2001
Psychotropes
Articles
Interventions
Mais que veut donc dire : « faire l’expérience d’une cure
»?
Claude Macquet
Sociologue
[1]
Les programmes de réhabilitation proposés aux personnes
toxicomanes font l’objet d’études évaluatives de plus en plus nombreuses. Ces
travaux se centrent généralement sur les caractéristiques personnel~les des
clients (motivationnelles, psychologiques, sociales et médicales) en tentant de
mesurer l’impact des traitements sur l’amélioration de ces caractéristiques.
Ils laissent cependant dans l’ombre ce qui se passe à l’occasion de ces
traitements à la fois pour les clients et pour les membres du personnel. Mais
que font-ils ensemble? L’article suggère que des conversions identitaires sont
parfois à l’œuvre lors de ces prises en charge et il isole quelques traits
structurels de ce processus.
Mots-clés :
Identité - Relation thérapeutique - Interaction -
Sociologie.
Rehabilitation programs for addicted people are more and more
evaluated. These studies are more often focused on the individual
caracteristics of the clients (motivational, psychological, social and medical
data) and they try to mesure the ouput and the benefits of the services for
such caracteristics. Nevertheless they leave in the dark the question of what
happens in these situations for the clients and also for the staff members.
What are they doing together? The article suggests that radical alternations of
the identities may sometimes take place and it underlies some structural traits
of this process.
À la fin du XIXe siècle et pendant les
premières décennies du XXe, le développement des sciences
humaines, du côté nord-américain, s’est réalisé en connexion très étroite avec
un terreau intellectuel particulier et inédit : le pragmatisme
[2]. Il ne s’agit pas là d’une
école philosophique à proprement parler unifiée mais plutôt d’une mouvance à
laquelle participaient entre autres des théologiens (protestants) ainsi que des
philosophes qui souhaitaient, d’une manière souvent très explicite, prendre
leurs marques avec les travaux de leurs collègues européens. Ces personnages
avaient à tout le moins ceci en commun qu’ils tentaient, chacun à sa façon, de
mettre au point les prémisses d’une réflexion sur la société et sur les hommes
et les femmes qui la composent, prémisses qui auraient pu refléter à la fois
les traits singuliers des communautés installées sur le territoire américain
depuis la colonisation et les défis que ces communautés allaient devoir, à leur
avis, relever dans un avenir plus ou moins proche.
Parmi d’autres singularités, il en est une qui n’a eu de cesse
d’intriguer les intellectuels européens, à savoir le projet de penser
l’individu d’une part et la société d’autre part, non pas comme des entités
séparées et en opposition foncière mais plutôt comme des phénomènes se
présentant à l’image des deux faces d’une même pièce de monnaie; on retrouve
ainsi dans ces travaux la défense (parfois « radicale » comme avec les
propositions de William James par exemple
[3]) de l’individualisme des hommes et des femmes d’une
part et d’autre part cette proposition que cet individualisme est non seulement
au service des actions de coopération que les individus ont les uns avec les
autres mais aussi qu’il en est peu ou prou le produit. Autre façon de dire les
choses : les pragmatistes, et ce en contraste net avec la pensée européenne,
vont faire de l’échange intersubjectif, c’est-à-dire aussi des actions
communes, le fil rouge de leurs réflexions et c’est au départ de ces échanges
ou de ces interactions entre les hommes et les femmes qu’ils vont « attendre »,
observer ou anticiper la production et la confection de caractéristiques tant
individuelles que collectives; autre façon encore de dire les choses : ce qui
se trame dans les situations relationnelles des hommes et des femmes est le
point de départ pour la mise en forme d’arrangements collectifs, des
institutions, d’une part et, d’autre part, pour la mise en forme de «
caractères », des types d’individus ou des identités.
Cela étant, ce n’est pas le lieu pour procéder à une
explicitation approfondie des diverses tendances au sein du pragmatisme et on
se contentera ici de l’une ou l’autre information permettant d’aider le lecteur
à cerner la problématique générale des lignes qui suivent et qui sont
consacrées à « l’expérience d’une cure ». La première information concerne la
notion de « caractère » qui a été suggérée il y a quelques lignes. Cette notion
a été largement critiquée à l’époque, notamment par les psychologues européens
pour cette raison qu’elle ne serait pas pertinente dans le cadre d’une science
psychologique digne de ce nom et à n’en pas douter ces critiques sont bien
étayées et fondées. Mais l’hypothèse générale d’une mise en forme des traits
individuels à l’occasion des mises en situations interactionnelles sort quant à
elle indemne de ces critiques dans la mesure où elle fait partie intégrante de
ce que l’on pourrait appeler une phénoménologie des contacts entre les
personnes; phénoménologie des contacts intersubjectifs qui sera reprise en
compte, à la suite de et malgré ce discrédit, par exemple par la sociologie des
interactions, par la ou les diverses prises en compte cliniques des individus
ainsi que par certains courants de pensée en pédagogie.
Peu importe au fond que l’on utilise, pour nommer cette
production anthropologique, le terme d’identité ou celui de caractère pourvu
que l’on garde à l’esprit trois choses. Premièrement, ce ne sont pas des
structures psychologiques qui sont ici en question mais plutôt un processus
ouvert, continu et changeant de socialisation/individuation; cette
socialisation/individuation se modifie au gré des mises en situations
interactionnelles et ce tout au long des avatars du parcours biographique et
expérientiel des personnes. Deuxièmement et à la suite de ce premier point, les
notions d’identité et de caractère ne se présentent pas à l’instar d’autres
notions psychologiques telles que par exemple les notions de Moi, de Surmoi ou
de Ça et surtout de leurs arrangements structurels internes. Il n’y a pas de
topique(s) de l’identité comme cela est proposé par la psychanalyse freudienne
par exemple et pour les pragmatistes, l’équivalent (s’il fallait absolument
s’obliger à opérer cette comparaison) du Moi est le Soi (
Self) qui lui-même correspond à un assemblage, à
une tension aussi, entre des rôles intériorisés c’est-à-dire un assemblage et
une tension entre ce qui a, à chaque fois et de manière typique, façonné ou
marqué le caractère d’une personne à l’occasion de chaque mise en interaction
de cette personne, c’est-à-dire des
Me
(ou « Moi sociaux » et ce malgré le double paradoxe de ces mots)
[4]. Le
Self est ainsi composé de
Me multiples qui, réalistement,
s’apparentent en première approximation à la notion de rôle mais, mieux encore
peut-être, à celle d’incarnation : en modulant son caractère ou son identité au
gré des exigences de l’échange et de l’autre, l’individu moule ou meuble son
caractère avec des attitudes et des valeurs qui sont autant de réponses
adaptatives à l’échange et à l’autre; et autrement dit, ses comportements ne
sont pas à proprement parler ou uniquement les siens et ses croyances ne sont
pas non plus ce qui le singularise complètement des autres dans la mesure où
les premiers comme les secondes sont des « réponses » à l’autre. Ces
comportements et ces valeurs sont ainsi des autres en soi ou les traces des
autres en soi; et ce processus se déroule d’une manière réciproque
(symétriquement ou complémentairement) chez les autres actants en présence. On
retiendra de tout ceci la distance de perspective qui sépare les notions de
Self et d’Ego (ou de Moi) et le
contresens de leur équivalence éventuelle. Troisièmement, il est encore une
autre instance identitaire qu’il convient de mentionner : le
I que l’on traduira (faute de mieux)
par le Je et qui relève de trois exigences analytiques et de trois éléments
phénoménologiques. Les
Me sont
multiples et leur diversité grandit avec celle des expériences
interactionnelles que l’individu connaît lors de son parcours de vie;
a priori, leur co-présence n’est donc
pas synonyme de « cohérence », d’« harmonie » ou de « calme olympien » et le
I est dans ce cas une instance de
médiation entre ces divers
Me. Par
ailleurs, chaque individu a (du moins en temps normal) l’intuition qu’il est
animé par un principe de continuité malgré la succession de ses expériences
biographiques; le
I relève ici de
cette intuition profonde. Enfin, lors de l’entrée de l’individu dans une
situation interactionnelle inédite pour lui, c’est toute l’architectonique
identitaire qui prend le risque d’être modifiée et le
I est alors ce qui réagit à cette
transformation identitaire, qui lui résiste ou qui y consent, c’est
selon.
Dans les lignes qui suivent, les deux témoignages retenus
(celui d’une personne dépendante de l’alcool et celui d’une personne
polytoxicomane) ainsi que les interactions entre les intervenants et les
curistes, ont été entendus et observées avec la « boîte à outils » des
pragmatistes de la première heure. L’intuition était forte en fait qu’il y
avait dans cette « boîte à outils » des instruments, sans doute marginaux en
regard de la littérature existante en matière d’évaluation des traitements par
exemple, mais cependant de nature à fournir une compréhension disons « autre »
et ainsi une autre « intelligence » de ce qui se passe pour les curistes
pendant leur prise en charge. Leur validité est restreinte cependant car elles
se bornent à cette problématique du changement des identités mais sans vouloir
pour autant faire de cette possibilité un passage obligé vers, par exemple, une
situation d’abstinence; quoique … Par ailleurs ces lignes pourraient aussi, ne
serait-ce que dans leurs intervalles, suggérer aux lecteurs européens et
francophones, habitués qu’ils sont à faire une distinction nette et
programmatique entre la (les) science(s) humaine(s) d’une part et la (les)
spiritualité(s) d’autre part, que la problématique du changement identitaire
n’est guère éloignée de celle de la conversion; d’une conversion entièrement
sécularisée cependant. Si tel était le cas, je livre le contenu de ces lignes à
la méditation de chacun et de chacune qui aurait cette perception…
Avant d’être religieuse, la croyance est athée (…).
Nous sommes d’abord des croyants de ce monde-ci (…).
On ne comprend pas la conversion quand on en fait le passage
de l’athéisme à une doctrine religieuse quelconque ou un simple changement de
dogme.
La conversion s’oppose moins à l’athéisme qu’au nihilisme, ce
moment où l’on ne croit plus à rien, quand Tolstoï pousse la plainte de
l’Ecclésiaste : tout est vanité…
La conversion suppose le passage par un degré zéro de la
sensibilité et de l’affection qui détruit le sentiment de confiance.
Si la croyance doit faire face au scepticisme, la confiance,
elle, doit faire face au nihilisme.
David LAPOUJADE [5]
« J’ai eu l’adresse du centre
par des amis; enfin, des anciens amis parce qu’à présent je les ai perdus de
vue comme les autres d’ailleurs. En fait, c’étaient deux collègues dont un
était déjà passé par ici et l’autre avait reçu les coordonnées du centre dans
un groupe des Alcooliques Anonymes. Tous les deux m’avaient refilé l’adresse en
me disant que j’aurais peut-être intérêt à y réfléchir sérieusement. Mais
c’était au moins un an avant que je me décide à téléphoner. Je ne peux pas dire
que j’ai hésité à téléphoner pendant un an; c’est pas vraiment ça. Ce qui est
certain, c’est que le centre me semblait mystérieux : qu’est-ce qu’on y fait ?
Comment cela se passe à l’intérieur ? Des questions comme celles-là… Mon
médecin aussi connaissait le centre mais il pensait que je ne me décidais pas
parce que je n’étais pas encore assez motivé. Je crois que ça n’a rien à voir
cette histoire de motivation. Parce que je me suis décidé lorsque ma femme a
fait ses démarches pour me quitter : ses menaces, elle les mettait vraiment à
exécution et je savais alors que j’allais me retrouver tout seul. C’est à ce
moment-là que je me suis dit : autant essayer quelque chose d’autre que
l’hôpital. J’avais déjà fait deux désintoxications à l’hôpital. »
(Homme, séparé de sa femme, 37 ans).
« Ce que je voulais, c’était
sortir de mon quartier, hors de toutes ces rencontres avec des gens qui
consomment. J’ai déjà fait quelques cures ailleurs mais à chaque fois c’était
pareil : en revenant chez mes parents, c’était replonger dans le même décor,
les mêmes maisons et les mêmes personnes et à l’hôpital psychiatrique, ça «
dealait » sur le parking… Tu peux me croire : c’est comme si la drogue me
rattrapait à chaque fois, soit au coin de la rue soit dans le lit d’à côté.
Ici, je connaissais personne au début; ça m’a aidé. Mais par la suite, j’ai dû
me faire à d’autres habitudes. Parce qu’il y a aussi des « alcoolos » ici dans
la cure et des gars comme moi, on n’est pas majoritaires. Et donc, ça se passe
pas de la même façon. Au début je me disais que je ne suis pas pareil qu’eux;
l’alcool et l’héro, c’est tout de même pas pareil… Par exemple dans les
groupes, au début je ne voulais pas donner mon avis sur celui-ci ou sur
celui-là; je suis pas une balance que je me disais et puis entre toxs, on a
tous vécu les mêmes merdes donc c’est pas non plus la peine de donner son avis
puisqu’on a tous la même expérience de la came. Pour moi ce qui était nouveau,
c’était aussi qu’il y a avait des types dans mon groupe qu’auraient pu être mon
père et puis ça se passait pas de la même façon avec eux qu’avec mon père. Bon,
finalement… Je leur ai jamais dit ce que je voulais pas qu’ils connaissent; ça
c’est certain. Mais encore maintenant, avec certains qui ont fini leur cure on
se donne des nouvelles, on s’intéresse les uns les autres. » (Homme,
célibataire, 23 ans).
Prendre la décision d’arrêter de consommer des produits
psychotropes n’est pas une chose simple; a
fortiori celle d’entamer un séjour de réhabilitation par la suite.
Bien sûr il y a la dépendance physique et cette envie souvent tenace de
replonger; « juste un peu » et de quoi soulager cette envie de consommer.
D’autres ingrédients entrent bien entendu en ligne de compte et dans des
proportions très variables selon les personnes : la motivation psychologique,
la menace de perdre le contact avec des personnes auxquelles on tient malgré
tout, la peur de mourir ou de devenir fou si l’on continue ses consommations,
des envies suicidaires qui se font de plus en plus fréquentes, l’incitation de
son médecin de famille voire l’injonction directe ou indirecte de la part d’un
employeur ou d’une instance de la justice, et d’autres choses encore telles que
par exemple le « ça suffit maintenant » de celui ou de celle qui s’observe dans
un miroir après avoir levé la main sur l’un de ses proches sous l’emprise du
produit consommé.
Il est plutôt rare que cette décision se prenne en dehors de
tout contexte relationnel. Cela semble évident : comme on vient de le voir,
sans doute diverses personnes dans l’entourage du consommateur lui auront-elles
conseillé de « faire quelque chose » et elles auront certainement exercé des
pressions sur lui pour qu’il « se décide enfin ». À leurs yeux, prendre la
décision de « faire une cure » est considéré avec soulagement ou comme une
victoire, c’est selon. Mais, comme dans les deux exemples qui précèdent, il
peut aussi se faire que les candidats souhaitent ou cherchent eux-mêmes à
changer de contexte relationnel.
Cette motivation est tout autre que celle qui consiste à se
plier aux sollicitations des personnes que l’on fréquente à l’ordinaire et
confondre ces deux notions est bien souvent à la source de bien des
malentendus, que ce soit dans l’entourage des consommateurs ou même du côté des
professionnels. Une chose est d’endosser –« enfin » disent les proches –
l’étiquette d’alcoolique ou de toxicomane que les autres ont construit à son
encontre; une autre d’entrer dans un univers inconnu ou inédit.
Les choses se présentent donc sous l’égide d’une certaine
complexité. Il peut se faire qu’après des années de dénégation, certains
consommateurs acceptent, de guerre lasse et parce qu’ils n’ont plus à leur
disposition une définition alternative à faire valoir, la définition
d’eux-mêmes que leur assène leur entourage : « tu es un alcoolique » ou « tu es
un drogué »
[6]. Pour
d’autres bien entendu, cette soumission arrivera plus tôt, par exemple en
l’espace de quelques mois. Dans tous les cas, le même processus semble se
vérifier et se répéter : les identités alternatives à l’identité d’alcoolique
ou à l’identité de toxicomane sont à ce point dégradées, aux yeux même du
consommateur, qu’une bataille avec les autres pour faire valoir une autre
définition identitaire que celle de consommateur dépendant ne peut plus être
continuée, faute de munitions en quelque sorte. Cependant, ce que je voudrais
mettre en évidence dans les lignes qui suivent, c’est que bon nombre de
candidats à une postcure – ou à un séjour de réadaptation après un sevrage
physique – formulent cette demande peu avant cette dégradation complète des
divers Moi possibles et avant que le Moi de toxicomane n’envahisse l’ensemble
du champ de conscience des individus consommateurs, le Soi.
Préserver le
Soi
L’autodésignation de soi comme alcoolique ou comme toxicomane
est une opération à double tranchant.
Pour certaines doctrines – c’est notamment le cas avec les
mouvements d’anciens consommateurs tel que par exemple le mouvement Alcooliques
Anonymes ou Narcotiques Anonymes mais aussi avec des doctrines
professionnelles, plus ou moins fortement codifiées, telles que celle des
médecins ou celle des psychologues ou des thérapeutes plus en général –, rien
(à tout le moins peu de chose) ne saurait être à proprement parler entrepris
sans cette étape identitaire bien spécifique : l’autodésignation du
consommateur comme une personne dépendante et qui a entre autres perdu le
contrôle sur ses consommations. Mais d’un autre côté cette autodésignation
fonctionne comme une sorte de prophétie et qui va avoir tendance à se vérifier
dans les faits : « S’il est vrai que je suis dépendant, alors je peux me
permettre certaines actions qui deviennent plausibles à mes yeux et qui ne
l’étaient pas il y a peu de temps encore puisque je me défendais de les avoir
anticipées ou voulues personnellement »
[7].
Ce que ces diverses doctrines affirment, c’est qu’entamer une
prise en charge avec des consommateurs qui n’auraient pas réalisé cette
modification identitaire serait une opération difficile et peut-être vaine
également dans la mesure où le consommateur continuera son déni
[8] avec des professionnels qui
ainsi remplacent ou se joignent aux proches qui menaient la bataille depuis
longtemps parfois. Mais si cette modification est une étape nécessaire dans le
chef du consommateur, il y a beaucoup à parier qu’elle ne sera pas à chaque
fois suffisante pour pouvoir corriger le tir de sa trajectoire personnelle
puisqu’une fois cette autodésignation opérée, le consommateur peut s’en aller
vers une phase de consommations accrues tant sur le plan des quantités
absorbées que sur celui d’une intensification du style de vie sous l’égide
duquel l’étiquette de tel ou tel consommateur se décline. Le cas des sans-abri
ou des personnes itinérantes correspond assez bien à cette dernière possibilité
: par l’intermédiaire de leur identité de personne dépendante, il devient
légitime à leurs propres yeux de glisser encore plus le long de la pente
descendante de leur ligne de vie; cette intensification de la trajectoire de
consommateur peut aussi conduire la personne au carrefour où se croisent
d’autres lignes de vie, rendant un retour en arrière plus difficile encore et
il n’est pas rare de rencontrer des cas où l’identité organisée autour de
l’expérience de l’errance parvient à supplanter celle de la dépendance ou de
l’assuétude. Peut-être faut-il trouver là une compréhension du fait que les
personnes itinérantes renoncent bien souvent à formuler le projet d’arrêter
leurs consommations et surtout d’avoir recours à des formules d’aide. Certains
programmes de maintenance à l’adresse des toxicomanes ou de délivrance de
neuroleptiques à des malades mentaux à l’extérieur des institutions
psychiatriques produisent un effet parfois assez semblable
[9] : l’expérience qu’ils font de la
délivrance de produits psychotropes par des professionnels de la santé, surtout
lorsqu’il s’agit de consommateurs de fraîche date, sert de confirmation non
seulement à leur état de consommateur mais aussi de certification de leur
identité de toxicomane.
La panique de l’alcoolique qui a
touché le fond est comparable à celle de l’homme qui pensait avoir le contrôle
de son véhicule et qui se rend brusquement compte qu’en fait il n’est que le
prisonnier de sa voiture qui dérape et l’emporte; s’il appuie sur ce qu’on
appelle normalement le frein, il a soudainement l’impression que la voiture
accélère. Sa panique est due à la découverte que ça (c’est-à-dire le système :
soi-même plus le véhicule) le dépasse.
[10]
Cela étant, les deux témoignages relatés plus haut attirent
notre attention vers une autre direction et ils nous poussent vers un autre
questionnement.
Se définissaient-ils comme dépendants au moment de leur
demande d’admission ?
[11] La chose n’est pas certaine. Qu’ils aient des
problèmes avec leurs consommations est une réalité non controversée; qu’ils en
assument la responsabilité en ce sens qu’ils établissent un parallèle entre
leurs consommations et leur identité personnelle reste marqué par une certaine
ambivalence (c’est surtout le cas avec le témoin alcoolique). Mais surtout, à
bien les écouter, ces deux personnages semblaient vouloir ou souhaiter changer
d’environnement humain : pour le premier, c’est son couple qui se défait et sa
demande d’admission s’apparente
a
priori à un évitement de cette perte relationnelle (mais évitement
qu’il souhaite différent des deux hospitalisations qu’il avait déjà
expérimentées par le passé); pour le second, les choses sont sans doute moins
claires mais à tout le moins c’est en situation, c’est-à-dire pendant son
séjour de réadaptation, qu’il fait l’expérience d’un environnement jusqu’alors
inconnu et qui trouble ses habitudes, ses routines et ses schémas
d’évidence.
Nous connaissons mal les motivations psychologiques de ces
deux personnages. Par exemple, le premier a-t-il comme projet de rabibocher sa
vie de couple et de convaincre sa femme de continuer une vie commune ? Le
second est-il décidé à rentrer dans le rang d’une certaine normalité et à
rompre avec ses anciennes connaissances ? Par contre ce qui peut être dégagé
sans trop de peine, c’est l’équivalent d’une crise de confiance, intense, à
l’égard de leur environnement humain respectif et dans la suite de celle-ci une
crainte, elle aussi intense, d’une désorganisation radicale
d’eux-mêmes.
Ainsi le premier : « Je ne sais
pas trop bien… J’ai bien pensé plus d’une fois que si j’entreprenais quelque
chose question alcool, elle accepterait de revivre ensemble; elle avait déjà
pris cette décision lorsque je m’étais fait hospitaliser il y a quelques mois
de cela. En même temps… Quelque chose était déjà cassé, j’en suis presque
certain. On s’est revu à l’occasion d’entretiens de couple ici en cure et on a
abordé cette question. Sa décision de se séparer reste inchangée et on ne vivra
plus jamais ensemble mais je suis content d’avoir vérifié cela pendant mon
séjour ici et pas en étant dehors. Je ne sais pas comment j’aurais pris cette
nouvelle dehors; au plutôt si : j’aurais bu à en crever. En fait j’y croyais
plus vraiment dans ce couple mais en buvant j’aurais cru qu’elle me rejetait
alors que la réalité n’était pas celle-là… Je pense que dehors, cela aurait été
comme un trou noir dans lequel je serais tombé. Ici, je vois les choses
autrement : c’est le couple qui n’allait plus et pas seulement moi qui étais le
mouton noir. »
Le second : « J’ai déjà eu
l’idée de me suicider…C’est con parce que cette idée était si oppressante
parfois que j’avais envie de me foutre en l’air rien que pour ne plus vivre
cette angoisse. J’étais un boulet pour tout le monde et tout le monde me
courait après : les flics, les soi-disant copains…; ça n’avait plus de sens.
Avec les filles, rien n’allait plus comme avant non plus et vraiment je voyais
plus de porte de sortie à mon histoire. Je sais pas… Il fallait que je voie
d’autres têtes, d’autres gens sinon c’était la fin de tout. J’étais trop
protégé je crois : mes parents me passaient tout et en même temps ils en
avaient vraiment marre je crois, la came était partout et j’ai même songé à
demander un statut d’handicapé pour changer de position. Je n’avais plus
personne avec qui vivre; c’était le vide autour de moi. »
Ni l’un ni l’autre de ces témoins ne se définissent à
proprement parler comme dépendant ou comme toxicomane. Par contre chacun
anticipe que le fait de continuer à vivre dans le cercle de sociation
[12] qui les concerne les amènera vers ce
qui, faute de mieux, constitue une expérience de pis-aller, de dégradation
identitaire, de perte au sens général de ce terme : non seulement la perte de
sa femme dans le cas du premier mais aussi une perte de Soi
dans ce couple-là; non seulement une
aggravation de sa situation personnelle pour le second mais son isolement
psychologique et relationnel
au sein
même de son environnement humain habituel.
« Société »… Un agrégat d’individus
engagés dans un ensemble de relations ordonnées et
prévisibles.
[13]
Évoluer dans un centre de postcure
[14] ou de réadaptation
signifie entre autres être amené à composer avec un nombre de personnes qui
tout compte fait peut parfois s’élever à bien plus de monde que ce que le
résident « moyen » rencontrait en une journée de sa vie quotidienne avant son
admission. Dans ce cas-ci, 41 personnes dépendantes cohabitent 24 heures sur 24
pendant quelque 12 semaines et ce dans une proximité forte, pendant les heures
de travail, avec 29 membres du personnel (en équivalents temps pleins; ce qui
correspond là aussi à près de 40 personnes). Dans ces conditions, le volume et
la diversité des transactions interpersonnelles sont tels que cette collection
d’individus, rassemblés autour d’un objectif commun qui est « aller mieux et
s’en sortir » prend les allures d’une communauté disons « mélioriste »
[15] (pour ne pas dire
thérapeutique).
Une telle cohabitation repose sur des interdits, sur des
règles et surtout, pour notre propos, sur des conventions.
Les interdits sont au nombre de deux : l’interdiction
d’introduire des produits psychotropes dans l’enceinte du bâtiment et celui de
poser des actes violents; la transgression de ces interdits expose les
résidents à une expulsion pure et simple. Les règles sont plus nombreuses quant
à elles. Elles procurent une prévisibilité, pour l’ensemble des participants à
la vie communautaire, de l’occupation de l’espace et du temps par chacun : les
réunions débutent à l’heure prévue, l’entretien des locaux se fait de tel à tel
moment, les visites de tel à tel autre moment et ainsi de suite. Mais c’est
surtout par l’intermédiaire des conventions qu’un accord intersubjectif à
propos d’une nouvelle réalité des choses devient possible. Dans leurs formes,
ces conventions ne sont pas à proprement parler négociables mais il en va tout
autrement de leurs habillages, de leurs contenus qui devront être confectionnés
par les résidents eux-mêmes.
Pour une large part, le « travail du curiste » consiste
précisément en cet habillage personnel de la forme des conventions : le travail
d’un curiste consiste à donner à ces conventions un contenu qui correspond à sa
problématique. Ces conventions sont tout à la fois les expressions
infra-théoriques
[16]
du modèle de la prise en charge, les portes d’entrée à un engagement des
curistes dans le processus de leur prise en charge et les dimensions autour
desquelles la croyance générale que « la cure fonctionne et elle peut être
efficace » s’organise et prend corps. C’est par l’intermédiaire de ces
conventions partagées que la croyance en une cure « efficace » s’incarne dans
les curistes (et incarne les curistes) et dans les membres du personnel. Au
fond, il s’agit moins de remplacer un Soitoxicomane par un
Soi-toxicomane-abstinent (par exemple en faisant, par des procédures
d’endoctrinement, de l’abstinence l’objectif premier de la prise en charge),
que d’élargir le champ de la conscience en espérant que cet élargissement du
Soi puisse être de nature à recevoir en son sein des nouveaux Moi, orientés
cette fois vers le présent ou vers le futur.
Les conventions sont donc proposées par les membres de
l’équipe et les résidents les meublent d’un contenu personnel. Ainsi, ils se
les approprient pour leur donner un contenu; ils se les incorporent et les
incarnent. En voici quelques-unes.
- La dépendance est le résultat d’un conditionnement
chimique de l’ensemble de l’organisme humain : de la même manière qu’il n’est
pas nécessaire de réapprendre à nager après une longue période où l’on n’a plus
pratiqué ce sport, l’état de dépendance se réinstalle très vite avec de
nouvelles consommations. Aussi, comme avec le réflexe de la natation, un
déconditionnement du corps est-il illusoire mais un travail de
désensibilisation est toujours possible; cela dépend des conditions, présentes
ou absentes, de ce conditionnement.
- Cette convention particulière situe la dépendance dans
l’horizon du
- « corps en relation avec son environnement physique et
humain » plutôt que dans celui de l’Esprit ou de la volonté individuelle. Pour
le présent comme pour le futur, ce n’est plus tant l’Ego et ses
caractéristiques qui sont importants mais bien les conditions relationnelles du
conditionnement; « travailler » sur les transactions que l’individu entretient
avec cet environnement physique et humain devrait permettre de faire face à la
consommation-réflexe comme le propose la deuxième convention.
- Avant d’en arriver à l’état de la dépendance, les
consommations étaient utiles : elles permettaient à l’organisme de faire face
aux exigences des relations interpersonnelles dans lesquelles on évoluait. La
toxicomanie est une maladie de la relation
[17].
- Cette deuxième convention déplace encore un peu plus la
problématique de l’assuétude de l’Ego vers le « corps en situation »,
positionnant explicitement celui-ci dans la sphère des relations
intersubjectives : les relations de couple ou familiales, les relations de
travail, les relations sexuelles, les relations entretenues avec l’ensemble de
la société et leurs impacts sur les candidats consommateurs étant entendu ici
que ces derniers sont prêts à bien des efforts pour s’adapter à ces relations,
en ce compris avoir recours à des molécules chimiques pour y parvenir.
- Mes actions sont tes perceptions et vice versa.
- Cette troisième convention est cruciale en ce sens
qu’elle ouvre la voie à une expérimentation concrète de la convention qui
précède. « Mes actions sont tes perceptions et tes actions sont mes perceptions
»: ce que je vis, sens et perçois est l’aboutissement individuel d’une action
entreprise en commun, en coopération et donc dans la réciprocité; dans le cadre
d’un échange et donc d’un monde partagé.
- Le problème est la solution.
- Dans ses efforts pour se montrer responsable et maître de
la situation (pour être adulte diraient certains), le consommateur est disposé
à faire de sa personne l’élément « qui ne va pas bien » au sein d’une relation
particulière. Mais nous savons aussi qu’à côté de la dépendance individuelle à
un produit, il convient de prêter attention aux mécanismes de co-dépendance
dans la construction et le maintien d’une relation (d’un ordre négocié). Le
témoin alcoolique signale assez bien cette double possibilité : sa femme le
quitte-t-elle parce qu’il n’en vaut pas la peine ? Ou le couple est-il une
relation où il ne peut pas être satisfait de ses capacités personnelles
?
- Consomme-t-il pour se convaincre que, comme individu, il
« n’en vaut pas la peine »? Ou pour garder le couple en son état et faire à sa
femme l’économie de la désillusion de son engagement à elle dans ce couple
?
- La cure est un laboratoire.
- Avec cette convention, deux choses au moins sont
proposées aux résidents.
- La première est de se passer de produits psychotropes
pendant la durée du séjour. La seconde est de faire l’expérimentation des
relations possibles dans le cadre de l’espace-temps qu’il représente et en
n’étant pas affecté par les consommations; de prendre le risque d’entrer dans
d’autres types de transactions interpersonnelles que celles qu’ils connaissent
et d’évaluer en retour l’« éloignement pulsionnel » de la
consommation.
- La raison de mes consommations est à rechercher dans ses
effets sur l’autre et dans le cadre de la relation que j’entretiens avec
lui.
- Cette convention est un frein à une définition
substantialiste de l’identité du consommateur. Par contre elle fait des
processus de l’intersubjectivité l’élément central de la description et de la
compréhension des consommations. Elle permet aussi un pari sur l’avenir : « Si
ma relation à l’autre pouvait changer, j’en sortirais moi aussi transformé ».
C’est à un tel changement que les curistes s’exercent en faisant l’« expérience
de la cure »
[18].
Préserver le Soi pour pouvoir le
transformer
« Faire l’expérience de la cure » est une épreuve qui se
décline au singulier : celui de chacun et de chacune qui s’y aventure pour un
temps plus ou moins long et avec un engagement personnel plus ou moins intense.
Certes cette expérience peut être évaluée en termes de résultats en se référant
par exemple aux « effets d’output » qu’elle autorise et ce en regard de
diverses échelles évaluatives de nature psychosociale ou autre.
Mais c’est aussi une expérience « pure », c’est-à-dire
infra-consciente qui, après le choc de sa découverte et dans son déroulement
même, produit quelque chose qui
a
priori était hautement improbable et non représenté sur le plan
cognitif : non pas tant un résultat en termes de contenus de conscience (la
réalisation de tel ou tel projet) qu’une réorganisation du champ de la
conscience lui-même, une alternation
[19] plus ou moins radicale de Soi, de
l’identité.
Un certain nombre de conditions semblent devoir être remplies
cependant pour qu’il en soit ainsi; elles sont comme les principes structurels
du réaménagement potentiel des identités :
- la crainte de la perte de Soi, de la dissolution du sens
de sa propre réalité anthropologique et le souci de le préserver;
- le choc de la rencontre avec des conventions qu’il
devrait être possible de s’approprier;
- une distanciation d’avec l’Ego de chacun compris comme
étant le centre de la « raison d’être » des consommations;
- un substrat relationnel nouveau permettant d’incarner,
chacun à sa façon, ces nouvelles conventions;
- la croyance que cet ordre négocié et ces conventions «
marchent », qu’ils sont efficients et que l’on peut s’en remettre, s’y
fier;
- la vérification que cette croyance est bien efficace et
qu’elle met à distance la consommation-réflexe;
- la confiance qu’avec cette croyance, l’incertitude de
demain est tolérable sans encourir le risque de se perdre à nouveau.
C’est sans doute un lieu commun que de rappeler que les hommes
et les femmes que nous sommes sont des êtres grégaires, sociaux; mais cependant
les conséquences ainsi que l’usage qui est fait de cette affirmation de sens
commun ne sont peut-être pas suffisamment explicites. Ainsi, dire que les
individus sont des êtres grégaires peut servir une thèse disons normative et
qui s’exprimerait de la façon suivante : « les individus
doivent se montrer aux autres comme
des êtres sociaux » et ainsi « ils doivent être dotés d’une série de
caractéristiques propres à se comporter comme des êtres sociaux ».
Bien souvent dans cette perspective, les sciences humaines se
montrent à voir comme étant des entreprises d’imputation, d’ascription
[20] des caractéristiques
nécessaires que les individus devraient avoir ou posséder pour se comporter
d’une telle manière. Bien souvent aussi, elles établissent des catalogues
d’aptitudes, de traits de personnalité, d’habiletés sociales, de capacités,
d’éléments de socialisation et bien d’autres choses encore qui font défaut aux
individus à telle enseigne que ces disciplines fournissent des inventaires
variés de ce qui
manque aux individus
pour pouvoir se comporter comme des êtres sociaux. Font écho à cette thèse, les
projets de « normaliser », « réparer », « prosthétiser », « soigner », «
perfectionner », « dresser », « resocialiser » … les hommes et les femmes afin
de remédier à ces manques.
Cette thèse trouve sa légitimité, ne serait-ce qu’en partie,
dans le fait que nos sociétés modernes cultivent certaines valeurs plutôt que
d’autres telles que par exemple l’autonomie individuelle (plutôt que la
dépendance aux autres), l’égalité (ou à tout le moins l’égalité des chances de
chacun) et la solidarité. Mais cette thèse a aussi ses détracteurs. Certains
voient dans le projet de parfaire les hommes et les femmes une sorte de
mystification des bénéficiaires de ces services en ceci que ce qui est manquant
chez les individus serait le produit des contraintes des règles de la vie
sociale et notamment celles d’une société moderne. D’autres y voient et
dénoncent une collusion entre la volonté de savoir comment remédier à ces
manques et une velléité d’exercer un pouvoir sur les individus « handicapés »,
pouvoir qui briderait l’expression de l’identité personnelle et profonde des
individus. Au fond, on retrouvera ici deux critiques et deux regards
sceptiques, voire désabusés, portés sur le souci de prendre soin des autres :
marxiste d’une part et libéral-libertaire de l’autre
[21].
La thèse normative n’est pas la seule possible. Une seconde
dira que les individus sont des êtres grégaires certes et que leurs identités
se constituent dans des processus intersubjectifs; elle fait de l’échange, de
la transaction, des conventions, de l’ordre négocié, des actions que les
individus se réciproquent, de la reconnaissance mutuelle qu’ils s’adressent les
uns les autres au travers de leurs actes, l’élément « atomique » pour le regard
qu’elle inaugure à la fois sur les individus et leurs identités d’une part et
d’autre part sur leurs arrangements collectifs.
L’hypothèse forte que l’on retrouve avec la thèse de la mise en
forme des identités personnelles au gré des mécanismes intersubjectifs est que
cette mise en forme affecte tous les domaines ou toutes les provinces de
l’individu : les cognitions, les croyances et les valeurs, les attitudes et les
proto-actions, le tonus musculaire, les émotions ainsi que l’organisation du
substrat bio-chimique de l’organisme humain. Les individus sont littéralement
incarnés
[22] dans et
par l’échange et leurs actions réciproquées.
Les lignes qui précèdent s’inscrivent dans cette perspective.
Celle-ci n’explique certes pas les causes d’une toxicomanie; mais elle se met
plus modestement au service d’une compréhension des formes de sociation et des
transformations identitaires qui à l’occasion s’y manifestent.
Reçu en octobre 2000
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Madison Press, 1989.
[1]
Département de Sciences Sociales, Faculté d’économie, de
gestion et de sciences sociales, Université de Liège -Belgique.
[2]
Voir entre autres : WEST, 1989; DELEDALLE, 1983; MEYER, 1994;
SCHUBERT, 1998.
[3]
AYER, 1978.
[4]
RECK, 1964.
[5]
LAPOUJADE D., 1997,90-91.
[6]
RUDY, 1986.
[7]
L’adage pragmatiste « si une attribution est vraie, alors elle
est vraie jusque dans ses conséquences » est bien une régularité empirique en
cette matière.
[8]
Le déni peut se comprendre comme ceci : les personnes dénient
le fait d’avoir posé tel ou tel acte ou encore elles dénient la gravité et les
conséquences de ces actes mais cette opération psychologique disons «
déraisonnable » est possible et légitime ou « normale » à leurs propres yeux
parce que le Moi particulier de « celui ou celle qui pose des actes typiques
d’un alcoolique ou d’un toxicomane » ne fait pas (encore) partie de leur champ
de conscience, ne fait pas partie de Soi. Autrement dit, c’est peut-être moins
l’acte et ses conséquences qui sont l’objet du déni, que la véracité du Moi
alcoolique ou du Moi toxicomane dans le cadre de l’identité du moment du
consommateur. On notera aussi que les proches du consommateur, bien souvent
malgré eux, jouent le jeu de cette dénégation : ainsi il leur arrive
fréquemment de dire que « s’il ne consommait pas il serait comme d’habitude »,
ce que le consommateur – comme Monsieur ou Madame Tout le Monde au demeurant –
souhaite être bien entendu, c’est-à-dire tel qu’il a toujours été. Il en va en
cette matière somme toute comme avec le cas de l’enfant qui vole : un vol (ou
quelques vols) n’en fait pas
ipso
facto un voleur, ce que ses parents ne souhaitent d’ailleurs pas.
[9]
ESTROFF, 1998. Les témoins d’Estroff, des personnes
schizophrènes prises en charge dans le milieu de vie communautaire, auront à
peu près ce commentaire : « Je sais que je suis fou mais pas à chaque moment ni
à chaque endroit de ma vie quotidienne; maintenant avec les médicaments, je le
suis tout le temps et partout. »
[10]
BATESON, 1977,246.
[11]
On notera au passage que si les controverses identitaires sont
fréquentes et longues dans le cas des consommateurs d’alcool, elles sont plus
rares dans celui des consommateurs d’héroïne; parmi d’autres facteurs, le temps
de latence séparant le début d’une consommation et l’état de dépendance, plus
court dans le cas de l’héroïne, explique sans doute en partie cette différence.
Mais il y a aussi un facteur sociologique à prendre en ligne de compte : à
l’inverse de l’héroïne et de la cocaïne par exemple, l’alcool est d’un usage
socialement admis c’est-à-dire que le consommateur et ses partenaires sont
a priori d’accord sur le caractère
légitime des consommations; modifier ce consensus demandera du temps et un
volume d’échanges interpersonnels important avec les normaux, processus de
contestation de la réalité qui, dans le cas des produits illégaux, se réalise
plus vite.
[12]
La notion de « cercle de sociation » est empruntée au
sociologue allemand Georg Simmel. Elle est pratiquement en tous points
identiques, par exemple, à celle de « mise en situation » chez le pragmatiste
G.H. Mead, ou à celle de « configuration » chez un autre sociologue allemand,
Norbert Elias. Se situant à un niveau méso-sociologique, entre les
subjectivités et les cadres macrosociologiques, ces notions mettent le doigt
sur l’importance de l’intersubjectivité pour la constitution des identités en
général et celles des toxicomanes en particulier. À propos de ces dernières,
voir aussi MACQUET, 1992
[13]
GUSFIELD, 1981,167.
[14]
Le centre de réadaptation concerné par cet article est « Les
Hautes Fagnes – Centre de cure et de postcure de Malmédy », situé en Belgique,
en province de Liège. Il a entre autres comme particularité d’accueillir des
personnes alcooliques (75%) et d’autres personnes surtout dépendantes de
l’héroïne ou de ses substituts (25%).
[15]
Le terme « mélioriste » ne se trouve, à ma connaissance, dans
aucun dictionnaire courant de la langue française. Il résume cependant assez
bien l’ambiance idéologique qui règne dans l’institution de cure : ni
l’optimisme eschatologique d’une communauté thérapeutique voire d’une secte, ni
le pessimisme d’un endroit destiné à offrir un asile temporaire ou à « panser
les plaies » dans le cas de personnes en perdition psychologique ou sociale; la
culture ambiante suggère plutôt la possibilité « d’aller mieux demain si l’on
s’engage dans la vie du groupe aujourd’hui » mais cependant sans garantie de
succès en terme d’abstinence future.
[16]
Les membres du personnel – psychologues, éducateurs, assistants
sociaux, criminologues, médecins, personnel de maintenance – véhiculent des
conceptions théoriques différentes de la dépendance selon leurs formations
respectives, leurs affinités pour telle ou telle école de pensée, leurs
intérêts pour telle ou telle façon de mettre en œuvre leurs prestations de
service et ainsi de suite. Mais ils ont cependant une question en commun : «
comment faire tourner la maison ». C’est dans la perspective de répondre à
cette question que les conventions, de leur point de vue, acquièrent une valeur
infrathéorique : elles permettent de négocier un ordre interne; ordre négocié
qui devra recevoir l’assentiment de la clientèle et surtout son engagement. Sur
l’importance des conventions pour la constitution d’un ordre négocié, voir
entre autres STRAUSS, 1992 ainsi que BECKER, 1988
[17]
MEMMI, 1979,181. « En somme, la pathologie de la dépendance est
toujours une pathologie de la relation : les maladies de la dépendance sont des
maladies de l’autonomie, ou inversement et complémentairement, des maladies de
la séparation ».
[18]
L’expression « expérience de la cure » est présentée ici par
analogie avec celle d’« expérience de l’assuétude » empruntée à Staton Peele;
voir NADEAU, 1982.
[19]
BERGER, LUCKMANN, 1986,216-217. « La structure de plausibilité
doit devenir le monde de l’individu, déplaçant tous les autres mondes,
particulièrement le monde que l’individu a « habité » avant son alternation »
et « L’alternation implique donc une réorganisation de l’appareil de
conversation ». L’expression anglaise « epiphanic moment » recouvre une
possibilité fort semblable; voir DENZIN, 1992,83.
[20]
Ce terme est emprunté à RICŒUR, 1990.
[21]
Il y aurait sans doute un troisième regard sceptique à
mentionner : celui qui, d’allure quelque peu eugéniste, dirait qu’il est
impossible d’obtenir un résultat probant en cette matière.
[22]
La notion d’incarnation restera sans doute quelque peu suspecte
par les relents de religiosité ou de spiritualité qu’elle contient. C’est
pourtant bien là le terme de la langue française le plus proche de l’expression
anglaise
embodiment et qui est fort
proche de celle d’incorporéation dans la phénoménologie de Merleau-Ponty par
exemple. On retrouvera cette hypothèse radicale, en sociologie, chez Marcel
Mauss, Pierre Bourdieu (
via celle
d’habitus) ou Marx (
via celle de
praxis); elle est aussi comme « relancée », en termes de légitimité, dans le
domaine de la psychiatrie par exemple par KANDEL, 1998.