2001
Psychotropes
Articles
Point de vue
« Le bien boire » du sans-abri
Emmanuel Roquet
Médecin assistant
[1], doctorant en sociologie
[2]
Une enquête ethnologique de deux ans, auprès de trois groupes de
sans-abri à Strasbourg, a permis l’étude des représentations morbides du
sans-domicile vis-à-vis de son alcoolisation. Parmi les nombreux effets de
l’alcool jugés négatifs par la population étudiée, seuls deux cas de figures
précis prennent valeur de morbidité: il s’agit d’une part de la présence d’une
lésion médicalement prouvée nécessitant une hospitalisa~tion, d’autre part de
la situation où une pratique du boire est jugée inadéquate par les pairs. À
partir de leurs différentes représentations de l’alcool, les sans-abri
développent des conduites de consommation parti~culière correspondant à une
gestion du risque, afin de se maintenir du côté «expanseur» du
produit.
Mots-clés :
Consommation, Alcool, Abus, Ethnologie, Sans-abri, Représentation, Conduite à risque, Enquête.
An ethnological inquiry of two years, with three groups of
homeless person in Strasbourg, allowed the study of the morbid shows of without
place of residence toward its alcoholism. Among the numerous effects of the
alcohol considered negative by the studied population, only two precise
scenarios take value of morbidity: it is on the one hand about the presence of
a medically proved hurt requiring a hospitalization, on the other hand of the
situation where a practice of to drink is considered inadequate by the peers.
From their various shows of the alcohol, the homeless persons develop behaviour
of particular consumption corresponding to a management of the risk, to remain
faithful to the expansibility of the product.
Quelques études statistiques récentes précisent l’importance de
l’acte d’alcoolisation chez les sans-domicile. Seule une étude a porté
spécifiquement sur l’alcoolisation de cette population en France. Elle a été
réalisée par une association « d’anciens buveurs » nommée « Vie Libre ».
L’enquête montre que 80,1% des personnes interrogées déclarent boire de
l’alcool, la moyenne étant de 3,7 litres par jour, tous types d’alcool
confondus. 69% déclarent boire de l’alcool tous les jours, la moyenne étant
alors de 4,3litres par jour. Les dépenses moyennes pour l’achat d’alcool
seraient d’environ 70FF par jour (Dabit, 1998).
L’alcoolisation du sans-abri apparaît souvent comme excessive,
non régulée, pulsionnelle. Ainsi, les études sur la construction sociale du «
bien boire » montrent l’importance de l’image du clochard comme symbole absolu
du « trop boire », du « mal boire ». Gaussot (1998) va même jusqu’à dire que «
l’alcoolique lui-même est symbolisé par le clochard…». Le sans-abri est, dans
l’imaginaire profane, au dernier échelon d’une longue pente qui conduit le
buveur à une désocialisation progressive. C’est en nous interrogeant sur cette
représentation profane de l’alcoolisme que nous avons souhaité nous intéresser
au « savoir boire » du sans-abri. Nous considérons, comme Castelain, que les
manières de boire sont culturellement déterminées et dépendantes des manières
de vivre (Castelain, 1989). Notre étude part du principe de ne pas qualifier
l’alcoolisation d’un groupe étudié comme pathologique mais de s’intéresser aux
propres représentations du groupe concerné vis-à-vis des usages de l’alcool. Au
sein de notre étude
[3],
nous intéressant à l’alcoolisation des sans-abri
[4] et à leurs représentations morbides et
thérapeutiques, nous tentons de cerner la norme entre des limites qui sont
représentées par des valeurs duelles : inoffensif/dangereux, utile/inutile,
valorisant/stigmatisant… Nous travaillons à partir de ces valeurs en
considérant que chaque représentation consiste dans l’organisation de
combinaisons (Laplantine, 1992) d’un certain nombre de termes : la chose/la
société; la substance/la relation; le sens/le non-sens; l’individuel/le social;
la quantité/la qualité; l’inhibition/la stimulation. L’objectif est de cerner
les discours sous-tendus par la norme développée par le sans-abri sur le « bien
boire ». Dans un second temps, nous tentons de dégager les manières de boire
permettant aux sans-abri rencontrés de réguler les effets de l’alcool.
Cette recherche s’appuie sur une enquête de terrain de deux ans
auprès de trois groupes de sans-abri de Strasbourg, la moyenne d’âge de la
population étudiée se situe autour de 40 ans, ces personnes vivent dans la rue
depuis au moins deux ans et n’ont pour la plupart pas quitté la ville au cours
des dernières années. Notre étude a porté exclusivement sur la population
définie par le CNIS comme « sans domicile propre et permanent » mais nous
n’avons travaillé qu’auprès des individus qualifiés de « personnes sans abri
dans la rue » (il s’agit de toute personne passant la nuit dans tout endroit
qui n’est pas initialement prévu pour cela ou qui est occupé sans autorisation,
ni statut).
Les représentations négatives de l’alcoolisation
Être à jeun, bleu ou noir : les
effets psychiques négatifs de l’alcoolisation
L’état dans lequel le sans-abri souhaite se maintenir est
souvent un état intermédiaire, entre les deux situations qu’il cherche à éviter
que sont la sobriété et l’ivresse. L’état intermédiaire recherché est parfois
nommé « être bleu ». « Ça fait du bien là où ça
descend… il ne faut pas être bourré, entre deux vins, entre deux bouteilles, on
se sent bien ». Il correspond au moment où l’amnésie est suffisante,
mais aussi où les contacts sont rendus plus faciles.
« Quand je suis bleu, quand je suis entre les
deux avec l’alcool, je réfléchis beaucoup et je trouve des solutions que j’ai
pas trouvées euh, à jeun, à jeun j’aurais pas trouvé…. Tu vois là, je suis
entre les deux, je suis bien, mais pas agressif, tu vois (…)j’ai fait des trucs
quand j’étais bleu, tu l’aurais pas cru. » C’est sur ce versant de
l’alcoolisation que le sans-abri cherche à se maintenir tout en essayant de ne
pas « basculer » vers ce qui pour lui constitue le trop boire. Cette notion se
situe en revers des effets jugés comme socialement positifs (Roquet, 1999).
Ainsi, l’amnésie, souvent recherchée, dépasse parfois son objectif pour
atteindre ce que les personnes interrogées appellent « le trou noir ».
L’individu perd ses repères et tente péniblement de reconstituer son parcours.
Cette expérience, parfois évoquée avec humour, est le plus souvent vécue comme
négative. Si pour le sans-abri une des principales fonctions de l’alcool est de
calmer l’esprit et le corps, elle peut dans l’excès s’inverser et devenir
source d’agressivité. Dans l’excès, la représentation stimulante et
nourrissante de l’alcool possède également son revers.
« Tu perds aussi les réflexes, l’appétit. Ca
détruit beaucoup l’alcool ». On retrouve ici l’aspect ambivalent de
l’alcool, notamment montré par Roland Barthes (1970) et François Steudler
(1989). Ainsi, l’alcool est une substance de conversion pouvant dérider le
déprimé, calmer le névrosé, mais aussi dépasser son but et se faire génératrice
de troubles thymiques ou de violence. Mais, pour le sans-abri, le savoir boire
est limité non seulement par le « trop boire » mais aussi par le « non boire ».
En effet, l’état de sobriété ne possède, au sein des discours recueillis,
qu’une représentation négative : les relations avec autrui en deviennent
difficiles. «Quand tu bois plus, je ne savais
plus si c’était moi le mec bizarre qu’on regardait, ou si c’est les autres qui
étaient bizarres, je les trouvais anormaux ». « La manche »
pratiquée à jeun s’avère également souvent peu rentable pour les
sans-abri.
L’ensemble de ces discours révèle que les effets sont estimés
négatifs par rapport au social : le trou noir, l’agressivité, la fatigue ne
permettent plus une sociabilité « normale ». Pour les sans-abri rencontrés, ce
dépassement est avant tout dépendant de la dose ingérée, mais ils y voient
aussi une conséquence de la manière de boire et du type d’alcool consommé.
L’alcoolisation excessive, celle qui dépasse les limites imposées, est très peu
recherchée au sein du groupe, et elle est souvent décrite comme
involontairement subie. La plupart des « dysfonctionnements » décrits par les
sans-abri comme liés à l’alcool, sont considérés comme les effets secondaires
du boire quotidien qui a pour objectif premier le bien-être. Ces
dysfonctionnements ne s’organisent pas en « maladie », ils font partie du
quotidien, et sont jugulables par la mise en place d’une gestion du boire
spécifique.
Effets organiques négatifs de
l’alcoolisation
Les représentations négatives de l’effet de l’alcool sur le
corps se portent surtout sur l’atteinte des « nerfs et du cerveau » qui se
manifeste essentiellement par les tremblements. Toutefois, ce n’est pas
directement l’alcool qui provoque le tremblement, mais le manque d’alcool. Ces
troubles moteurs sont parfois présents dans notre corpus comme support d’une
valeur morbide, et le discours se colore fréquemment d’explications entendues
lors d’une consultation médicale ou lors d’une cure de sevrage. Pour les autres
atteintes organiques citées par les sans-abri, il existe également de
nombreuses correspondances avec les catégories conceptuelles du savoir médical.
Ainsi l’évocation des atteintes du foie, du sang est souvent issue du discours
médical : le foie est touché parce que le médecin l’a affirmé après avoir
réalisé une échographie, le sang est estimé « trop chargé en alcool » suite à
un bilan biologique… Ici, le discours médical est utilisé afin de répondre aux
questions de l’enquêteur.
Mais ces atteintes organiques diagnostiquées par le corps
médical ne sont que rarement considérées comme morbides. Ces derniers
s’estiment généralement en bonne santé et se sentent protégés par un corps fort
d’une importante capacité de résistance. De plus, la représentation des troubles
organiques liés à l’alcool s’expliquerait par la variation du phénomène d’un
individu à l’autre. « La personne, elle peut être
maigre et petite, elle ne supporte pas comme moi ou comme lui. On est assez
costaud, on est plus grand quoi ». La reprise dans les discours
d’éléments estimés morbides par le médecin ne semble pas mettre en cause la
conception qu’ont les sans-abri de la santé. L’individu se perçoit en bonne
santé malgré une conduite potentiellement dangereuse. Les personnes interrogées
font souvent référence à leur résistance à l’alcool pour témoigner de leur «
bonne santé ». C’est à travers l’expérience de la transgression qu’elles
reconnaissent la valeur de l’équilibre. La forme de santé développée ici
correspond à ce que Claudine Herzlich appelle « le fond de santé » (Herzlich,
1969). La sociologue montre que cette forme de santé est considérée comme une
richesse, un capital. « Quand on a la santé, on peut tout faire (…).
L’alimentation n’est guère présentée comme un élément de la vie saine (…) ces
personnes ne se plaignent ni de trop manger, ni de manger de mauvais produits »
(Herzlich, 1970).
Si la plupart du temps les sans-abri n’envisagent pas leurs
propres symptômes comme pathologiques, le discours médical est par contre
utilisé pour désigner un symptôme ou un dysfonctionnement comme pathologique,
lorsqu’un tiers est hospitalisé. Tant que l’individu peut continuer à mener son
existence habituelle, tant qu’il estime son corps résistant, il n’interprète
pas ses troubles comme morbides. L’hospitalisation signifie de fait une forme
d’exclusion, de mise à l’écart de la vie courante. Le premier type d’entité
morbide correspond donc à la personne stigmatisée par son
hospitalisation.
Une maladie d’ordre
social
Lors des entretiens avec les sans-abri mais aussi lors des
discussions informelles, il a souvent été fait référence à des « malades de
l’alcool », à des « vrais alcooliques ». Ces personnes, toujours extérieures au
groupe, sont essentiellement stigmatisées par leur manière de boire. C’est le
cas par exemple d’un sans-abri caractérisé par une alcoolisation solitaire.
Certains relatent avoir été « malades de l’alcool » en incriminant des manières
de boire opposées à celles du groupe auquel ils appartiennent aujourd’hui. «
L’alcoolique », le « malade » est celui dont le comportement n’est pas en phase
avec les rituels mis en place autour de l’acte de boire au sein du groupe. Nous
avons été amenés à rencontrer deux personnes s’étant fait exclure d’un groupe
parce que jugées « alcooliques »: la première avait emporté des bouteilles
consignées sans en rapporter de nouvelles; la seconde était partie un matin en
emportant avec elle un lot de bouteilles qu’elle estimait être sa propriété.
Ainsi, pour la population étudiée, les manifestations de la prise d’alcool sont
interprétées comme pathologiques, non pas en fonction de l’effet produit sur le
corps, mais en fonction de leur rapport au social. Les symptômes, les
dysfonctionnements ne s’organisent en « maladie » que dans la mesure où ils
introduisent une modification de l’identité sociale. Seul celui qui boit en
solitaire ou en ne respectant pas les règles de partage propres au groupe sera
considéré comme malade. Lors de la manifestation des effets négatifs de
l’alcool liés à une consommation excessive, le sans-abri ne se perçoit pas
comme malade, dans la mesure où son identité au sein du groupe est
préservée.
Ainsi, la représentation de l’alcoolisation comme entité
morbide se résumerait à deux cas de figures : lorsqu’elle entraîne une lésion
médicalement prouvée nécessitant une hospitalisation, et lorsque la pratique
d’alcoolisation est jugée inadéquate par les pairs. Le point de passage de la
normalité au pathologique se définit comme un seuil qualitatif plutôt que
quantitatif. On retrouve en partie la distinction que Castelain opère entre «
les trois figures de l’anormalité sociale » dans son étude sur les dockers du
Havre : « le buveur d’eau, désignant l’alcool comme problème, celui qui boit
trop et mal (seul), cassant le principe de circulation du plaisir, et celui qui
reconnaît être malade à cause de l’alcool » (Castelain, 1989, p. 69).
L’alcoolisation fait partie d’un mode de vie représenté comme potentiellement
dangereux, mais le sans-domicile se sait détenteur d’un savoir lui permettant
de gérer son alcoolisation.
L’alcool est un objet ambivalent, il peut apporter un bien-être
comme il peut avoir un sens de destruction. Ainsi, pour vivre, le sans-abri
apprend à maîtriser ses effets. Les personnes observées mettent en place un
grand nombre de stratégies de régulation des effets de l’alcool, afin de se
maintenir dans ce qui constitue pour eux la partie expansive et bénéfique de la
substance.
La nature des représentations étiologiques et des
représentations bénéfiques ou maléfiques d’une pratique induit, de manière
fondée et logique pour les individus, des conduites de consommation
particulières (Laplantine, 1992). Le discours élaboré par le sans-abri
concernant son alcoolisation a une incidence sur sa conduite et sa pratique
sociale. Ici, le schème de causalité des dysfonctionnements ressentis par le
sans-abri lors d’une alcoolisation est simple : les effets nocifs sont liés
notamment à une consommation trop importante d’alcool ou à une manière de boire
inadéquate. Il est important également de rappeler que la plupart de ces
dysfonctionnements ne sont pas interprétés en terme de maladie. Les solutions
pour diminuer ces dysfonctionnements s’élaborent ainsi plus dans l’objectif de
se maintenir en bonne santé que dans l’optique d’une « guérison ». Il est
possible d’interpréter ces attitudes de gestion des risques comme des conduites
d’hygiène (Herzlich, 1969, p 125). Celles-ci constituent un essai d’aménagement
du mode de vie nocif : pour le sans-abri, cela se résume à la volonté de rester
dans l’état intermédiaire recherché. Martine Xiberras (1989) nomme la quête de
cet état – également décrit par les toxicomanes – une « pratique douce » à se
maintenir du côté « expanseur » de la drogue. Comme le toxicomane, le sans-abri
met en œuvre de multiples stratégies pour maîtriser les effets du produit et
pour se maintenir dans les limites des effets positifs de l’alcool.
Ainsi, si l’abstinence totale n’est jamais évoquée comme
traitement contre l’alcoolisation morbide, il convient – pour eux – de
respecter certaines règles de vie afin de ne pas subir les effets nocifs d’un
boire excessif. Ces règles correspondent en partie à une forme de diététique,
c’est-à-dire à un système de règles déterminant l’état qu’il convient de
trouver à travers la nourriture selon l’âge, le sexe et la classe sociale. Pour
le sans-abri, l’alimentation supplée aux effets néfastes de l’alcool, mais en
même temps boire et manger se font complémentaires. « Ça malgré qu’on boit, on
mange, ça c’est obligé. Je vais te dire. C’est comme une voiture. Si tu mets de
l’huile, si tu mets pas d’essence, ça n’avancera pas. Si toi tu bois comme un
trou, et tu bouffes rien à côté. Tu vas pas tenir longtemps. Il faut que tu te
tapes au minimum un repas par jour…. ». Ainsi la consommation de boissons
alcoolisées doit être équilibrée avec la consommation de solides. L’équilibre
recherché prend souvent sens dans une vision très mécanique du corps. Le corps
est « dé-symbolisé » et ne correspond plus qu’à un mécanisme auquel il convient
de fournir de l’énergie. D’autres règles de type « diététique » prévalent : la
boisson doit être ingérée à bonne température et peut être améliorée par
différents mélanges. Ainsi, contre les troubles digestifs, la bouteille pourra
être réchauffée. Pour éviter les gastrites liées à l’alcool, certains sans-abri
préconisent d’ajouter du sucre au vin. Il peut également être envisagé de
diminuer la quantité d’alcool ingérée. Le modèle thérapeutique est une juste
inversion du modèle étiologique de ce que nous avons appelé les
dysfonctionnements. Enfin, une juste répartition de l’alcoolisation dans la
journée est également un des principes de gestion des effets négatifs de
l’alcool.
Les sans-abri rencontrés considèrent que la consommation de
boissons alcoolisées peut entraîner des effets indésirables. Elle correspond à
une prise de risque, qui est régulée par un sage dosage ou par des
comportements prophylactiques. « La conduite de risque n’est pas aveugle, elle
demeure dans la ritualisation. L’individu affronte l’ordalie en mettant toutes
les chances de son côté, et celle-ci lui est régulièrement favorable » (Le
Breton, 1991). Le sans-abri se sent riche d’un savoir concernant la gestion de
la consommation de l’alcool. Par sa capacité à réguler ses sensations,
l’alcoolisation devient un soutient narcissique pour cet individu stigmatisé.
Il ne lui semble que très rarement être « dépassé par les événements » et
lorsque l’ivresse se fait sentir, elle n’est interprétée que comme un effet
secondaire. L’ivresse n’est pas recherchée en elle-même, elle n’est qu’une
conséquence éventuelle. On retrouve ici une représentation commune dans notre
pays. « À la différence de ce qui se passe dans d’autres pays où l’on boit pour
se saouler, avec des alcools forts comme le whisky par exemple, l’ivresse n’est
pas recherchée en France pour elle-même : elle est « conséquence, jamais
fatalité » (Perrin, 1989).
Au sein des discours recueillis, les représentations du mode de
gestion des effets néfastes de l’alcool sont très éloignées de celles proposées
classiquement par le corps médical. De nombreux sans-abri font référence à la
cure néphaliste lorsqu’on leur pose la question d’un éventuel arrêt de leur
consommation d’alcool. Mais la représentation qu’ils ont de ce type de thérapie
est généralement négative. Cette dernière est souvent considérée comme
inefficace. En outre la cure classique a une image d’aggravation des troubles.
L’abstinence totale semble impossible à de nombreux sans-abri sans
l’utilisation d’une autre forme de drogue, que celle-ci soit imposée par le
corps médical (« Imaginez-vous que si j’arrête l’alcool vous savez ce que je
vais avoir dans les veines ? Du Valium, je vais avoir un tas de saloperies de
médicaments dans mes veines… C’est encore pire »), ou qu’une drogue de substitution soit choisie
par l’individu lui-même. (« Si j’arrête l’alcool, je serais obligé d’acheter à
fumer pour être cassé »). L’abstinence totale possède même une image néfaste. «
J’ai arrêté de boire (…) je suis tombé malade, deux-trois mois après j’ai re-bu
jusqu’à maintenant et ça va ». L’abstinence proposée par le corps médical est
contradictoire avec la vie que le sans-abri tente de mener au sein de notre
société. Le sans-abri apprend à maîtriser le boire pour se maintenir dans les
limites des effets qu’il juge socialisants. Nous avons montré dans un précédent
travail (Roquet, 1999) que l’alcoolisation pour le sans-abri peut être comprise
comme une quête de sens. La typologie des effets recherchés met en valeur la
volonté du sans-abri de modifier l’image de son corps afin de devenir un être
socialisable. Nous avons ainsi essayé de mettre en lumière le rôle de l’alcool
comme drogue d’intégration. La dépendance du sans-abri est masquée par le souci
de fournir l’image de la maîtrise de son alcoolisme. Pour le sans-abri, les
effets bénéfiques de l’alcool sont dépendants de la quantité absorbée : si
l’individu ne cherche pas la sobriété – elle-même considérée comme
potentiellement dangereuse, – « être noir » n’est pas non plus enviable. L’état
intermédiaire idéal ouvre les portes à un état de plénitude où le temps présent
est suspendu. Cependant, sous l’effet de doses trop importantes, l’état
intermédiaire idéal bascule du « bleu » au « noir » et les effets ressentis
prennent valeur négative. Cette nocivité des effets est encore jugée non par
rapport au corps mais par rapport au social. La représentation que se fait le
sans-abri de l’alcool comme socialisant est efficace : les effets négatifs du
boire ne sont que secondaires. Les revers sont d’autant plus justifiables
qu’ils peuvent facilement être « gérés » par les règles de vie qu’il faut
appliquer. Le sans-abri se représente son alcoolisation comme presque
parfaitement maîtrisée.
Cette représentation de l’alcool modifie la frontière entre le
normal et le pathologique. Pour Susan Sontag (1979), la maladie est une «
métaphore ». À travers nos conceptions de la maladie, nous parlons de la
société et de notre rapport à elle. L’interprétation de la maladie alcoolique
par les sans-abri est porteuse de sens. Elle correspond essentiellement à un «
seuil qualitatif » des manières de boire. La maladie alcoolique prend sens par
rapport à la sociabilité au sein du groupe mais aussi envers la société. Elle
n’est pas un dysfonctionnement du physiologique, mais avant tout le jugement
d’un dérèglement social. L’alcoolisme n’est pas une pathologie mais s’insère
dans la normalité de la vie, tandis que la « maladie alcoolique » correspond à
l’asociabilité. Le boire permet de s’adapter à un mode de vie et d’adapter son
moi pour affronter la société et s’y intégrer. L’alcool permet cet équilibre
social, il fait partie d’une forme de représentation de la santé pour laquelle
l’existence au sein d’une société prime avant tout. Ainsi les sans-abri ne
peuvent envisager un arrêt de leur alcoolisation qui correspondrait à une forme
d’exclusion.
Reçu en avril 2000
·
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GAUSSOT L., Les représentations de l’alcoolisme et la
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XIBERRAS M., Les théories de
l’exclusion, Paris, Meridiens Klincksieck, 1993,204 p.
[1]
CHS Brumath.
[2]
Université Marc Bloch, Strasbourg.
[3]
Cette enquête s’inscrit dans le cadre d’une recherche sur
l’anthropologie de l’alcool dans des groupes de sans-abri.
[4]
Ce travail se veut inscrit dans une sociologie de l’exclusion.
Les formes de l’exclusion étant considérées comme « la rupture des liens
qu’elles entraînent, rupture du lien social, mais aussi du lien symbolique, qui
attachent normalement chaque individu à sa société » (M. XIBERRAS,
1993).