2001
Psychotropes
Articles
Anthropologie
L’alternative des savoirs autochtones au « tout ou rien »
thérapeutique
Jacques Mabit
Directeur du Centre Takiwasi
[1]
À la maladresse avec laquelle l’occidental induit des
modifica~tions de sa conscience, les médecines ancestrales répondent par un
savoir~faire des plus sophistiqués où non seulement l’induction contrôlée
d’états non-ordinaire de la conscience n’est pas dommageable mais permet même
de faire face au développement moderne du phénomène toxicomaniaque. À partir de
son expérience clinique en Haute Amazonie péruvienne, l’auteur témoigne des
ressources thérapeutiques que recèle un sage usage des plantes médicinales y
compris celles à effets psychotropes non addictifs comme la fameuse liane
ayahuasca. La mise en place, au sein d’une structure d’accueil, d’un dispositif
thérapeutique articulant les pratiques autochtones et la psychothérapie
contemporaine, permet d’obtenir des résultats très encourageants (positifs chez
2/3 des patients), au-delà du contexte culturel dont émanent toxicomanes et
thérapeutes. Ce qui invite à une reconsidération des approches conventionnelles
vers l’introduction de l’universelle notion d’initiation oubliée en Occident et
vers laquelle semble tendre le toxicomane à travers sa quête
ordalique.
Mots-clés :
Ayahuasca, Anthropologie, Traitement, Médecine traditionnelle, Initiation.
In front of the awkwardness of the Western people in relation
with the modified states of consciousness, ancestral medicines answer with a
very sophisticated knowledge. In that case, the non-ordinary states of
consciousness are not damageable when controlled and give the opportunity to
face the recent development of addictions. From his experience in the High
Peruvian Amazonian forest, the author describes the therapeutic resources of a
wise use of medicinal plants including the psychoactive ones such as the famous
ayahuasca beverage. The elaboration of a therapeutic system, within an
institutional framework, which combines traditional practices and modern
psychotherapy, gives efficient and encouraging results. It invites us to
enlarge the conventional approach towards the universal notion of initiation.
This aspect, forgotten in the Western modern context, seems to be the purpose
of the spiritual quest required by drug addicts.
Après avoir campé sur des positions strictes où l’objectif
essentiel de toute thérapie pour toxicomanie visait l’abstinence complète, le
monde occidental, à la suite de ses échecs et limitations, a commencé à
considérer la possibilité d’une réduction des risques. La substitution et la
prévention de terrain manifestent alors une certaine tolérance vis-à-vis de
l’induction des états modifiés de conscience comme une attitude quelque part «
inévitable » dont on se contentera de limiter les effets secondaires négatifs.
La notion d’accompagnement des rechutes comme une voie de sortie possible de la
drogue face au puritanisme tranché et voué à un échec quasi constant, ouvre un
espace nouveau. Il devient pensable que la toxicomanie soit une tentative,
certes maladroite et parfois très dangereuse d’autoguérison par
l’automédication, mais qui répond à un véritable besoin, celui de sortir du
vase clos d’un modus vivendi desséchant, dévitalisé, sans perspectives de vie
enthousiasmantes, sans espace où s’épanouir.
Certains se risquent alors à pousser la réflexion et l’action
un peu plus loin en proposant par exemple aux
raveurs de savoir ce qu’ils consomment, les
risques qu’ils encourent et la meilleure façon d’éviter les conséquences
néfastes de leurs conduites
[2]. C’est-à-dire que l’usager de drogue est posé comme
sujet pensant et consentant et invité à la responsabilité dans les actes qu’il
pose. Le « tout répressif » qui tend à se substituer au sujet, décider pour lui
et finalement le déresponsabiliser en renforçant un schéma interne déjà marqué
de dépendance, fait place à une approche qui en appelle à l’intelligence de
l’usager et parie sur sa quête authentique, même si souvent inconsciente, d’un
accès à une véritable liberté confondue classiquement avec le caprice.
Un retournement fondamental alors se fait jour quand certains
reconnaissent, dans cette poursuite tâtonnante et généralement anarchique de
réponses à des questions existentielles à peine formulées, une démarche fort
similaire aux procédés ancestraux utilisés par de nombreux peuples
traditionnels (Sueur, Benezech, Deniau, Lebeau, Zizkind, 1999). Dans toutes les
traditions on reconnaît en effet l’usage de méthodes d’induction de la
modification de la conscience à des fins initiatiques et thérapeutiques. Très
souvent, celles-ci s’appuient sur une fine connaissance de substances animales
et végétales qui servent de catalyseurs à ces expériences toujours menées dans
un cadre rituel. On constate également que ce sont parfois les mêmes substances
d’origine qui donnent le « remède » dans la culture indigène et le « poison »
dans la société occidentale. Ainsi la coca, qui structure et illumine le monde
andin sans générer de troubles, devient les très addictives pâtes de base et
cocaïne en se désinsérant de son contexte. De même le cannabis, le pavot, le
tabac génèrent-ils remède ou poison selon leur mode de consommation et leur
contexte d’ingestion.
Il faut ajouter au dossier le fait que des biologistes
observent que toutes les espèces animales sans exception consomment des
substances psychoactives naturelles quand cela leur est possible et manifestent
une grande avidité à cet égard (Siegel, Ronald, 1990). À tel point que Siegel
considère cette conduite comme une quatrième instance instinctuelle de la
biologie animale, comme si la vie tendait spontanément à aller vers un
élargissement des perceptions et une amplification concomitante de la
conscience. Il devient alors difficile d’extraire l’homme de ce vaste élan
biologique qui embrasse toute vie animale.
Notre observation de terrain, en Amazonie péruvienne en
particulier, nous apporte une donnée supplémentaire : non seulement les
substances psychoactives naturelles utilisées par les peuples autochtones ne
génèrent pas de dépendance, mais elles sont utilisées pour traiter le phénomène
nouveau et moderne de la toxicomanie. C’est dire que le concept de toxicité
tout à coup se renverse et que l’obsession occidentale pour les « substances »
(les drogues) se déplace ou en tout cas s’élargit vers le concept de terrain
(le sujet) et la prise en compte du contexte (ritualisé ou pas). En effet, des
substances psychoactives permettent de traiter des « drogués », ce qui
s’apparente encore à un paradoxe ou une impossibilité même pour des
spécialistes de la question. Et pourtant les faits sont là.
Phénomène qui joue également pour les groupes ethniques
affectés fortement par des substances comme l’alcool qui représente pour eux, à
l’inverse, le produit d’importation désinséré de son contexte. On voit alors
les guérisseurs de la côte péruvienne traiter leurs alcooliques au moyen de
l’usage rituel du cactus à mescaline, avec un taux élevé de succès (environ 60%
avec 5 ans de recul) (Chiappe, Mario, 1976). Les Indiens nord-américains
réduisent considérablement et très rapidement l’incidence d’alcoolisme dans
leurs réserves en redonnant vie à leurs pratiques ancestrales qui incluent
l’usage ritualisé du peyotl et du tabac (Hodgson, Maggi, 1997).
La ritualisation des modifications induites de la conscience,
avec ou sans substances, instaure un cadre symbolique universel dans lequel ces
expériences font sens et deviennent « maîtrisables » parce que s’insérant dans
un modèle d’intégration culturel où la symbolique individuelle trouve à
s’inscrire. Dans les groupes ethniques, elles accompagnent donc souvent les
rites de passage, au moment de l’adolescence en particulier, permettant
l’appropriation par le jeune du discours, des images et des mythes générés et
proposés par sa collectivité. On voit bien que la carence fondamentale de
consensus culturel dans notre société postmoderne fragmentée, la
désacralisation du vécu intérieur et extérieur, la disparition de tout rite
authentique de passage, laissent vacants les espaces possibles d’intégration
des expériences modifiées de la conscience. Autrement dit, l’usager de drogue
part à l’aventure sans boussole et sans garde-fous, ce qui se termine trop
souvent assez mal.
Ces considérations conduisent à la conclusion suivante : non
seulement il ne s’agit plus d’être en position de tolérance passive vis-à-vis
d’une consommation inévitable de substances psychoactives, par dépit ou par
permissivité, mais au contraire de se placer en
attitude active d’exploration d’un usage cohérent et thérapeutique des
substances psychoactives sans effets de dépendance. Plus largement
encore, il s’agira d’une approche de toute induction contrôlée des états
modifiés de conscience par diverses méthodes (musique, danse, jeûne, isolement,
exercice physique, douleur, etc.). Cette maîtrise appelle la mise en place de
dispositifs thérapeutiques qui proposent un cadre de contention temporaire et
un cadre symbolique authentique duquel participent thérapeutes et usagers,
comme pendants de la ritualisation et du cadre culturel indigènes.
Les peuples traditionnels nous enseignent également que les
substances naturelles non transformées et qui sont assimilées en respectant les
barrières naturelles de l’organisme,
n’induisent
aucune dépendance malgré leurs puissants effets psychoactifs. Leurs
principes actifs sont similaires sinon identiques aux neuromédiateurs
naturellement sécrétés par notre organisme, ce qui écarte tout danger de
toxicité. En cas de surdosage, généralement difficile à produire du fait de la
saveur extrêmement désagréable des breuvages
[3], ces substances, étant intégrées dans un complexe
biologique non trafiqué, sont éliminées en sollicitant les émonctoires : ce
phénomène d’autorégulation est garant d’une grande sécurité dans la
prescription et fait intégralement partie des effets attendus de l’ingestion,
ceux de purgation-désintoxication (d’où leur intérêt spécial dans le domaine
des toxicomanies). Le cadre d’ingestion fait appel à des règles rigoureuses
diététiques, posturales, sexuelles, etc. À mesure des ingestions successives,
la sensibilité croît au lieu que s’installe une accoutumance et en conséquence
les doses vont diminuant : leur usage dans la thérapie des dépendances
ne relève donc pas de la simple
substitution. On remarque qu’aucune substance visionnaire naturelle
n’est addictive. La vision semble signer la preuve d’une intégration corticale
suffisante, d’une métabolisation de la charge symbolique révélée lors de
l’expérience de modification de la conscience. Les substances entéogènes (aussi
mal nommées hallucinogènes) se trouvent donc au premier rang de celles qui
peuvent être utilisées dans un cadre thérapeutique. Cela a déjà été tenté en
psychothérapie (LSD, MDMA, Harmaline, DMT, etc.) mais généralement sans cadre
symbolique d’intégration (ou espace rituel), sans engagement du thérapeute à
l’intérieur du dispositif, avec des substances synthétiques ou
semi-synthétiques ou des extraits de principes actifs, et par des voies
d’assimilation violant les barrières physiologiques (injections).
Ce breuvage ancestral des ethnies amazoniennes à effets
hautement psychoactifs se situe au centre de leurs pratiques médicinales
empiriques et désormais aussi des nouvelles explorations sur le potentiel
thérapeutique des plantes médicinales, en particulier dans le domaine de la
psychopathologie y compris les toxicomanies. La sophistication pharmacologique
de cette préparation reflète un haut degré de connaissance des peuples
amazoniens qui ont démontré avoir découvert les IMAO au moins 3000 ans avant
les occidentaux par des procédés d’investigation que plus personne ne peut
attribuer au hasard. Les majeurs principes actifs tryptaminiques et
carboliniques ont été détectés naturellement dans diverses humeurs et le
système nerveux central (glande pinéale) (Mabit, Campos, Arce, 1993).
Les effets entéogènes ou visionnaires de ce breuvage ont été
vite traduits comme « hallucinogènes », stigmatisant dès le départ un produit
qui risque, par ignorance, d’être écarté par la communauté académique comme
sujet de recherche de premier ordre, au nom d’un positionnement peu
scientifique et qui tient compte davantage des peurs collectives du corps
social que d’une approche rationnelle. Nous avons déjà insisté sur le fait que
les images qui surgissent sous les effets de l’ayahuasca en contexte
thérapeutique manifestent symboliquement des contenus psychiques de
l’inconscient et pour autant ne manquent pas d’objet, fut-il psychique, ce qui
les différencie complètement des « illusions sans objet » que sont par
définition les « hallucinations » (Mabit, 1988). L’exploration de l’inconscient
par l’ayahuasca permet de façon rapide d’extraire un matériel psychique
extrêmement riche et d’une grande cohérence qui pourra ensuite être travaillé
par diverses méthodes de psychothérapie. La vision elle-même signale un début
d’intégration à un niveau cortical supérieur comme le rêve.
Les effets de l’ayahuasca ne se limitent pas aux aspects
visuels mais embrassent tout le spectre perceptuel et les fonctions non
rationnelles liées davantage au cerveau droit et au paléo-encéphale ou cerveau
dit reptilien. L’expérience clinique fait état d’un développement des fonctions
de symbolisation non seulement projectives mais aussi intégratives, ce qui
autorise un réajustement progressif des structures de la personnalité. Ces
explorations atteignent les soubassements psychiques transculturels et ouvrent
donc leur application à des espaces humains extrêmement larges et
divers.
Après l’observation circonstanciée
pendant 15 années de plus de 8 000 prises d’ayahuasca, dans des conditions
précises de préparation, prescription et suivi thérapeutique, nous
pouvons affirmer qu’il existe un très large éventail d’indications à
l’ingestion de ces préparations et une absence totale de phénomènes de
dépendance. L’élargissement du spectre perceptuel qui engage simultanément
corps, affects et pensées offre la possibilité de vivre une expérience de
défocalisation par rapport à l’observation ordinaire du réel qui permet l’abord
des problématiques habituelles de tout sujet par lui-même sous un angle rénové.
L’accélération intense des processus cognitifs qui accompagne cette démarche
fait accéder le sujet à la conception de solutions originales et adaptées à sa
personnalité.
Le Centre Takiwasi : projet pilote
Notre ignorance en matière d’induction contrôlée des états
modifiés de conscience peut largement bénéficier du savoir médical ancestral.
Les maîtres guérisseurs de diverses traditions sont prêts à transmettre leur
héritage à des hommes disposés à se laisser instruire par les voies
non-classiques de l’autoexpérimentation que suppose toute véritable initiation
au sens de la Vie et de sa propre vie.
Après 6 années d’enseignement auprès de guérisseurs amazoniens,
nous avons été amenés à mettre en place un dispositif thérapeutique s’inspirant
de l’usage maîtrisé de la modification des états de conscience sur la base de
techniques ancestrales faisant appel aux plantes médicinales et à des méthodes
naturelles de désintoxication et de stimulation et déprivation sensorielles. Ce
projet pilote tente d’articuler le savoir ancestral avec les pratiques
contemporaines de psychothérapie et en prenant en compte les exigences de
l’éthique et de la mentalité occidentale. Une structure d’accueil de 15
patients volontaires maximum constitue le cadre de contention naturel où aucune
méthode de co - action ne s’exerce. Il s’agit d’un parc de plus de 2 hectares,
longé par un torrent et en bordure de la ville de Tarapoto en Haute-Amazonie
péruvienne, dans le piémont des Andes (Mabit, Giove, Vega, 1996).
La thérapie s’assoit sur un trépied thérapeutique qui comprend
l’usage des plantes, la psychothérapie et la vie en commun. Le matériel
psychique qui surgit des expériences guidées de modification de la conscience
sera travaillé lors des ateliers de psychothérapie et canalisé vers sa
concrétisation dans la vie en commun. Inversement, le quotidien se chargera
d’alimenter le vécu lors des sessions thérapeutiques avec ou sans
plantes.
L’utilisation initiale des plantes dépuratives, sédatives,
purgatives, etc., autorise un rapide amendement du syndrome d’abstinence et
permet de ne jamais recourir à aucune médication psychotrope lors du
séjour.
Les plantes psychoactives interviennent ensuite pour assurer
une puissante facilitation de la psychothérapie et requièrent des conditions
spécifiques : depuis des sessions brèves jusqu’à des isolements de 8 jours en
forêt avec une alimentation spéciale. Toute ingestion de plante psychoactive
est accompagnée par un thérapeute spécialisé et marquée très clairement par un
cadre symbolique précis et rigoureux qui en assure le succès et la correcte
intégration ultérieure.
En résumé, ces techniques permettent l’exploration des mémoires
enfouies et le ressurgissement à la conscience de situations ou d’événements
censurés. Ces « révélations » confortent la conscience de maladie et
simultanément la motivation à y faire face. Une réduction temporaire des
fonctions épicritiques et discriminatives facilite l’expression cathartique des
émotions. Ces vécus, avec l’aide du travail de psychothérapie, peuvent
compenser alors la formation défectueuse de l’expression émotionnelle et des
idéaux. L’exploration de l’univers intérieur du sujet par une plongée sous les
voiles de la conscience ordinaire, débloquant des voies d’accès au Moi profond,
met à jour du matériel très riche qui contraste avec l’hyposymbolisation
fréquente de ces patients. Lors de séances de rétroalimentation, le sujet
apprendra à traduire et interpréter ce matériel de façon à explorer ensuite par
lui-même ses rêves en profitant d’une vie onirique toujours extrêmement
stimulée par ces pratiques. On observe également une accélération des processus
cognitifs et une amplification de la capacité d’attention et de la profondeur
de la concentration mentale.
La contention temporaire dans un cadre très clairement défini,
avec ses règles de vie au quotidien, invite le résident à mettre en pratique
les informations obtenues par ce travail. L’espace de Takiwasi constitue donc
pour les résidents un laboratoire où ils sont tout à la fois observateurs et
sujets de leur observation et où les plantes médicinales jouent le rôle central
de psychothérapeutes, l’équipe de soins assurant un rôle d’accompagnement, de
guidage et de sécurité. Les usagers sont conduits dans des expériences limites
où ils fréquentent leurs dieux et démons intérieurs et où inévitablement les
questions existentielles se font jour et exigent une réponse engagée. Ces vécus
investissent non seulement le champ psychique du sujet mais simultanément son
ressenti émotionnel dans toute son ampleur et tout le spectre de ses
perceptions physiques. La « conduite ordalique » de l’usager de drogue trouve
donc ici aboutissement et son dénouement pose des limites claires qui
s’inscrivent au profond de ses mémoires somatiques
[4]. Il s’agit donc d’une restitution du lien
vital avec les puissances psychiques transcendant l’ego et invitant à une
salutaire déflation du moi, une réconciliation avec sa nature humaine et
l’acceptation de notre inscription modeste dans le temps et la matière, mais
devenue enthousiasmante parce que faisant sens. En d’autres termes, il s’agit
d’un processus initiatique, un vécu sémantique, porteur de sens et donc
structurant la personnalité et capable de répondre à la quête chaotique et
désordonnée de la toxicomanie comme conduite de contre-initiation ou
d’initiation sauvage (Mabit, 1993).
Le dispositif thérapeutique ne vise donc pas simplement
l’abstinence mais offre l’apprentissage d’un maniement alternatif adéquat,
respectueux des états modifiés de conscience, susceptible de répondre à la
quête toxicomaniaque en lui fournissant des fins claires et des moyens non
dommageables pour y parvenir. Cette démarche suppose un changement structurel
interne qui dépasse le palliatif d’une simple contention externe jamais
totalement satisfaisante et le plus souvent inefficace à moyen terme.
La durée de résidence est en général de 9 mois et le suivi
ultérieur idéalement de 2 années. Takiwasi a reçu des patients de toutes
origines sociales et culturelles. Ces techniques appelant essentiellement à
l’autoexploration par les sens n’exigent aucun niveau de verbalisation ou
d’intégration analytique, ce qui représente un énorme avantage thérapeutique.
On peut même dire que ces expériences de modification de la conscience donnent
accès à des espaces transverbaux ineffables, indicibles, aussi bien prélogique
ou infra-verbal qu’extatique ou supra-verbal. Le paysan alcoolique local y
fréquente l’universitaire européen dépendant du shit, le bourgeois de la
capitale qui fonctionne à la cocaïne, le trafiquant accro à la pâte base de
cocaïne ou le délinquant mythomane qui fume du crack. Contrairement à ce que
soutiennent certains théoriciens, l’exploration de l’univers intérieur par ces
moyens n’exige pas que le thérapeute ni le sujet appartiennent à la culture
d’origine de ces pratiques. En effet, ces pratiques donnent accès à des
engrammations intra-psychiques personnelles qui demeurent cohérentes pour le
sujet lui-même et touchent des soubassements qu’on pourrait nommer
transculturels parce qu’atteignant des complexes psychiques universels (amour,
haine, rejet, abandon, peur, paix, etc.). Au demeurant, l’accompagnement
psychothérapeutique se chargera d’assurer la rétroalimentation éventuellement
nécessaire. Nous maîtrisons nous-mêmes maintenant ces techniques et en faisons
usage avec des patients locaux d’une culture autre que la nôtre : elles sont
donc accessibles à tout thérapeute occidental qui veut bien suivre les
exigences de ce long apprentissage.
Depuis sa fondation en 1992, le Centre Takiwasi a reçu plus de
380 patients. Une étude vient d’être effectuée (Giove, sous presse) sur les 7
premières années de fonctionnement (1992-1998) avec les patients toxicomanes ou
alcooliques ayant assumé au moins 1 mois de traitement et avec au moins 2 ans
de recul après la sortie, soit un échantillon de 211 traitements (175 patients
avec 36 réinternements). Les 2/3 consomment en mode dominant la très addictive
et dégradante pâte base de cocaïne. L’alcool est consommé seul ou en
association chez 80% des patients. Plus de la moitié des patients (53,5%) ont
déjà essayé un traitement dont 1/3 en service psychiatrique. Le mode de début
de consommation est de 49% avec l’alcool et de 42% avec le cannabis. Cet
échantillon montre une moyenne d’âge de 30 ans et une durée de consommation de
substances psychoactives de 12,5 ans à l’entrée.
L’indice de rétention (pourcentage de sorties prescrites sur le
total des sorties) montre une relative acceptation du dispositif thérapeutique
à 31,3% avec tendance à l’augmentation. Les sorties volontaires sont
majoritaires (52 %) face à 1/4 de sorties prescrites (23%) et 1/4 de fugues
(23%) et de très rares expulsions (3%).
L’évaluation des résultats intègre des données qualitatives,
l’abstinence ou la rechute demeurant des critères trop pauvres de pronostic. On
notera que les patients sortent libres de toute médication postrésidence. En
plus de l’évaluation de la relation aux substances addictives, en particulier
celles consommées auparavant par le sujet, on prendra en compte l’évolution
personnelle (changement structurel interne), les indices de réinsertion sociale
et professionnelle, et la capacité de (re) structuration familiale. Selon ces
données, trois catégories se dessinent :
- « bien »: évolution favorable et problématique apparemment
résolue sur la base d’un véritable changement structurel manifeste sur les
différents plans de vie;
- « amélioré » : évolution favorable avec changement
structurel évident mais indice de vestiges de la problématique de fond encore
présents;
- « idem ou mal »: reprise de la consommation, bien que
souvent plus discrète, pas de changement structurel convaincant, avec
fréquemment l’abandon de substances au profit d’une alcoolisation.
On observe 31% de « bien » et 23% d’« amélioré » tandis que 23%
sont « idem ou mal » et 23% de destinée inconnue. A posteriori, on constate
qu’environ 35% de ceux qui ont perdu le contact avec le Centre sont finalement
« bien » ou « amélioré » (soit 8% du total), ce qui permet d’affirmer
qu’environ 62% des patients ont finalement bénéficié
positivement du suivi du modèle proposé au Centre Takiwasi. Lorsqu’on ne prend
en compte que l’échantillon des patients avec « sortie prescrite »,
c’est-à-dire ceux qui ont complété le processus dans son entier, les résultats
positifs s’élèvent à 67%.
Lorsque les patients rechutent ou simplement récidivent, 55,5%
recourent de nouveau à Takiwasi et 26% à d’autres praticiens locaux de
médecines traditionnelles, ce qui démontre la haute estime qu’ils portent à
cette approche. Les plantes purgatives sont alors davantage sollicitées que les
plantes psychoactives, confortant l’idée du respect acquis pour ces dernières
et l’absence de toute assuétude.
Cette démarche reconnue officiellement par les autorités
péruviennes s’est élargie avec des programmes de formation (accueil de
stagiaires et étudiants), de recherche psychoclinique et anthropologique, et de
diffusion (écrite et audiovisuelle et séminaires d’évolution
personnelle).
On conviendra que la seule répression de la consommation de
drogue représente un abord simpliste du problème, à l’inefficacité démontrée
sur le plan thérapeutique, illogique voire amorale puisqu’elle omet les usages
actuellement les plus mortifères (alcool et tabac). De plus l’apparition
accélérée de substances nouvelles sur le marché prend de vitesse toute
tentative de contrôle répressif et voue à l’échec le jeu des interdictions
pénales. Nous sommes donc condamnés à aborder le problème sous un autre angle,
de bon ou mauvais gré.
De la même façon, si la réduction des risques et la
substitution ne représentent qu’un constat d’échec et un pis-aller de pure
convenance sociale, elles sont à nos yeux répréhensibles et moralement
discutables parce qu’elles consacreraient l’acceptation tacite d’un renoncement
à guérir, l’officialisation en quelque sorte d’une sous-population de citoyens
de seconde classe tolérés par défaut d’alternative thérapeutique.
La diffusion à grande échelle du phénomène drogue dans les
années 50-60 naît du contact de quelques intellectuels avec les peuples
traditionnels et en particulier de nord-américains avec les Indiens amazoniens
(Ginsberg, Leary, Alpert, etc., – voir Leary, Metzner, Alpert, 1964) qui
croient pouvoir s’approprier le savoir ancestral en n’en gardant que la
substance physique et réduisant « l’approche des dieux » à la consommation d’un
principe actif, jouant aux neurochimistes comme des apprentis sorciers (voir le
délirant ouvrage de Leary, 1979). Cette caricature du matérialisme occidental
fonctionnant dans la transgression et l’appréhension réductrice des univers
intérieur et extérieur a généré un terrible drame. Le
phénomène de la dépendance à des substances addictives constitue une
caractéristique des sociétés occidentalisées et demeure pratiquement méconnu
des populations indigènes ou peuples premiers non métissés
culturellement. Par le retour à ce savoir originel, respecté,
étudié, il semble possible de corriger la transgression et restaurer une
authentique relation avec le Mystère de la Vie en retrouvant de véritables
voies initiatiques. En sauvegardant la légitime quête de l’usager de drogue et
en la recanalisant correctement selon les incontournables lois de la vie que
conservent jalousement les traditions ancestrales, peut-être éviterons-nous le
défaitisme laxiste et dépressif du « tout autorisé » aussi bien que la
bellicosité rigide autant qu’inefficace du « tout interdit ».
Reçu en septembre 2000
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CHIAPPE, MARIO, El empleo de alucinógenos en la psiquiatría
folklórica, Boletín de la Oficina Sanitaria
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[1]
Centro Takiwasi - Prolong. Alerta 466 -Tarapoto - San Martín -
Perú - http ://
www. unsm. edu. pe/
takiwasi
[2]
Recherche-action-prévention,
Nouvelles drogues, nouveaux usages. Ectasy,
L.S.D., et dance-pills, projet d´étude des comportements d’intoxication et des
prises de risques dans les raves, étude multicentrique Paris et Région PACA,
expérimentation de pratiques de préventions des risques, Médecins du
Monde, Paris, 1997.
[3]
Pour l’ayahuasca, DL50 de 7,8 litres pour un homme de 75 kgs
quand la dose habituelle se situe entre 20 et 40 ml.
[4]
Voir Revue Greco -
Groupe de
recherches et d´études sur les conduites ordaliques, 9 boulevard.
Saint Marcel, 75013 Paris.