2001
Psychotropes
Articles
Contextes d'usage
Consommateurs continus et occasionnels
À propos de leurs attitudes à l’égard des médicaments
psychotropes et de la dépendance
[1]
Michèle Baumann
[*]
François Alla
[**]
Franck Bonnetain
[***]
Serge Briancon
[****]
Parmi les facteurs qui tentent d’expliquer les différents
compor~tements des consommateurs, une place importante devrait revenir aux
attitudes à l’égard des médicaments psychotropes et de la dépendance. Notre
travail décrit les attitudes de 372 consommateurs âgés de 49 à 64 ans et les
analyse en fonction des caractéristiques sociodémographiques et des
trajectoires continue – si la consommation n’a pas été interrompue un seul mois
de 1994 à 1998 – ou occasionnelle. L’instrument envoyé en 1999 par la poste
présente 14 affirmations à apprécier selon 4 modalités allant de «tout à fait
d’accord» à «plutôt pas du tout d’accord». L’analyse des attitudes met à jour
deux idées maîtresses. La première évoque la soumis~sion des consommateurs aux
psychotropes associée au désir de mieux être. Ils perçoivent leur attachement à
ces médicaments, et s’associent à l’idée qu’on aimerait pouvoir s’en passer,
mais un sur deux ne le fait pas puisque sa consommation suit une trajectoire de
type continu. Il y a consensus sur l’aide à mieux vivre, mais aussi sur le
souhait de vivre sans cette aide. Ils ressentent la prise de psychotropes comme
la réponse à un besoin qu’ils n’associent pas systématiquement à la présence
d’une pathologie. L’incer~titude sur le statut du mal est soulevée. La seconde
replace le rôle du médecin: «on modifie les doses avec l’accord du médecin» et
celui du médicament dans une relation qui se veut être avant tout
thérapeutique. Certains pratiquent l’automédication et une gestion autonome de
leurs traitements. Le développement de l’automédication sous contrôle médical
et l’hypothèse d’un lien entre non-observance et confiance à l’égard du médecin
ne sont pas à négliger et devraient faire l’objet de recherches ultérieures. Il
y a d’abord et avant tout des consommateurs qui se distin~guent par leurs
attitudes de consommateurs continus ou occasionnels, et non selon leurs
caractéristiques sociodémographiques. Les consomma~teurs occasionnels ont
conscience des effets négatifs de ces médicaments, nient la dépendance ou
estiment que la maîtrise de leur consommation les protège de ce risque. Alors
que les consommateurs continus croient en l’efficacité médicale des
psychotropes tout en relativisant les impacts positifs qu’ils peuvent avoir sur
leur qualité de vie. Ils se sentent obligés de prendre ces médicaments, et
admettent que cette consommation entraîne une dépendance.
Mots-clés :
Médicaments, Psychotropes, Attitudes, Usage occasionnel, Usage habituel, Dépendance, Différence de genre, CSP.
Among the factors which try to explain differences comporte~ments
of consumers, a significant place should be given to the attitudes towards
psychotropic drugs and dependence. Our work describes the attitudes of 372
consumers aged from 49 to 64 and analyses those attitudes according to
sociodemographic characteristics and continuous trajectories – when the
consumption was not stopped even one month from 1994 to 1998 – or occasionally.
The instrument sent in 1999 by mail presents 14 assertions, to be appreciated
according to 4 modalities going from «completely agree» to «rather disagree».
The attitudes analysis underlines two governing ideas. The first one evokes the
consumers submission to psychotropic associated with a greater welfare desire.
They perceive their attachment to those drugs and accept the idea that it would
like to be able to do without them, but half of consumers does not do it
because their consumption follow a continuous type trajectory. There is a
consensus on the assis~tance to greater welfare, but also on the wish of living
free of this help. They feel psychotropic drug use as the response to a need
which they do not systematically associate with the presence of a pathology.
Uncertainty on the statute of the pain is raised. The second replaces the role
of the physician: changes doses with the doctor’s agreement and drug part in a
relation which wants to be above all therapeutic. Some practice self medication
and autonomous management of their treatment. The development of self
medication under medical control and the assumption of a link between
non-observance and confidence toward physician mustn’t be over looked and
should form the subject of later searches. There is initially, and above all
consumers characterized by their continuous or occasional consumers attitudes,
and not by their sociodemographic characteristics. Occasional consumers are
aware of the negative effects of these drugs, deny the dependence or estimate
that the control of their consumption protects them from this risk.Whereas
continuous consumers believe in medical effectiveness of psychotropic while
toning down the positive impacts they can have on their quality of life. They
feel bound to take these drugs, and admit this consumption involves a
dependence.
La consommation médicamenteuse générale ambulatoire a subi une
forte augmentation dans les pays industrialisés au cours des dernières
décennies. Au sein de cette croissance globale, une classe médicamenteuse
spécifique se distingue : les psychotropes. En Europe, les Français, 8%
d’hommes et 14% de femmes, détiennent le 1er rang européen de la consommation
de psychotropes (42% d’anxiolytiques et 21% d’hypnotiques), alors que
paradoxalement les troubles mentaux et du sommeil n’apparaissent qu’au 8e rang
des maladies le plus souvent déclarées (Guignon, 1994). De nombreux travaux ont
tenté d’isoler les facteurs qui, à morbidité égale, sont associés à cette
consommation plus élevée de psychotropes : le sexe féminin, soulignant ainsi
une « différence de genre » (Baumann et coll., 1996), l’âge élevé, mais aussi
l’appartenance aux catégories socioprofessionnelles intermédiaires. L’étude
d’Empereur a confirmé pour la France ces associations (Empereur et coll.,
1998).
Par ailleurs, les travaux sur les facteurs socioculturels comme
les attitudes qui interviennent dans la consommation de médicaments
psychotropes de la population générale sont peu nombreux. Citons cependant les
travaux réalisés auprès de la population du Pays Basque par l’équipe de Guimon
et coll. (1996) qui, prenant pour objet les médicaments psychotropes en
général, a construit en 1980 une échelle d’attitudes, et l’a soumise à un
échantillon représentatif. L’analyse a permis de mettre à jour cinq types
d’attitudes : – basées sur les effets négatifs; – qualifiées de naturalistes
(utilisation de produits naturels); – qui incriminent le système
socioéconomique; – qui mettent en cause les séquelles (sexualité,
reproduction); – et enfin qui soulignent les effets secondaires indésirables
tout en admettant leur nécessité. Les attitudes négatives augmentent avec
l’âge, et les femmes sont plus réservées quant à l’utilisation des
psychotropes, sauf dans les situations extrêmes. Une relation inversée est
constatée en fonction du statut social : plus ce dernier est élevé, moins les
personnes expriment de craintes devant les psychotropes. Une autre étude
réalisée par la même équipe en Espagne en 1992 (citée par Guimon et coll.,
1996) montre que la nature des morbidités psychiatriques est corrélée avec les
attitudes face aux psychotropes. Ainsi observe-t-on une corrélation positive
entre la dépression anxieuse et l’attribution aux psychotropes d’effets
négatifs sur la personnalité. L’hostilité par rapport aux psychotropes est en
corrélation positive avec l’attitude « naturaliste » envers ces médicaments, et
avec l’opinion selon laquelle les problèmes sociaux constituent des motifs
importants de la consommation de ces derniers.
Il faut aussi évoquer les travaux menés en Allemagne par
l’équipe d’Angermeyer en 1993 (AngeRmeyer, 1993) qui ont d’ailleurs confirmé
les résultats obtenus par Manheimer en 1973. Ils mettent en évidence que la
population générale ne fait pratiquement aucune distinction entre les
principaux troubles psychiatriques (présentés sous la forme de vignettes), et
qu’elle ne semble pas différencier les divers groupes de psychotropes et leurs
indications. Dans l’ensemble, les effets secondaires indésirables constituent
les principaux arguments contre la pharmacothérapie, suivis des dangers de la
dépendance ainsi que de l’efficacité purement symptomatique. Leurs travaux
(Angermeyer, 1996) ont également mis en évidence que bien que les
psychothérapies aient généralement une haute estime du public, les psychotropes
semblent actuellement être rejetés par la population car les images qui leur
sont associées sont celles des dopants.
Notre travail tente de mieux comprendre les attitudes tantôt
négatives et tantôt positives que les consommateurs venant d’une population
générale déclarent à l’égard des médicaments psychotropes et de la dépendance.
Leurs attitudes sont-elles différentes selon les caractéristiques
sociodémographiques ? Ne sont-elles pas un déterminant qui expliquerait la
régularité ou non de la prise de psychotropes ? Et dès lors ne sont-elles pas
associées aux comportements des consommateurs continus ou occasionnels ? Notre
objectif est de mesurer dans une population de consommateurs les attitudes
tantôt négatives, tantôt positives qu’ils déclarent à l’égard des médicaments
psychotropes et de la dépendance, puis à les analyser en fonction des
caractéristiques sociodémographiques et des trajectoires de
consommation.
Population. L’échantillon
est constitué de volontaires recrutés en 1994 en France après une campagne
médiatique pour un essai contrôlé sur la supplémentation en vitamines et en
sels minéraux à doses nutritionnelles (cohorte Suvimax de 7 299 Français âgés
de 45 à 60 ans) (Hercberg et coll., 1998). Parmi ces volontaires, 467 avaient
été identifiés comme consommateurs de psychotropes en 1994, et 372
appartiennent encore en 1999 à la cohorte; ils constituent notre
échantillon.
Méthode et instrument de recueil des
informations. L’enquête a été menée par envoi postal en 1999
accompagné d’une enveloppe timbrée pour le retour. L’instrument conçu sous la
forme d’un livret pour un autoremplissage a été testé auprès d’une trentaine de
personnes. Une lettre de relance a été adressée aux nonrépondants 15 jours
après son envoi.
À partir du livret envoyé aux consommateurs et des données
d’inclusion de l’enquête Suvimax, les variables suivantes ont été
recueillies.
- Les attitudes à l’égard des médicaments psychotropes et de
la dépendance ont été élaborées sous la forme de 14 affirmations. Elles ont été
construites en s’inspirant des résultats d’une étude qualitative sur les
représentations mentales des médicaments (SABRAN et coll., 1995) et d’une
trentaine d’entretiens qualitatifs que nous avons menés. Pour chacune des
affirmations, il a été demandé aux personnes de les juger selon 4 modalités : «
tout à fait d’accord »; « plutôt d’accord » ; « plutôt pas d’accord » ; «
plutôt pas du tout d’accord » codifiées de 4 à 1.
- Le type de trajectoire de consommation : – continue si la
consommation n’a pas été interrompue un seul mois de 1994 à 1998; –
occasionnelle pour les autres cas.
- Les variables sociodémographiques : le sexe, l’âge, la
catégorie socio-professionnelle, le niveau d’étude, la situation
familiale.
Analyse statistique. Elle
a consisté en :
- une description des caractéristiques sociodémographiques et
médicales des répondants;
- une description des 14 affirmations à l’aide des 4
modalités de réponse;
- une comparaison des réponses obtenues aux affirmations
(modalités de réponse regroupées 2 à 2 : d’accord; pas d’accord) en fonction
des variables sociodémographiques et des trajectoires de consommation continue
(TC) et occasionnelle (TO). Le risque d’erreur alpha est fixé à 5%.
- L’ensemble des analyses a été fait avec le logiciel
Bmdp®.
1. Description sociodémographique
de l’échantillon (tableau I)
Sur 372 personnes contactées, 286 ont répondu, soit un taux
de réponses de 77 %. Le profil sociodémographique des non répondants ne diffère
pas de celui des répondants. Les répondants sont âgés d’environ 52 ans, 2
personnes sur 3 sont des femmes et 4 sur 5 vivent en couple. La majorité a une
activité professionnelle, appartient à la catégorie des cadres et possède un
diplôme égal ou supérieur au baccalauréat.
Tableau 1:
Principales caractéristiques sociodémographiques et
médicales
Tableau 1: Principales caractéristiques
sociodémographiques et médicales des 286 consommateurs de psychotropes Âge en
années Sexe Hommes Femmes Situation familiale Vit seul(e) Vit en couple
Catégorie socioprofessionnelle Cadres Non cadres Inactifs Diplôme Inférieur au
bac Supérieur ou égal au bac Psychotropes (consommation 1994) Neuroleptiques
Antidépresseurs Anxiolytiques Hypnotiques Sédatifs % (n = 286) 36.4 63.6 19.9
80.1 54.9 19.2 25.9 41.3 58.7 4.2 36.0 51.4 18.5 20.6 Moy. (e.t.) 51,8 (4.5)
Comparaison répondants/non répondants: Test du Chi2 de Pearson, sauf pour l’âge
(test de Student) – Significatif p < 0.05
2. Attitudes des consommateurs à
l’égard des psychotropes et de la dépendance
2.1 Description des résultats obtenus aux 14 affirmations
(tableau II)
Tableau 2:
Fréquences des attitudes à l’égard des médicaments
Tableau 2: Fréquences des attitudes à
l’égard des médicaments psychotropes et de la dépendance des 286 consommateurs
Attitudes à l’égard des médicaments psychotropes et de la dépendance N° 1 Ces
médicaments sont efficaces N° 2 Quand on a des problèmes, on a tendance à avoir
recours à ces médicaments N° 3 On aimerait bien pouvoir se passer de ces
médicaments N° 4 On est obligé(e) de prendre ces médicaments N° 5 Ces
médicaments rendent dépendants N° 6 Dès qu’on se sent mieux, on a tendance à
arrêter ces médicaments N° 7 Quand on prend ces médicaments trop longtemps, on
s’y habitue N° 8 Quand on prend ces médicaments trop longtemps, ils sont moins
efficaces N° 9 La prise de ces médicaments signifie être malade N° 10 On a
besoin du médecin pour modifier les doses N° 11 Ces médicaments ont des effets
indésirables ou désagréables N° 12 Ces médicaments procurent un bien-être N° 13
Ces médicaments aident à mieux vivre N° 14 J’ai une opinion favorable à l’égard
de ces médicaments Tout à fait d’accord % 39.5 22.7 76.6 21.0 30.4 24.5 39.2
14.3 22.4 49.7 25.2 23.4 26.6 16.8 Plutôt d’accord % 52.1 49.0 16.8 36.0 34.3
39.2 35.3 33.9 30.8 25.9 32.9 48.3 58.4 52.1 Plutôt pas d’accord % 5.2 17.1 1.7
28.3 20.6 21.7 14.3 28.3 22.4 12.6 21.7 19.2 9.4 19.9 Pas du tout d’accord %
0.7 6.6 0.7 10.1 10.5 9.1 6.3 14.3 21.0 9.4 14.7 5.9 1.4 7.0 Non réponses % 2.5
4.6 4.2 4.6 4.2 5.5 4.9 9.2 3.4 2.4 5.5 3.2 4.2 4.2 En gras sont indiquées les
valeurs les plus fortes par modalité de réponse. En italique, la répartition
des pourcentages est égale dans les 4 modalités de réponse.
La répartition des fréquences par item montre que les
accords sont toujours plus nombreux que les désaccords, et varient de 53% à
93%. La proportion des non répondants est faible, elle se situe entre 2% et 5%
sauf pour l’item 8 « Quand on prend ces médicaments trop longtemps, ils sont
moins efficaces » (9 %). Les consommateurs sont 77% à être tout à fait d’accord
avec : « On aimerait bien pourvoir se passer de ces médicaments », et 50% à
déclarer : « On a besoin du médecin pour modifier les doses ». Des points de
vue plutôt favorables sont également exprimés pour :
- 58% « Ces médicaments aident à mieux vivre »;
- 52% « J’ai une opinion favorable à l’égard de ces
médicaments »;
- 52% « Ces médicaments sont efficaces ».
En revanche, ils sont près d’un sur quatre à ne pas être
d’accord avec : « On est obligé(e) de prendre ces médicaments », « Quand on
prend ces médicaments trop longtemps, ils sont moins efficaces » ; cette
dernière affirmation, qui fait appel à une connaissance, est la seule qui
obtienne une proportion d’accords inférieure à 50%. Soulignons enfin que les
avis restent partagés sur le fait que « la prise de ces médicaments signifie
être malade ».
2.2 Attitudes à l’égard des médicaments psychotropes des
consommateurs en fonction des caractéristiques sociodémographiques
Les caractéristiques sociodémographiques sont peu liées aux
attitudes sauf pour le sexe et la situation familiale. Les femmes sont plus
nombreuses que les hommes (82% vs 70%, p = 0.02) à juger que l’« on a besoin du
médecin pour modifier les doses ». Les personnes vivant en couple sont plus
nombreuses que les personnes vivant seules à estimer que « ces médicaments sont
efficaces » (96 % vs 86%, p = 0.003). En revanche, les personnes vivant seules
sont plus nombreuses que les personnes vivant en couple à souligner que « quand
on prend ces médicaments trop longtemps ils sont moins efficaces » (66 % vs
50%, p = 0.04) et que « quand on a des problèmes, on a tendance à avoir recours
à ces médicaments » (87% vs 72%, p = 0.02).
2.3 Attitudes à l’égard des médicaments psychotropes des
consommateurs en fonction des trajectoires continue et occasionnelle (tableau
III)
Tableau 3:
Attitudes en fonction des trajectoires continue ou
occasionnelle
Tableau 3: Attitudes en fonction des
trajectoires continue ou occasionnelle des 286 consommateurs (% d’accords) N° 1
Ces médicaments sont efficaces N° 2 Quand on a des problèmes, on a tendance à
avoir recours à ces médicaments N° 3 On aimerait bien pouvoir se passer de ces
médicaments N° 4 On est obligé(e) de prendre ces médicaments N° 5 Ces
médicaments rendent dépendants N° 6 Dès qu’on se sent mieux, on a tendance à
arrêter ces médicaments N° 7 Quand on prend ces médicaments trop longtemps, on
s’y habitue N° 8 Quand on prend ces médicaments trop longtemps, ils sont moins
efficaces N° 9 La prise de ces médicaments signifie être malade N° 10 On a
besoin du médecin pour modifier les doses N° 11 Ces médicaments ont des effets
indésirables ou désagréables N° 12 Ces médicaments procurent un bien-être N° 13
Ces médicaments aident à mieux vivre N° 14 J’ai une opinion favorable à l’égard
de ces médicaments TO (n = 132) 92.2 63.0 95.2 48.0 58.4 73.8 76.2 62.1 61.7
79.1 70.2 74.8 86.4 61.9 TC (n = 149) 95.2 85.3 99.3 69.4 76.0 61.4 80.3 45.4
49.0 75.5 54.5 73.5 90.4 80.0 p Ns S S S S S Ns S S Ns S Ns Ns S (s: p <
0.05, Ns: p > 0.05)
Contrairement aux caractéristiques sociodémographiques, les
trajectoires sont très liées aux attitudes. L’étude des déclarations de
consommation de 94 à 98 montre que 53% des consommateurs ont une trajectoire
continue (TC), c’est-à-dire qu’ils ont consommé au moins un psychotrope tous
les mois depuis 5 ans. Parmi eux, plus des deux tiers en ont pris tous les
jours. Ces consommateurs à TC sont plus nombreux à être d’accord avec : « Quand
on a des problèmes, on a tendance à avoir recours à ces médicaments », « On
aimerait bien pouvoir se passer de ces médicaments », « On est obligé(e) de
prendre ces médicaments », « Ces médicaments rendent dépendants » et « J’ai une
opinion favorable à l’égard de ces médicaments ». En revanche, les
consommateurs à TO sont plus nombreux à estimer que : « Dès qu’on se sent
mieux, on a tendance à arrêter ces médicaments », « Quand on prend ces
médicaments trop longtemps, ils sont moins efficaces », « La prise de ces
médicaments signifie être malade » et « Ces médicaments ont des effets
indésirables ou désagréables ». Ces relations restent significatives après
ajustement sur les variables sociodémographiques.
Les consommateurs interrogés, volontaires, constituent une
population assez homogène et peu représentative de la population française.
C’est un groupe social motivé et attentif à sa santé, ce qui explique que nous
ayons eu un taux de réponse de 77% ; taux plus qu’acceptable pour une enquête
postale (Drane et coll., 1993).
L’analyse des attitudes à l’égard des médicaments psychotropes
et de la dépendance fait apparaître que les consommateurs souscrivent au fait
que les psychotropes procurent un bien-être tout en renfermant un risque
potentiel de dépendance. L’ambivalence à l’égard de ces médicaments est posée.
Il y a cependant consensus sur l’aide à mieux vivre, mais aussi sur le souhait
de vivre sans cette aide.
Deux idées maîtresses dominent. La première évoque la
soumission des consommateurs aux psychotropes associée au désir de mieux-être
et à sa recherche. Ils perçoivent leur attachement à ces médicaments, et
s’associent à l’idée qu’on aimerait pouvoir s’en passer, mais un sur deux ne le
fait pas puisque sa consommation suit une trajectoire de type continu. L’usage
de psychotropes est en effet intimement lié, pour certaines personnes, à l’idée
qu’elles se font du bien-être (Marcquet, 1994). L’augmentation de la
consommation de psychotropes serait tributaire de cette recherche d’une « super
» santé à tous crins devenue un besoin légitime pour la communauté, voire une
nécessité (il faut rester performant, etc.) (Romani et coll., 1991). La société
se trouve en sécurité grâce aux psychotropes qui sont devenus la solution
médicalisée à une demande de soutien des patients. Neutraliser les émotions et
utiliser des prothèses chimiques ou des « béquilles psychiques » pour que la
société reste conforme aux normes, c’est « psychiatriser » l’existence
(Zarifian, 1996).
D’autre part, les consommateurs restent partagés sur le fait
que : « La prise de ces médicaments signifie être malade », ils ressentent la
prise de psychotropes comme une réponse à un besoin qu’ils n’associent pas
systématiquement à la présence d’une pathologie. L’incertitude sur le statut du
mal est soulevée. Une étude sur l’impact de la presse (Hillert et coll., 1996)
a analysé, à partir de journaux et de magazines allemands, les images et les
connaissances que la population générale pouvait acquérir sur les psychotropes.
Il en ressort que les consommateurs de psychotropes sont assimilés à des
personnes ayant de faibles personnalités. En revanche, s’il s’agit de
dépressions ou d’anxiétés, la consommation est perçue comme plus légitime bien
que ces états ne soient pas considérés comme de véritables
pathologies.
La seconde idée maîtresse replace le rôle du médecin et du
médicament dans une relation qui se veut être avant tout thérapeutique. Le
corps médical occupe une position de garant. Le médecin est le prescripteur
légal de cette consommation licite. Il justifie l’initiation ou la poursuite
par sa caution étiopathologique et dédouane en quelque sorte le patient d’une
éventuelle dépendance (Helman, 1981). Ce qui nous amène à nous interroger sur
l’importance que prend aujourd’hui la réponse médicale face à l’augmentation de
la demande de médicaments psychotropes. En effet, si une forme de « paix
sociale » semble être obtenue par l’intermédiaire des prescriptions, c’est que
les médecins ne supportent pas (ou plus) les plaintes de leurs patients, et que
leur seuil de non-tolérance les amènerait malgré eux à créer cette gestion des
relations humaines « sous tranquillisants ». D’ailleurs, certains consommateurs
pratiquent l’automédication sous contrôle médical, d’autres la non-observance
thérapeutique. Le développement de ces comportements et l’hypothèse d’un lien
entre non-observance et confiance à l’égard du médecin ne sont pas à négliger
et devraient faire l’objet de recherches ultérieures. Car la confiance accordée
par le public à la médecine en général renforcerait la banalisation de cette
consommation particulière (Marcquet, 1994).
Les différences de genre interviennent peu de manière implicite
dans la construction de « représentations-type » bénéfiques ou délétères à
l’égard des médicaments psychotropes et de la dépendance. Bien que les femmes
soient cependant plus nombreuses à déclarer que l’on n’a pas besoin du médecin
pour modifier les doses. De même, peu d’attitudes différentielles sont
identifiées chez ces consommateurs selon leurs caractéristiques
sociodémographiques (situation familiale, catégorie sociale, niveau d’études).
Les personnes qui vivent en couple estiment que ces médicaments sont efficaces.
En revanche, celles qui vivent seules sont plus nombreuses à affirmer que
lorsqu’on a des problèmes, on a tendance à y avoir recours, et que quand on les
prend trop longtemps, ils sont moins efficaces.
L’originalité de notre approche est sans nul doute de ne pas
s’être focalisée sur un statut de consommateur « ponctuel », mais d’avoir
considéré les types de trajectoire de consommation, reflets des comportements
et des habitudes des consommateurs. Car ce n’est pas la consommation de
psychotropes qui est péjorative, mais la durée et la régularité de la prise
inscrites ici sur 5 ans qui sont les signes d’une forme de dépendance.
Nos résultats se rapprochent sur quelques points de ceux
d’Helman qui, a la suite d’une étude qualitative auprès de consommateurs, avait
proposé une typologie différenciant les attitudes des continus et des
occasionnels (Helman, 1981). Les consommateurs continus croient en l’efficacité
médicale des psychotropes, notamment en cas de problèmes. Ils reconnaissent les
effets positifs que ces médicaments ont sur leur vie et leur santé, mais
relativisent les effets négatifs car ils ne peuvent pas s’en passer. Ils ont
conscience des effets de la dépendance, mais se sentent obligés de les prendre
bien que cela ne veuille pas dire être malade. La dépendance est acceptée et
participe au quotidien à leur équilibre. La force de l’habitude est
présente.
Les consommateurs occasionnels croient également en
l’efficacité des psychotropes tout en restant partagés sur les effets de la
dépendance. Ils préconisent une forme de non-observance sous contrôle médical
en utilisant l’alternance prise/non-prise en fonction de l’état psychologique
du moment. L’appropriation des traitements leur donne l’impression de
participer à la prise en charge de leur santé. Aussi ne peuvent-ils concevoir
qu’il y ait dépendance. Pour Cohen et Karsenty (1997), il existe des stratégies
d’adaptation autour de la dépendance pouvant, selon les personnalités, se
traduire par un déni constituant parfois un signe de dépendance. Ce déni serait
lié aux images péjoratives fréquentes pour décrire l’usager et l’usage de
psychotropes.
Conclusion et perspectives
L’enseignement que l’on peut tirer de cette étude est que les
caractéristiques sociodémographiques des personnes influencent très peu les
attitudes à l’égard des médicaments psychotropes et de la dépendance. Il y a
d’abord et avant tout des consommateurs qui se distinguent par leurs attitudes
de consommateurs continus ou occasionnels, et non selon leurs caractéristiques
sociodémographiques. Leur trajectoire représente ici une combinaison entre une
durée et une régularité de prise. Ce qui nous amène à proposer deux hypothèses.
La première, méthodologique, touche à la relative homogénéité de notre
échantillon qui peut expliquer le peu d’ampleur des variations observées. La
seconde, plus sociologique, concerne la période de la cinquantaine qui, chargée
d’événements de vie (divorce, départ des enfants de la maison, responsabilité
croissante au travail, retraite, etc.) uniformiserait les attitudes des
consommatrices et des consommateurs. La socialisation résultant de l’expérience
que représente l’usage du psychotrope influencerait les conduites sociales et
les discours vis-à-vis de ce médicament et de la dépendance, et ceci d’autant
plus que les personnes ont elles-mêmes, en tant qu’utilisateurs, un vécu
personnel de consommation.
Les psychotropes sont des produits intimement liés aux époques
et aux sociétés. Les individus ont toujours eu recours aux substances
psychotropes, mais le rapport qui s’est établi entre l’usager et le produit
s’est modifié dans l’histoire en fonction de l’environnement culturel et du
contrôle social (Cardinal, 1988). Son utilisation est totalement intriquée au
fonctionnement culturel, social et économique d’une société; des normes et des
règles édictées par des traditions familiales et sociales balisent cette
conduite (Reynaud et coll., 1987). Au XIXe siècle, les
sédatifs et les stimulants ont été consommés pour faire face aux longues
journées et aux conditions de travail pénibles. Ces substances étaient des
instruments d’intégration sociale. La responsabilité était individuelle. C’est
l’apparition du médicament qui pousse les médecins à le substituer peu à peu
aux remèdes. L’État en prend ainsi le contrôle par l’intermédiaire de la
prescription médicale. Les médecins annexent progressivement l’autonomie que la
population avait acquise à travers les pratiques domestiques. L’automédication
est alors bannie, et l’usage de ces substances interdit (Romani et coll.,
1991). La résultante de ce processus est une tendance générale à la
médicalisation de la vie.
La non-observance à l’égard des médicaments prescrits est -elle
un fait social qui s’applique à tous les traitements quels qu’ils soient ? Ou
est-ce spécifique à l’utilisation des médicaments psychotropes, etc. ? Une
étude sur les raisons qui motivent l’apparition et le développement de tels
comportements à l’égard des médicaments en général, et des psychotropes en
particulier, pourrait nous éclairer sur le sens à donner à ces conduites.
Est-ce une conduite de « proximité » ou « d’appropriation des traitements »
comme celle qui se pratiquait avec les remèdes ? Comment s’intègre-t-elle, plus
largement, dans le cadre d’une forme d’autonomie et d’une prise en charge des
soins domestiques par les individus ou les familles ?
Pour conclure, si elle ne fait pas partie des notions
fondamentales de la sociologie, la confiance est de celles dont la présence
dans la recherche et les publications devient de plus en plus incontournable.
Qu’entend-on par « faire confiance à un médecin » et quelle place cette réalité
polymorphe – la confiance – occupe-t-elle dans les différents aspects de la
relation ? Quelles normes la régissent ? Comment se construit-elle (Cresson,
2000)? Et comment se marque son absence ou sa remise en question chez les
consommateurs de psychotropes ? Si la délivrance d’une ordonnance est la
résultante de la confiance établie entre patient et médecin, comment la
complicité du corps médical à cette prescription de « mieux-être », mais aussi
de « paix sociale » est-elle ressentie ? Ne met-elle pas en péril la confiance
actuelle du public à l’égard tant de l’ensemble des praticiens que du système
de santé tout entier ?
Reçu en juin 2000
·
ANGERMEYER M.C., DAUMER R, MATSCHINGER H., Benefits and risks
of psychotropic medication in the eyes of general public : results of a survey
in the Federal Republic of Germany, Pharmacopsychiatry, 1993,26,114-120.
·
ANGERMEYER M.C., MATSCHINGER H., Public attitude towards
psychiatric treatment, Acta Psychiatr.
Scand, 1996,94,326-336.
·
BAUMANN M, POMMIER J, DESCHAMPS J.-P., Prescription médicale et
consommation de psychotropes : quelques interrogations sur les différences
entre hommes et femmes, Cah. Sociol. Demogr.
Med., 1996,63-78.
·
CARDINAL N., Dimensions culturelles et historiques de l’usage
des psychotropes. In : L’usage des drogues et la
toxicomanie, Brisson P. (éd.), Gaëtan Morin, Montréal,
1988,21-35.
·
CRESSON G., La confiance dans la relation médecin-patient. In :
Les usagers du système de soins, École
Nationale de la Santé Publique, collection Recherche Santé Social. Rennes,
2000,6,333-350.
·
COHEN D., KARSENTY S., Les
représentations sociales des effets secondaires des anxiolytiques : une étude
comparative Québec – France, Rapport de recherche du programme «
médicaments et santé mentale », Montréal, Paris, MIRE, 1997.
·
DRANE J.W., RICHTER D., STOSKOPF C., Improved imputation of
non-responses to mailback questionnaires, Stat.
Med., 1993,12,283 – 288.
·
EMPEREUR F., BRIANÇON S., PREZIOSI P., BAUMANN M., GALAN P.,
HERCBERG S., Les déterminants de la consommation de psychotropes, Congrès de
l’Association Des Epidémiologistes de Langue Française, Bordeaux ADELF, 14 au
17 septembre 1998, Rev. Epidémiologie Santé
Publique, 1998,64-65.
·
GUIGNON N., Les consommations d’alcool, de tabac et de
psychotropes en France en 1991-1992, Solidarité
santé, 1994,1.
·
GUIMON J., FISHER W., GOERG D., ZBINDEN E., Médicaments
psychotropes et population générale : consommation, attitudes et
représentations, Revue de la littérature, Cah.
Psychiatriques, 1996,21,229-250.
·
HELMAN CG., Tonic, fuel and food : social and symbolic aspects
of the long-term use of psychotropic drugs, Soc.
Sci. Med., 1981,15,521-533.
·
HERCBERG S., PREZIOSI P., BRIANCON S., GALAN P., TRIOL I.,
MALVY D., et al., A primary prevention trial using nutritional doses of
antioxydant vitamins and minerals in cardiovascular diseases and cancers in a
general population : the SU.VI.MAX study-design, methods, and participants
characteristics, SUpplementations en VItamines et Mineraux AntioXydants,
Control Clin Trials, 1998; 19,336-351.
·
HILLERT A., SANDMANN J., EHMIG S.C., SOBOTA K., WEISBECKER W.,
KEPPLINGER HM., BENKERT O., Psychopharmacology drugs as represented in the
press : results of systematic analysis of newspapers and popular magazines,
Pharmacopsychiatr., 1996,29,67 –
71.
·
MANHEIMER D.I., Popular attitudes and Beliefs about
tranquillizers, Am. J. Psychiatry.,
1973,130,11, 1246-1253.
·
MARCQUET C., Toxicomanies.
Aliénation ou styles de vie, Paris, L’Harmattan, 1994.
·
REYNAUD J.-C., GOUDERT A.J., Du remède au médicament.
In: Essai sur l’art thérapeutique. Du bon usage
des psychotropes, Infomed, Frisson-Roche, Paris, 1987,389 –
398.
·
ROMANI O., COMELLES J.-M., Les contradictions liées à l’usage
des psychotropes dans les sociétés contemporaines : automédication et
dépendance, Psychotropes,
1991,3,10,39-57.
·
ZARIFIAN E., Mission générale
concernant la prescription et l’utilisation des médicaments psychotropes en
France, Rapport au Ministre des affaires sociales, de la santé et de
la ville, Paris, Documentation française, 1996,233 p.
·
ZARIFIAN E., Mission générale
concernant la prescription et l’utilisation des médicaments psychotropes en
France, Paris, Documentation française, Rapport au Ministre de la
santé, 1996.
·
ZARIFIAN E., Le prix du
bien-être, Paris, Jacob,
1996.
[1]
Programme financé par l’Observatoire Français des Drogues et
des Toxicomanies, Paris (France).
[*]
Maître de conférences des universités en sociologie. Faculté de
Médecine – UPRES EA 1124 – École de Santé Publique.
[**]
Assistant hospitalo-universitaire d’épidémiologie et de santé
publique. Faculté de Médecine – UPRES EA 1124 – École de Santé
Publique.
[***]
Doctorant en santé publique . Faculté de Médecine – UPRES EA
1124 – École de Santé Publique.
[****]
Professeur d’épidémiologie et de santé publique, praticien
hospitalier. Service d’épidémiologie et d’évaluation clinique, Centre
hospitalier universitaire. Faculté de Médecine – UPRES EA 1124 – École de Santé
Publique.