Psychotropes
De Boeck Université

I.S.B.N.2804136515
88 pages

p. 49 à 64
doi: en cours

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Vol. 7 2001/2

2001 Psychotropes Articles
Contextes d'usage

Quand la femme alcoolique dit : « j’ai mal à ma famille...»

David Tordeurs  [*] Pascal Janne  [**] Christine Reynaert  [***] Jean-Paul Roussaux  [****]
Aujourd’hui encore, la plupart des études dans le domaine de l’alcoolisme ne tiennent pas compte de la différence des sexes. L’alco~olisme féminin est, trop fréquemment, assimilé à l’alcoolisme masculin. Cependant, alors que plus d’une personne sur quatre hospitalisées pour éthylisme est une femme, la pratique clinique nous incite à penser que l’étiologie, la symptomatologie et la prise en charge de l’alcoolisme féminin sont loin d’être identiques à celles présentées dans le cas de l’alcoolisme masculin. Cet article a pour objectif de souligner l’influence de la famille, et plus précisément de la famille nucléaire, dans la probléma~tique de l’alcoolisme féminin. Si nous nous référons au «lieu de contrôle de la santé», les résultats de notre investigation indiquent que la famille de la femme alcoolique a beaucoup plus d’influence sur sa santé que celle de l’homme alcoolique. Cet effet de la famille ne correspond pas à la famille d’origine (le passé) mais à la famille nucléaire actuelle (le présent). Mots-clés : Alcool, Sexe féminin, Famille. Most of the existing studies relating to alcoholism do not establish any gender difference. Female alcoholism is simply reduced to male alcoholism. Even if more than one of four persons admitted for alcohol-related reasons are women, the daily clinical practice incites us to state that etiology, symptoms and caring of female alcoholism is far to be identical to male alcoholism. The aim of this article is to outline the family’s influence (especially nuclear family) on the problematic of female alcoholism. Conclusions: family appears to have more influence on health in alcoholic women than in alcoholic men; such a family’s influence does not find its grounds in the family of origin (the past) but rather in the actual nuclear family (the present).
 
Introduction
 
 
Entreprendre une recherche bibliographique dans le domaine de l’alcoolisme est aujourd’hui devenu aisé grâce à la prolifération des articles sur les personnes dépendantes de l’alcool. Cependant, nous sommes parfois surpris de constater un certain silence dans la tentative d’abord de quelques champs propres à l’alcoolisme. Ce silence répond très bien au tabou qui règne dans notre société. Il y a quelques années, l’alcoolisme féminin faisait partie intégrante de ces sujets dont il n’est courant de discuter ni « sur la voie publique » ni dans les revues spécialisées. Certains auteurs considèrent encore trop souvent la problématique de l’alcoolisme féminin à partir de l’alcoolisme masculin (Vaz-Serra et al., 1998). Néanmoins, si les femmes et hommes alcooliques ont ce point commun qu’est la dépendance à l’alcool, d’autres caractéristiques liées de près ou de loin au genre et au sexe jouent un rôle indéniable dans l’anamnèse de chacun d’eux.
Cependant, depuis peu, sous l’impulsion prépondérante de chercheurs anglo-saxons, certains ouvrages brisent cette loi du silence (Kendler et al., 1996; Long et al., 1994). Notre pratique clinique quotidienne, constatant l’augmentation des admissions en hôpital pour dépendance à l’alcool (plus d’une personne alcoolique sur quatre est une femme) ne nous permet plus de considérer la problématique [1] liée à l’alcoolisme féminin de manière identique à celle de l’alcoolisme masculin.
L’objectif général de l’article est de proposer une lecture plus actuelle de la problématique de l’alcoolisme féminin à savoir une lecture qui n’est pas uniquement centrée sur le passé, lequel ne laisse guère de place au changement et au désir de changement. Notre hypothèse est donc d’envisager la problématique de l’alcoolisme féminin, comme étant liée à une situation familiale actuelle; celle-là étant perçue, le plus fréquemment, comme une conséquence du climat de la famille d’origine. En particulier, la visée de l’article propose de souligner l’importance du pouvoir des autres et de la famille dans la problématique alcoolique. Ensuite, au moyen d’un matériel non verbal, nous tenterons de montrer le poids de la famille sur la santé de ces femmes alcooliques. L’envi-sagent-elles dans un contexte présent (famille nucléaire) ou passé (famille d’origine)?
 
Le « pouvoir des autres » et l’alcoolisme
 
 
Rotter (1996,1975) constate que certaines personnes ne font aucun lien entre leur conduite et le renforcement obtenu. Il en ressort que l’effet du renforcement ne relève pas d’un processus automatique, mais dépendrait plutôt de la perception d’une relation causale entre le comportement et le renforcement associé. C’est ainsi que Rotter définit le contrôle interne (opposé à externe) du renforcement comme la représentation qu’a l’individu du rapport entre son comportement et le renforcement positif ou négatif qu’il perçoit. À partir de là, il introduit le terme « locus of control », traduit par « lieu de contrôle ». Ce concept de contrôle « interne » ou « externe » des renforcements représente une formalisation permettant de rendre compte des différences individuelles en matière de perception de relations causales. Ces différences expliquent qu’il y ait, selon les individus, une telle variance dans les degrés de relation causale qu’ils établissent entre l’obtention d’un renforcement donné et la conduite effectuée. Alors que certains individus pensent avoir un rôle personnel à jouer pour éviter ou lutter contre la maladie (perception interne du lieu de contrôle de la santé), d’autres s’en remettent au destin ou au pouvoir des autres, membres de la famille ou professionnels de la santé (perception externe). De même, si certains patients se sentent impliqués et responsables à part entière de leur traitement, d’autres en ont une vision passive et croient que seuls les autres (médecin, conjoint, médicament…) ou le hasard sont responsables de leur évolution.
Les nombreuses études sur le « lieu de contrôle » réalisées dans le domaine de la santé mentale mettent en évidence l’incidence positive d’une perception subjective de contrôle interne des personnes face à leur état de santé. Le sentiment d’automaîtrise et de responsabilisation du patient en rapport à sa pathologie est un facteur important pour le pronostic et les objectifs thérapeutiques (Steptoe et al., 1989).
En reconsidérant le concept de « lieu de contrôle » à la lumière de l’alcoolisme, on s’aperçoit que différents auteurs (Haynes et al., 1991; Dean et al., 1990; Mariano et al., 1989) s’accordent pour dire que l’observation d’un lieu de contrôle davantage externe serait indicatrice d’un pronostic moins favorable, de dépendance plus longue aux toxiques et aux structures de soins, de rechutes plus fréquentes et d’une attitude passive, alors qu’un lieu de contrôle plus interne prédit une attitude plus responsable, plus active, et donc une meilleure évolution. La situation du lieu de contrôle est donc, pour ces auteurs, à prendre en considération tant pour aménager le cadre thérapeutique dans sa forme et sa durée, que pour guider le processus thérapeutique en restaurant le sentiment de contrôle interne et de responsabilisation du patient par rapport à sa pathologie.
Les travaux comparant le type de lieu de contrôle chez les sujets alcooliques en relation avec d’autres populations laissent cependant apparaître des résultats très disparates. Certaines études témoignent d’un lieu de contrôle nettement interne (Goss et al., 1970; Gozali et al., 1971). À l’inverse, certains travaux révèlent un lieu de contrôle davantage externe (Nowicki et al., 1974; Sharp et al., 1997), et d’autres encore (Donovan et al., 1975) ne font apparaître aucune différence d’avec les groupes-contrôle.
Notre pratique quotidienne et la littérature scientifique contemporaine (Roussaux, 1996; Steinglass, 1976) nous incitent à penser que l’entourage joue un rôle considérable dans la problématique de l’alcoolisme. La demande d’admission à l’hôpital est fréquemment introduite par un membre de la famille, un voisin ou le médecin traitant. Les réactions de rejet ou d’étouffement de la part des différents membres de la famille – et du médecin traitant – à l’égard du patient alcoolique soutiennent également ce rôle de l’entourage. Notre première hypothèse étant de souligner l’importance de l’entourage dans la problématique de l’alcoolisme, nous tenterons de mettre en avant ce « pouvoir des autres » comme une dimension caractéristique de l’alcoolisme.
 
L’alcoolisme féminin et la famille…
 
 
Comme nous l’avons mentionné ci-dessus, l’observation clinique nous invite le plus fréquemment à considérer l’aspect familial dans la prise en charge d’une patiente alcoolique. En effet, la personne qui demande l’hospitalisation est rarement la patiente seule, elle est accompagnée d’un membre de sa famille ou même de son médecin traitant. Différents auteurs systémiciens cités ciaprès se sont investis dans l’analyse de ce lien à établir entre alcoolisme et famille.
Les études se penchent fréquemment sur les antécédents d’alcoolisme dans la famille d’origine. Ainsi, récemment, Vaz-Serra (1998) a-t-il insisté sur l’importance du contexte familial dans l’alcoolisme. Cette étude, réalisée sur 112 patients masculins – 56 sujets-contrôle et 56 patients alcooliques – indique que les parents de personnes alcooliques ont davantage de rites alcooliques et peuvent constituer des modèles d’apprentissage pour leur enfant. D’autres études portant sur l’influence potentielle de la famille d’origine ont également été réalisées sur un échantillon de patientes alcooliques. Ainsi, la séparation des parents et la perte d’une image du couple stable sont des facteurs prédisposant à l’alcoolisme chez les femmes (Kendler, 1996). Un père trop souvent absent, que ce soit objectivement ou subjectivement, peut être à l’origine d’une dépendance alcoolique. Des études sur les jumelles ont souligné le fait que la transmission de la vulnérabilité à l’alcoolisme des parents à leurs filles est due en grande partie à des facteurs génétiques (Kendler et al., 1994).
Nous nous apercevons, à travers ces quelques indications, que la famille d’origine de la femme alcoolique a fait l’objet de plusieurs études. Impliquer la famille d’origine dans le dispositif thérapeutique est souvent recommandé. Mais étudier l’influence de la famille d’origine sur la consommation d’alcool de la femme ne va-t-il pas dans le même sens que le discours de la femme alcoolique elle-même ? En effet, cette femme alcoolique qui considère que son contrôle par rapport à la santé est externe n’est-elle pas celle qui va éviter la problématique actuelle en désignant sa famille d’origine comme étant influente sur son comportement d’aujourd’hui ? N’est-ce pas une façon de trouver une cause ailleurs, se dérobant face à une réalité peut-être « pathogène »?
Plusieurs auteurs considèrent que la famille actuelle intervient dans la problématique de l’alcoolisme. La famille est envisagée sous la forme d’un système et lorsque ce système doit faire face à une perturbation qui menace ses règles de fonctionnement au point de constituer un véritable péril, un symptôme (l’alcoolisme par exemple) apparaît chez un des membres (Ausloos, 1982). Il représente l’expression des difficultés inter-relationnelles au sein du système familial. Ainsi, la famille est le système « malade » auquel la thérapie doit s’appliquer et l’alcoolique est « tout simplement » le patient identifié c’est-à-dire le révélateur d’une dynamique particulière qui englobe toute la famille (Steinglass, 1976).
L’alcoolisme va venir protéger la famille d’un danger menaçant en maintenant l’homéostasie familiale (DAVIS et al., 1974). Dès lors, en permettant de sauvegarder l’organisation familiale initiale, il remplit une fonction positive, il diminue l’anxiété de certains membres; il redonne à d’autres un sentiment de jeunesse et d’immaturité, les amenant à négliger leurs responsabilités et leurs devoirs d’adultes; pour les uns, il attire l’attention et la tendresse encore jamais éprouvées auparavant; pour les autres, il apporte un remède à l’ennui, à l’absence d’intimité, au manque d’affirmation de soi… (Perlmutter, 1996).
Par ce rôle stabilisateur, l’alcoolisme permet à la famille de résister au changement. Cette résistance peut être renforcée par les différents membres qui entretiennent inconsciemment la dépendance de l’alcoolique. L’alcool prend place non seulement dans les rituels familiaux mais aussi dans le fonctionnement de la vie quotidienne. La famille, par crainte de l’inconnu et par désir de stabilité, hésite à introduire des changements (même si ceux-ci s’avèrent positifs) surtout s’ils risquent d’entraîner un style de vie totalement différent. Alors que l’alcoolique nie un état de dépendance devenu plus sévère, les membres de la famille lui portent assistance, endossent davantage de responsabilités… (Perlmutter, 1996).
Si ces observations permettent d’expliquer l’apparition de l’alcoolisation au sein du foyer, elles nous invitent à ne plus uniquement considérer l’alcoolisme comme un état pathologique hérité d’un passé et transmis par la famille d’origine (Collins et al., 1990). L’alcool a une fonction au sein du couple ou de la famille, celle de maintenir un équilibre menacé. La dimension étiologique de l’alcoolisme s’accorde de plus en plus fréquemment avec la pensée systémique et la thérapie familiale. Si cette influence familiale paraît évidente pour le praticien, elle reste, jusqu’ici, difficilement transposable dans l’expérimentation. En effet, les théories et remarques élaborées ci-dessus provoquent deux objections majeures. La première est qu’elles s’inscrivent au sein d’un contexte masculin; les auteurs font d’ailleurs référence à des cas cliniques masculins sur base desquels ils fondent leur théorie. La seconde objection réside en ceci que ce lien entre l’alcoolisme et la famille nucléaire est difficilement transposable dans une situation expérimentale. Une méthodologie rigoureuse est souvent appliquée lors de l’étude de la famille d’origine au moyen, par exemple, de recherches sur les jumeaux. Quant à l’analyse de la famille nucléaire, la méthodologie déployée risque le plus souvent de se heurter au déni. En effet, les questionnaires utilisés en autopassation sont sujets à ce mécanisme de défense. Avec les auteurs cités plus haut qui considèrent que l’alcoolisation a une fonction homéostatique au sein du système, nous considérons que la femme alcoolique, dans une visée protectrice, aura tendance à relativiser la problématique présente au sein de son propre système. Les résultats à ces questionnaires qui investissent directement le milieu familial risquent donc d’être biaisés.
Ce rôle protecteur qu’engendre l’alcoolisation nous conduit à notre seconde hypothèse qui envisage la problématique de l’alcoolisme féminin comme étant la réaction à une situation familiale actuelle et donc pas uniquement comme n’étant qu’une conséquence du climat de la famille d’origine.
 
Méthodologie
 
 
A) Hypothèses
Conformément à notre introduction, trois hypothèses seront envisagées :
  1. comparativement aux patients dépressifs et aux sujets-contrôle, les personnes alcooliques se reposent davantage sur les autres pour comprendre, maîtriser ou prévoir l’ensemble des phénomènes auxquels elles sont confrontées (« powerful others »);
  2. parmi le groupe de personnes alcooliques, la femme, plus que l’homme, considère que la famille joue un rôle sur sa santé;
  3. lorsque la famille est considérée comme ayant un effet sur la santé de la femme alcoolique, il s’agit de la famille nucléaire et non de la famille d’origine. Par opposition, certaines femmes alcooliques qui considèrent que la famille n’a pas d’influence sur sa santé.
B) Sujets
L’échantillon constitué de 379 sujets se différencie en six groupes selon leur sexe et leur pathologie (tableau I). À côté de patients alcooliques masculins (n = 77) et féminins (n = 32), nous avons un groupe de patients dépressifs masculins (n = 73) et féminins (n = 177) ainsi qu’un groupe reprenant des sujets-contrôle (n = 20; 10 sujets masculins, 10 sujets féminins). L’inclusion des patients s’est réalisée sur une période de 10 mois au sein d’un service de psychiatrie dans un hôpital général. Les diagnostics d’alcoolisme et de dépression ont été posés sur la base des critères du D.S.M. IV. Les groupes ne se différencient pas entre eux à propos de l’âge; seul le groupe des hommes alcooliques est différent (p = 0,048) de celui des hommes dépressifs mais cette distinction n’influence pas directement nos résultats, centrés, eux, principalement sur la femme alcoolique.

Tableau 1:
Moyennes et déviations standard de l’âge en fonction des
IMGIMGTableau 1: Moyennes et déviations st...IMGIMF
Tableau 1: Moyennes et déviations standard de l’âge en fonction des différents groupes AH AF DH DF CH CF Total N 77 32 73 177 10 10 379 Moyennes 47,2 44,7 39,6 43,4 38,8 44,8 43,4 Déviations 9,62 6,41 14,16 16,29 5,88 10,33 13,89 AH, alcoolisme masculin; AF, alcoolisme féminin; DH, Dépression masculine; DF, Dépression féminine; CH, sujet-contrôle masculin; CF, sujet-contrôle féminin.

C) Méthodes
Deux questionnaires ont été remis aux sujets issus des différents groupes.
  1. Le lieu de contrôle mesuré par le Multidimensional Health Locus of
  2. Control de Wallston & Wallston (M.H.L.C) (1978). Il s’agit là d’une échelle multidimensionnelle qui indique le lieu de contrôle d’un sujet vis-à-vis de sa santé. Un individu présente, sur base du ratio, soit un contrôle
  3. « interne » soit un contrôle « externe » sur sa santé. Le contrôle externe est établi à partir de deux dimensions, « la chance » et « le pouvoir des autres ».
  4. Les sujets fortement enclins à considérer leur vie comme étant gérée par les autres obtiendront des scores élevés à l’échelle « pouvoir des autres ».
  5. Notre objectif étant d’étudier l’entourage familial de la femme alcoolique, nous nous sommes principalement intéressés, parmi les 6 items évoquant « le pouvoir des autres », à l’item numéro 7, «Ma famille a beaucoup d’influence sur le fait que je sois ou non en bonne santé». Les sujets doivent alors évaluer, sur une échelle de type Likert à 6 entrées, si l’item leur paraît être vrai ou faux en considérant leur propre santé.
  6. Nous envisageons également d’aborder les caractéristiques de la famille nucléaire et de la famille d’origine à travers leur adaptabilité et leur cohésion et ceci au moyen du questionnaire du Family Adaptability and Cohesion Evaluation Scale de Olson (1973). Par l’entremise du test de
  7. Olson, nous investiguons deux axes du fonctionnement familial. Le premier est l’adaptabilité; le second est la cohésion. Suivant différents niveaux d’adaptabilité et de cohésion dans les familles, nous obtenons 16 sous-types de fonctionnements familiaux. La cohésion se détermine sur base des liens émotionnels que chaque membre de la famille développe à l’égard des autres tandis que l’adaptabilité repose sur l’habilité du système conjugal ou familial à changer sa structure de pouvoir, les rôles dans les relations et les règles dans ces relations en réponse à une situation ou une évolution stressante.
 
Résultats
 
 
A) Le « pouvoir des autres » et l’alcoolisme
En ce qui concerne l’échelle d’internalité tout d’abord, on observe une différence significative (mean diff. = 3,3; p < 0,001) entre le groupe de personnes alcooliques (m = 24,75 ± 5,84) et le groupe de patients dépressifs (m = 21,37 ± 6,51). Le groupe des patients alcooliques ne se distingue (p = 0,999; n.s.) cependant pas du groupe-contrôle (m = 24,7 ± 4,73) pour l’échelle d’internalité. Les patients alcooliques et les sujets-contrôle obtiennent des scores plus élevés que les patients dépressifs à l’échelle d’internalité.
À propos de l’échelle « chance », les personnes alcooliques (m = 21,33 ± 6,4) et dépressives (m = 21,45 ± 6,13) se distinguent significativement (p = 0,024 pour les sujets alcooliques et p = 0,014 pour les patients dépressifs) des sujets appartenant au groupe-contrôle (m = 17,2 ± 5,56). Les sujets alcooliques et dépressifs accordent plus d’importance au rôle joué par la chance et le hasard sur leur santé que les sujets issus d’un groupe-contrôle.
Les résultats relatifs à l’échelle « pouvoir des autres » qui nous intéressent directement indiquent un score significativement plus élevé pour le groupe des personnes alcooliques (m = 26,6 ± 5,05) comparativement au groupe-contrôle (m = 19,25 ± 5,41 ; p < 0,001) et au groupe des patients dépressifs (m = 24,1 ± 5,76; p = 0,001). Comme nous pouvons l’observer (Figure 1), les patients alcooliques ont davantage un contrôle externe orienté vers le « pouvoir des autres » que les patients dépressifs ou les sujets-contrôle.
Figure 1:
Comparaison des moyennes obtenues par les trois groupes (alcool,
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B) L’alcoolisme féminin et la famille
1) Influence de la famille sur la santé et alcoolisme féminin
Les résultats précédents nous indiquent que le groupe des personnes alcooliques se distingue significativement des deux autres groupes en ce qui concerne l’échelle relative au « pouvoir des autres ». Fidèles à notre hypothèse selon laquelle la femme alcoolique considère que la famille joue un rôle accru sur sa santé comparativement à l’alcoolique masculin, nous avons repris l’item 7 du « Powerful Others Health Locus of Control » qui est spécifiquement consacré à cette question, « Ma famille a beaucoup d’influence sur le fait que je sois ou non en bonne santé ». Les données indiquent que le groupe de femmes alcooliques (m = 4,48 ± 1,84) se différencie significativement (U = 859; p = 0,048) du groupe de patients alcooliques masculins (m = 3,67 ± 1,94) pour cet item.
Figure 2:
Comparaison des résultats obtenus (moyennes et p-valeur) sur une
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En fait, ces différences ne souffrent d’aucune influence liée au sexe, et semblent davantage donc liées à la pathologie. En effet, en ce qui concerne les scores à l’item 7, les femmes alcooliques (m = 4,48 ± 1,84) se distinguent significativement (p = 0,022) des femmes-contrôle (m = 2,9 ± 1,66) et quasi significativement (p = 0,089; q.s.) des femmes dépressives (m = 4,04 ± 1,86).
Ces résultats soulignent le fait que les femmes alcooliques considèrent que leur famille a beaucoup d’influence sur le fait d’être en bonne santé et ce, comparativement aux femmes des autres groupes et aux hommes alcooliques.
2) Du passé au présent
Poursuivant notre raisonnement, nous avons souhaité comprendre ce que les femmes alcooliques désignaient par le concept « famille ». S’agit-il de la famille « au passé », à savoir la famille d’origine ou plutôt de la famille « actuelle » représentée par la famille nucléaire ?
À cette fin, nous avons établi deux groupes sur la base de l’item 7, « Ma famille a beaucoup d’influence sur le fait que je sois ou non en bonne santé». Les sujets qui répondent par l’affirmative à cet item considèrent que la famille a une influence sur leur santé et se distinguent du groupe de personnes qui ne considèrent pas que la famille joue un rôle sur leur santé. Deux groupes ont ainsi pu être constitués à partir du groupe initial reprenant les femmes alcooliques.
Figure 3:
Moyennes des scores obtenus aux échelles de la famille d’origine et
IMGIMGMoyennes des scores obtenus aux échelles de la fam...IMGIMF
Conformément à notre hypothèse, le groupe des femmes alcooliques qui considèrent que la famille exerce une influence sur leur santé (m = 38 ± 6,49) obtient des scores significativement plus élevés (mean diff. = 11,00; p = 0,026) que le groupe des femmes alcooliques pour lesquelles la famille ne joue pas de rôle sur leur santé (m = 27 ± 10,34) à l’échelle relative à la cohésion de la famille nucléaire. Les données relatives à l’adaptabilité de la famille nucléaire indiquent également une différence quasi significative (p = 0,053; q.s.) entre, d’une part, le groupe des femmes alcooliques qui considèrent que la famille exerce une influence sur leur santé (m = 30,15 ± 6,37) et, d’autre part, le groupe des femmes alcooliques pour lesquelles la famille ne joue pas de rôle sur leur santé (m = 23 ± 9,05).
Nous observons que, si les deux groupes ne présentent aucune différence significative entre eux en ce qui concerne la famille d’origine, ils se distinguent considérablement lorsqu’on s’attarde sur nos résultats correspondants à la famille nucléaire. On remarque également que le groupe des femmes alcooliques obtient des scores plus élevés aux échelles d’adaptabilité et de cohésion de la famille nucléaire.
 
Discussion
 
 
Lorsque l’alcoolique exprime le souhait de s’abstenir de consommer de l’alcool et d’être pris en charge, tout l’équilibre familial est perturbé. Bien souvent, la famille est confrontée à des conséquences négatives, l’alcoolique devenu abstinent se heurte aux dommages qu’il a causés à sa famille et à lui-même (santé physique et mentale), là où les proches vivent dans l’angoisse d’une rechute. À force de consacrer tout leur temps et toute leur énergie à l’alcoolique, les membres en avaient presque oublié leurs difficultés personnelles, éléments auxquels ils ne peuvent désormais plus échapper… L’abstinence désirée si intensément par la famille, les soignants et le patient se transforme alors en un véritable cauchemar, tel que le stress éprouvé au sein de la famille peut dès lors précipiter un retour vers la situation antérieure.
Notre démarche a adopté un raisonnement hypothético-déductif. Partant d’une hypothèse déjà vérifiée et discutée à propos du lieu de contrôle dans l’alcoolisme, nous avons souhaité montrer que la famille actuelle – davantage que la famille d’origine – de la femme alcoolique exerce une influence considérable sur sa santé.
A) Le « pouvoir des autres » et l’alcoolisme
En ce qui concerne l’internalité, les résultats indiquent qu’il n’y a aucune différence entre le groupe des personnes alcooliques et le groupe-contrôle alors que le groupe « pathologique-contrôle » représenté par les patients dépressifs se distingue de ces deux groupes. Ces observations corroborent les conclusions de Reynaert et al. (1995) qui notent que les sujets alcooliques sont plus internes que les patients dépressifs. Ces auteurs en déduisent que les sujets alcooliques sont des personnes « pseudo-internes ».
Pour l’échelle « chance », nous nous apercevons que les deux groupes « pathologiques » se distinguent du groupe-contrôle. Les patients ont un lieu de contrôle davantage centré sur la chance et le hasard que les individus issus d’un groupe-contrôle.
Nos résultats indiquent que les personnes alcooliques obtiennent des scores plus élevés à l’échelle relative au « pouvoir des autres » comparativement aux patients dépressifs et aux sujets-contrôle. Cela conforte donc notre hypothèse selon laquelle l’entourage joue un rôle considérable dans la problématique de l’alcoolisme. Nous considérons que l’entourage et les autres, plus que pour le patient dépressif ou le sujet-contrôle, intervient dans la problématique alcoolique. Ce contrôle externe « donné » aux autres se présente donc comme une dimension caractéristique de l’alcoolisme.
Nous ne devons, de ce fait, pas parler du sentiment subjectif d’auto-maîtrise de la personne alcoolique mais du sentiment subjectif d’allo-maîtrise. La personne alcoolique ne se contrôle pas mais croit l’être (pseudo-interne) et est contrôlée par l’extérieur. Mais, in fine, n’est-ce pas une forme de contrôle que de confier le contrôle de sa santé à d’autres personnes de son entourage ?
B) L’alcoolisme féminin et la famille
Partant d’une série d’études et de réflexions à propos du lien entre famille et alcoolisme, nous avons désiré souligner l’influence de la famille nucléaire dans la problématique de l’alcoolisme féminin.
Nous avons noté, ci-dessus, que les investigations scientifiques souffraient de deux objections majeures :
  • un échantillon de personnes alcooliques qui ne comprend que des hommes ou qui n’établit aucune distinction entre les hommes et les femmes;
  • le fait que le rôle joué par la famille est trop fréquemment étudié à partir de la famille d’origine et non à partir de la famille nucléaire.
Nous avons remédié à cette première objection en distinguant le groupe masculin du groupe féminin. Quant à la seconde objection, nous avons mis en parallèle deux questionnaires différents afin d’éviter le biais dû à une des causes et/ou conséquences de l’alcoolisme, à savoir le maintien de l’homéostasie et la protection de la famille.
Dans un premier temps, nos données indiquent une différence significative entre les hommes et les femmes en ce qui concerne l’item 7 du Multidimensional Health Locus of Control à savoir « Ma famille a beaucoup d’influence sur le fait que je sois ou non en bonne santé ». Les femmes alcooliques obtiennent des scores plus élevés et considèrent, davantage que les hommes, que leur famille a beaucoup d’influence sur leur santé. Cette différence ne peut pas être expliquée par l’effet du sexe puisque ce groupe de femmes alcooliques se distingue également des autres groupes de femmes étudiés.
Comme nous avons pu l’observer à l’aide de la figure 1, la famille des femmes alcooliques a davantage d’effet sur la santé de celles-ci que la famille des hommes alcooliques, selon le patient lui-même.
Cette conclusion suscite cependant quelques réflexions et demande précisions. En effet, selon Davis (1974), l’alcoolisme vient protéger la famille d’un danger quelconque en maintenant l’homéostasie familiale. L’alcool devient fonctionnel au sein de la famille, il empêche le changement, il maintient les règles internes à la famille… La famille de la femme alcoolique, par crainte de l’inconnu et par désir de stabilité, hésite à introduire des changements (même si ceux-ci s’avèrent positifs) surtout s’ils risquent d’entraîner un style de vie totalement différent. Plus que pour l’homme alcoolique, la famille est influente sur la santé de la femme alcoolique. Mais quelle est cette famille qui influence tant la santé de la femme alcoolique ? S’agit-il de la famille nucléaire ou de la famille d’origine ?
Nous avons souhaité, dans un second temps, apporter une contribution à ce questionnement. Nos données confirment le fait que lorsque la femme alcoolique annonce que la famille a beaucoup d’influence sur sa santé, il s’agit, non pas de sa famille d’origine mais bien de sa famille nucléaire. Cette famille nucléaire est alors plus cohésive et plus adaptable que celle décrite par la femme qui ne considère pas que sa famille joue un rôle sur sa santé. La famille nucléaire cohésive et adaptable intervient donc directement dans la santé de la femme alcoolique. Le « présent » semble davantage influer sur la santé de la femme alcoolique que le « passé ».
 
Conclusion
 
 
Partant de l’idée selon laquelle le « pouvoir des autres » était une dimension caractéristique de l’alcoolisme, nous avons pu souligner également le fait que la famille de la femme alcoolique a beaucoup plus d’influence sur sa santé que celle de l’homme alcoolique; cette influence de la famille ne trouve pas sa source dans la famille d’origine (le passé) mais bien au sein de la famille nucléaire (le présent).
Reçu en juin 2000
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[*] Service de Médecine Psychosomatique, Cliniques universitaires U.C.L., Mont-Godinne.
[**] Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Éducation, Université catholique de Louvain. Service de Médecine Psychosomatique, Cliniques universitaires U.C.L., Mont-Godinne.
[***] Service de Psychopathologie, Cliniques universitaires Saint-Luc U.C.L., Bruxelles. Faculté de Médecine, Université catholique de Louvain.
[****] Faculté de Médecine, Université catholique de Louvain. Service de Psychopathologie, Cliniques universitaires Saint-Luc U.C.L., Bruxelles.
[1] Nous postulons que l’alcoolisme féminin devient problématique lorsqu’un individu est hospitalisé suite à sa demande, à la demande d’un parent ou à la demande du médecin traitant. Avant ces allégations de la demande, l’alcoolisme peut apporter au système ainsi qu’au patient lui-même des bénéfices secondaires qui ne constituent pas encore une problématique au sens strict du terme.
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Comparaison des résultats obtenus (moyennes et p-valeur) sur une
Moyennes des scores obtenus aux échelles de la famille d’origine et