2001
Psychotropes
Articles
Lois et politiques
Profils des toxicomanes judiciarisés en traitement dans deux
centres de réadaptation publics au Québec
[1]
Michel Germain
[*]
Serge Brochu
[**]
Jacques Bergeron
[***]
Michel Landry
[****]
Pascal Schneeberger
[*****]
Les auteurs sont tous associés au groupe de recherche et
d’intervention sur les substances psychoactives au Québec.
[2]
L’objectif de la présente étude consiste à tenter de mieux
connaître la population judiciarisée qui se présente en traitement pour des
problèmes de toxicomanies. Deux cent seize clients admis en traitement dans
deux centres de réadaptation en toxicomanie du Québec constituent
l’échantillon. Ces sujets ont répondu à l’Indice de gravité d’une toxicoma~nie
(IGT-ASI), au Millon Clinical Multiaxial Inventory (MCMI), à l’Inven~taire de
personnalité Jesness, et au University of Rhodes Island Change Assessment Scale
(URICA). Ces outils nous serviront à décrire la popula~tion étudiée. L’analyse
des données nous entraîne dans une réflexion à deux niveaux. D’une part,
l’observation de problématiques multiples dans la population à l’étude nous
questionne sur les possibilités de mettre en place des services de traitement
adéquats pour ces personnes qui apparaissent éprouver des problèmes
d’adaptation à plusieurs niveaux. D’autre part, le niveau des problèmes de
toxicomanie des personnes referrées par le système de justice nous interroge
sur la pertinence de certaines de ces références.
Mots-clés :
Abus, Alcool, Produits illicites, Test, Traitement, Criminalité, Délinquance.
The aim of this study is to acquire a better understanding of
the offenders admitted to an addiction treatment facility. The sample is Two
hundred and sixteen client admitted to two public addiction treatment
facilities of Province of Québec. These subjects answered to the French form of
the Addiction Severity Index (ASI-IGT), the Millon Clinical Multiaxial
Inventory (MCMI), the Jesness Inventory Personality Scales, and the University
of Rhodes Island Change Assessment Scale (URICA). These psychometric tools are
used to describe our sample. The analysis leads to two main discussion themes.
First, the multiple problematics observed in our sample confront the clinicians
with the difficulty to offer treatment services that will adequately answer to
these various needs. Second, the low level of addiction of some clients
referred by the justice system challenges the relevance to refer these clients
to an addiction treatment facility.
Les drogues et la consommation de substances psychoactives sont
souvent liées à la criminalité. En Amérique, la possession d’une petite
quantité de drogue pour usage personnel constitue un crime punissable
d’emprisonnement. La judiciarisation des consommateurs de drogues, parmi
lesquels se retrouve une proportion de toxicomanes, fait donc en sorte que bon
nombre de personnes condamnées à des peines de probation ou de détention
éprouvent des problèmes avec la drogue (Brochu, 1995).
On peut également concevoir que des perturbations cognitives
facilitent parfois l’expression agressive de certains individus intoxiqués; on
croit que la désinhibition expliquerait l’exécution d’un certain nombre d’actes
criminels. Ainsi, l’intoxication à l’alcool est fréquemment associée à la
perpétration d’actes violents (Brochu, 1995).
Par ailleurs, le coût élevé de certaines drogues telles la
cocaïne ou l’héroïne (en grande partie causé par la répression) peut entraîner
une augmentation du nombre de crimes commis par certains toxicomanes (Brochu,
1995).
Conséquemment, bon nombre des clients référés aux centres de
traitement de la toxicomanie sont sous mandat judiciaire ou ont eu, dans le
passé, des contacts avec le système de justice. Que savons-nous actuellement
concernant les personnes judiciarisées qui font une demande de traitement dans
un centre pour toxicomanes ?
Profil des activités criminelles des toxicomanes en
traitement
Une étude récente réalisée par Schneeberger et Brochu (1995)
indique que plus de 70% de la clientèle s’adressant aux centres publics de
réadaptation pour alcooliques et toxicomanes a été arrêtée et inculpée pour un
délit criminel au cours de sa vie (Montérégie = 72,9% ; Domrémy-Mtl = 72,6% ;
Domrémy-04 = 71,9%). Un peu moins de la moitié a été condamnée pour une offense
au Code Criminel au moins une fois dans sa vie (Domrémy-Mtl = 45,1% ;
Domrémy-04 = 44,1% ; Montérégie = 39,4%). Une grande partie de la clientèle de
ces centres est en instance d’inculpation, de procès ou de sentence au moment
de la demande d’aide (Domrémy-Mtl = 21% ; Montérégie = 20,4%; Domrémy-04 =
16,3%) et entre 14% et 19% sont sous mandat judiciaire lors de cette demande.
La clientèle qui a déjà été condamnée et qui est en instance d’inculpation de
procès ou de sentence représente entre 10% et 13% de la population de ces
centres. La population toxicomane judiciarisée (par rapport à la population non
judiciarisée) est majoritairement masculine, plus jeune, moins souvent mariée,
plus fréquemment célibataire ou en union libre, avec des revenus d’emploi
moindres, recevant plus fréquemment de l’aide sociale et ayant plus fréquemment
des revenus provenant d’activités illégales. Les délits qui composent le casier
judiciaire des personnes judiciarisées en traitement sont (pour les trois
centres) en ordre décroissant : vols simples, voies de fait, possession et
trafic de stupéfiants, infractions contre l’application de la loi, fraude, vols
qualifiés et méfaits.
Les conditions de vie des toxicomanes judiciarisés sont aussi
plus touchées que chez les autres abuseurs de substances psychoactives en ce
qui concerne la drogue, la situation légale, l’emploi, l’état psychologique et
les relations familiales et sociales (Guyon & Brochu, 1994).
L’objectif de la présente étude consiste à pousser plus loin
notre connaissance de la population judiciarisée qui se présente en traitement
pour des problèmes de toxicomanies. Une meilleure connaissance de leur profil
permettra une adaptation des services qui leur sont offerts aux besoins
identifiés de façon à viser une stratégie d’appariement optimale.
Composition du groupe
d’étude
Les sujets proviennent de deux centres publics de
réadaptation en toxicomanie, Domrémy-Montréal (maintenant Centre
Dollard-Cormier) et Domrémy-04 de Trois-Rivières (maintenant Centre de
traitement de la Mauricie-Centre du Québec). L’échantillon retenu dans la
population en traitement des deux centres et constituant le présent groupe
d’étude est sélectionné à partir des critères développés au Centre
Domrémy-Montréal et permettant l’orientation de la clientèle judiciarisée vers
un programme de traitement spécialisé, le programme Toxico-Justice (Boislard et
Germain, 1998). Les critères de sélection qui ont permis l’identification des
sujets sont :
- tous les usagers arrêtés et inculpés (au Code Criminel)
d’au moins quatre délits de
trois natures différentes;
-
ou
- tous les usagers en instance
d’inculpation, en attente de procès ou en attente de sentence en Cour
Criminelle;
-
ou
- tous les usagers en libération
conditionnelle, en probation, en maison d transition ou autres mesures
légales.
Le recrutement des sujets s’est effectué de mars 1996 à juin
1997. Le groupe d’étude est composé de 216
sujets se répartissant comme suit : 166 sujets au Centre Dollard-Cormier
(76.9%) et 50 sujets au Centre Domrémy-04 (23.1%).
Instruments
utilisés
Les données qui servent à la présente étude proviennent
principalement de trois instruments d’évaluation. Il s’agit de l’Indice de
Gravité d’une Toxicomanie (IGT), du Millon Clinical Multiaxial Inventory (MCMI)
et de l’Inventaire de personnalité Jesness.
L’IGT constitue une version française de l’Addiction Severity
Index (ASI) de McLellan, Luborsky, Woody et O’Brien (1980). Il a été adapté et
validé par Bergeron, Landry, Ishak, Vaugeois et Trépanier (1992) chez des
alcooliques et toxicomanes québécois. Il s’agit d’un instrument psychométrique
pouvant servir à des fins d’évaluation psychosociale et à des fins de
recherche. Ce questionnaire permet entre autres, de mesurer la gravité d’un
ensemble de problèmes sur sept échelles indépendantes : 1) alcool; 2) drogue;
3) état médical; 4) relations familiales et sociales; 5) état psychologique; 6)
emploi et ressources; 7) situation judiciaire. Des scores composés élaborés à
partir de certaines questions spécifiques aux différentes échelles permettent
d’évaluer la gravité de la situation des individus pour chacune de ces
échelles. Pondérés à partir d’un calcul mathématique assez complexe, ces scores
se situent entre 0 et 1. Plus un score s’approche de 1, plus important est le
problème
[3].
Le Millon Clinical Multiaxial Inventory (MCMI) (Millon, 1983)
est un instrument d’évaluation diagnostique. Cet outil d’évaluation a été
développé à partir de la théorie de la taxonomie des troubles de la
personnalité de Millon (1969,1981). Il s’agit d’un questionnaire autorévélé de
175 questions auxquelles le sujet doit répondre par « vrai » ou par « faux ».
Les résultats se compilent sur 20 échelles. Quatorze échelles se rapportent aux
troubles présentés dans la taxonomie de Millon (1981) et trouvent une
correspondance partielle avec les troubles de personnalité du DSM (Axe 2). Dix
autres échelles complètent le tableau clinique : il s’agit de syndromes
cliniques correspondant aux troubles de l’Axe 1 du DSM.
L’inventaire de personnalité Jesness est un questionnaire
autoadministré de 155 questions « vrai/faux » servant à mesurer onze échelles
discriminant les caractéristiques prédictives d’une structure de personnalité
délinquante (Jesness, 1966,1983). Les échelles permettent également d’établir
le niveau de maturité interpersonnelle selon la théorie de Sullivan, Grant et
Grant (1957). La version française utilisée a été développée par LeBlanc
(1993,1994) pour la population adulte. Cet instrument offre également dix-sept
sous-échelles traduisant les dimensions de la personnalité
délinquante.
Les analyses comparatives sur les sujets des deux centres à
partir des outils d’évaluation administrés n’ont révélé aucune différence
majeure. Ceci nous amène à considérer les groupes comme étant homogènes. Le
groupe d’étude comprend donc l’ensemble des sujets (N = 216).
Profils des
sujets
a) Profil social
Le groupe d’étude se compose de 191 hommes (88.4%) et de 25
femmes (11.6%). La sous-représentation des femmes dans le groupe en comparaison
avec les proportions de l’ensemble de la clientèle en traitement (70% d’hommes
et 30% de femmes) n’est pas surprenante, compte tenu de la réalité criminelle
de l’ensemble des femmes contrevenantes au Canada, c’est-à-dire qu’elles sont
moins judiciarisées que les hommes (Johnson, 1986).
La répartition selon l’âge est présentée au tableau 1. La
moyenne d’âge pour le groupe se situe à 34.1 ans avec un écart-type de 7.8. La
distribution de l’âge suit une courbe normale, s’étendant entre 18 et 59
ans.
Tableau 1:
Proportion des sujets selon le groupe d’âge
Tableau 1: Proportion des sujets selon le
groupe d’âge Groupe d’âge 18 – 24 ans 25 – 34 ans 35 – 44 ans 45 ans et plus
Proportion 27 (12.5%) 87 (40.3%) 80 (37.0%) 22 (10.2%)
Les données issues des conditions de vie des sujets
démontrent la très grande instabilité de ceux-ci telle qu’on peut la constater
au tableau 2.
Tableau 2:
Conditions de vie des sujets en% au cours des 3 dernières
années
Tableau 2: Conditions de vie des sujets
en% au cours des 3 dernières années et en début de traitement Conditions de vie
Conjoint et enfant(s) Conjoint Enfant(s) Parents Famille Amis Seul Milieu
institutionnel Colocataires Sans abri Pas de conditions stables (a) 3 dernières
années 22.1 21.1 2.3 6.1 0.5 0.9 26.3 6.1 1.9 0.5 12.2 (b) Début de traitement
11.6 9.3 1.9 12.6 4.2 0.9 27.4 28.4 1.9 1.9 n/a Variation (a-b) -10.5 -11.8
-0.4 +6.5 +3.7 - +1.1 +22.3 - +1.4 n/a
Ainsi, le tableau 2 permet de constater que les conditions
de vie des sujets lors de leur demande d’aide (début de traitement) ce sont
particulièrement détériorée par rapport à leurs conditions habituelles. La
proportion des sujets vivant en relation de couple chute de près de 50%. On
constate une augmentation équivalente en faveur du milieu institutionnel
(prison, maison de transition). La proportion de sujets vivant seuls demeure
stable alors que les conditions de vie avec parents ou famille augmentent de
10%. Face à leurs conditions de vie en début de traitement, 49.5% des sujets
mentionnent n’être pas satisfaits de celles-ci. La demande de traitement semble
donc en forte relation avec une crise sociale vécue par les sujets.
Près de 53.7% (n = 116) des sujets mentionnent avoir des
enfants, 23% en ont un et 30.7% deux et plus. De ce groupe, 20.4% (n = 24)
estiment n’avoir pas établi une relation étroite et durable avec leurs enfants.
Par ailleurs, plus des deux tiers des sujets (n = 78) ne supportent pas
financièrement leurs enfants dans leurs besoins de base (nourriture, logement,
loisirs, etc.).
Tableau 3:
Occupation habituelle en% au cours des 3 dernières
années
Tableau 3: Occupation habituelle en% au
cours des 3 dernières années Occupation Travail – plein temps Travail – temps
partiel Travail – saisonnier Études Invalidité Chômage Institution BES Instable
Autres N 37 13 10 2 5 8 10 104 19 8 % 17.1 6.1 4.6 0.9 2.3 3.7 4.6 48.1 8.8
3.7
Le tableau 3 présente l’occupation habituelle des sujets au
cours des trois dernières années. On peut remarquer que peu de sujets
occupaient un poste de façon habituelle au cours de cette période; à peine 28%
des sujets. Plus d’un sujet sur deux vivaient de prestations sociales. La
situation en début de traitement n’est guère différente. La moyenne des jours
travaillés et payés est de 4.2 jours (E-T : 6.9), 60.1% des sujets ne
compatabilisaient aucun jour de travail, 80% en avaient effectué moins de dix.
L’explication de cette difficulté à travailler réside en bonne partie dans les
déficits au niveau de la scolarité et de la formation professionnelle. Ainsi,
on retrouve près de 10% des sujets ayant une scolarité de niveau primaire, 73%
de niveau secondaire, 12% de niveau collégial et 5% de niveau universitaire. La
moyenne d’années de scolarisation est de 10.6 année (E-T : 2.4). 44.8% des
sujets révèlent n’avoir aucune profession ou métier.
b) Profil de consommation
Les évaluateurs de l’IGT doivent identifier la ou les
substance(s) psychoactive(s) causant un problème majeur. On retrouvera au
tableau 4 la nomenclature ainsi exprimée.
Tableau 4:
Substances posant un problème majeur
Tableau 4: Substances posant un problème
majeur Occupation Pas de problème Alcool Héroïne Cocaïne Cannabis
Hallucinogènes Inhalants Alcool et drogues Polydrogues N 2 61 5 20 7 1 1 95 24
% 0.9 28.3 2.3 9.3 3.2 0.5 0.5 44.0 11.1
Comme on peut le constater, la polytoxicomanie
(alcool/drogues et polydrogues) constitue pour 55.1% des sujets le problème le
plus fréquent suivi de l’alcool (28.3%) et de la cocaïne (9.3%). Cette forte
propension aux drogues est également confirmée par différents indicateurs.
Ainsi, 35% des sujets révèlent avoir fait au moins une « surdose »
antérieurement (moyenne 1.2 surdoses, E-T : 2.9). Ils affirment avoir dépensé
en moyenne 102 $ (E-T : 235) pour l’achat d’alcool lors des 30 derniers jours
et 225 $ (E-T : 752) pour l’achat de drogues. Les sujets ont été traités
antérieurement en moyenne 45 fois (E-T : 1.5) pour l’abus d’alcool uniquement,
49 fois (E-T : 1.4) pour l’abus de drogues uniquement et 1.5 fois (E-T : 2.9)
pour l’abus d’alcool et de drogues. Bon nombre de sujets n’en sont donc pas à
leur premier traitement pour leurs problèmes de consommation.
c) Profil de délinquance
Le tableau 5 présente le nombre moyen d’inculpations des
sujets selon les infractions au Code Criminel.
Tableau 5:
Nombre moyen d’inculpations selon les infractions au
Code
Tableau 5: Nombre moyen d’inculpations
selon les infractions au Code Criminel Infractions Infraction contre
l’application de la loi Fraude Port d’arme illégal Possession/trafic de drogue
Méfait Conduite avec facultés affaiblies Vol Infraction d’ordre sexuel Voies de
fait Négligence criminelle Vol qualifié Moyenne 2.4 1.0 0.3 0.8 2.3 1.6 2.8 0.4
1.0 0.2 0.6 Écart-Type 5.4 6.8 0.9 1.6 7.7 4.0 6.4 2.5 1.7 0.5 2.1
On remarquera que les délits les plus représentés sont les
infractions contre l’application de la loi – désobéissance à une ordonnance de
la Cour, bris de probation, omission de comparaître, etc. – (63% des sujets),
les méfaits (50 % des sujets) et les vols (28% des sujets). Une bonne
proportion des sujets a déjà également été inculpée de conduite avec facultés
affaiblies (47% des sujets), de voies de fait (46% des sujets), de délits de
drogue (40% des sujets) et de vol qualifié (30% des sujets). La moyenne du
nombre d’inculpations par sujet est de 5.9 et s’élève à 3.9 catégories de
délits en moyenne.
De ces inculpations révélées, 96.5% ont conduit à une
condamnation pour une moyenne de 11.3 inculpations par sujet (E-T : 14.4). Dans
le cadre de ces condamnations, un nombre moyen de 8.9 sentences (E-T : 10.8)
ont été prononcées. Parmi les sujets concernés par ces sentences, 67% révèlent
avoir été détenus plus d’un mois en 4.8 épisodes de détention en moyenne. La
moyenne de détention à vie des sujets est de 18.6 mois (E-T : 30).
Les statistiques sur l’étalement de la délinquance révèlent
que l’âge moyen de l’exécution du premier délit punissable en vertu du Code
Criminel se situe à 15.6 ans (E-T : 7.5) et que l’âge moyen de la dernière
inculpation est de 32.9 ans (E-T : 7.9), soit 1.2 an inférieur à la moyenne
d’âge du groupe d’étude lors de la demande de service.
Les démêlés judiciaires constituent une réalité très
présente lors de la demande d’aide. En effet, 34.7% des sujets ne sont soumis à
aucune mesure légale alors que 8.3% sont en libération conditionnelle, 25.5%
sont en probation, 18.1% sont en maison de transition et 13.4% sont sous le
coup d’autres mesures légales (prison, libération sous cautionnement). Fait à
souligner, lors de l’évaluation initiale, plus du tiers du groupe (35.6%)
mentionne avoir séjourné au moins une journée en prison lors des 30 derniers
jours, au pénitencier ou en maison de transition. De plus, 50% des sujets du
groupe affirment être en instance d’inculpation (7.9%), en attente de procès
(32.9%) ou en attente de sentence (8.8%). Finalement, des 34.7% des sujets sous
mesure légale, 22.2% effectuent une demande d’aide en instance d’inculpation,
en attente de procès ou de sentence. Le groupe d’étude comprend donc 11.5% des
sujets n’ayant aucune contrainte judiciaire.
d) Profil psychologique
Le profil psychologique sera présenté à partir du MCMI, du
Jesness et de la section État psychologique de l’IGT.
Les tableaux 6,7, et 8 présentent les différents scores
obtenus aux échelles du MCMI. Notons que l’ensemble des analyses statistiques a
été effectué en tenant compte des scores pondérés (Base Rate Scores). La limite
du BR>84 a été retenue considérant qu’elle indique la proéminence du trouble
ou du symptôme (limite supérieure de sévérité).
Tableau 6:
Prévalence des troubles de la personnalité selon le
MCMI
Tableau 6: Prévalence des troubles de la
personnalité selon le MCMI Troubles de la personnalité Schizoïde Évitante
Dépendante Histrionique Narcissique Antisociale Compulsive Dépressive Sadique
Défaitiste Passive-agressive Schizotypique Limite Paranoïde Score moyen 65.3
64.5 71.0 34.7 52.0 77.7 36.0 74.5 67.7 72.7 70.5 64.2 72.5 68.0 Écart-Type
14.9 19.0 21.2 17.2 18.9 10.3 16.0 17.9 14.0 14.2 15.1 17.3 15.0 17.3 % des
sujets avec BR>84 7.3 8.8 22.0 0 4.4 24.4 0.5 24.4 10.7 15.1 13.7 8.8 18.0
14.1
On observe au tableau 6 que les troubles de la personnalité
les plus représentés dans le groupe d’étude sont les troubles antisociaux
(24.4%), dépressifs (24.4%), dépendants (22%), et limites (18%). Il n’est pas
surprenant de retrouver le trouble de personnalité antisociale en tête de liste
compte tenu des antécédents délictueux des sujets. Notons ici qu’un sujet peut
avoir plus d’un trouble de personnalité. On retrouvera au tableau 7 la
répartition du nombre de troubles de la personnalité chez les sujets.
Tableau 7:
Nombre moyen de troubles de la personnalité selon le
MCMI
Tableau 7: Nombre moyen de troubles de la
personnalité selon le MCMI Nombre de troubles 0 1 2 3 4 5 6 7 Pourcentage de
sujets 24.9 28.8 20.0 14.1 5.9 2.4 2.0 2.0
La moyenne des troubles de la personnalité se chiffre à 1.7
trouble par sujet. Seulement 24.9% des sujets ne présentent aucun trouble. Si
l’on observe l’ensemble des combinaisons pour les sujets ayant au moins deux
troubles, on constate que chaque sujet a sa propre combinaison. On peut donc
qualifier le profil psychologique des sujets de complexe et sévère.
Le tableau 8 présente la prévalence des syndromes cliniques
selon le MCMI. On constate que le niveau d’anxiété est particulièrement élevé
et présent dans le groupe d’étude. En effet, 56.6% des sujets dépassent le
niveau supérieur de sévérité. On constatera également des pourcentages élevés
et attendus aux syndromes d’abus d’alcool (47.3%) et d’abus de drogues
(55.6%).
Tableau 8:
Prévalence des syndromes cliniques selon le MCMI
Tableau 8: Prévalence des syndromes
cliniques selon le MCMI Syndromes cliniques Anxiété Somatisation Hypomanie
Dystimie Abus d’alcool Abus de drogue Trouble de la pensée Dépression clinique
Idée délirante Stress post-traumatique Score moyen 82.7 57.5 70.3 69.5 82.5
85.1 66.4 60.8 62.1 60.8 Écart-Type 19.5 22.7 10.3 19.8 11.7 14.8 14.7 23.1
18.5 18.5 % des sujets avec BR>84 56.6 4.4 9.3 15.1 47.3 55.6 6.8 8.3 6.8
3.4
Pour ce qui à trait au questionnaire Jesness, on retrouve
au tableau 9 les fréquences obtenues par les sujets du groupe d’étude aux
différentes échelles. La zone de coupure « score>60 » démontre le caractère
dysfonctionnel du sujet sur l’échelle.
Tableau 9:
Fréquence des échelles Jesness
Tableau 9: Fréquence des échelles Jesness
Échelle Mésadaptation sociale Orientation aux valeurs délinquantes Autisme
Aliénation Agressivité manifeste Retrait Anxiété sociale Repliement Déni Indice
d’associalité Score moyen 62.6 63.0 63.5 58.9 62.2 61.8 59.9 48.9 53.9 52.4
Écart-type 9.3 9.8 12.3 11.1 8.9 9.4 5.2 6.3 3.1 9.3 Score>60 56.6% 59.7%
52.2% 50.5% 54.1% 60.4% 55.5% 4.4% 0.5% 22.0%
Mis à part les échelles du « repliement et du déni » qui
représentent deux mécanismes de défenses et dont les scores se maintiennent
bas, on observe une sévérité généralisée chez les sujets aux principaux indices
traduisant les dimensions de la personnalité délinquante. Cette sévérité
apparaît également dans la distribution des sujets selon leur niveau de
maturité interpersonnelle qu’on peut retrouver au tableau 10.
Tableau 10:
Répartition des sujets selon leur niveau de
maturité
Tableau 10: Répartition des sujets selon
leur niveau de maturité interpersonnelle Niveau de maturité Asocial agressif
(2) Asocial passif (2) Conformiste immature (3) Conformiste culturel (3)
Manipulateur (3) Névrotique agressif (4) Névrotique anxieux (4) Réactionnel (4)
Identifié culturel (4) Niveau supérieur Pourcentage 19.2 4.4 6.0 14.8 2.2 4.4
32.4 0 0 16.5
Ainsi, on peut remarquer que près du tiers des sujets
(32.4%) sont évalués comme des névrotiques anxieux. De manière à comprendre ce
type, notons que ces sujets se caractérisent par une propension à cacher une
image négative de soi. Ils sont peu enthousiastes à se révéler ou à permettre
aux autres de se rapprocher d’eux. Les troubles de comportements découlent
souvent d’un conflit interne de longue durée, particulièrement un conflit
impliquant l’intériorisation d’une image parentale ou d’autorité;
conséquemment, ces personnes sont prédisposées à avoir des problèmes avec
l’autorité. L’asocial agressif compte pour 19.2% du groupe. Ces sujets se
distinguent par leur vision concrète et égocentrique du monde. Il leur arrive
d’avoir une vue très déformée de la réalité et leurs réponses peuvent être
inappropriées, souvent agressives. Ce type de sujet a peu conscience de
l’impact de ses comportements sur les autres, il blâme facilement et définit
rapidement l’autre en bon ou mauvais. Le troisième sous-groupe représentatif
est le conformiste culturel (14.8%). Ces derniers sont orientés vers le groupe
(sous-culture) et, en conséquence, voient peu de raisons de remettre en
question leur style de vie ou de changer. Lorsqu’ils admettent qu’ils ont des
problèmes, ils les attribuent habituellement aux autres. Le groupe
d’appartenance est vital pour ce sujet qui y trouve une reconnaissance et une
identité.
L’Indice de Gravité d’une Toxicomanie nous révèle également
plusieurs caractéristiques sur le profil psychologique des sujets. Comme on
peut le remarquer au tableau 11, les sujets ont éprouvé durant leur vie et
éprouvent lors de leur demande d’aide plusieurs symptômes psychologiques. La
présence d’éléments dépressifs et anxieux dans les 30 derniers jours et durant
la vie est une fois de plus confirmée (cf. MCMI, Jesness). L’impulsivité
traduite par la difficulté à réprimer un comportement violent représente une
caractéristique du groupe d’étude. Notons de plus une forte propension des
sujets à porter atteinte à leur intégrité telle que traduite par
l’automutilation et les tentatives suicidaires.
Tableau 11:
Fréquence des symptômes psychologiques à vie et
dans
Tableau 11: Fréquence des symptômes
psychologiques à vie et dans les 30 derniers jours Symptômes Dépression grave
Anxiété Difficulté à réprimer un comportement violent Se blesser
intentionnellement Pensées suicidaires Tentatives de suicide Abusé physiquement
Abusé sexuellement 30 derniers jours 30.5% 53.2% 36.1% 2.8% 13.4% 4.6% 1.9% 0%
À vie 48.1% 56.5% 76.4% 21.3% 59.3% 43.5% 47.7% 29.2%
Finalement, on constate un taux relativement élevé d’abus
physiques à vie (47.7%) et d’abus sexuels à vie (29.2%). Compte tenu du
caractère intime de ces révélations et du profil délinquant des sujets, nous
croyons que ces taux pourraient être supérieurs. Si on compare les individus en
fonction du sexe, nous retrouvons respectivement des taux de 42.9% chez les
hommes et 84.0% chez les femmes pour les abus physiques et de 24.6% chez les
hommes et 64.2% chez les femmes pour les abus sexuels.
L’interaction des
profils
À partir des différentes dimensions constituant le profil
général du groupe d’étude, nous nous sommes efforcés de rechercher la présence
de liens entre elles. Ainsi, les dimensions consommation, sociale, délinquance
et psychologique apparaissent en lien. Nous vous présentons donc les
principales relations.
a) Le type de mesures légales en lien avec la sévérité
L’IGT est un instrument d’évaluation qui permet, entre
autres, de mesurer la gravité des problèmes d’un sujet dans la période de 30
jours qui précède l’entrevue sur chacune des échelles. Ces scores ont été mis
en relation avec le type de mesures légales auquel le sujet est soumis. Le
résultat traduit alors des différences significatives en fonction du type de
mesures, tel que présenté au tableau 12.
Tableau 12:
Scores composés de l’IGT selon le type de mesures
légales
Tableau 12: Scores composés de l’IGT selon
le type de mesures légales Échelles Libération de l’IGT conditionnelle Alcool
.239 Drogue .074 Médical .051 Emploi et .827 ressources Relations .141
familiales et sociales Psycholo- .169 gique Situation .212 légale D.L. = 4
Probation Maison de transition .384 .170 .169 .082 .195 .085 .729 .788 .230
.161 .363 .165 .273 .165 Autres Aucune Mesure .267 .380 .126 .158 .193 .156
.809 .740 .346 .303 .301 .363 .382 .337 Analyse de variance F 7.59 <.000
5.27 <.000 1.69 n.s. 0.77 n.s. 5.07 <.000 11.16 <.000 5.88
<.000
Deux sous-groupes se démarquent significativement des
autres, ce sont les sujets en libération conditionnelle et les sujets
séjournant en Maison de transition. Il s’agit en fait de contraintes reliées
directement à la détention. Nous avons donc regroupé ces sujets en les
comparant avec le regroupement des autres sous-groupes. Comme on pourra le
constater au tableau 13, plusieurs indices sur la sévérité du profil du sujet
sont en lien avec le type de mesures légales ou le type de contraintes exercées
par le système judiciaire.
Tableau 13:
Indices de sévérité selon le type de mesures
légales
Tableau 13: Indices de sévérité selon le
type de mesures légales Indices de sévérité Score composé-Alcool Score
composé-Drogue Score composé-Médical Score composé-Familial Score
composé-Psychologique Score composé-Légal MCMI-Personnalité dépressive
MCMI-Personnalité défaitisme MCMI-Personnalité limite MCMI-Personnalité
compulsive MCMI-Personnalité histrionique MCMI-anxiété MCMI-bipolaire
MCMI-dystimie MCMI-stress post-traumatique MCMI-dépression clinique
Jesness-mésadaptation sociale Jesness-orientation aux valeurs Jesness-autisme
Jesness-agressivité manifeste Jesness-retrait Jesness-anxiété sociale
Jesness-repliement Jesness-déni Jesness-indice d’asocialité Lib. Cond. + MT .
de transition .191 .079 .074 .154 .166 .179 68.7 65.9 68.6 42.6 39.6 78.1 67.6
62.4 53.3 50.9 59.3 59.8 58.0 59.6 58.0 57.8 50.5 54.9 49.3 Autres Mesures .360
.155 .176 .285 .351 .322 76.5 72.1 73.9 33.7 32.9 84.4 71.2 72.1 63.5 64.3 63.8
64.2 65.6 63.3 63.3 60.7 48.2 53.4 53.7 P <.000 <.000 <.01 <.000
<.000 <.000 <.01 <.01 <.01 <.001 <.05 <.05 <.05
<.001 <.001 <.001 <.01 <.01 <.001 <.01 <.001 <.01
<.05 <.001 <.001 On observera dans l’ensemble que le profil
psychologique traduit par le
MCMI et le Jesness démontre un niveau de sévérité moindre
pour le groupe étant en libération conditionnelle ou en Maison de transition.
Les scores composés indiquent par ailleurs une gravité moindre sur la presque
totalité des échelles, ce qui démontre que ces sujets ont manifestement moins
de problèmes. Bien sûr, il est également possible que les sujets en libération
conditionnelle ou en Maison de transition subissent des pressions ou des
contraintes importantes de la part des autorités judiciaires, favorisant des
réponses allant dans le sens d’un désir social. En effet, ces personnes
pourraient percevoir un net avantage à se montrer sous un beau jour, même si la
confidentialité leur est assurée.
b) Les facteurs d’aggravation
Comme nous l’avons vu au tableau 12, une proportion
importante des sujets affirme avoir été abusée physiquement et sexuellement
dans sa vie. Comme on peut le constater aux tableaux 14 et 15, la présence
d’abus antérieurs favorise en effet l’aggravation du profil psychologique des
sujets.
Tableau 14:
Indices de sévérité selon l’histoire d’abus
physique
Tableau 14: Indices de sévérité selon
l’histoire d’abus physique Indices de sévérité Score composé-Familial Score
composé-Emploi MCMI-Personnalité sadique MCMI-Personnalité défaitiste
MCMI-Personnalité passive-agressive MCMI-Personnalité limite MCMI-Personnalité
paranoïde MCMI-Bipolaire MCMI-Trouble de la pensée MCMI-Stress post-traumatique
MCMI-Idée délirante Jesness-Mésadaptation sociale Jesness-Orientation aux
valeurs Jesness-Autisme Jesness-Aliénation Abusé .288 .841 70.0 73.2 75.3 75.2
70.8 72.3 69.5 65.0 65.9 64.1 64.3 65.6 60.7 Non abusé .215 .694 65.7 68.0 70.4
70.2 65.6 68.5 63.7 57.2 59.5 61.2 61.2 61.6 57.3 P <.05 <.0001 <.05
<.01 <.01 <.01 <.05 <.01 <.01 <.001 <.05 <.05
<.05 <.05 <.05
Tableau 15:
Indices de sévérité selon l’histoire d’abus sexuel
Tableau 15: Indices de sévérité selon
l’histoire d’abus sexuel Indices de sévérité Score composé-Drogue Score
composé-Médical Score composé-Emploi Score composé-Psychologique
MCMI-Personnalité antisociale MCMI-Personnalité sadique MCMI-Personnalité
paranoïde MCMI-Bipolaire MCMI-Abus de drogue MCMI-Stress Post-traumatique
Jesness-Mésadaptation sociale Jesness-Autisme Jesness-Retrait Jesness-Déni
Abusé .164 .234 .839 .389 79.7 70.6 72.2 73.9 88.7 65.1 64.5 67.3 63.8 53.0 Non
abusé .124 .115 .731 .267 76.8 66.4 66.2 68.7 83.5 59.0 61.7 61.8 60.9 54.2 P
<.05 <.01 <.01 <.0000 <.05 <.05 <.05 <.001 <.01
<.05 <.05 <.01 <.05 <.01
L’analyse des données de l’étude actuelle nous entraîne dans
une réflexion à deux niveaux. D’une part, l’observation de problématiques
multiples dans la population à l’étude nous questionne sur les possibilités de
mettre en place des services de traitement adéquats pour ces personnes qui
paraissent éprouver des problèmes d’adaptation à plusieurs niveaux. D’autre
part, le niveau des problèmes de toxicomanie des personnes référées par le
système de justice nous interroge sur la nécessité de certaines de ces
références.
L’appariement
traitement/clientèle
Un déterminant important de l’efficacité des traitements
offerts en toxicomanie est la mise en place de stratégies d’appariement
adéquats. Le concept d’appariement s’est développé à partir de la fin des
années soixante-dix (Pattison, Sobell & Sobell, 1977; Gotheil, McLellan
& Druley, 1981 ; Annis, 1988; Miller, 1989; Landry et al., 1996). Selon
cette approche, la toxicomanie est un problème multidimensionnel qui peut
prendre des formes très variées selon les personnes. Par conséquent, les
modalités de traitement offertes doivent tenir compte de cette diversité et
pouvoir s’adapter aux besoins spécifiques des clientèles. C’est ainsi que
diverses formes de traitement ont pu être développées en tenant compte de
variables telles que le statut marital (McCraddy et al., 1986), la gravité des
problèmes psychiatriques (McLellan et al., 1980), le degré de dépendance à
l’alcool (Sanchez-Craig et al., 1984), ou le statut d’emploi (Fench et al.,
1992).
La présente étude indique très clairement la présence de
plusieurs problématiques dans la population à l’étude. Non seulement ces
toxicomanes éprouvent des problèmes avec la justice, mais bon nombre d’entre
eux présentent des indices de difficultés importantes d’adaptation sociale plus
générale et de santé mentale. Le terme « double problématique » semble donc
euphémique pour décrire cette population. L’appariement bute ici contre
l’ampleur et la variété des déficits qui ne permettent pas la mise en place
d’une approche programmée de durée moyenne.
La présence de problématiques multiples dominantes remet donc
le concept même d’appariement en question. Nous revenons ici à une idée qui
n’est pas nouvelle en soi : l’importance de l’élaboration de plans de
traitement individualisés s’appuyant sur une évaluation minutieuse de
l’ensemble des sphères de la vie du client : justice, santé physique et
mentale, adaptation sociale… Ces plans de traitement doivent dépasser le simple
exercice théorique ayant pour but de plaire aux administrateurs soucieux de la
bonne tenue des dossiers. Sans nul doute ces plans de traitement peuvent
s’inscrire à l’intérieur d’une programmation générale adaptée spécifiquement à
un type de clientèle, les personnes contrevenantes par exemple, mais il devient
clair que la programmation ne doit pas être mise en priorité face au plan de
traitement individualisé.
Les références du système de
justice
Les cliniciens travaillant auprès d’une clientèle toxicomane
référée par le système de justice ont souvent l’impression que ces personnes
abandonnent rapidement le processus de traitement et que, somme toute, elles
profitent peu du parcours de réadaptation entrepris. Les données actuelles sont
intéressantes puisqu’elles fournissent certaines pistes d’explication de cet
abandon précoce ainsi que du peu d’impact du traitement qui leur est
proposé.
Il semble, en effet, que les personnes référées par le
système de libération conditionnelle ou par les dirigeants des maisons de
transitions pour libérés de jour éprouvent moins de problèmes de toxicomanies
que l’ensemble des clients judiciarisés sur qui pèsent moins de pressions
directes du système de justice pénal. La personne qui ressent peu de problèmes
associés à sa consommation risque en effet d’être moins motivée pour
entreprendre une démarche qui lui demande un investissement personnel en terme
d’implication qu’une autre qui souffre réellement des conséquences de sa
consommation. Bien entendu, elle se pliera aux exigences associées à une
libération conditionnelle, mais jusqu’à quel point s’impliquera-t-elle
réellement ?
L’importance de la souffrance ressentie est probablement
reliée au niveau de motivation initial, à l’effort consenti pour changer, à la
persévérance en traitement ainsi qu’à l’impact de la démarche.
Si, par ailleurs, l’évaluation de la toxicomanie se fait trop
rapidement, avec des instruments non validés, ou par des personnes sans
formation, on risque de confondre usage régulier de drogues illicites et
toxicomanie. De simples consommateurs risquent alors de se retrouver en
traitement à la suite d’une recommandation de leur agent de libération
conditionnelle. Que faire dans ce cas avec ces clients qui ressentent moins le
besoin de changer que de plaire à leur surveillant ?
Cette réflexion montre bien l’importance d’établir des
mécanismes de collaboration plus étroits entre les intervenants du système de
la justice et les intervenants en toxicomanie. Il est nécessaire d’adopter une
terminologie commune ainsi que de développer des critères d’évaluation
similaires de façon à s’assurer que seuls les clients nécessitant une aide
thérapeutique spécialisée soient référés vers les centres de traitement de la
toxicomanie. Il y aurait lieu de mieux départager les mandats des principaux
partenaires en s’appuyant principalement sur les besoins des personnes
judiciarisées. Ainsi, la sévérité du profil de consommation en lien avec la
demande du sujet de recevoir un service d’aide devrait guider la nature du
service à rendre. Par exemple, un sujet aux prises avec une dépendance sévère à
certains psychotropes et une volonté d’y remédier devrait avoir accès à un
programme de traitement intensif tandis qu’un autre sujet présentant une
problématique de consommation antérieure et l’absence de demande d’aide devrait
être plutôt sensibilisé aux risques associés à la perte de contrôle sur sa
consommation. Cette stratégie d’intervention différentielle peut s’exercer pour
autant qu’elle satisfasse à deux conditions de base : 1) la nécessité de
développer des services variés et répondant à la gamme des besoins exprimés et
2) la mise en place d’un système permettant aux milieux de bien évaluer les
sujets. Cet arrimage entre les systèmes de justice et de traitement reste à
construire.
Reçu en avril 1999
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[1]
Cette étude a été réalisée grâce à une subvention du Conseil
québécois de recherche sociale (CQRS).
[*]
B.Sc., Directeur, Développement et concertation, Ministère de
la famille et de l’enfance.
[**]
Ph. D., Directeur, Centre international de criminologie
comparée et Professeur titulaire, École de criminologie, Université de
Montréal.
[***]
Ph. D., Professeur agrégé, Département de psychologie,
Université de Montréal.
[****]
Ph. D., Directeur des services professionnels, Centre D.
Cormier.
[*****]
M.Sc., Agent de recherche, Centre international de criminologie
comparée, Université de Montréal.
[2]
Les auteurs désirent remercier Madame Marie-Claude Guertin pour
les analyses statistiques.
[3]
Ces scores ne sont toutefois pas comparables les uns aux
autres. Ainsi, on ne peut pas dire d’un individu obtenant un score composé de
.4 à l’échelle Alcool et .2 à l’échelle Drogue qu’il a un problème de
consommation deux fois plus important avec l’alcool qu’avec la drogue.