2001
Psychotropes
Articles
Les conduites liées aux drogues dans les zones de précarité
Enquête de terrain auprès de professionnels
Pascale Jamoulle
Ethnologue CSM du CPAS de Charleroi, 18 rue Léon Bernus – 6000 Charleroi
Depuis la fin des années quatre-vingt, des intervenants psycho-médico-sociaux et judiciaires assistent à une augmentation exponentielle
des conduites à risques liées aux drogues dans les zones de précarité du
bassin transfrontalier (Hainaut belge – Nord-Pas-de-Calais – Picardie).
Elles relèvent d’un processus gigogne qui a des dimensions individuelles,
familiales, sociales, économiques, culturelles, médicales et pénales. La
question du développement des conduites à risques des jeunes et des
mésusages
[1] de drogues nous instruit sur de multiples facettes de notre
structure sociale.Mots-clés :
Conduites à risques, Consommation, Abus, Précarité, Facteur de vulnérabilité, Etiologie, Jeune, Style de vie, Socialisation, Milieu socio-culturel, Relation parent-enfant, Hainaut belge, Nord, Pas de Calais, Picardie.
Since the end of years eighty, speakers psychological, medical,
social and judicial attend an exponential increase of behaviour at risks
connected to drugs in the zones of uncertainty of the cross-frontier basin
(Belgian Hainaut – Nord-Pas-de-Calais – Picardie). They recover from a
process like nest of Russian dolls which has medical, social, economical,
cultural, individual, domestic dimensions and penal. The question of the
development of behaviour at risks of the young people and to misuse drugs
educate us on multiple facets of our social order.
Pour étudier les représentations des professionnels au sujet des conduites à
risques et des dépendances des jeunes, nous avons localisé cette problématique
dans le bassin transfrontalier du Nord-Pas-de-Calais et du Hainaut belge
[2]. Ces
régions dont l’activité économique était principalement centrée sur les secteurs
secondaires de la production doivent faire face, depuis la fin des années
soixante-dix, à une déstabilisation socioéconomique sans précédent. Les mines
de charbons ont fermé leurs portes, comme la plupart des usines textiles; la
sidérurgie a rationalisé ses modes de production et l’emploi non qualifié
disparaît progressivement des zonings industriels. Les publics les moins qualifiées connaissent une précarisation importante de leur rapport au travail. Les
« inclus » et les « exclus » de l’économie de marché se partagent les territoires,
selon des modalités qui frisent parfois la ségrégation.
Sur cette zone transfrontalière, une centaine de professionnels psycho-médico-sociaux et judiciaires qui rencontrent des usagers de drogues ont
participé à une recherche action endoformative
[3] sur les questions de l’évaluation
qualitative de leurs pratiques
[4]. Sur le site belge, nous avons 180 entretiens semi-directifs approfondis avec une soixantaine d’intervenants. Cette méthode a
permis de faire émerger les systèmes de valeurs et les repères normatifs à partir
desquels les pratiques professionnelles se structurent. Elle a mis à jour le savoir
complexe d’intervenants de première ligne sur leurs réalités locales, les activités
liées aux drogues, les conduites à risques des jeunes et leur prévention.
Résultats de l’enquête de terrain
L’enquête a permis de mieux appréhender les styles de vie de jeunes qui vivent
dans des quartiers exposés, où une économie souterraine est très implantée dans
le tissu social. Les « business »
[5] offrent un réseau social, un espace d’initiative
et d’estime de soi qu’investissent nombre de groupes de jeunes lorsque les lieux
de socialisation traditionnels les excluent. Les adolescents dont les liens
familiaux sont perturbés (trop grande proximité ou trop grande distance) sont
particulièrement exposés. Dans les socialités souterraines, ils cherchent à se
construire une place tant psycho-affective que sociale et économique et à donner
d’eux la meilleure image possible. À court terme, les « business » les structurent
et comblent leurs horizons d’attentes. Ils se bricolent des rêves de destins « hors
normes », décalés sur le plan de la légalité, mais en concordance avec le modèle
culturel contemporain qui nous contraint à devenir les entrepreneurs de nos
propres vies, à nous inventer nous-mêmes dans le présent, dans un jeu social
héroïque où la rhétorique est celle du combat pour s’arracher à sa condition et
construire des positions dominantes
[6]. Pour se démarquer et construire l’estime
d’eux-mêmes, des jeunes engagent de plus en plus d’activités socioéconomiques
liées aux drogues qui les précarisent sur le plan de leur citoyenneté, de leur santé
(physique et mentale) et de leur insertion sociale.
Je n’aborderai pas ici la question des douleurs intimes qui préexistent
souvent à « l’entrée en drogues »
[7], bien qu’elles soient centrales dans le
développement de la toxicomanie d’un individu. Je souhaite, en effet, concentrer mon regard sur la dimension collective des conduites à risques et des
mésusages de drogues, sur le phénomène humain qu’ils révèlent
[8]. Si un nombre
croissant de jeunes développent des conduites qui les mettent en danger, c’est
parce qu’elles s’ancrent dans les espaces d’expériences qui les construisent et
les horizons d’attentes que l’imaginaire social et culturel leur offre
[9]. C’est à
travers ces deux notions que je les analyserai
[10].
1 L’espace d’expériences des jeunes qui s’engagent dans
des styles de vie liés aux drogues
Cette enquête montre qu’un large profil de jeunes du Hainaut/Nord-Pas-de-Calais/Picardie ont des relations de proximité avec les drogues licites et illicites
dans la plupart de leurs lieux de vie : les lieux publics, le milieu scolaire et le
groupe de pairs ils décrivent aussi des processus d’exposition familiaux particuliers.
1.1Les contextes sociaux d’exposition
Les bricolages d’identités sociales
Depuis la fin des années quatre-vingt, les professionnels observent un glissement progressif du profil socioculturel des jeunes qui développent des conduites
à risques et des mésusages de drogues. Ils voient apparaître dans leurs différents
champs d’intervention
[11] un nombre toujours plus important de jeunes dépendants, souvent polytoxicomanes
[12], qui viennent de quartiers ou de cités où le
chômage de longue durée fait une avancée inexorable. Leurs patients ou leurs
usagers sont de plus en plus jeunes et de plus en plus précarisés sur les plans
scolaire et professionnel. Ils sont issus de familles qui travaillaient à l’usine
depuis plusieurs générations et que la réduction drastique de l’emploi ouvrier
touche de plein fouet. Ces familles se sentent déchues, exclues du marché de
l’emploi et des relations sociales que le travail structurait, sans perspectives
d’avenir. Comme l’explique ce Conseiller de l’aide à la jeunesse : « Si le
Borinage, avec ses 31 % de chômage et ses 256000 habitants essentiellement
concentrés dans des zones urbaines, est une région économiquement et
culturellement éteinte, elle fut le haut lieu de luttes sociales dont quasiment
personne ne se souvient. La région semble perdre la mémoire en même temps
que son identité culturelle. Le passé y est occulté. Il n’y aurait plus d’histoire à
laquelle se référer, même la deuxième ou la troisième génération de migrants ne
sait plus d’où elle vient. Le phénomène de désaffiliation se généralise, il
s’accompagne d’un taux d’autodisqualification effrayant et d’un état dépressif
au niveau collectif.
[13] La toxicomanie serait un des indices des meurtrissures
culturelles que connaît cette région. Il n’y a plus de référence identitaire forte et
valorisante pour la classe ouvrière et la population du quart-monde; l’identité
toxicomane y devient fort courtisée ainsi que le mythe de l’ascension sociale de
“celui qui fait des affaires avec la drogue”»
[14].
Dans les régions étudiées, les conduites liées aux drogues traversent la vie
des jeunes dès la pré-adolescence, elles s’inscrivent dans leurs questionnements
identitaires. L’adolescent se définit dans un jeu complexe de ressemblances
avec certains et de différences avec d’autres. « Une identification est un
processus par lequel un sujet se construit une identité, nécessairement par
adoption de traits identitaires prélevés sur le marché des identités imaginaires
disponibles. Sur ce marché des identités imaginaires peut se proposer “une
identité de rechange”, juridiquement codifiée ou médicalement attestée, de
“toxicomane” par exemple »
[15]. Si beaucoup de nos patients présentent leur
toxicomanie comme leur premier référent identitaire, disent des professionnels,
n’est-ce pas aussi parce que cette pseudo-identité les protège ? Ils ne seront pas
étiquetés, dans l’imaginaire social, comme laissés-pour-compte du culte de la
compétition, de l’excellence et de la performance; ils seront placés dans une
catégorie « à part », identifiés par leurs consommations de produits illégaux et
le mode de vie associé.
Le champ des drogues offre des représentations chargées d’affects qui
permettent de se bricoler des rêves, des groupes d’appartenance et des bribes
d’identité. Les personnages de fiction qui posent les questions du désir, de la
mort et du pouvoir comme « le camé », « le toxico », « le dealer », « le
mafioso », et toute la symbolique culturelle, fascinante, du damné, du maudit,
du monstre, de l’homme-machine que le sens commun, relayé par le discours
médiatique, associe au mot « toxicomane » peuvent être un vêtement d’emprunt
au détour d’une adolescence exacerbée.
L’ambiance cité
« Dans certains quartiers, explique un éducateur, lorsqu’on interroge les adolescents sur le nombre de chômeurs en Belgique, ils répondent : “environ 90%”.
C’est la proportion dans leur quartier, leur référence. » Dans les cités sociales,
sont rassemblées des personnes précarisées et vulnérables. Beaucoup de familles sont paupérisées, éclatées et souvent monoparentales; les parents sont
professionnellement désinsérés, peu scolarisés et peu qualifiés. La stigmatisation géographique de leurs lieux de vie amplifie les phénomènes de relégation
socio-économiques vécus par ces populations. Un psychologue décrit ses
réalités locales : « Dans les cités de la région, entre 60 et 65% des familles
vivent des allocations sociales (chômage, minimex, pension d’invalide,…).
Elles concentrent les problématiques de désœuvrement, de pauvreté et de
vulnérabilité culturelle. Beaucoup de familles monoparentales peuplent ces
cités, elles sont d’ailleurs prioritaires dans l’octroi des logements sociaux. »
[16]
Cela crée des foyers de mal-être sur lesquels peuvent s’articuler, tout au long des
âges de la vie, mais principalement à l’adolescence, une diversité de conduites
à risques : les tentatives de suicide, les fugues, les troubles des conduites
alimentaires, les mises en danger ressortant des logiques de défi, le décrochage
scolaire, la violence, les logiques de marginalisation économique (insertion
effectuée via l’économie souterraine), sociale (participation à des réseaux de
sociabilité « décalés ») et citoyenne (rapport à la loi conflictuel), les abus de
psychotropes (alcool, drogues, médicaments), la dépendance aveugle à des
personnes ou des groupes totalitaires. Les activités tournant autour des drogues
s’inscrivent au cœur de cette sphère des conduites à risques
[17].
Le monde scolaire
La plupart des jeunes en contact avec le secteur de l’aide, des soins ou de la
justice en raison de conduites liées aux drogues sont peu scolarisés, disent les
professionnels qui les rencontrent.
[18] Ils ont arrêté l’école au niveau de la
troisième ou de la quatrième du secondaire, ils viennent généralement des
filières professionnelles, ils ont traîné un immense ennui sur les bancs de l’école.
Ils n’y ont pas été qualifiés, ni même parfois éduqués sur le plan des règles de
la vie sociale. Aux dires de certains intervenants, dans les écoles particulièrement exposées, les repères les plus élémentaires auraient parfois disparu ou ne
seraient plus partagés par l’ensemble de la communauté éducative. Les règles
officieuses des groupes de jeunes auraient mis à mal la vie scolaire. Certaines
équipes ont perdu le contrôle de la situation et ignorent leur rôle éducatif dans
la crainte de représailles. Les jeunes en général, en particulier ceux qui sont plus
fragiles sur les plans psychologique, familial et social se regroupent. Ils
s’organisent et cherchent à se faire respecter en instaurant à l’école des règles
du jeu qui leur sont propres. Ils développent ainsi de multiples apprentissages
qui les préparent à l’insertion dans les socialités de l’économie souterraine : le
self-controle, la confrontation à la violence, les petites combines, la débrouillardise, le racket, le deal,… Beaucoup de ces jeunes se sentent déjà exclus
professionnellement à l’adolescence. Ils se construisent des références identitaires
et une insertion sociale sur d’autres valeurs que celles de l’insertion professionnelle licite.
Le chômage ambiant
Beaucoup d’intervenants parlent du problème de l’absence d’emplois valorisants
pour les jeunes peu qualifiés comme un des facteurs qui peut initier les pratiques
de « business ». Gagner sa vie serait un des derniers rites de passage vers l’âge
adulte reconnu unanimement par le corps social. Le jeune qui reste trop
longtemps dépendant économiquement de sa famille n’arrive pas à se confronter à la vie d’adulte et c’est elle, « la vraie vie », qu’il peut chercher à travers les
activités liées aux drogues : « La plupart des jeunes qui viennent ici ont
commencé à consommer vers 16-18 ans, lorsqu’ils ont voulu rentrer dans la vie
d’adulte, par le travail, comme l’avaient fait leurs parents avant eux, à cet âge-là et même plus tôt. Mais voilà, il n’y a quasi plus de travail peu qualifié ou il
a changé de structure. Or le jeune, il sent qu’il faut qu’il s’en aille, qu’il aille
travailler. Les parents en ont assez de le voir inactif. Il devrait gagner sa vie. Ces
jeunes, en âge de rentrer dans la vie adulte, de gagner leur vie, ont peu de
ressources socioculturelles qui permettent de s’adapter, de se présenter à leur
avantage face à un employeur potentiel. Ils ont peur de se confronter à des
mondes qu’ils ne connaissent pas. Ils se sentent mal chez eux. Ils n’ont rien à
faire. Ils n’ont pas de projets et ne se voient pas d’avenir. Ils sortent, se sentent
déprimés, traînent leur ennui. Ils ont l’impression de n’avoir de place nulle part,
et il y a partout de petits deals »
[19].
« Qui est-ce qui va engager des gars qui n’ont pas de qualification ?, se demande
un pharmacien rencontré, ceux qui en veulent se lancent dans le business »
[20].
Les sociabilités de l’économie souterraine liée aux drogues
Dans ce contexte, il suffit parfois de quelques entrepreneurs pour que l’usage et
la microéconomie des drogues se répandent. Ce marché souterrain offre de
nombreux « petits boulots » très accessibles. Pour un profil de jeunes, la vente
de stupéfiants, « les courses
[21] », les transports de clients, de dealers ou de
marchandises,… sont un moyen de s’insérer socioéconomiquement, d’obtenir
un statut et une reconnaissance psycho-affective. Les quartiers exposés offrent
aussi un marché de consommateurs potentiels attrayant pour les réseaux
mafieux de la drogue. Les sociabilités « décalées » de l’économie souterraine
s’inscrivent sur le jeu d’inter-connaissance et d’interdépendance qui caractérise
les solidarités des quartiers marqués par la dégradation économique et sociale
[22].
Les sociabilités juvéniles deviennent des amitiés de business. Elles peuvent être
le lieu de socialisation principal des adolescents. Ils en adoptent les rites
d’appartenance, les espaces de plaisir, les défis, les allégeances, les évidences.
Ces systèmes de normes et de représentations inscrivent l’économie souterraine
dans les quartiers.
Les modes de vie sociale des jeunes garçons les exposent particulièrement.
À l’adolescence, la compagnie des pairs semble plus importante pour les
garçons que pour les filles. Ces dernières vivent principalement dans les espaces
domestiques, tandis que leurs frères se retrouvent plutôt dans les lieux publics
en compagnie des leurs. Ils vivent en plus grande proximité des réseaux du
business. Élisabeth Badinter a longuement analysé ces phénomènes : « Bandes,
gangs, équipes et groupes de garçons en tout genre sont moins l’expression d’un
instinct grégaire, propre à leur sexe, que celle du besoin de rompre avec une
culture familiale féminine pour pouvoir en créer une autre masculine. »
[23] Les
jeunes gens dont le réseau de sociabilité a adopté des pratiques liées aux drogues
sont particulièrement exposés, surtout si leur situation familiale les isole et que
l’espace relationnel qu’ils peuvent partager avec des adultes se réduit.
1.2. Les processus familiaux d’exposition
Depuis les années soixante, tous les indicateurs sociologiques montrent que les
familles vivent des mutations importantes : monoparentalité, éclatements,
recompositions de couples et de fratries, transformation des rôles parentaux,
isolement des noyaux familiaux par rapport à la famille élargie et aux ressources
de l’entourage… Dans certaines familles, ces transformations s’opèrent dans le
fracas, principalement lorsque les enfants deviennent adolescents. À cette étape
transitoire du cycle de vie de la famille se pose avec acuité la question de
l’individuation, du remaniement des rôles et des distances relationnelles, de la
gestion des limites et des crises. Les professionnels observent les effets
complexes des transformations sociologiques à l’œuvre dans les familles
contemporaines dans leurs pratiques quotidiennes. Le modèle du « Pater
familias » ne cesse de perdre de sa puissance symbolique. Dans l’imaginaire
social, il ne fait plus autorité, les familles se bricolent des représentations
singulières des rôles et des fonctions parentales. Il y a perte de consensus social
au sujet du rôle des sexes, de la façon d’être parents, des normes éducatives et
des codes de vie sociale. « Dans beaucoup de situations familiales, le rapport à
la loi était soit trop rigide, soit chaotique, soit incohérent car non consensuel
entre les deux parents, autant de situations où le dialogue autour de l’interdit est
impossible. Seul le passage à l’acte peut être signifiant. »
[24] De récit en récit, les
intervenants décrivent des facettes de la mise à mal de la fonction symbolique
du père. Ils voient se multiplier les familles monoparentales où le père, dans un
premier temps relégué à un rôle de satellite, a disparu. Ces mères peuvent être
prises dans des processus d’isolement psychologique et socioéconomique qui
tendent à les retrancher, elles et leurs enfants, dans des huis clos domestiques
oppressants.
Les familles recomposées introduisent des personnages supplémentaires,
comme le beau-père ou la belle-mère, dans des systèmes de représentations
souvent fragilisés par la séparation. Il peut y être plus difficile de se « coltiner »
aux interdits. Les modèles et rôles de référence disparaissent : qui est « un ami »,
qui est « un parent »? Qui va poser les interdits fondamentaux ? Qui va poser
les limites aux désirs de toute-puissance de l’enfant et lui donner ainsi accès à
la vie sociale ? Qui va permettre au fils de s’émanciper ? Les conduites liées aux
drogues des adolescents ne cessent de poser la question de la dépendance, de la
transgression et de la difficulté de gérer les frustrations et l’angoisse inhérentes
à toute vie sociale.
Dans les milieux immigrés, le rôle du père a souvent été individuellement
et collectivement mis à mal par le contexte de l’émigration : « La situation
migratoire a sinistrosé le père. Nous avons souvent affaire à un père en longue
maladie ou chômeur de longue durée. Nous avons aussi affaire à des pères qui
travaillent mais qui comptent « pour du beurre » dans la subjectivité de la
femme qui est la mère de l’enfant qu’ils ont engendré, laquelle ne médiatise plus
sa parole ni son désir… Ce qu’il faut dire c’est que le père a été complètement
désillusionné par rapport à son projet de départ qui l’a conduit à immigrer. C’est
un père sans lendemain, sans fantasme. Son fantasme de retour ne vaut pas cher
aux yeux du fils, car irréalisé et tournant dans le vide. »
[25]
L’absence d’image paternelle ou sa dislocation dans de nombreux noyaux
familiaux contemporains renvoie les jeunes aux stéréotypes masculins véhiculés par la culture de masse. Le malaise de l’identité masculine qui se cherche est
confronté à des modèles socioculturels de la virilité, entre Rambo et
Schwartzeneger, qui privilégient l’aventure et les styles de vie à risques plutôt
que les modèles de prudence et de gestion mesurée du risque. Les efforts exigés
des hommes pour être conformes aux stéréotypes masculins peuvent engendrer
de l’angoisse, des difficultés affectives, la peur de l’échec et des comportements
compensatoires, de type ordalique
[26], fonctionnant comme des rites d’initiation
entre pairs, mais potentiellement dangereux et destructeurs.
Nombre d’adolescents qui décrédibilisent leur père et sont en quête
d’images masculines s’unissent sous la férule d’un pair, un peu plus âgé et
débrouillard, sorte de frère aîné, leader que l’on admire, que l’on copie et dont
on reconnaît l’autorité. Le personnage du dealer, tel que décrit par certains
intervenants, peut jouer cette fonction : « Les consommations de psychotropes
sont parfois aussi un moyen d’appartenir à un clan, de s’identifier à un leader et
de tenter de trouver une identité sociale. Le dealer peut devenir un modèle
d’identification, ils travaillent beaucoup à partir de ce type de processus. Ses
techniques de vente et de marketing passent souvent par l’écoute des problématiques du jeune, il fournit des produits mais aussi des conseils, il valorise le
jeune et le séduit ».
[27]
Certains systèmes de relations familiales semblent particulièrement exposer les jeunes. « Souvent, dans l’histoire familiale des jeunes qui ont développé
un symptôme de prises de toxiques, la fonction paternelle n’a pas été tenue. Si
la situation n’a pas été régulée par la famille élargie ou par des personnes de
référence dans l’environnement, il n’y a pas eu d’incitants assez forts pour
pousser l’enfant à intégrer la vie sociale et ses lois fondamentales »
[28]. Les abus
de drogues peuvent être le symptôme de perturbations importantes des relations
familiales. Lorsque des relations trop serrées lient ces jeunes à leur mère, ils
prennent des places qui ne leur reviennent pas et ils se sentent impuissants à
s’émanciper. Les relations sont pleines d’anxiété et de colère. Les conduites
d’excès peuvent apaiser les séparations violentes.
[29] Pour protéger leur enfant,
pour lequel elles sont débordantes d’amour, et garder le secret de sa toxicomanie, certaines mères paient ses dettes, hébergent ses trafics et le laissent envahir
la vie familiale. « La toxicomanie est souvent la manifestation d’une souffrance
psychique, un biais où se traduit une faille de la communication; le sujet ne
trouvant ni les mots ni les personnes qui pourraient l’aider à verbaliser, à vivre
et à dépasser ses angoisses. Il est probable que le milieu familial dans lequel la
souffrance se joue présente des caractéristiques récurrentes : soit le comportement de l’adolescent toxicomaniaque est facteur de réunification d’un couple en
crise, soit ce même comportement peut permettre de sauvegarder la relation
fusionnelle mère-enfant à l’âge adulte. Dans les deux cas, l’adolescent se voit
confronté à une difficulté psychique majeure : comment quitter le nid familial
sans se perdre et perdre les autres avec soi ?
[30] Le « statut » de toxicomane serait
alors une façon de s’individuer tout en restant le centre de l’attention. Un réel
processus d’autonomisation du jeune pourrait mettre la famille en péril. Dans ce
contexte, des intervenants soulignent « le décalage quasi constant entre l’âge
chronologique et comportemental des patients toxicomanes, l’impression de
rencontrer des adolescents qui ont jeté l’ancre et se sont mis en panne de
croissance »
[31].
Ces perturbations des liens familiaux peuvent troubler les frontières et les
rôles intergénérationnels. « Lorsque les deux parents sont toxicomanes, l’enfant
est généralement confié aux grands-parents. Il peut être lui aussi l’enjeu de
marchés inconscients du type : “En donnant un enfant à ma famille d’origine,
je peux la quitter, je paie ma dette”. La grand-mère risque alors d’investir
l’enfant comme elle a naguère investi le fils. Ces familles doivent être aidées car
l’enfant cumule alors les facteurs de risque. »
[32]
Outre leurs dimensions sociales et familiales, les styles de vie liés aux
drogues dans lesquels s’engagent de plus en plus de jeunes du bassin transfrontalier
s’inscrivent dans la culture postmoderne et le système de normes qu’elle porte.
La deuxième partie de ce texte traitera de la manière dont les jeunes qui
développent des conduites liées aux drogues intègrent et produisent les modèles
culturels émergents.
2 L’horizon d’attentes des jeunes qui développent
des conduites liées aux drogues
Les professionnels rencontrés au cours de l’enquête de terrain engagent une
réflexion sur les aspirations et systèmes de valeurs à partir desquels s’inscrivent
les pratiques liées aux drogues. Ils observent que ces conduites permettent à
nombre de jeunes de « se démarquer », d’affirmer une « personnalité hors
normes », une identité culturelle en transgression par rapport à la loi pénale,
mais en concordance avec les valeurs portées par l’individualisme post-moderne
[33].
Les travaux d’Ehrenberg
[34] et de Lipovetsky
[35] analysent le système normatif
qui structure l’individu contemporain et le soumet aux contraintes de l’autoréalisation individuelle. Il doit être le héros de sa propre histoire, ne compter que
sur lui-même et trouver en lui des ressources. Narcisse en quête du sens de sa
vie, obsédé par lui-même, seul, il risque de défaillir à tous moments face à
l’adversité et à la contingence. La responsabilité de ce qu’il est s’ancre en lui,
il doit se reposer sur ses propres ressorts internes. La désaffectation idéologique
et politique dans les sociétés démocratiques postmodernes, la déconflictualisation
du social renvoient l’individu à lui-même. Les jeunes gens et jeunes filles de la
postmodernité ne se réfèrent plus aux grands systèmes de sens qui structuraient
les conflits sociaux, ils s’estiment affranchis des affiliations de leurs parents. Le
modèle socioculturel post-moderne enjoint la jeunesse des cités à repousser les
limites, à ne pas accepter sa condition, sans pour autant lui donner les moyens
d’y échapper.
Le système de normes partagé par les groupes de pairs au moment des
premiers engagements dans l’économie souterraine liée aux drogues ne relève
pas d’une culture radicalement différente de celle véhiculée par la post-modernité
[36]. Elle s’en écarte seulement par ses connotations d’ultralibéralisme
[37] transposées dans des rapports sociaux clandestins. En s’engageant dans
les business et les usages de drogues, ces adolescents se créent des parcours
initiatiques particuliers, illégaux, mais en concordance avec les valeurs sociales
ambiantes : l’hédonisme, le consumérisme, l’initiative individuelle, la prise de
risques, la suractivité, la performance, la compétition, l’affrontement, l’accès à
la réussite sociale, la primauté de l’argent et des stratégies du paraître.
[38] Ils ont
intégré les valeurs du « marché », les réseaux du « business » leur permettent
d’engager des pratiques socioéconomiques où ils cherchent à affirmer leur
valeur personnelle. Ils ont intériorisé les modèles socioculturels dominants de
réussite et d’estime de soi par l’accès aux stratégies du paraître et aux biens de
consommations : « La plupart dealent pour pouvoir assurer leur prise de
drogues mais aussi pour pouvoir se mouler, exister, dans une identité de
consommateur : se fringuer comme une vedette de RAP, s’acheter des chaussures de marque, une voiture,…»
[39]. « Ils ont l’impression de n’avoir de place
nulle part. Ils attendent que les choses arrivent. Ce qui leur reste comme objectif,
c’est d’avoir des choses, de consommer. Ils traînent dans les grandes surfaces.
L’argent prend une place énorme. Ils ont besoin de compensations. Ils se
construisent un extérieur gadget, avoir des objets, une belle image devient un
idéal du moi. »
[40]
Le sens commun contemporain inscrit les jeunes dans le mythe social de la
jouissance par la consommation d’objets
. « Le climat psychologique dans
lequel ces jeunes grandissent ne leur donne d’autres espoirs et d’autres sens que
celui de la consommation, observe un médecin. De quel droit une société, où
consommer du plaisir est devenu une philosophie, pourrait-elle interdire ce
qu’elle n’a fait qu’apprendre aux jeunes à vivre ? La publicité, organe de presse
de la société de consommation, n’en est qu’une illustration »
[41]. « Dans nos
sociétés, fait remarquer Charles Melleman, il y a un risque accru que l’angoisse
d’un sujet, au sortir de l’adolescence, se joue par le biais d’un objet. Ce qu’on
appelle chez nous la “société de consommation” repose sur un idéal mais ignore
que cet idéal, c’est le toxicomane qui le réalise. En effet, le rêve de tout
publicitaire, de tout fabriquant, est de réaliser l’objet dont personne ne pourrait
plus se passer, un objet qui aurait des qualités telles qu’il apaiserait à la fois les
besoins et les désirs, qu’il nécessiterait un renouvellement permanent, une
parfaite dépendance. »
[42] La parentalité contemporaine tend d’ailleurs à consoler l’enfant à travers des pratiques de consommations : « Dès le plus jeune âge,
à tout type de douleur (physique ou psychique) une réponse en termes de
consommation de produits a tendance à être faite plutôt qu’une réponse
langagière : un enfant pleure, il reçoit une boîte de coca, la fois suivante, un
paquet de bonbons, etc. »
[43]
Le recours abusif aux produits psychotropes renvoie aussi à la médicalisation ambiante des frustrations et de la souffrance psychique : « Les médicaments comme les somnifères ou les anxiolytiques ont tendance à servir de
réponses immédiates face aux difficultés. Apprendre à une maman à ne pas faire
une réponse médicamenteuse immédiate lorsqu’un problème de santé physique
ou mentale se pose, apprendre aux patients qu’il y a quelque chose à entendre
dans un symptôme, qu’on peut vivre avec certaines souffrances, ce travail de
fourmi de la médecine de base est essentiel, il ne se voit pas, il passe par la
discussion avec les gens. Il va d’ailleurs souvent à contre-courant de l’idéologique de consommation que les études de médecine et les firmes pharmaceutiques ne cessent de faire passer dans le champ de la santé. Beaucoup de
comportements de généralistes sont inducteurs de toxicomanies. »
[44]
De drogue en drogue, ces jeunes explorent de nouvelles perceptions. Ils
veulent tout vivre et tout de suite, ici et maintenant. Ils ne se projettent pas dans
l’avenir. « Mon avenir, là, je ne le vois pas du tout » disent-ils aux professionnels. Leurs plaisirs se conjuguent au présent. Les styles de vie liés aux drogues
sont aussi une façon d’exister, de se référer à une sous-culture « jeunes » qui vit
« à 200 à l’heure » et n’a pas peur de « tout essayer ». Ces groupes se sentent
partie prenante d’une société en mouvement, à la « CNN/Dallas », avide
d’accélération et qui, dans son échelle de valeurs, valide la sensation et le
spectaculaire au détriment de l’émotion, de la complexité du champ social et
relationnel. « Ils ont peur de ce qui se passe en eux et qui leur semble chaotique,
ils ont cette angoisse de devoir ressentir des émotions incontrôlables, de ne pas
pouvoir brider leur sensibilité. La phrase : « Je prends pour être normal » serait
à lire aussi comme « parce que j’ai si peur de ne pas correspondre à la norme,
de ne pas pouvoir m’en sortir et gérer le manque, qu’il soit physique ou
émotionnel »
.
[45]
Avant 68, les normes culturelles produisaient des aspirations de discipline,
d’obéissance et de soumission aux groupes d’appartenance. En cette fin du XX
e
siècle, le modèle culturel se transforme, c’est l’innovation, la créativité et
l’aspiration à l’inédit qui domine. L’individu souverain veut être « hors normes », se libérer de la loi des pères et des anciens systèmes d’obéissance ou de
conformité à des règles extérieures. Il cherche à être son propre législateur, il
veut vivre libre, sans contrainte, et choisir son mode d’existence. L’interdit de
la drogue exerce, dans ce contexte, une attraction particulière auprès des publics
d’adolescents que les défis à l’autorité valorisent : « Les premières consommations peuvent être des rites initiatiques de transgression adolescente. Des bandes
de garçons vont à l’école ensemble, s’initient à la vie sociale et partagent les
mêmes jeux. À l’adolescence, ils entrent dans “l’ordre du secret”, ils brossent
leurs premiers cours, draguent leurs premières filles, fument leurs premiers
joints dans la bande et tirent leurs premières “tafs” d’héroïne. »
[46] Ces groupes
d’adolescents de la postmodernité se réfèrent à un code moral qui leur est propre
et à un style de vie où l’exploration de plaisirs multiples, y compris ceux issus
de la peur et du danger, les transgressions et les conduites de défis, la vie au jour
le jour et l’inédit sont valorisés. Dans l’espace de socialisation
[47] que constituent
les sociabilités de la drogue, il est avant tout question de reconnaissance, à
travers l’argent issu des pratiques commerciales souterraines (le business), et de
fierté acquise par la maîtrise des affects, la capacité à garder le silence et à
« réguler » ses consommations de psychotropes. La perte de contrôle de ses
consommations discrédite l’usager auprès de son groupe d’appartenance et fait
basculer sa position. Qu’elle en soit la cause ou la conséquence, la toxicomanie
fait advenir chez le jeune un sentiment d’infériorité, de déficience et d’insuffisance. Il perd les bribes de confiance qu’il avait en lui. Autant les conduites de
business construisaient l’estime de lui-même et l’entraînaient dans un imaginaire héroïque, autant sa dépendance le renvoie à ses inhibitions et à son
impuissance à correspondre à son idéal de lui-même. Il est confronté au
jugement d’incapacité des pairs et stigmatisé par le groupe comme « faible de
caractère ».
Le sociologue Alain Ehrenberg décrit l’addiction comme l’ombre familière
de l’homme de la fin du XX
e siècle, « l’homme sans guide, fatigué d’entreprendre
de devenir seulement lui-même et tenté de se soutenir jusqu’à la compulsion par
des produits ou des comportements ».
[48] Les professionnels rencontrés font le
même type d’observations : « Lorsqu’on écoute les usagers de drogues, il y aurait cette peur de vivre, “de grandir”, de ne pas être à la hauteur, d’aimer et de
souffrir, de ne pas pouvoir s’autoréaliser selon l’idéal qu’ils ont d’eux-mêmes
et qu’ils ont peur de confronter aux frustrations du réel et du rapport à l’autre. »
[49]
Depuis la fin des années quatre-vingt, les intervenants psycho-médico-sociaux
et judiciaires du bassin transfrontalier assistent à une explosion des conduites à
risques liées aux drogues dans les zones de précarité. Elle repose sur des
processus gigognes d’exposition des jeunes et renvoie à leurs quêtes et bricolages identitaires. Elle s’inscrit dans des contextes de dualisation sociale et de
perturbations des liens familiaux. Elle s’ancre dans des systèmes de représentations qui fondent l’individualisme contemporain : souveraineté de l’individu,
consumérisme, hédonisme, estompement des normes, médicalisation et automédication, culte de la performance et de l’initiative individuelle. Elle dévoile
et manifeste la manière dont des populations jeunes font advenir la post-modernité sur les territoires où ils vivent, dans les contextes familiaux, sociaux
et culturels qui sont les leurs.
Schéma d’analyse des pratiques de prévention, répertoriant les variables dont
elles doivent impérativement éviter de renforcer l’incidence.
- La souffrance particulière de chaque sujet, souffrance liée à un vécu singulier.
- L’adolescent en rupture scolaire et familiale est particulièrement vulnérable.
L’adolescence est une période de fragilité émotionnelle, de deuil, d’exploration.
Les pratiques liées aux drogues peuvent s’inscrire dans des quêtes identitaires.
- Les discours communs qui diabolisent ou stigmatisent les drogues, les dealers,
les toxicomanes, leurs familles. Dans ces contextes, les personnages de fiction liés
aux drogues (les mafiosi, le drogué…) se chargent d’affects et peuvent être investis
comme des pseudo-identités par les adolescents en difficultés. Ces discours ont
tendance à renforcer les préjugés qui empêchent de rencontrer les usagers de
drogues ou leurs proches comme des sujets singuliers.
- Certains systèmes familiaux seraient plus exposés que d’autres, notamment les
systèmes où la fonction paternelle n’est pas tenue, où le degré d’autonomie des
individus est très faible.
- Le fracas dans lequel vivent certaines familles aux prises avec les évolutions
sociologiques contemporaines (monoparentalité, décomposition et recomposition
des familles, transformation des images et des rôles parentaux,…).
- Les modèles socioculturels de la virilité, adoptés par les groupes d’adolescents,
qui privilégient les transgressions des interdits et les comportements à risque.
- L’idéologie contemporaine de la jouissance et du bonheur par la consommation
d’objets, l’objet chimique en étant une catégorie.
- Les relations de proximité avec les psychotropes : la présence, dans l’environnement social, d’un marché actif de toxiques illicites et les habitus familiaux
d’automédication et d’usage de divers toxiques licites ou illicites.
- L’exclusion des lieux de socialisation traditionnels : l’école, le centre de formation, le logement, le club de sport,…
- La socialisation par l’économie souterraine. Le chômage de longue durée
désagrège les identités professionnelles voire les identités sociales d’appartenance. L’insertion dans « les business » permet aux jeunes qui ne se sentent pas
reconnus dans les lieux de socialisation traditionnels (famille, école, …) de se
construire un réseau social extra-familial, une place et des formes d’autonomie à
court terme. À long terme ces modes de socialisation accentuent les phénomènes
de relégation sociale existants.
- La stigmatisation et la concentration des publics en difficultés dans les mêmes
cités ou quartiers, où les conditions de vie sont particulièrement difficiles.
- La criminalisation de la consommation de drogues, les incarcérations et le casier
judiciaire.
- Les pratiques d’exclusion des usagers de drogues du dispositif d’aide psycho-médico-social général. Elles éloignent des services des citoyens dont l’état de
santé physique et mentale est déjà problématique. Elle favorise leur renvoi
systématique vers des circuits « spécialisés » qui peuvent stigmatiser ces sujets et
renforcer leurs références identitaires à la toxicomanie.
- Les pathologies associées aux usages à risques et à la prise de produits frelatés.
Elles peuvent être bien plus dangereuses pour l’espérance de vie individuelle que
la consommation.
Quelle évaluation du travail de prévention ?
Cinq concepts de référence sont particulièrement mis en exergue par les
intervenants de première ligne; ils peuvent constituer une grille d’évaluation du
travail des équipes.
- La prévention intime.
- Si la pertinence des messages de prévention est importante, c’est surtout la qualité
de la relation avec la personne qui les porte qui en déterminera la portée. Les
messages de prévention ne s’inscrivent durablement que sur une relation de
qualité qui s’inscrit dans le temps.
- Rester dans sa compétence ou son métier, ni en deçà ni au-delà.
- Si elles font simplement leur métier, dans toutes ses facettes, nombre de personnes peuvent avoir, au sein de leur fonction, une attention particulière et une action
efficace sur certaines variables qui interagissent en amont ou en aval des problématiques de dépendance. Par contre, aller au-delà de son cadre de travail et de
sa compétence risque de créer des confusions de rôle, de balayer les repères des
jeunes et de discréditer l’ensemble des intervenants du champ institutionnels. (Cf.
Le médecin qui se donne un rôle de psychologue, l’assistant social qui donne des
avis médicaux, le policier qui offre un accompagnement social, etc.).
- Débattre des questions de l’existence plutôt que des produits illicites, permettre
aux jeunes de trouver une place dans la société en renforçant leurs compétences
et en les accompagnant dans leur recherche d’identité.
- Il est essentiel que les interventions de prévention ne soient pas ciblées sur les
produits mais créent des espaces de dialogue et d’échanges sur les difficultés
spécifiques de l’adolescence, la gestion des limites et des risques relatifs à la
recherche de mieux-être et de plaisir, l’analyse des mutations des cellules familiales
et du système social, la consommation au sens large, la dépendance et ses
différentes formes, les questions existentielles de l’amour, du sexe et de la mort,…
La prévention doit renforcer les ressources et les compétences des personnes et
des groupes d’appartenance (famille, pairs,…) afin d’aider les jeunes à se construire une identité et une insertion socialement acceptable.
- Désintoxiquer les discours.
- De multiples opérations de déconstruction du discours commun porté par les
personnes, les institutions, les médias,… qui font exister « Le toxicomane », à la
place des individus singuliers, peuvent avoir un effet préventif démultiplicateur.
- Améliorer l’accès aux droits, s’appuyer sur les actions de citoyenneté.
- La prévention n’aura d’efficacité à long terme que si elle s’appuie sur une
amélioration globale de l’accès aux droits fondamentaux : droit au logement, à
l’éducation, à l’emploi et à la santé. Les droits de l’enfance et des jeunes à faire
entendre et reconnaître leurs difficultés sont également centraux. Les pratiques
préventives gagneront à s’articuler sur des actions de réseaux visant à développer
la citoyenneté et les droits. Dans ce contexte, les politiques de prévention
supposent une mobilisation cohérente de tous les membres de la collectivité
sociale et notamment des acteurs relais directement en prise avec réalités sociales
et économiques que connaissent les jeunes de nos villes. Le travail préventif
nécessite que les uns et les autres se mettent en compétence de dialoguer avec
ces publics en difficultés et ne se réfugient pas derrière des jugements moraux
porteurs d’exclusion.
[1]
Le mésusage (terme construit à partir du verbe mésuser, faire un mauvais usage de)
renvoie à l’usage nocif et à la dépendance. Voir à ce sujet le Programme Régional de
Santé « Conduites de consommation à risques », Conférence Régionale de Santé
Nord-Pas-de-Calais, décembre 1999.
[2]
Le Service Toxicomanies du Centre de Santé Mentale du CPAS de Charleroi et le
Laboratoire de recherche CRISIS-IRTS ont mené cette étude dans le cadre d’un vaste
programme européen de coopération transfrontalière (Interreg I).
[3]
L’évaluation endoformative est un mode d’action sociale qui implique les différents
acteurs concernés par la matière à évaluer. Les processus de réflexion et de concertation mis en œuvre par l’évaluation collective deviennent alors des instruments
d’action.
[4]
JAMOULLE P., PANUNZI-ROGER N.,
Évaluation des dispositifs de prévention et de
traitement des toxicomanies dans une optique comparative, Hainaut – arrondissement
de Lille, Programme européen transfrontalier Interreg I, 1995.
[5]
Ce terme local fait référence aux pratiques commerciales clandestines. Les activités
liées aux drogues y sont centrales.
[6]
Voir l’ouvrage d’Alain EHRENBERG,
Le culte de la performance, Paris, Calman-Levy,
1991.
[7]
Voir l’ouvrage du Dr Jean-Pierre JACQUES,
Pour en finir avec les toxicomanies,
psychanalyse et pourvoyance légalisées de drogues, Paris-Bruxelles, De Boeck, 1999.
[8]
Je rejoins la position de Michel JOUBERT : « Si la question des toxicomanies est si
intéressante pour les sciences sociales, c’est justement qu’elle s’inscrit dans les
défaillances de notre système social : à travers elle, nous sommes à même de mieux
comprendre les mécanismes de destruction sociale qui touchent les plus vulnérables
et accompagnent la construction des positions sociales ordinaires. Elle nous oblige à
rechercher – à partir du moment où la responsabilité des actes n’est plus renvoyée
uniquement à la personne – d’autres voies, d’autres méthodes pour donner à chacun
des possibilités crédibles d’épanouissement personnel; elle est à ce titre une question
qui interroge directement les discours souvent incantatoires qui tournent autour de la
démocratie et de la citoyenneté. » Préface de l’ouvrage de JAMOULLE P.,
Drogues de
rue, Paris-Bruxelles, De Boeck, coll. Oxalis, 2000.
[9]
En ce sens, je rejoins Jean-François WERNER pour qui les jeunes qui font usage de
drogues illicites « défient la société de s’expliquer sur ce qui la fait vivre, sur ses “valeurs”,
son mode d’organisation et ses projets. »
Marge, sexe et drogues à Dakar, enquête ethnographique, Paris, Karthala – Orstom,
1993.
[10]
Elles sont développées par P. RICŒUR dans son ouvrage
Temps et récit. 3. Le temps
raconté, Paris, Édition du Seuil, 1985.
[11]
Soins de santé, aide psychologique ou sociale, aide aux justiciables, soins spécialisés,
secteur pénal…
[12]
Les jeunes initiés aux drogues au début des années 80 décrivent une époque où les
pratiques de consommation étaient surtout centrées sur les stupéfiants. Alcooliques et
consommateurs de drogues se fréquentaient peu et se disqualifiaient. Actuellement, les
polyconsommations brouillent les catégories de dépendants. Les jeunes développent
conjointement de multiples usages de substances psychoactives : haschich, tabac,
ecstasy, speed, médicaments psychotropes, alcool, cocaïne, héroïne,…
[13]
Pour le sociologue Alain ERHENBERG, le « remplissage addictif » correspond au « vide
dépressif ». Il développe une approche dialectique de la dépression, de l’automédication et de l’addiction.
La fatigue d’être soi, dépression et société, Paris, Éditions
Odile Jacob, 1999.
[14]
J.-M. HARVENGT, Conseiller d’aide à la jeunesse, arrondissement judiciaire de Mons-Borinage.
[15]
Dr Jean-Pierre JACQUES, De quelques questions cliniques, légales et morales soulevées par le toxicomane, dans
Cycle de conférences organisées par le projet Aria, 1993.
[16]
Alain VANTHOURNHOUT,
Canal J, une AMO de Tournai.
[17]
JOUBERT M., Drogues, trafics et insertion, l’économie informelle comme support
social,
Cahier de Prospective jeunesse, Vol 5 n°3, trimestre 2000.
[18]
Une enquête épidémiologique sentinelle récente réalisée dans la région de Charleroi
confirme ces représentations. La population enregistrée est composée d’usagers en
contact avec des services d’aide en raison de leur usage de drogues (N = 786). 63,1 %
de l’échantillon n’a qu’un diplôme de cycle primaire, voire aucun diplôme. 5,5% de
l’échantillon a obtenu un diplôme dans l’enseignement général et 3,3% dans l’enseignement supérieur universitaire. Isabelle GOELENS, Enquête sentinelle, recueil de
données épidémiologiques concernant les usagers de produits psychotropes illicites
en contact avec des instances d’aide dans la région de Charleroi. Analyse descriptive
de l’évolution des données de 1995 à 1999, oct. 2000.
[19]
L. PRZYLUCKI, travailleuse sociale dans une AMO de la région carolorégienne.
[20]
J.-P. BROHÉ, pharmacien de la région de Farciennes.
[21]
Acheter de la marchandise pour des clients et la leur apporter moyennant un
pourcentage.
[22]
Voir à ce sujet la thèse de doctorat en sociologie de Patricia BOUHNIK :
Le monde social
des usagers de drogues dures en milieu urbain défavorisé, Université de Paris VIII, 1995.
[23]
E. BADINTER,
XY de l’identité masculine, Paris, LP 9783,1992.
[24]
S. JAUNIAU et G. LECLERC, travailleuses sociales à
Prélude, antenne toxicomanie du
CPAS de Mons.
[25]
Smaïl HADJADJ, in : «
Toxicomanie et immigration», rapport intermédiaire, Duyck-Tronquoy, 1994.
[26]
L’ordalie (ou « jugement de Dieu ») est un concept qui s’est imposé ces dernières
années dans le champ des conduites à risques. La personne qui développe des
comportements ordaliques se confronte à sa destinée. Elle se dépossède de la question
de savoir si elle va vivre ou mourir, elle « se joue à la roulette » et s’en remet au jugement
du destin. Si elle survit, c’est peut-être qu’une force supérieure existe et que son
existence a un sens.
[27]
Dr ERGO et Mme JONART, neuropsychiatre et psychologue, clinique psychiatrique
Les
Fougères.
[28]
J. ROISIN, psychologue à
Espace Libre, un service d’aide aux justiciables de la région
de Charleroi.
[29]
Dans son chapitre, «
La drogue comme protection contre la menace incestueuse »,
Jean-Pierre JACQUES décrit ce profil de situations où « le stress imparable » et « la
douleur inconsciente » que les effets antalgiques des drogues apaisent sont du registre
de l’inceste et de la sexualité. JACQUES J.-P.,
Pour en finir avec les toxicomanies,
Bruxelles, Paris, De Boeck, 1999.
[30]
Y. Van DROOGENBROEK, psychologue, coordinatrice du centre de crise et de court
séjour pour toxicomanes
Transition
[31]
Dr DENIS, généraliste, Collectif santé Charleroi Nord, coordinateur de la Formation
continue en Toxicomanie carolorégienne.
[32]
Y. Van DROOGENBROEK.
[33]
« À ces questions, l’État ne pourra se contenter de répondre uniquement par l’usage
de la violence, sous peine de voir se creuser un fossé de plus en plus large entre ces
jeunes et lui » affirme Jean-François WERNER, dans
Marge, sexe et drogues à Dakar,
enquête ethnographique, Paris, Karthala, Orstom, 1993.
[34]
Le Culte de la performance (1991),
L’individu incertain (1995) et
La fatigue d’être soi
(1999).
[35]
L’ère du vide, Essai sur l’individualisme contemporain, coll. Folio, essais, Éd. Gallimard,
Paris, 1983.
[36]
Voir à ce sujet le chapitre sur l’économie souterraine de l’ouvrage de P. JAMOULLE,
Drogues de rue : récits et style de vie, De Boeck, Paris-Bruxelles, 2000.
[37]
D’origine nord-américaine.
[38]
EHRENBERG, 1991,
op cit.
[39]
J. PATTIJN, directeur de
Carolo Contat Drogues à Charleroi à l’époque de l’entretien.
[42]
Charles MELLEMAN, in : «
Passion chimique – Passion chimérique», conférence de
N. VAN DEN BROEK, médecin psychanalyste au réseau d’aide aux toxicomanes :
Citadelle.
[43]
A. VANTHOURNHOUT.
[45]
M.-P. GIOT, coordinatrice du Service Toxicomanies du CSM du CPAS de Charleroi.
[47]
Les instances de socialisation produisent une intériorisation de normes, de valeurs, de
structures cognitives et de savoirs pratiques. Je partage les thèses des interactionnistes
qui analysent les processus de socialisation comme des modes d’adaptation et
d’ajustements progressifs aux contextes de vie. Mes propres enquêtes n’ont cessé de
m’enseigner que face aux situations rencontrées, l’individu tente d’ajuster son comportement au mieux de ses préférences et de ses intérêts tels qu’il les conçoit. Les
processus de socialisation ne relèvent pas du simple conditionnement mais bien d’une
adaptation progressive au champ d’interaction dans lequel l’acteur est plongé.
En ce sens, cette citation de Mike SINGLETON est explicite : « Les structures, les
fonctions, les systèmes, les modèles, les valeurs et les visions culturelles, les faits
sociaux (totaux ou partiels) ne sont pas des facteurs qui pèsent du dehors et d’en haut,
de tout leur poids, indépendant et pré-existant, sur les acteurs individuels. Ils ne sont
ni l’eau dans laquelle le poisson baigne sans le savoir ni l’eau qui coule sur le dos d’un
canard imperméable. En fait, il n’y a que des personnes qui en se socialisant se
retrouvent socialisées. »
Amateur de chiens à Dakar, plaidoyer pour un interprétariat
anthropologique, Louvain-la-Neuve, Paris, Academia-Bruylandt/l’Harmattan, 1998.
[48]
Alain EHRENBERG, 1999. « La dépression et l’addiction dessinent l’envers de l’individu
souverain de la fin du XXe siècle. À l’implosion dépressive répond l’explosion addictive,
au manque de sensation du déprimé répond la recherche de sensation du drogué.
L’homme déficitaire et l’homme compulsif sont les deux faces de ce Janus. »