté humaine qui permet à
certains d’atteindre à un univers spirituel, réalité divine, qui à la fois,
regarde l’homme et, à la fois, est l’objet de contemplation de ce dernier
»
[37]. Dans la
tradition philosophique, la contemplation domine, marquée par « l’immobilité,
qui dans l’émerveillement muet, n’est que le résultat fortuit d’une extase,
devient la condition et, partant, la principale caractéristique de la vita
contemplativa »
[38].
Il ne s’agit pas ici de l’action de contempler, mais de se trouver dans un état
extatique qui ouvre les chemins de la connaissance. Le spirituel permet
d’accéder directement à l’objet du désir. De la sorte Gilbert Durand parle «
d’imagination créatrice » pour signifier cette faculté qui permet d’accéder au
contemplatif, à un
mundus imaginal, où
se « spiritualisent les corps et se corporalisent les esprits »
[39]. Ainsi le spectacle
chamanique stimule et nourrit l’imagination, abolissant les barrières de la vie
et de la mort, ou encore celles du rêve et de la réalité.
La métaphore du lien social
Le chanvre représente un moyen de communication depuis le
début, il s’agit de « l’herbe » (fil, tige, lien) comme lien entre les gens,
comme agitateur révélateur d’une crise promulguant sa « petite révolution
».
Évoquer une métaphore, c’est dire ce qui se noue entre l’homme
et la plante. – Le lien direct avec les cordes en chanvre évoque les nœuds du
social. Le chanvre met en scène toute une série de domaines qui commandent la
vie sociale pour faire de lui un fait social total au sens de Marcel Mauss. Ces
fils, ces cordages, ces voiles tissés avec la matière chanvre représentent les
liens de la navigation mais aussi les liens ancestraux qui unissent l’homme à
la plante, d’où l’emploi de la métaphore pour délimiter un cadre, celui de
l’espace du lien social.
– L’image véhiculée par le cannabis dans les contextes précités
est une manière de nommer ce lien : l’attachement de l’homme à la plante. Les
usages et fonctions du chanvre montrent qu’il constitue une échappée vers de
nouvelles formes de socialité (le cadre festif, spirituel, onirique de la
consommation) ou de thérapies. Toutes les dimensions de la vie semblent être
présentes dans le chanvre. De la dimension économique de la plante en tant que
matière première, en passant par son aspect politique et législatif dû à
l’interdit qui pèse sur elle, sans omettre le cadre thérapeutique qu’on tente
aujourd’hui de développer, le chanvre constitue une philosophie de la vie à
travers un mode de vie écologique qui a des répercussions dans l’ensemble de
l’organisation sociale. Le chanvre peut alors s’apparenter à un fil conducteur
pour comprendre les relations de l’homme à la plante et les enjeux qu’elle
soulève, seconde piste pour un raisonnement en terme de métaphore du lien
social.
L’idée que le haschisch dévoile des secrets, montre les choses
sous leur vrai jour, qu’il va au-delà des apparences pour toucher au fond des
choses et à la vérité des sens fait son chemin : c’est pour cette raison qu’il
serait aussi condamné, par crainte de cet aspect révélateur qui pourrait
déplaire aux politiques. Il est évident que la consommation de drogue fait
peur. Elle fait peur parce que les substances utilisées sont mal connues de
l’homme et possèdent par conséquent un relent d’étrangeté et d’exotisme que
d’autres substances n’ont pas, car elles restent attachées à une culture. Mais
l’étrange n’est pas la seule chose qui fasse peur dans la consommation de
drogue. Pour certains elle reste un révélateur de la crise actuelle de notre
société et dénonce un mal plus profond, celui d’un ordre social chancelant,
celui d’une crise des valeurs. Or, face à cette crise, la jeunesse répond en
consommant des drogues, et de fait refuse les règles sociales, ce qui est plus
inquiétant. Bien que la consommation de drogue ne possède plus cet élan
révolutionnaire des années soixante et soixante-dix, des problèmes d’exclusion
et de rejet règnent qui angoissent, et dont la drogue semble le véhicule sur
lequel se focalisent les esprits. La société est en crise, et la jeunesse,
porteuse de tous les espoirs se drogue, voilà qui est en mesure d’alerter bien
des esprits.
Mais si la toxicomanie rassemble diverses formes d’obsession,
la philosophie du chanvre occupe une place à part qui consiste aujourd’hui à
renouer avec la dimension spirituelle de la plante et ses vertus. Du moins
observe-t-on parmi les diverses positions favorables et défavorables que
suscite le chanvre une réflexion basée sur les acquis historiques de la plante.
Il s’agit alors de repenser le lien qui unit l’homme avec les plantes à drogue.
Le mouvement chanvre occupe une place privilégiée dans l’histoire du cannabis.
Jack Herer, aidé de quelques collaborateurs, publie en 1985 un ouvrage intitulé
L’Empereur est nu (The Emperor wears non clothes), ce qui déclenche
le mouvement chanvre (Hemp movement).
Le livre devient rapidement un best seller traduit en plusieurs langues dans
lequel on trouve images, citations, extraits de presse, documents tendant à
démontrer que le chanvre est un matériau d’avenir en matière d’écologie.
L’ouvrage se veut convainquant même s’il prêche par excès : un monde
entièrement bâti par le chanvre, une matière enfin réhabilitée après des années
de calomnie basées sur l’usage psychotrope du cannabis pour mieux nous écarter
des vertus de la fibre. Le mouvement est en pleine expansion depuis les années
quatre-vingt-dix. Il rassemble deux tendances. La première revendique l’usage
du cannabis comme modificateur de conscience, comme atout pour la socialité,
comme facteur de paix. Il s’agit là du retour de la génération hippie à
laquelle s’adjoint une jeunesse qui trouve dans l’herbe une nouvelle forme
d’expression pacifique. Ainsi le mouvement chanvre réclame la liberté d’usage
pour le consommateur au même titre que l’alcool. La seconde tendance se
démarque par sa volonté de renouer avec l’aspect naturel des choses. Dans ce
cadre le chanvre est un objet de prédilection. Pour ce mouvement, le temps est
venu de vivre en accord avec le monde naturel. Les dégâts qu’occasionne
l’industrie chimique et pétrolière sur la planète doivent cesser au profit
d’une société plus respectueuse du « vivant ». La culture du chanvre signe le
retour d’une agriculture non polluante, biologique sans engrais ni pesticide
qui en tant que ressource renouvelable réconcilie l’homme avec la nature.
L’homme doit apprendre à extraire des plantes sa nourriture, ses vêtements, son
habitat, voire même son combustible. Cette conception quelque peu utopique
trouve avec le chanvre de la matière. Les deux tendances, l’une écologique et
l’autre de libéralisation de la consommation de cannabis, nourrissent le
mouvement contestataire du chanvre qui vise la réhabilitation de la plante en
tant que matière première. Du coup le chanvre s’insère dans un mouvement
commercial qui donne vie à l’utopie : en introduisant le commerce du chanvre la
société change, créant un nouveau secteur économique. Réhabiliter le chanvre,
cela veut dire le cultiver, mais aussi en tirer des produits dérivés et les
vendre. Le mouvement chanvre s’appuie sur un élan commercial et philosophique
qui donne naissance à cette utopie (celle de tout transformer par le chanvre)
en mesure d’impulser une réévaluation de la plante. Le chanvre revient en force
aujourd’hui après des années d’oubli. On redécouvre ses vertus écologiques et
son étonnante versatilité : aliments, peintures, vêtements, papiers, isolants,
cosmétiques, etc. Un nouveau secteur d’économie se met en place. Les
technologies non polluantes se basent sur le chanvre, pour produire un papier
non polluant qui préserve les forêts, des maisons en matériaux sains, des
vêtements en fibre naturelle cultivée sans pesticides ni herbicides, des huiles
diététiques, etc. Cette ouverture sur le chanvre porte la reconnaissance de sa
fumée pour une jeunesse qui trouve dans la plante un nouveau mode de vie. Les
plants fleurissent sur les balcons, les paroles des chansons sont dans l’air du
temps et pas seulement pour le cannabis : la chanson de Billy Ze Kick «
mangez-moi, mangez-moi » reprend le cri des champignons hallucinogènes. Le
chanvre peut devenir un moyen pacifique de changer le monde, voilà qui renoue
avec la tradition des années soixante-dix. L’herbe est un moyen d’ouvrir les
portes de la perception.
Au-delà du débat politique et forcément moral que suscite le
cannabis, l’approche par le lien social permet de comprendre les enjeux
présents dans la problématique soulevée par le chanvre. Le cannabis s’apparente
à un indicateur du lien social en tant qu’il nomme les interactions de l’homme
avec la plante dans divers domaines de l’activité des hommes. Le cannabis est à
l’origine d’une production économique (incidence agricole, industries diverses,
échanges) mais aussi sociale (sous la forme d’une mobilisation humaine) et
politique (écrits divers), qui alimentent le débat social.
Mais c’est à travers le vocabulaire de la plante que nous
trouvons l’inspiration pour rendre compte de la teneur et de la nature de ce
débat. Les fils de la tige sont ceux que tisse le lien social dans les divers
domaines concernés par la présence de la plante. La métaphore du lien social
représente un fil conducteur pour comprendre la somme d’investigations
présentes autour du chanvre mais qui n’est qu’une manière de plus de signaler
l’investigation du social autour de la plante. Plus les interactions sont
nombreuses plus le social peut se charger de significations.
Reçu en avril 2000
·
BACHELARD G, L’Air et les songes,
essai sur l’imagination du mouvement, Poche, 1943.
·
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·
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intoxiquée, Méridiens Klincksieck, 1989.
[1]
Michka,
Le Chanvre renaissance du
cannabis, Georg, 1995, p. 19.
[2]
Antonio Escohotado,
Ivresses dans
l’Histoire, les drogues des origines à leur interdiction, L’esprit
frappeur, 1995, p. 9.
[3]
Georges Sand,
La Mare au
diable, Vedette, 1955.
[4]
John Hopkins,
Carnet de
Tanger, La Table Ronde, 1995.
[5]
Docteur Bouchardat,
Répertoire de
pharmacie, Tome IV, 1849.
[6]
Jacques Joseph Moreau de Tours,
Du Haschisch et de l’aliénation mentale, études
psychologiques, Masson, 1845.
[7]
On remarquera notamment les travaux de Jules Giraud, pharmacien
de profession qui explora les modalités de l’usage psychotrope du cannabis. «
L’art de faire varier les effets du haschisch », « Le testament d’un
haschischéen », « Le droit à l’ivresse », « Prédictions d’un haschischéen sur
le haschisch », Tigrane Hadengue, Hugo Verlomme, Michka,
Le Livre du cannabis, le XXIe siècle sera-t-il
psychédélique ? Une anthologie, Georg éditeur, 1999, pp.
596-611.
[8]
Edouard Delessert,
Une soirée de
haschisch à Jérusalem, A. Delambre, 1857.
[9]
Antoine Boustany,
Histoire des
paradis artificiels, Hachette, 1993, p. 20.
[10]
Louis Alphonse Cahagnet,
Guide de
l’extatique par le haschisch, Germer Baillière, 1850.
[11]
Martine Xiberras,
La Société
intoxiquée, Méridiens Klincksieck, 1989,135-136.
[12]
Michka,
Le Chanvre,
op. cit.
[13]
Timothy Leary,
La Politique de
l’extase, traduit de l’américain par Pierre Sisley, Fayard,
1979.
[14]
Carlos Castaneda,
L’Art de rêver,
les quatre portes de la perception de l’univers, Éditions du Rocher,
1994.
[15]
Georges Lapassade,
Les États
modifiés de conscience, PUF, 1987.
[16]
Walter Benjamin,
Sur le haschich
et autres écrits sur la drogue, Christian Bourgeois Éditeur, 1993,
p. 44.
[17]
Alexandre Dumas,
Le Comte de
Monte-Cristo, Pétion, 1846.
[18]
Ernst Jünger,
Approches, drogues
et ivresse, Christian Bourgeois, 1973.
[19]
Clara Malraux,
Nos Vingt
ans, Grasset, 1992.
[20]
Gaston Bachelard,
L’Air et les
songes, essai sur l’imagination du mouvement, Livre de Poche, 1943,
p. 65.
[21]
Mircéa Eliade,
Le Chamanisme et
les techniques archaïques de l’extase, Payot, 1968, p. 23.
[22]
Roger Bastide,
Le Rêve, la transe
et la folie, Flammarion, 1972.
[23]
Mircéa Eliade,
Le Chamanisme et
les techniques archaïques de l’extase, op. cit.
[25]
Jean Griffet, « Le partage de l’expérience »,
Sociétés, 1994, n° 45, p.
317.
[26]
Antoine Boustany,
Histoire des
paradis artificiels, drogues de paix et drogues de guerre,
Hachette/Pluriel, 1993, p. 21.
[27]
Michel Maffesoli,
La Conquête du
présent, Desclée de Brouwer, 1999 (1979).
[28]
Les rites de passage constituent un seuil, le franchissement
d’une limite dont Arnold Van Gennep donne maints exemples : Arnold Van Gennep,
Les Rites de passage, Picard,
1981.
[29]
Voir à ce propos la notion d’ordalie développée par Marc
Valleur, « le crédo de la mort », « L’Esprit des drogues, la dépendance hors la
loi ?», Autrement, avril 1989, n° 106, p. 117. La limite ne provient que de
l’autre qui exprime un rapport pathétique avec la loi. Cet aspect pose les
limites de l’agir, de la dépendance, de la confrontation avec l’autre qu’on
retrouve dans la conduite ordalique, lorsque le toxicomane remet sa vie entre
les mains du hasard.
[30]
Barbara Glowczewski, « Relativité des modèles culturels et de
la transgression »,
Adolescence et
risque, Syros, 1993, p. 15.
[31]
Eugène Enriquez,
De la Horde à
l’État, essai de psychanalyse du lien social, Gallimard, 1983.
[32]
George Sand,
La Mare au
diable, op. cit., p. 7.
[33]
Je renvoie ici à l’intégralité du chapitre I « Les noces de
campagne » de l’appendice à la
Mare au
diable,
Ibid., pp. 141-149,
où l’on trouvera l’ensemble des références citées ainsi que d’autres
explications concernant les techniques et le personnage du chanvreur, dont par
ailleurs fait référence tout l’ouvrage.
[34]
Christian Bachmann et Anne Coppel,
La Drogue dans le monde hier et
aujourd’hui, Albin Michel, 1989.
[35]
Cf. Hélène Houdayer,
Le Défi
toxique, conduites à risque et figures de l’exil, L’Harmattan,
2000.
[36]
Théophile Gautier, « Le Club des haschischins »,
La revue des deux mondes, tome XIII,
février 1846.
[37]
Gilbert Durand,
L’Imaginaire,
essai sur les sciences et la philosophie de l’image, Hatier, 1994,
p. 50.
[38]
Hannah Arendt,
Condition de
l’homme moderne, Calmann-Lévy, 1983, p. 379.
[39]
Gilbert Durand,
L’Imaginaire, op. cit., p. 50.