Psychotropes
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-3652-3
176 pages

p. 11 à 29
doi: en cours

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Vol. 7 2001/3-4

2001 Psychotropes Articles
Les conduites liées aux drogues dans les zones de précarité

Enquête de terrain auprès de professionnels

Pascale Jamoulle Ethnologue CSM du CPAS de Charleroi, 18 rue Léon Bernus – 6000 Charleroi
Depuis la fin des années quatre-vingt, des intervenants psycho-médico-sociaux et judiciaires assistent à une augmentation exponentielle des conduites à risques liées aux drogues dans les zones de précarité du bassin transfrontalier (Hainaut belge – Nord-Pas-de-Calais – Picardie). Elles relèvent d’un processus gigogne qui a des dimensions individuelles, familiales, sociales, économiques, culturelles, médicales et pénales. La question du développement des conduites à risques des jeunes et des mésusages [1] de drogues nous instruit sur de multiples facettes de notre structure sociale.Mots-clés : Conduites à risques, Consommation, Abus, Précarité, Facteur de vulnérabilité, Etiologie, Jeune, Style de vie, Socialisation, Milieu socio-culturel, Relation parent-enfant, Hainaut belge, Nord, Pas de Calais, Picardie. Since the end of years eighty, speakers psychological, medical, social and judicial attend an exponential increase of behaviour at risks connected to drugs in the zones of uncertainty of the cross-frontier basin (Belgian Hainaut – Nord-Pas-de-Calais – Picardie). They recover from a process like nest of Russian dolls which has medical, social, economical, cultural, individual, domestic dimensions and penal. The question of the development of behaviour at risks of the young people and to misuse drugs educate us on multiple facets of our social order.
 
Méthodologie
 
 
Pour étudier les représentations des professionnels au sujet des conduites à risques et des dépendances des jeunes, nous avons localisé cette problématique dans le bassin transfrontalier du Nord-Pas-de-Calais et du Hainaut belge [2]. Ces régions dont l’activité économique était principalement centrée sur les secteurs secondaires de la production doivent faire face, depuis la fin des années soixante-dix, à une déstabilisation socioéconomique sans précédent. Les mines de charbons ont fermé leurs portes, comme la plupart des usines textiles; la sidérurgie a rationalisé ses modes de production et l’emploi non qualifié disparaît progressivement des zonings industriels. Les publics les moins qualifiées connaissent une précarisation importante de leur rapport au travail. Les « inclus » et les « exclus » de l’économie de marché se partagent les territoires, selon des modalités qui frisent parfois la ségrégation.
Sur cette zone transfrontalière, une centaine de professionnels psycho-médico-sociaux et judiciaires qui rencontrent des usagers de drogues ont participé à une recherche action endoformative [3] sur les questions de l’évaluation qualitative de leurs pratiques [4]. Sur le site belge, nous avons 180 entretiens semi-directifs approfondis avec une soixantaine d’intervenants. Cette méthode a permis de faire émerger les systèmes de valeurs et les repères normatifs à partir desquels les pratiques professionnelles se structurent. Elle a mis à jour le savoir complexe d’intervenants de première ligne sur leurs réalités locales, les activités liées aux drogues, les conduites à risques des jeunes et leur prévention.
 
Résultats de l’enquête de terrain
 
 
L’enquête a permis de mieux appréhender les styles de vie de jeunes qui vivent dans des quartiers exposés, où une économie souterraine est très implantée dans le tissu social. Les « business » [5] offrent un réseau social, un espace d’initiative et d’estime de soi qu’investissent nombre de groupes de jeunes lorsque les lieux de socialisation traditionnels les excluent. Les adolescents dont les liens familiaux sont perturbés (trop grande proximité ou trop grande distance) sont particulièrement exposés. Dans les socialités souterraines, ils cherchent à se construire une place tant psycho-affective que sociale et économique et à donner d’eux la meilleure image possible. À court terme, les « business » les structurent et comblent leurs horizons d’attentes. Ils se bricolent des rêves de destins « hors normes », décalés sur le plan de la légalité, mais en concordance avec le modèle culturel contemporain qui nous contraint à devenir les entrepreneurs de nos propres vies, à nous inventer nous-mêmes dans le présent, dans un jeu social héroïque où la rhétorique est celle du combat pour s’arracher à sa condition et construire des positions dominantes [6]. Pour se démarquer et construire l’estime d’eux-mêmes, des jeunes engagent de plus en plus d’activités socioéconomiques liées aux drogues qui les précarisent sur le plan de leur citoyenneté, de leur santé (physique et mentale) et de leur insertion sociale.
Je n’aborderai pas ici la question des douleurs intimes qui préexistent souvent à « l’entrée en drogues » [7], bien qu’elles soient centrales dans le développement de la toxicomanie d’un individu. Je souhaite, en effet, concentrer mon regard sur la dimension collective des conduites à risques et des mésusages de drogues, sur le phénomène humain qu’ils révèlent [8]. Si un nombre croissant de jeunes développent des conduites qui les mettent en danger, c’est parce qu’elles s’ancrent dans les espaces d’expériences qui les construisent et les horizons d’attentes que l’imaginaire social et culturel leur offre [9]. C’est à travers ces deux notions que je les analyserai [10].
1 L’espace d’expériences des jeunes qui s’engagent dans des styles de vie liés aux drogues
Cette enquête montre qu’un large profil de jeunes du Hainaut/Nord-Pas-de-Calais/Picardie ont des relations de proximité avec les drogues licites et illicites dans la plupart de leurs lieux de vie : les lieux publics, le milieu scolaire et le groupe de pairs ils décrivent aussi des processus d’exposition familiaux particuliers.
1.1Les contextes sociaux d’exposition
Les bricolages d’identités sociales
Depuis la fin des années quatre-vingt, les professionnels observent un glissement progressif du profil socioculturel des jeunes qui développent des conduites à risques et des mésusages de drogues. Ils voient apparaître dans leurs différents champs d’intervention [11] un nombre toujours plus important de jeunes dépendants, souvent polytoxicomanes [12], qui viennent de quartiers ou de cités où le chômage de longue durée fait une avancée inexorable. Leurs patients ou leurs usagers sont de plus en plus jeunes et de plus en plus précarisés sur les plans scolaire et professionnel. Ils sont issus de familles qui travaillaient à l’usine depuis plusieurs générations et que la réduction drastique de l’emploi ouvrier touche de plein fouet. Ces familles se sentent déchues, exclues du marché de l’emploi et des relations sociales que le travail structurait, sans perspectives d’avenir. Comme l’explique ce Conseiller de l’aide à la jeunesse : « Si le Borinage, avec ses 31 % de chômage et ses 256000 habitants essentiellement concentrés dans des zones urbaines, est une région économiquement et culturellement éteinte, elle fut le haut lieu de luttes sociales dont quasiment personne ne se souvient. La région semble perdre la mémoire en même temps que son identité culturelle. Le passé y est occulté. Il n’y aurait plus d’histoire à laquelle se référer, même la deuxième ou la troisième génération de migrants ne sait plus d’où elle vient. Le phénomène de désaffiliation se généralise, il s’accompagne d’un taux d’autodisqualification effrayant et d’un état dépressif au niveau collectif. [13] La toxicomanie serait un des indices des meurtrissures culturelles que connaît cette région. Il n’y a plus de référence identitaire forte et valorisante pour la classe ouvrière et la population du quart-monde; l’identité toxicomane y devient fort courtisée ainsi que le mythe de l’ascension sociale de “celui qui fait des affaires avec la drogue”» [14].
Dans les régions étudiées, les conduites liées aux drogues traversent la vie des jeunes dès la pré-adolescence, elles s’inscrivent dans leurs questionnements identitaires. L’adolescent se définit dans un jeu complexe de ressemblances avec certains et de différences avec d’autres. « Une identification est un processus par lequel un sujet se construit une identité, nécessairement par adoption de traits identitaires prélevés sur le marché des identités imaginaires disponibles. Sur ce marché des identités imaginaires peut se proposer “une identité de rechange”, juridiquement codifiée ou médicalement attestée, de “toxicomane” par exemple » [15]. Si beaucoup de nos patients présentent leur toxicomanie comme leur premier référent identitaire, disent des professionnels, n’est-ce pas aussi parce que cette pseudo-identité les protège ? Ils ne seront pas étiquetés, dans l’imaginaire social, comme laissés-pour-compte du culte de la compétition, de l’excellence et de la performance; ils seront placés dans une catégorie « à part », identifiés par leurs consommations de produits illégaux et le mode de vie associé.
Le champ des drogues offre des représentations chargées d’affects qui permettent de se bricoler des rêves, des groupes d’appartenance et des bribes d’identité. Les personnages de fiction qui posent les questions du désir, de la mort et du pouvoir comme « le camé », « le toxico », « le dealer », « le mafioso », et toute la symbolique culturelle, fascinante, du damné, du maudit, du monstre, de l’homme-machine que le sens commun, relayé par le discours médiatique, associe au mot « toxicomane » peuvent être un vêtement d’emprunt au détour d’une adolescence exacerbée.
L’ambiance cité
« Dans certains quartiers, explique un éducateur, lorsqu’on interroge les adolescents sur le nombre de chômeurs en Belgique, ils répondent : “environ 90%”. C’est la proportion dans leur quartier, leur référence. » Dans les cités sociales, sont rassemblées des personnes précarisées et vulnérables. Beaucoup de familles sont paupérisées, éclatées et souvent monoparentales; les parents sont professionnellement désinsérés, peu scolarisés et peu qualifiés. La stigmatisation géographique de leurs lieux de vie amplifie les phénomènes de relégation socio-économiques vécus par ces populations. Un psychologue décrit ses réalités locales : « Dans les cités de la région, entre 60 et 65% des familles vivent des allocations sociales (chômage, minimex, pension d’invalide,…). Elles concentrent les problématiques de désœuvrement, de pauvreté et de vulnérabilité culturelle. Beaucoup de familles monoparentales peuplent ces cités, elles sont d’ailleurs prioritaires dans l’octroi des logements sociaux. » [16] Cela crée des foyers de mal-être sur lesquels peuvent s’articuler, tout au long des âges de la vie, mais principalement à l’adolescence, une diversité de conduites à risques : les tentatives de suicide, les fugues, les troubles des conduites alimentaires, les mises en danger ressortant des logiques de défi, le décrochage scolaire, la violence, les logiques de marginalisation économique (insertion effectuée via l’économie souterraine), sociale (participation à des réseaux de sociabilité « décalés ») et citoyenne (rapport à la loi conflictuel), les abus de psychotropes (alcool, drogues, médicaments), la dépendance aveugle à des personnes ou des groupes totalitaires. Les activités tournant autour des drogues s’inscrivent au cœur de cette sphère des conduites à risques [17].
Le monde scolaire
La plupart des jeunes en contact avec le secteur de l’aide, des soins ou de la justice en raison de conduites liées aux drogues sont peu scolarisés, disent les professionnels qui les rencontrent. [18] Ils ont arrêté l’école au niveau de la troisième ou de la quatrième du secondaire, ils viennent généralement des filières professionnelles, ils ont traîné un immense ennui sur les bancs de l’école. Ils n’y ont pas été qualifiés, ni même parfois éduqués sur le plan des règles de la vie sociale. Aux dires de certains intervenants, dans les écoles particulièrement exposées, les repères les plus élémentaires auraient parfois disparu ou ne seraient plus partagés par l’ensemble de la communauté éducative. Les règles officieuses des groupes de jeunes auraient mis à mal la vie scolaire. Certaines équipes ont perdu le contrôle de la situation et ignorent leur rôle éducatif dans la crainte de représailles. Les jeunes en général, en particulier ceux qui sont plus fragiles sur les plans psychologique, familial et social se regroupent. Ils s’organisent et cherchent à se faire respecter en instaurant à l’école des règles du jeu qui leur sont propres. Ils développent ainsi de multiples apprentissages qui les préparent à l’insertion dans les socialités de l’économie souterraine : le self-controle, la confrontation à la violence, les petites combines, la débrouillardise, le racket, le deal,… Beaucoup de ces jeunes se sentent déjà exclus professionnellement à l’adolescence. Ils se construisent des références identitaires et une insertion sociale sur d’autres valeurs que celles de l’insertion professionnelle licite.
Le chômage ambiant
Beaucoup d’intervenants parlent du problème de l’absence d’emplois valorisants pour les jeunes peu qualifiés comme un des facteurs qui peut initier les pratiques de « business ». Gagner sa vie serait un des derniers rites de passage vers l’âge adulte reconnu unanimement par le corps social. Le jeune qui reste trop longtemps dépendant économiquement de sa famille n’arrive pas à se confronter à la vie d’adulte et c’est elle, « la vraie vie », qu’il peut chercher à travers les activités liées aux drogues : « La plupart des jeunes qui viennent ici ont commencé à consommer vers 16-18 ans, lorsqu’ils ont voulu rentrer dans la vie d’adulte, par le travail, comme l’avaient fait leurs parents avant eux, à cet âge-là et même plus tôt. Mais voilà, il n’y a quasi plus de travail peu qualifié ou il a changé de structure. Or le jeune, il sent qu’il faut qu’il s’en aille, qu’il aille travailler. Les parents en ont assez de le voir inactif. Il devrait gagner sa vie. Ces jeunes, en âge de rentrer dans la vie adulte, de gagner leur vie, ont peu de ressources socioculturelles qui permettent de s’adapter, de se présenter à leur avantage face à un employeur potentiel. Ils ont peur de se confronter à des mondes qu’ils ne connaissent pas. Ils se sentent mal chez eux. Ils n’ont rien à faire. Ils n’ont pas de projets et ne se voient pas d’avenir. Ils sortent, se sentent déprimés, traînent leur ennui. Ils ont l’impression de n’avoir de place nulle part, et il y a partout de petits deals » [19].
« Qui est-ce qui va engager des gars qui n’ont pas de qualification ?, se demande un pharmacien rencontré, ceux qui en veulent se lancent dans le business » [20].
Les sociabilités de l’économie souterraine liée aux drogues
Dans ce contexte, il suffit parfois de quelques entrepreneurs pour que l’usage et la microéconomie des drogues se répandent. Ce marché souterrain offre de nombreux « petits boulots » très accessibles. Pour un profil de jeunes, la vente de stupéfiants, « les courses [21] », les transports de clients, de dealers ou de marchandises,… sont un moyen de s’insérer socioéconomiquement, d’obtenir un statut et une reconnaissance psycho-affective. Les quartiers exposés offrent aussi un marché de consommateurs potentiels attrayant pour les réseaux mafieux de la drogue. Les sociabilités « décalées » de l’économie souterraine s’inscrivent sur le jeu d’inter-connaissance et d’interdépendance qui caractérise les solidarités des quartiers marqués par la dégradation économique et sociale [22]. Les sociabilités juvéniles deviennent des amitiés de business. Elles peuvent être le lieu de socialisation principal des adolescents. Ils en adoptent les rites d’appartenance, les espaces de plaisir, les défis, les allégeances, les évidences. Ces systèmes de normes et de représentations inscrivent l’économie souterraine dans les quartiers.
Les modes de vie sociale des jeunes garçons les exposent particulièrement. À l’adolescence, la compagnie des pairs semble plus importante pour les garçons que pour les filles. Ces dernières vivent principalement dans les espaces domestiques, tandis que leurs frères se retrouvent plutôt dans les lieux publics en compagnie des leurs. Ils vivent en plus grande proximité des réseaux du business. Élisabeth Badinter a longuement analysé ces phénomènes : « Bandes, gangs, équipes et groupes de garçons en tout genre sont moins l’expression d’un instinct grégaire, propre à leur sexe, que celle du besoin de rompre avec une culture familiale féminine pour pouvoir en créer une autre masculine. » [23] Les jeunes gens dont le réseau de sociabilité a adopté des pratiques liées aux drogues sont particulièrement exposés, surtout si leur situation familiale les isole et que l’espace relationnel qu’ils peuvent partager avec des adultes se réduit.
1.2. Les processus familiaux d’exposition
Depuis les années soixante, tous les indicateurs sociologiques montrent que les familles vivent des mutations importantes : monoparentalité, éclatements, recompositions de couples et de fratries, transformation des rôles parentaux, isolement des noyaux familiaux par rapport à la famille élargie et aux ressources de l’entourage… Dans certaines familles, ces transformations s’opèrent dans le fracas, principalement lorsque les enfants deviennent adolescents. À cette étape transitoire du cycle de vie de la famille se pose avec acuité la question de l’individuation, du remaniement des rôles et des distances relationnelles, de la gestion des limites et des crises. Les professionnels observent les effets complexes des transformations sociologiques à l’œuvre dans les familles contemporaines dans leurs pratiques quotidiennes. Le modèle du « Pater familias » ne cesse de perdre de sa puissance symbolique. Dans l’imaginaire social, il ne fait plus autorité, les familles se bricolent des représentations singulières des rôles et des fonctions parentales. Il y a perte de consensus social au sujet du rôle des sexes, de la façon d’être parents, des normes éducatives et des codes de vie sociale. « Dans beaucoup de situations familiales, le rapport à la loi était soit trop rigide, soit chaotique, soit incohérent car non consensuel entre les deux parents, autant de situations où le dialogue autour de l’interdit est impossible. Seul le passage à l’acte peut être signifiant. » [24] De récit en récit, les intervenants décrivent des facettes de la mise à mal de la fonction symbolique du père. Ils voient se multiplier les familles monoparentales où le père, dans un premier temps relégué à un rôle de satellite, a disparu. Ces mères peuvent être prises dans des processus d’isolement psychologique et socioéconomique qui tendent à les retrancher, elles et leurs enfants, dans des huis clos domestiques oppressants.
Les familles recomposées introduisent des personnages supplémentaires, comme le beau-père ou la belle-mère, dans des systèmes de représentations souvent fragilisés par la séparation. Il peut y être plus difficile de se « coltiner » aux interdits. Les modèles et rôles de référence disparaissent : qui est « un ami », qui est « un parent »? Qui va poser les interdits fondamentaux ? Qui va poser les limites aux désirs de toute-puissance de l’enfant et lui donner ainsi accès à la vie sociale ? Qui va permettre au fils de s’émanciper ? Les conduites liées aux drogues des adolescents ne cessent de poser la question de la dépendance, de la transgression et de la difficulté de gérer les frustrations et l’angoisse inhérentes à toute vie sociale.
Dans les milieux immigrés, le rôle du père a souvent été individuellement et collectivement mis à mal par le contexte de l’émigration : « La situation migratoire a sinistrosé le père. Nous avons souvent affaire à un père en longue maladie ou chômeur de longue durée. Nous avons aussi affaire à des pères qui travaillent mais qui comptent « pour du beurre » dans la subjectivité de la femme qui est la mère de l’enfant qu’ils ont engendré, laquelle ne médiatise plus sa parole ni son désir… Ce qu’il faut dire c’est que le père a été complètement désillusionné par rapport à son projet de départ qui l’a conduit à immigrer. C’est un père sans lendemain, sans fantasme. Son fantasme de retour ne vaut pas cher aux yeux du fils, car irréalisé et tournant dans le vide. » [25]
L’absence d’image paternelle ou sa dislocation dans de nombreux noyaux familiaux contemporains renvoie les jeunes aux stéréotypes masculins véhiculés par la culture de masse. Le malaise de l’identité masculine qui se cherche est confronté à des modèles socioculturels de la virilité, entre Rambo et Schwartzeneger, qui privilégient l’aventure et les styles de vie à risques plutôt que les modèles de prudence et de gestion mesurée du risque. Les efforts exigés des hommes pour être conformes aux stéréotypes masculins peuvent engendrer de l’angoisse, des difficultés affectives, la peur de l’échec et des comportements compensatoires, de type ordalique [26], fonctionnant comme des rites d’initiation entre pairs, mais potentiellement dangereux et destructeurs.
Nombre d’adolescents qui décrédibilisent leur père et sont en quête d’images masculines s’unissent sous la férule d’un pair, un peu plus âgé et débrouillard, sorte de frère aîné, leader que l’on admire, que l’on copie et dont on reconnaît l’autorité. Le personnage du dealer, tel que décrit par certains intervenants, peut jouer cette fonction : « Les consommations de psychotropes sont parfois aussi un moyen d’appartenir à un clan, de s’identifier à un leader et de tenter de trouver une identité sociale. Le dealer peut devenir un modèle d’identification, ils travaillent beaucoup à partir de ce type de processus. Ses techniques de vente et de marketing passent souvent par l’écoute des problématiques du jeune, il fournit des produits mais aussi des conseils, il valorise le jeune et le séduit ». [27]
Certains systèmes de relations familiales semblent particulièrement exposer les jeunes. « Souvent, dans l’histoire familiale des jeunes qui ont développé un symptôme de prises de toxiques, la fonction paternelle n’a pas été tenue. Si la situation n’a pas été régulée par la famille élargie ou par des personnes de référence dans l’environnement, il n’y a pas eu d’incitants assez forts pour pousser l’enfant à intégrer la vie sociale et ses lois fondamentales » [28]. Les abus de drogues peuvent être le symptôme de perturbations importantes des relations familiales. Lorsque des relations trop serrées lient ces jeunes à leur mère, ils prennent des places qui ne leur reviennent pas et ils se sentent impuissants à s’émanciper. Les relations sont pleines d’anxiété et de colère. Les conduites d’excès peuvent apaiser les séparations violentes. [29] Pour protéger leur enfant, pour lequel elles sont débordantes d’amour, et garder le secret de sa toxicomanie, certaines mères paient ses dettes, hébergent ses trafics et le laissent envahir la vie familiale. « La toxicomanie est souvent la manifestation d’une souffrance psychique, un biais où se traduit une faille de la communication; le sujet ne trouvant ni les mots ni les personnes qui pourraient l’aider à verbaliser, à vivre et à dépasser ses angoisses. Il est probable que le milieu familial dans lequel la souffrance se joue présente des caractéristiques récurrentes : soit le comportement de l’adolescent toxicomaniaque est facteur de réunification d’un couple en crise, soit ce même comportement peut permettre de sauvegarder la relation fusionnelle mère-enfant à l’âge adulte. Dans les deux cas, l’adolescent se voit confronté à une difficulté psychique majeure : comment quitter le nid familial sans se perdre et perdre les autres avec soi ? [30] Le « statut » de toxicomane serait alors une façon de s’individuer tout en restant le centre de l’attention. Un réel processus d’autonomisation du jeune pourrait mettre la famille en péril. Dans ce contexte, des intervenants soulignent « le décalage quasi constant entre l’âge chronologique et comportemental des patients toxicomanes, l’impression de rencontrer des adolescents qui ont jeté l’ancre et se sont mis en panne de croissance » [31].
Ces perturbations des liens familiaux peuvent troubler les frontières et les rôles intergénérationnels. « Lorsque les deux parents sont toxicomanes, l’enfant est généralement confié aux grands-parents. Il peut être lui aussi l’enjeu de marchés inconscients du type : “En donnant un enfant à ma famille d’origine, je peux la quitter, je paie ma dette”. La grand-mère risque alors d’investir l’enfant comme elle a naguère investi le fils. Ces familles doivent être aidées car l’enfant cumule alors les facteurs de risque. » [32]
Outre leurs dimensions sociales et familiales, les styles de vie liés aux drogues dans lesquels s’engagent de plus en plus de jeunes du bassin transfrontalier s’inscrivent dans la culture postmoderne et le système de normes qu’elle porte. La deuxième partie de ce texte traitera de la manière dont les jeunes qui développent des conduites liées aux drogues intègrent et produisent les modèles culturels émergents.
2 L’horizon d’attentes des jeunes qui développent des conduites liées aux drogues
Les professionnels rencontrés au cours de l’enquête de terrain engagent une réflexion sur les aspirations et systèmes de valeurs à partir desquels s’inscrivent les pratiques liées aux drogues. Ils observent que ces conduites permettent à nombre de jeunes de « se démarquer », d’affirmer une « personnalité hors normes », une identité culturelle en transgression par rapport à la loi pénale, mais en concordance avec les valeurs portées par l’individualisme post-moderne [33].
Les travaux d’Ehrenberg [34] et de Lipovetsky [35] analysent le système normatif qui structure l’individu contemporain et le soumet aux contraintes de l’autoréalisation individuelle. Il doit être le héros de sa propre histoire, ne compter que sur lui-même et trouver en lui des ressources. Narcisse en quête du sens de sa vie, obsédé par lui-même, seul, il risque de défaillir à tous moments face à l’adversité et à la contingence. La responsabilité de ce qu’il est s’ancre en lui, il doit se reposer sur ses propres ressorts internes. La désaffectation idéologique et politique dans les sociétés démocratiques postmodernes, la déconflictualisation du social renvoient l’individu à lui-même. Les jeunes gens et jeunes filles de la postmodernité ne se réfèrent plus aux grands systèmes de sens qui structuraient les conflits sociaux, ils s’estiment affranchis des affiliations de leurs parents. Le modèle socioculturel post-moderne enjoint la jeunesse des cités à repousser les limites, à ne pas accepter sa condition, sans pour autant lui donner les moyens d’y échapper.
Le système de normes partagé par les groupes de pairs au moment des premiers engagements dans l’économie souterraine liée aux drogues ne relève pas d’une culture radicalement différente de celle véhiculée par la post-modernité [36]. Elle s’en écarte seulement par ses connotations d’ultralibéralisme [37] transposées dans des rapports sociaux clandestins. En s’engageant dans les business et les usages de drogues, ces adolescents se créent des parcours initiatiques particuliers, illégaux, mais en concordance avec les valeurs sociales ambiantes : l’hédonisme, le consumérisme, l’initiative individuelle, la prise de risques, la suractivité, la performance, la compétition, l’affrontement, l’accès à la réussite sociale, la primauté de l’argent et des stratégies du paraître. [38] Ils ont intégré les valeurs du « marché », les réseaux du « business » leur permettent d’engager des pratiques socioéconomiques où ils cherchent à affirmer leur valeur personnelle. Ils ont intériorisé les modèles socioculturels dominants de réussite et d’estime de soi par l’accès aux stratégies du paraître et aux biens de consommations : « La plupart dealent pour pouvoir assurer leur prise de drogues mais aussi pour pouvoir se mouler, exister, dans une identité de consommateur : se fringuer comme une vedette de RAP, s’acheter des chaussures de marque, une voiture,…» [39]. « Ils ont l’impression de n’avoir de place nulle part. Ils attendent que les choses arrivent. Ce qui leur reste comme objectif, c’est d’avoir des choses, de consommer. Ils traînent dans les grandes surfaces. L’argent prend une place énorme. Ils ont besoin de compensations. Ils se construisent un extérieur gadget, avoir des objets, une belle image devient un idéal du moi. » [40]
Le sens commun contemporain inscrit les jeunes dans le mythe social de la jouissance par la consommation d’objets. « Le climat psychologique dans lequel ces jeunes grandissent ne leur donne d’autres espoirs et d’autres sens que celui de la consommation, observe un médecin. De quel droit une société, où consommer du plaisir est devenu une philosophie, pourrait-elle interdire ce qu’elle n’a fait qu’apprendre aux jeunes à vivre ? La publicité, organe de presse de la société de consommation, n’en est qu’une illustration » [41]. « Dans nos sociétés, fait remarquer Charles Melleman, il y a un risque accru que l’angoisse d’un sujet, au sortir de l’adolescence, se joue par le biais d’un objet. Ce qu’on appelle chez nous la “société de consommation” repose sur un idéal mais ignore que cet idéal, c’est le toxicomane qui le réalise. En effet, le rêve de tout publicitaire, de tout fabriquant, est de réaliser l’objet dont personne ne pourrait plus se passer, un objet qui aurait des qualités telles qu’il apaiserait à la fois les besoins et les désirs, qu’il nécessiterait un renouvellement permanent, une parfaite dépendance. » [42] La parentalité contemporaine tend d’ailleurs à consoler l’enfant à travers des pratiques de consommations : « Dès le plus jeune âge, à tout type de douleur (physique ou psychique) une réponse en termes de consommation de produits a tendance à être faite plutôt qu’une réponse langagière : un enfant pleure, il reçoit une boîte de coca, la fois suivante, un paquet de bonbons, etc. » [43]
Le recours abusif aux produits psychotropes renvoie aussi à la médicalisation ambiante des frustrations et de la souffrance psychique : « Les médicaments comme les somnifères ou les anxiolytiques ont tendance à servir de réponses immédiates face aux difficultés. Apprendre à une maman à ne pas faire une réponse médicamenteuse immédiate lorsqu’un problème de santé physique ou mentale se pose, apprendre aux patients qu’il y a quelque chose à entendre dans un symptôme, qu’on peut vivre avec certaines souffrances, ce travail de fourmi de la médecine de base est essentiel, il ne se voit pas, il passe par la discussion avec les gens. Il va d’ailleurs souvent à contre-courant de l’idéologique de consommation que les études de médecine et les firmes pharmaceutiques ne cessent de faire passer dans le champ de la santé. Beaucoup de comportements de généralistes sont inducteurs de toxicomanies. » [44]
De drogue en drogue, ces jeunes explorent de nouvelles perceptions. Ils veulent tout vivre et tout de suite, ici et maintenant. Ils ne se projettent pas dans l’avenir. « Mon avenir, là, je ne le vois pas du tout » disent-ils aux professionnels. Leurs plaisirs se conjuguent au présent. Les styles de vie liés aux drogues sont aussi une façon d’exister, de se référer à une sous-culture « jeunes » qui vit « à 200 à l’heure » et n’a pas peur de « tout essayer ». Ces groupes se sentent partie prenante d’une société en mouvement, à la « CNN/Dallas », avide d’accélération et qui, dans son échelle de valeurs, valide la sensation et le spectaculaire au détriment de l’émotion, de la complexité du champ social et relationnel. « Ils ont peur de ce qui se passe en eux et qui leur semble chaotique, ils ont cette angoisse de devoir ressentir des émotions incontrôlables, de ne pas pouvoir brider leur sensibilité. La phrase : « Je prends pour être normal » serait à lire aussi comme « parce que j’ai si peur de ne pas correspondre à la norme, de ne pas pouvoir m’en sortir et gérer le manque, qu’il soit physique ou émotionnel ». [45]
Avant 68, les normes culturelles produisaient des aspirations de discipline, d’obéissance et de soumission aux groupes d’appartenance. En cette fin du XXe siècle, le modèle culturel se transforme, c’est l’innovation, la créativité et l’aspiration à l’inédit qui domine. L’individu souverain veut être « hors normes », se libérer de la loi des pères et des anciens systèmes d’obéissance ou de conformité à des règles extérieures. Il cherche à être son propre législateur, il veut vivre libre, sans contrainte, et choisir son mode d’existence. L’interdit de la drogue exerce, dans ce contexte, une attraction particulière auprès des publics d’adolescents que les défis à l’autorité valorisent : « Les premières consommations peuvent être des rites initiatiques de transgression adolescente. Des bandes de garçons vont à l’école ensemble, s’initient à la vie sociale et partagent les mêmes jeux. À l’adolescence, ils entrent dans “l’ordre du secret”, ils brossent leurs premiers cours, draguent leurs premières filles, fument leurs premiers joints dans la bande et tirent leurs premières “tafs” d’héroïne. » [46] Ces groupes d’adolescents de la postmodernité se réfèrent à un code moral qui leur est propre et à un style de vie où l’exploration de plaisirs multiples, y compris ceux issus de la peur et du danger, les transgressions et les conduites de défis, la vie au jour le jour et l’inédit sont valorisés. Dans l’espace de socialisation [47] que constituent les sociabilités de la drogue, il est avant tout question de reconnaissance, à travers l’argent issu des pratiques commerciales souterraines (le business), et de fierté acquise par la maîtrise des affects, la capacité à garder le silence et à « réguler » ses consommations de psychotropes. La perte de contrôle de ses consommations discrédite l’usager auprès de son groupe d’appartenance et fait basculer sa position. Qu’elle en soit la cause ou la conséquence, la toxicomanie fait advenir chez le jeune un sentiment d’infériorité, de déficience et d’insuffisance. Il perd les bribes de confiance qu’il avait en lui. Autant les conduites de business construisaient l’estime de lui-même et l’entraînaient dans un imaginaire héroïque, autant sa dépendance le renvoie à ses inhibitions et à son impuissance à correspondre à son idéal de lui-même. Il est confronté au jugement d’incapacité des pairs et stigmatisé par le groupe comme « faible de caractère ».
Le sociologue Alain Ehrenberg décrit l’addiction comme l’ombre familière de l’homme de la fin du XXe siècle, « l’homme sans guide, fatigué d’entreprendre de devenir seulement lui-même et tenté de se soutenir jusqu’à la compulsion par des produits ou des comportements ». [48] Les professionnels rencontrés font le même type d’observations : « Lorsqu’on écoute les usagers de drogues, il y aurait cette peur de vivre, “de grandir”, de ne pas être à la hauteur, d’aimer et de souffrir, de ne pas pouvoir s’autoréaliser selon l’idéal qu’ils ont d’eux-mêmes et qu’ils ont peur de confronter aux frustrations du réel et du rapport à l’autre. » [49]
 
Conclusions
 
 
Depuis la fin des années quatre-vingt, les intervenants psycho-médico-sociaux et judiciaires du bassin transfrontalier assistent à une explosion des conduites à risques liées aux drogues dans les zones de précarité. Elle repose sur des processus gigognes d’exposition des jeunes et renvoie à leurs quêtes et bricolages identitaires. Elle s’inscrit dans des contextes de dualisation sociale et de perturbations des liens familiaux. Elle s’ancre dans des systèmes de représentations qui fondent l’individualisme contemporain : souveraineté de l’individu, consumérisme, hédonisme, estompement des normes, médicalisation et automédication, culte de la performance et de l’initiative individuelle. Elle dévoile et manifeste la manière dont des populations jeunes font advenir la post-modernité sur les territoires où ils vivent, dans les contextes familiaux, sociaux et culturels qui sont les leurs.
 
Outils pédagogiques
 
 
Schéma d’analyse des pratiques de prévention, répertoriant les variables dont elles doivent impérativement éviter de renforcer l’incidence.
  1. La souffrance particulière de chaque sujet, souffrance liée à un vécu singulier.
  2. L’adolescent en rupture scolaire et familiale est particulièrement vulnérable. L’adolescence est une période de fragilité émotionnelle, de deuil, d’exploration. Les pratiques liées aux drogues peuvent s’inscrire dans des quêtes identitaires.
  3. Les discours communs qui diabolisent ou stigmatisent les drogues, les dealers, les toxicomanes, leurs familles. Dans ces contextes, les personnages de fiction liés aux drogues (les mafiosi, le drogué…) se chargent d’affects et peuvent être investis comme des pseudo-identités par les adolescents en difficultés. Ces discours ont tendance à renforcer les préjugés qui empêchent de rencontrer les usagers de drogues ou leurs proches comme des sujets singuliers.
  4. Certains systèmes familiaux seraient plus exposés que d’autres, notamment les systèmes où la fonction paternelle n’est pas tenue, où le degré d’autonomie des individus est très faible.
  5. Le fracas dans lequel vivent certaines familles aux prises avec les évolutions sociologiques contemporaines (monoparentalité, décomposition et recomposition des familles, transformation des images et des rôles parentaux,…).
  6. Les modèles socioculturels de la virilité, adoptés par les groupes d’adolescents, qui privilégient les transgressions des interdits et les comportements à risque.
  7. L’idéologie contemporaine de la jouissance et du bonheur par la consommation d’objets, l’objet chimique en étant une catégorie.
  8. Les relations de proximité avec les psychotropes : la présence, dans l’environnement social, d’un marché actif de toxiques illicites et les habitus familiaux d’automédication et d’usage de divers toxiques licites ou illicites.
  9. L’exclusion des lieux de socialisation traditionnels : l’école, le centre de formation, le logement, le club de sport,…
  10. La socialisation par l’économie souterraine. Le chômage de longue durée désagrège les identités professionnelles voire les identités sociales d’appartenance. L’insertion dans « les business » permet aux jeunes qui ne se sentent pas reconnus dans les lieux de socialisation traditionnels (famille, école, …) de se construire un réseau social extra-familial, une place et des formes d’autonomie à court terme. À long terme ces modes de socialisation accentuent les phénomènes de relégation sociale existants.
  11. La stigmatisation et la concentration des publics en difficultés dans les mêmes cités ou quartiers, où les conditions de vie sont particulièrement difficiles.
  12. La criminalisation de la consommation de drogues, les incarcérations et le casier judiciaire.
  13. Les pratiques d’exclusion des usagers de drogues du dispositif d’aide psycho-médico-social général. Elles éloignent des services des citoyens dont l’état de santé physique et mentale est déjà problématique. Elle favorise leur renvoi systématique vers des circuits « spécialisés » qui peuvent stigmatiser ces sujets et renforcer leurs références identitaires à la toxicomanie.
  14. Les pathologies associées aux usages à risques et à la prise de produits frelatés. Elles peuvent être bien plus dangereuses pour l’espérance de vie individuelle que la consommation.
 
Quelle évaluation du travail de prévention ?
 
 
Cinq concepts de référence sont particulièrement mis en exergue par les intervenants de première ligne; ils peuvent constituer une grille d’évaluation du travail des équipes.
  1. La prévention intime.
  2. Si la pertinence des messages de prévention est importante, c’est surtout la qualité de la relation avec la personne qui les porte qui en déterminera la portée. Les messages de prévention ne s’inscrivent durablement que sur une relation de qualité qui s’inscrit dans le temps.
  3. Rester dans sa compétence ou son métier, ni en deçà ni au-delà.
  4. Si elles font simplement leur métier, dans toutes ses facettes, nombre de personnes peuvent avoir, au sein de leur fonction, une attention particulière et une action efficace sur certaines variables qui interagissent en amont ou en aval des problématiques de dépendance. Par contre, aller au-delà de son cadre de travail et de sa compétence risque de créer des confusions de rôle, de balayer les repères des jeunes et de discréditer l’ensemble des intervenants du champ institutionnels. (Cf. Le médecin qui se donne un rôle de psychologue, l’assistant social qui donne des avis médicaux, le policier qui offre un accompagnement social, etc.).
  5. Débattre des questions de l’existence plutôt que des produits illicites, permettre aux jeunes de trouver une place dans la société en renforçant leurs compétences et en les accompagnant dans leur recherche d’identité.
  6. Il est essentiel que les interventions de prévention ne soient pas ciblées sur les produits mais créent des espaces de dialogue et d’échanges sur les difficultés spécifiques de l’adolescence, la gestion des limites et des risques relatifs à la recherche de mieux-être et de plaisir, l’analyse des mutations des cellules familiales et du système social, la consommation au sens large, la dépendance et ses différentes formes, les questions existentielles de l’amour, du sexe et de la mort,… La prévention doit renforcer les ressources et les compétences des personnes et des groupes d’appartenance (famille, pairs,…) afin d’aider les jeunes à se construire une identité et une insertion socialement acceptable.
  7. Désintoxiquer les discours.
  8. De multiples opérations de déconstruction du discours commun porté par les personnes, les institutions, les médias,… qui font exister « Le toxicomane », à la place des individus singuliers, peuvent avoir un effet préventif démultiplicateur.
  9. Améliorer l’accès aux droits, s’appuyer sur les actions de citoyenneté.
  10. La prévention n’aura d’efficacité à long terme que si elle s’appuie sur une amélioration globale de l’accès aux droits fondamentaux : droit au logement, à l’éducation, à l’emploi et à la santé. Les droits de l’enfance et des jeunes à faire entendre et reconnaître leurs difficultés sont également centraux. Les pratiques préventives gagneront à s’articuler sur des actions de réseaux visant à développer la citoyenneté et les droits. Dans ce contexte, les politiques de prévention supposent une mobilisation cohérente de tous les membres de la collectivité sociale et notamment des acteurs relais directement en prise avec réalités sociales et économiques que connaissent les jeunes de nos villes. Le travail préventif nécessite que les uns et les autres se mettent en compétence de dialoguer avec ces publics en difficultés et ne se réfugient pas derrière des jugements moraux porteurs d’exclusion.
 
NOTES
 
[1] Le mésusage (terme construit à partir du verbe mésuser, faire un mauvais usage de) renvoie à l’usage nocif et à la dépendance. Voir à ce sujet le Programme Régional de Santé « Conduites de consommation à risques », Conférence Régionale de Santé Nord-Pas-de-Calais, décembre 1999.
[2] Le Service Toxicomanies du Centre de Santé Mentale du CPAS de Charleroi et le Laboratoire de recherche CRISIS-IRTS ont mené cette étude dans le cadre d’un vaste programme européen de coopération transfrontalière (Interreg I).
[3] L’évaluation endoformative est un mode d’action sociale qui implique les différents acteurs concernés par la matière à évaluer. Les processus de réflexion et de concertation mis en œuvre par l’évaluation collective deviennent alors des instruments d’action.
[4] JAMOULLE P., PANUNZI-ROGER N., Évaluation des dispositifs de prévention et de traitement des toxicomanies dans une optique comparative, Hainaut – arrondissement de Lille, Programme européen transfrontalier Interreg I, 1995.
[5] Ce terme local fait référence aux pratiques commerciales clandestines. Les activités liées aux drogues y sont centrales.
[6] Voir l’ouvrage d’Alain EHRENBERG, Le culte de la performance, Paris, Calman-Levy, 1991.
[7] Voir l’ouvrage du Dr Jean-Pierre JACQUES, Pour en finir avec les toxicomanies, psychanalyse et pourvoyance légalisées de drogues, Paris-Bruxelles, De Boeck, 1999.
[8] Je rejoins la position de Michel JOUBERT : « Si la question des toxicomanies est si intéressante pour les sciences sociales, c’est justement qu’elle s’inscrit dans les défaillances de notre système social : à travers elle, nous sommes à même de mieux comprendre les mécanismes de destruction sociale qui touchent les plus vulnérables et accompagnent la construction des positions sociales ordinaires. Elle nous oblige à rechercher – à partir du moment où la responsabilité des actes n’est plus renvoyée uniquement à la personne – d’autres voies, d’autres méthodes pour donner à chacun des possibilités crédibles d’épanouissement personnel; elle est à ce titre une question qui interroge directement les discours souvent incantatoires qui tournent autour de la démocratie et de la citoyenneté. » Préface de l’ouvrage de JAMOULLE P., Drogues de rue, Paris-Bruxelles, De Boeck, coll. Oxalis, 2000.
[9] En ce sens, je rejoins Jean-François WERNER pour qui les jeunes qui font usage de drogues illicites « défient la société de s’expliquer sur ce qui la fait vivre, sur ses “valeurs”, son mode d’organisation et ses projets. » Marge, sexe et drogues à Dakar, enquête ethnographique, Paris, Karthala – Orstom, 1993.
[10] Elles sont développées par P. RICŒUR dans son ouvrage Temps et récit. 3. Le temps raconté, Paris, Édition du Seuil, 1985.
[11] Soins de santé, aide psychologique ou sociale, aide aux justiciables, soins spécialisés, secteur pénal…
[12] Les jeunes initiés aux drogues au début des années 80 décrivent une époque où les pratiques de consommation étaient surtout centrées sur les stupéfiants. Alcooliques et consommateurs de drogues se fréquentaient peu et se disqualifiaient. Actuellement, les polyconsommations brouillent les catégories de dépendants. Les jeunes développent conjointement de multiples usages de substances psychoactives : haschich, tabac, ecstasy, speed, médicaments psychotropes, alcool, cocaïne, héroïne,…
[13] Pour le sociologue Alain ERHENBERG, le « remplissage addictif » correspond au « vide dépressif ». Il développe une approche dialectique de la dépression, de l’automédication et de l’addiction. La fatigue d’être soi, dépression et société, Paris, Éditions Odile Jacob, 1999.
[14] J.-M. HARVENGT, Conseiller d’aide à la jeunesse, arrondissement judiciaire de Mons-Borinage.
[15] Dr Jean-Pierre JACQUES, De quelques questions cliniques, légales et morales soulevées par le toxicomane, dans Cycle de conférences organisées par le projet Aria, 1993.
[16] Alain VANTHOURNHOUT, Canal J, une AMO de Tournai.
[17] JOUBERT M., Drogues, trafics et insertion, l’économie informelle comme support social, Cahier de Prospective jeunesse, Vol 5 n°3, trimestre 2000.
[18] Une enquête épidémiologique sentinelle récente réalisée dans la région de Charleroi confirme ces représentations. La population enregistrée est composée d’usagers en contact avec des services d’aide en raison de leur usage de drogues (N = 786). 63,1 % de l’échantillon n’a qu’un diplôme de cycle primaire, voire aucun diplôme. 5,5% de l’échantillon a obtenu un diplôme dans l’enseignement général et 3,3% dans l’enseignement supérieur universitaire. Isabelle GOELENS, Enquête sentinelle, recueil de données épidémiologiques concernant les usagers de produits psychotropes illicites en contact avec des instances d’aide dans la région de Charleroi. Analyse descriptive de l’évolution des données de 1995 à 1999, oct. 2000.
[19] L. PRZYLUCKI, travailleuse sociale dans une AMO de la région carolorégienne.
[20] J.-P. BROHÉ, pharmacien de la région de Farciennes.
[21] Acheter de la marchandise pour des clients et la leur apporter moyennant un pourcentage.
[22] Voir à ce sujet la thèse de doctorat en sociologie de Patricia BOUHNIK : Le monde social des usagers de drogues dures en milieu urbain défavorisé, Université de Paris VIII, 1995.
[23] E. BADINTER, XY de l’identité masculine, Paris, LP 9783,1992.
[24] S. JAUNIAU et G. LECLERC, travailleuses sociales à Prélude, antenne toxicomanie du CPAS de Mons.
[25] Smaïl HADJADJ, in : «Toxicomanie et immigration», rapport intermédiaire, Duyck-Tronquoy, 1994.
[26] L’ordalie (ou « jugement de Dieu ») est un concept qui s’est imposé ces dernières années dans le champ des conduites à risques. La personne qui développe des comportements ordaliques se confronte à sa destinée. Elle se dépossède de la question de savoir si elle va vivre ou mourir, elle « se joue à la roulette » et s’en remet au jugement du destin. Si elle survit, c’est peut-être qu’une force supérieure existe et que son existence a un sens.
[27] Dr ERGO et Mme JONART, neuropsychiatre et psychologue, clinique psychiatrique Les Fougères.
[28] J. ROISIN, psychologue à Espace Libre, un service d’aide aux justiciables de la région de Charleroi.
[29] Dans son chapitre, «La drogue comme protection contre la menace incestueuse », Jean-Pierre JACQUES décrit ce profil de situations où « le stress imparable » et « la douleur inconsciente » que les effets antalgiques des drogues apaisent sont du registre de l’inceste et de la sexualité. JACQUES J.-P., Pour en finir avec les toxicomanies, Bruxelles, Paris, De Boeck, 1999.
[30] Y. Van DROOGENBROEK, psychologue, coordinatrice du centre de crise et de court séjour pour toxicomanes Transition
[31] Dr DENIS, généraliste, Collectif santé Charleroi Nord, coordinateur de la Formation continue en Toxicomanie carolorégienne.
[32] Y. Van DROOGENBROEK.
[33] « À ces questions, l’État ne pourra se contenter de répondre uniquement par l’usage de la violence, sous peine de voir se creuser un fossé de plus en plus large entre ces jeunes et lui » affirme Jean-François WERNER, dans Marge, sexe et drogues à Dakar, enquête ethnographique, Paris, Karthala, Orstom, 1993.
[34] Le Culte de la performance (1991), L’individu incertain (1995) et La fatigue d’être soi (1999).
[35] L’ère du vide, Essai sur l’individualisme contemporain, coll. Folio, essais, Éd. Gallimard, Paris, 1983.
[36] Voir à ce sujet le chapitre sur l’économie souterraine de l’ouvrage de P. JAMOULLE, Drogues de rue : récits et style de vie, De Boeck, Paris-Bruxelles, 2000.
[37] D’origine nord-américaine.
[38] EHRENBERG, 1991, op cit.
[39] J. PATTIJN, directeur de Carolo Contat Drogues à Charleroi à l’époque de l’entretien.
[40] L. PRZYLUCKI.
[41] Dr O. MARIAGE.
[42] Charles MELLEMAN, in : «Passion chimique – Passion chimérique», conférence de N. VAN DEN BROEK, médecin psychanalyste au réseau d’aide aux toxicomanes : Citadelle.
[43] A. VANTHOURNHOUT.
[44] Dr O. MARIAGE.
[45] M.-P. GIOT, coordinatrice du Service Toxicomanies du CSM du CPAS de Charleroi.
[46] M.-P. GIOT.
[47] Les instances de socialisation produisent une intériorisation de normes, de valeurs, de structures cognitives et de savoirs pratiques. Je partage les thèses des interactionnistes qui analysent les processus de socialisation comme des modes d’adaptation et d’ajustements progressifs aux contextes de vie. Mes propres enquêtes n’ont cessé de m’enseigner que face aux situations rencontrées, l’individu tente d’ajuster son comportement au mieux de ses préférences et de ses intérêts tels qu’il les conçoit. Les processus de socialisation ne relèvent pas du simple conditionnement mais bien d’une adaptation progressive au champ d’interaction dans lequel l’acteur est plongé. En ce sens, cette citation de Mike SINGLETON est explicite : « Les structures, les fonctions, les systèmes, les modèles, les valeurs et les visions culturelles, les faits sociaux (totaux ou partiels) ne sont pas des facteurs qui pèsent du dehors et d’en haut, de tout leur poids, indépendant et pré-existant, sur les acteurs individuels. Ils ne sont ni l’eau dans laquelle le poisson baigne sans le savoir ni l’eau qui coule sur le dos d’un canard imperméable. En fait, il n’y a que des personnes qui en se socialisant se retrouvent socialisées. » Amateur de chiens à Dakar, plaidoyer pour un interprétariat anthropologique, Louvain-la-Neuve, Paris, Academia-Bruylandt/l’Harmattan, 1998.
[48] Alain EHRENBERG, 1999. « La dépression et l’addiction dessinent l’envers de l’individu souverain de la fin du XXe siècle. À l’implosion dépressive répond l’explosion addictive, au manque de sensation du déprimé répond la recherche de sensation du drogué. L’homme déficitaire et l’homme compulsif sont les deux faces de ce Janus. »
[49] M.-P. GIOT.
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