Psychotropes
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-3652-3
176 pages

p. 31 à 48
doi: en cours

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Vol. 7 2001/3-4

2001 Psychotropes Articles
Les conduites liées aux drogues dans les zones de précarité

Enquête de terrain auprès d’usagers de drogues

Pascale Jamoulle Ethnologue au CSM du CPAS de Charleroi Attachée de recherche à CRISIS IRTS Nord-Pas de Calais Nadia Panunzi-Roger
Cette enquête ethnographique transfrontalière (Hainaut – Nord-Pas-de-Calais – Picardie) permet de réfléchir à la prévention des conduites à risques, à l’accès aux soins et à la réduction des dommages liés aux drogues à partir de l’éclairage particulier du discours des personnes qui sont ou en ont été dépendantes. «Elle apporte une contribution à la compréhension des conduites à risques de jeunes évoluant dans des contextes sociaux marqués par la précarité. Elle nous entraîne sur les traces des parcours de galère et d’initiation qui conduisent à rencontrer les drogues au travers de processus psycho-sociaux et pénaux convergents (stigmatisation, disqualification, atteintes à l’estime de soi...). Elle nous aide à comprendre les stratégies bricolées pour trouver du sens, du plaisir et une place au sein du corps social.»1 Mots-clés : Enquête, Ethnographie, Conduite à risque, Réduction des risques, Prévention, Accès aux soins, Précarité, Témoignage, Usager, Trajectoire, Initiation, Hainaut belge, Nord-Pas-de-Calais — Picardie. This cross-border ethnographical inquiry (Hainaut – Nord-Pas-de-Calais – Picardie) allows to think about the prevention of behaviour at risks, at the access to care and to the reducing of damages connected to drugs from the particular lighting of the speech of the persons who are or there was dependent. «It brings a contribution to the understanding of behaviour at risks of young people evolving in social contexts marked by the uncertainty. It pulls us on the tracks of the routes of bad adventure and of initiation that lead to meet drugs through convergent psychological, social and penal processes (stigmatization, disqualification, infringements on the respect of one). It helps us to understand strategies tinkered to find of the sense, the pleasure and a place within the society.» [1]
 
Contextes et objectifs de l’enquête
 
 
Le laboratoire de recherche CRISIS/IRTS et le Centre Santé Mentale ont conduit, en 1998 et 1999, une enquête de terrain auprès de personnes qui sont ou ont été dépendantes de drogues [2]. Il s’agissait de mieux comprendre l’évolution récente des pratiques liées aux drogues, d’étudier la manière dont des personnes qui sont (ou ont été) dépendantes se représentent leurs itinéraires et leur monde social [3]. L’enquête avait également des objectifs opérationnels :
  • élaborer des pratiques de prévention des conduites à risques adaptées aux publics distanciés des services existants;
  • réfléchir à l’accès au dispositif socio-sanitaire en rencontrant des personnes qui n’ont pas (eu) accès et d’autres qui ont (eu) accès;
  • affiner la politique de réduction des dommages en bénéficiant de l’expérience des usagers de drogues;
  • mieux appréhender les conséquences de la criminalisation de l’usage de drogues sur la trajectoire sociale des consommateurs.
La problématique a été localisée sur deux sites frontaliers – le Hainaut belge et le département du Nord/Picardie – déjà présentés au début du premier article de ce numéro. Ajoutons que, depuis la fin des années quatre-vingt, une économie souterraine liée aux drogues s’est particulièrement implantée dans les zones de précarité de ce bassin transfrontalier.
 
Méthodologie
 
 
Pendant deux années, grâce à des techniques d’immersion en milieu de vie et la collaboration des professionnels, l’équipe de recherche belgo-française a rencontré plusieurs centaines de personnes impliquées dans des systèmes de vie liés aux drogues. Les entretiens biographiques et l’observation participante de type ethnologique dans les lieux de vie (quartiers, structures à bas seuil d’accès…) se sont avérées deux méthodes complémentaires pour étudier les représentations des populations inscrites ou non dans une trajectoire d’aide et de soin.
Les personnes enquêtées disent être ou avoir été « dans la came » [4]. Les représentations et modes de vie sociaux qu’elles décrivent ne s’appliquent en aucun cas à des consommateurs récréatifs ou occasionnels de psychotropes puisqu’aucun n’a été interviewé.
Nous avons diversifié notre échantillon en multipliant les situations et contextes de rencontre. Dans le Hainaut belge, un travail d’immersion de deux années dans deux quartiers exposés et la collaboration d’une diversité de professionnels (généralistes et spécialistes) ont permis de nouer des relations avec plus d’une centaine de personnes très impliquées dans les systèmes de vie liés aux drogues. Outre de multiples rencontres informelles et des entretiens ethnographiques avec la population dépendante qui vit dans les quartiers, trente-quatre personnes se sont engagées dans des récits de vie approfondis.
Dans le département du Nord-Picardie, les terrains d’immersion choisis ont été les structures à bas seuil et le milieu carcéral. Dans le cadre de l’observation participante, une centaine de personnes ont été rencontrées. Tout au long de l’enquête, et au gré des possibilités de chacun, des échanges ont également eu lieu avec les équipes. Ils ont permis de confronter les observations de terrain avec les points de vue et les pratiques des professionnels travaillant auprès des usagers. 82 entretiens ont été réalisés au total avec 62 usagers de drogues (dont 25 personnes et 40 entretiens en milieu carcéral).
Les processus d’engagement dans les systèmes de vie liés aux drogues décrits ci-après se réfèrent donc à une population d’usagers de drogues majoritairement précarisée. Cette description rend ainsi compte de la réalité vécue par les usagers de drogues les plus visibles et les plus marginalisés, excluant de ce fait les autres catégories de consommateurs. Elle ne saurait donc prétendre à l’exhaustivité.
 
Résultats de l’enquête
 
 
La plupart des trajectoires des personnes interviewées sont scandées par les mêmes thèmes initiateurs. Ils s’enchaînent et s’alimentent les uns aux autres selon des étapes chronologiques analogues. Si les récits découvrent des histoires uniques et particulières, elles s’inscrivent généralement sur la même trame de réalités psychosociales, familiales et socioculturelles.
Vécus traumatiques
L’observation des trajectoires met en évidence les marques et les blessures de l’enfance dans un contexte de précarité sociale aiguë. On retrouve dans la plupart des récits de vie des expériences traumatiques survenues plus ou moins tôt dans l’existence de ces jeunes : abandons, placements/déplacements multiples (institution, famille d’accueil), deuils non élaborés; violences dont ils ont été témoins et/ou victimes; abus; désintérêt, déni, rejet et, plus largement, des négligences graves ou des maltraitances de la part des parents ou des beaux-parents; discordes parentales, séparations conflictuelles ou suicides familiaux dont l’enfant est l’enjeu… Histoires pleines de « bruits et de fureur » dans lesquelles l’alcoolisme, la délinquance ou la violence sont extrêmement fréquents, constituant de ce fait la norme familiale. Les carences affectives sont récurrentes, répétées et se sont souvent installées tôt. L’insécurité est grande, le quotidien est chaotique. Ces sévères traumatismes ont empêché la réalisation des premières expériences dans des conditions de sécurité psychique suffisante, ils ont mis en péril la symbolisation des conflits et de la violence. Ils ont créé les conditions de l’insécurité émotionnelle, de la mésestime de soi et de la rupture de la confiance envers le monde adulte.
Les récits de vie montrent de nombreuses psychopathologies inaugurales [5] (difficultés identitaires, pathologies du lien et de la dépendance) inscrites sur un fond dépressif. Les vécus traumatiques précoces n’ont souvent pas été détectés, écoutés et traités. La douleur, la souffrance et la colère qu’ils ont provoquées restent intactes. Certains usagers analysent leur recours aux drogues comme une forme d’automédication.
Face à la violence ou la cécité familiale et sociale qu’ils ont rencontrées, aux adultes qui ne les ont pas protégés, ces jeunes ont souvent adopté des logiques de sauvegarde, de retrait, de silence et de fuite. Défiants, sans illusions, ils ont parfois cherché, de rupture en rupture, à se distancier des blessures de l’enfance. La mise en acte et la violence (contre soi, contre les autres) sont devenues un schéma de comportement à partir de l’adolescence. Certains ont adopté des positions sacrificielles face à l’existence et se sont inscrits dans des destinées tragiques. Ils ont été victimes de ruptures affectives, de la drogue, de la répression, de l’indifférence des soignants. Véritables « radars à l’injustice », comme victimes ils n’ont de cesse de rencontrer des bourreaux et de nouer des liens de rejet [6]. Ce type de positionnement imprègne souvent les relations que les usagers de drogues nouent avec les professionnels et les structures socio-sanitaires ou éducatives vues comme « incapables » de les aider et de les protéger.
Disqualification sociale des familles
Nombre d’usagers de drogues ont vécu le rejet et la honte au travers de la disqualification sociale de leur famille (chômage, alcoolisme, illettrisme, pauvreté, culture disqualifiée). Certains ont souffert et/ou souffrent encore d’une image d’indignité sociale de leurs parents et d’eux-mêmes. Le propre de ces familles est d’être souvent fermées, repliées sur elles-mêmes. Leurs conditions de vie contribuent à les isoler : habitats dégradés dans des quartiers ghettos; difficultés économiques, disqualifications culturelles. Elles ont souvent peu de relations sociales, excepté avec des familles rencontrant des difficultés similaires. Ces situations accentuent les mécanismes de clôture familiale souvent présents dans les biographies.
Distanciation des lieux de socialisation traditionnels
L’adolescence apparaît comme une période cruciale. Dans les récits biographiques, on remarque l’absence quasi constante d’adultes solides, fiables, structurants, sur lesquels ces jeunes auraient pu prendre appui. Les défaillances parentales peuvent être multiples (difficultés psychiatriques, problèmes de santé, dettes et absence de ressources socioéconomiques, carences éducatives et/ou affectives). Par ailleurs, la distance à l’égard des instances de socialisation (l’école, les clubs de sport et de loisirs) n’ont pas donné à ces jeunes l’occasion de rencontrer des adultes qui les auraient valorisés, soutenus ou accompagnés dans leur quête identitaire. Souvent, dans les trajectoires, les difficultés s’enchaînent. La souffrance familiale amène nombre de pré-adolescents à se désengager des autres lieux de socialisation traditionnels. La plupart des enquêtés ont vécu un décrochage scolaire précoce et sont en situation de précarité culturelle. Ils ont généralement été orientés vers des filières professionnelles, quelques-uns ont fait des études techniques, très peu ont suivi l’enseignement général. Parfois les difficultés familiales ont paralysé l’apprentissage scolaire. Beaucoup d’usagers de drogues rencontrés dans les quartiers sont illettrés. Ils se sont parfois sentis responsables de leur échec scolaire. L’école n’aurait fait que dévoiler leurs déficiences, leur « faiblesse » de caractère, leur « manque » de volonté et d’intelligence. Parfois ils pensent que leur famille n’avait pas les moyens de lutter contre les processus de sélection scolaire et d’exclusion. Elle avait perdu d’avance, elle a subi. À force d’échouer, beaucoup d’enquêtés ont été relégués dans des sections ou des écoles « à problèmes », avec d’autres qui, comme eux, « n’y croyaient plus ».
Un profil de jeunes d’origine étrangère a découvert, dans le milieu scolaire, le regard social disqualifiant sur leur « étrangéité » [7], l’étiquetage culturel. La société d’accueil ne leur transmet généralement de la culture de leurs pères que des aspects négatifs. Les pères apparaissent d’autant plus disqualifiés qu’ils sont souvent au chômage, exploités ou vivent des revenus de transfert. Certains se sont autant retirés qu’ils ont été retirés du champ éducatif. Ils ont abandonné le terrain des responsabilités parentales aux acteurs sociaux et institutionnels. Mais, plus que le chômage, la pauvreté ou la disqualification, c’est l’acceptation passive des pères vis-à-vis de leur situation, qui constitue un facteur de vulnérabilité pour l’enfant. Le discours familial : « Je n’y peux rien », « C’est comme ça », « Il n’y a rien à faire », constitue une attitude de passivité voire de soumission qui suscite la honte, la colère et la rébellion. Des enquêtés ont expérimenté ces sentiments et se sont rassemblés pour y faire face. Ils ont cherché à se faire respecter avec les ressources qu’ils avaient. Ils ont investi l’univers scolaire comme un espace social propice à la construction des prémices d’un destin « hors norme ». Ils se sont organisés pour contraindre les pairs au respect. Ces premières solidarités peuvent parfois constituer le ciment des réseaux de l’économie souterraine. Les logiques de défi qui portaient ces groupes de jeunes ont donné lieu à des apprentissages de comportements déviants (racket, deal, consommations) en milieu scolaire ou dans les quartiers. Elles leur ont permis de reprendre l’initiative, d’initier d’autres formes de compétitions, d’autres règles, où ils n’avaient pas de handicap particulier et qui leur semblaient plus propices à la construction de l’estime d’eux-mêmes.
Pratiques liées aux drogues
De nombreuses biographies montrent, dès la pré-adolescence, des consommations de tabac, d’alcool, de cannabis, de solvants, de médicaments. Plus avant dans les trajectoires apparaissent les drogues de synthèse, la cocaïne, les opiacés. La consommation récréative de produits psychotropes prend place dans beaucoup de vécus scolaires ou de loisirs. Elle donne l’opportunité de s’évader et de rythmer l’espace scolaire d’un plaisir qu’ils ne trouvent pas dans l’apprentissage. Les thématiques de la fuite, de l’évasion, de l’ennui et du mal-être sont récurrentes. Des consommations aux « business » et des « business » aux pratiques de « défonce », il y a des mouvements de balancier avec, comme point d’ancrage, le besoin d’être reconnu, de créer l’événement, de montrer sa valeur aux sociabilités juvéniles et de se construire un destin acceptable. Souvent les conduites liées aux drogues (consommation, vente, transport, recel) offrent à ces jeunes la possibilité de « faire leurs preuves » dans les réseaux de sociabilités juvéniles dans lesquels ils cherchent à se positionner. Ces pratiques leur permettent de masquer leur sensibilité, de prendre de l’assurance, de s’affirmer dans leurs relations. Dans les contextes prohibitionnistes, les consommations et le « business » souterrain peuvent aussi être une forme de provocation utilisée par ces adolescents blessés et précarisés. Plus ils ont connu des transgressions familiales graves, plus ils ont tendance à utiliser la transgression et le défi à l’autorité comme mode d’interpellation. Les conduites à risques, comme l’abus de drogues, peuvent aussi être un appel qui permet à certaines familles de sortir momentanément du chaos dans lequel elles sont plongées. Quand aucun dialogue ne peut se nouer autour de la souffrance familiale, elle réapparaît une fois la crise dénouée. Si le jeune observe que le resserrement familial fonctionne lorsqu’il se met en danger, il peut intérioriser des logiques de risques démesurées dont il a expérimenté l’efficacité sur le système familial et social.
Le recours aux produits psycho-actifs peut aussi être une forme de réponse à l’angoisse, au stress, à la « rage » (la colère et l’impuissance) ou à la dépression. Certains usagers de drogues parlent de leurs pratiques de consommation d’héroïne comme d’un jeu dangereux (« c’est comme la roulette russe ») mais qui donne du temps et laisse une porte de sortie que le suicide ne laisse pas. La prise de produits permet de « diminuer la pression », de trouver « une sérénité » ou « un certain niveau d’inconscience ». Dans le champ du rapport au corps, si certaines pratiques de consommation sont utilisées pour « s’absenter du champ du désir » [8], d’autres stimulent les performances sexuelles; elles permettent ou ont permis à un profil de jeunes de diminuer la tension relationnelle, de mieux gérer leur affectivité ou leur sexualité.
La socialisation par les pairs
Plus ces jeunes se distancient et se « décalent » de la culture familiale et scolaire plus ils ont tendance à se tourner vers une socialisation par les pairs. Les enquêtés racontent comment ils se sont précocement « absentés » de l’univers scolaire, en groupe ou seuls. Ils ont cherché des réseaux de sociabilité qui puissent les intégrer, les reconnaître, leur permettre de faire des apprentissages et leur donner une place acceptable. Ils se sont « débrouillés » avec les moyens qu’ils avaient, ils ont fait de l’espace public leur terrain d’aventure et ont mis au point des systèmes d’accès aux biens de consommation. Ils ont progressivement investi les apprentissages socioéconomiques offerts par l’économie souterraine liée aux drogues. Très implantée dans le tissu social des régions ou quartiers exposés, celle-ci recouvre un ensemble de pratiques clandestines : trafics de stupéfiants, d’ordonnances, de certificats médicaux; marché noir de médicaments, d’objets volés, d’alcools; transport de marchandises, d’importateurs ou de revendeurs des réseaux souterrains, escroqueries, prostitution… Ces activités n’ont pas toutes une connotation morale négative auprès de la population. L’achat de marchandises « tombées du camion », par exemple, est particulièrement banalisé dans les sites où nous avons travaillé.
Les activités liées aux drogues sont présentes très tôt dans la vie des jeunes des quartiers exposés, elles s’intègrent dans des styles de vie. Les phénomènes d’identification aux comportements des aînés sont puissants. « Les grands » offrent aux « petits » une gradation concrète d’apprentissages techniques et sociaux (présence passive dans le groupe, tests de fiabilité, transport de marchandises, guet). La réussite de ces épreuves valorise les plus jeunes et les affilie au groupe de leaders du quartier. Parfois, c’est la fratrie tout entière qui est engagée dans des activités illicites. Le trafic de drogues et les pratiques parallèles peuvent devenir un système de survie pour des familles ou des quartiers sinistrés par la crise économique.
On constate le poids énorme de l’influence sociale (l’adoption des valeurs et des habitudes du groupe des pairs) dans la socialisation de ces jeunes. Même si la vie dans la cité est souvent vécue comme un enfermement, les sociabilités et styles de vie de quartier ont permis aux enquêtés d’intégrer des valeurs humaines, telles que le respect vis-à-vis des aînés (qui protègent les petits), la solidarité et l’amitié. Elles inscrivent l’allégeance à des « loyautés supérieures », notamment au groupe de pairs : « On se connaît depuis l’enfance… j’ai traîné avec eux…à 12/13 ans, on admire les grands… on veut faire comme eux. »
Systèmes de normes qui structurent les socialités « décalées »
Les groupes de jeunes qui s’engagent dans l’économie souterraine réinterprètent et s’approprient les systèmes de références de la postmodernité [9]. Ils ont transposé les valeurs de la société globale dans des rapports sociaux clandestins, avec des règles du jeu spécifiques, « décalées » de la légalité. Les styles de vie et codes de conduites qui structurent l’économie souterraine s’appuient sur certains impératifs du néo-individualisme [10].
  • Vivre au jour le jour, dans l’imprévisible et à 100 à l’heure. Les pratiques de « business » offrent un style de vie aventureux, « speed » et hyper-actif, qui crée l’événement et confronte les fantômes de l’adolescence : l’ennui, l’attente, la monotonie.
  • Sortir de l’anonymat, s’organiser, construire et maintenir une position de force. Ces jeunes ne cessent de faire référence aux personnes de « haute réputation », « fortes en mentalité », reconnues comme des caïds dans les réseaux du business. Certains se mettent en quête, dans la clandestinité, de destins d’exception par opposition aux « pauvres mecs (ou filles), le bas de gamme » des quartiers. Le marché souterrain offre une marge d’initiative individuelle aux jeunes qui ne se sentent pas reconnus et ne croient plus que les trajectoires d’insertion licite puissent leur offrir un destin acceptable.
  • Maîtriser ses affects et doper sa capacité d’action. Le milieu du business respecte la loi du plus fort. Les signes extérieurs de ce « caractère fort », mythifié par le groupe, sont la maîtrise des émotions, l’audace, la gestion des tensions inhérentes aux conduites de défi et le silence au sujet de l’intimité. Les bavards, les sentimentaux, les fragiles sont disqualifiés. La consommation peut jouer un « effet Rambo » et faciliter les comportements dominants respectés par les pairs.
  • Explorer les plaisirs et les « frissons ». Si les « petits délires » liés aux drogues fondent les groupes, des usagers disent aussi qu’ils se sont
  • « essayés sur la came » parce qu’ils savaient qu’elle était dangereuse, difficilement maîtrisable. En s’y confrontant, ils ont cherché à expérimenter leur niveau de détermination et leur capacité de maîtrise du danger, de la peur et du plaisir. Certains s’engagent, de plus en plus loin, dans les conduites à risques et le frôlement du danger. Ils cherchent le « frisson », ce plaisir particulier qu’ils vivent dans les situations de défi, lorsqu’ils montrent qu’ils savent contrôler leur peur, dans une optique d’affrontement. La recherche du « frisson » s’exprime selon des modalités très différentes : prendre des drogues dangereuses, monter des business, passer des frontières, se confronter physiquement, conduire un véhicule à grande vitesse, porter une arme, etc. Ces jeunes entrent peu à peu dans une surenchère de défis, ils cherchent à « se démarquer » et « gradent » dans les plaisirs qu’offrent la peur et le danger. Quelques-uns finissent par banaliser la violence, elle s’intègre dans leur quête de reconnaissance.
  • « Faire de la tune » et avoir accès aux signes différentiels de la réussite sociale. Les « business » et la circulation de l’argent dans les groupes et les quartiers créent les conditions d’une « fièvre » individuelle et collective, d’autant plus que la région se paupérise et que l’éclatement des noyaux familiaux, le chômage ou les problèmes de santé des parents dégradent les conditions de vie matérielles. La « fièvre de l’argent » semble s’alimenter au besoin de reconnaissance de certains enquêtés. Elle s’enfle parfois jusqu’à l’excès tout en ne donnant pas de réelle satisfaction. « Il me fallait toujours plus d’argent, plus j’en avais, plus il m’en fallait. Je faisais tout pour montrer mon or, mon argent. J’avais une Porsche alors que j’avais même pas le permis. Je me baladais en costume cravate, toujours bien habillé. J’étais quelqu’un, de l’argent j’en avais. »
  • Réguler ses consommations, se démarquer des « toxines » (toxicomanes). Ces jeunes se cherchent dans des images d’adultes « hors normes ».
  • S’ils perdent le contrôle de leur consommation, deviennent toxicomanes, commencent à être « malades » (en manque), ils vivent un sentiment d’échec identitaire. Ils n’ont pas réussi l’épreuve de la maîtrise. Ils ont échoué dans leur parcours initiatique; ils se voient du côté des faibles, des fragiles, des « bas de gammes », « faibles de caractère ». Il est dangereux pour un jeune, pris dans ces logiques, de se reconnaître comme toxicomane et/ou de demander de l’aide à ce sujet. Il risque la mésestime de soi, la relégation du groupe de pairs, la réprobation familiale. Ces représentations repoussent les demandes d’aide et disqualifient tout particulièrement les personnes précarisées par leur toxicomanie. Elles ne sont plus fréquentées par leurs amis d’antan alors même que la consommation régulée de stupéfiants était valorisée par leur groupe d’appartenance. Dans le milieu du business, la dépendance est un signe de faiblesse qui légitime les comportements d’emprise, de domination et d’escroquerie en tout genre.
En s’engageant dans l’économie souterraine, où les activités liées aux drogues sont centrales, beaucoup d’enquêtés ont participé à la mythologie du « self-made-man », le héros populaire qui réussit à s’extraire de la masse de ses semblables, à se faire un nom, à devenir quelqu’un. Leurs conduites addictives ont fait basculer leurs positions dans les groupes. Ils ont dû renoncer à leurs rêves héroïques et se sont retrouvés face au mépris ambiant, à un sentiment d’insuffisance et à la mésestime de soi.
La confrontation au champ pénal
Plus avant dans leur trajectoire, la plupart de ces jeunes ont été confrontés à des logiques sociales défensives qui, dans un contexte de désinsertion scolaire et familiale, ont particulièrement pénalisé leurs comportements de consommation et de « débrouille » (placements, incarcérations). Leurs expériences, souvent traumatiques, du champ pénal et les apprentissages qu’ils ont faits en institution ou en prison ont alimenté leur relégation familiale et sociale et créé les conditions de l’étiquetage toxicomaniaque. Beaucoup ont perdu, à ce stade, la maîtrise de leurs consommations de produits psycho-actifs et ont renforcé leurs engagements dans les systèmes de vie liés aux drogues. Ces modes de vie et la clandestinité adjacente à la prohibition les ont d’autant plus distanciés du champ institutionnel et des dispositifs d’insertion/soin et réhabilitation.
Cet enchaînement ne permet pas d’expliquer de manière suffisante ou exhaustive l’ensemble des trajectoires toxicomaniaques des personnes rencontrées mais il en est une dimension suffisamment significative pour définir un champ particulier à la prévention.
 
Pistes de prévention
 
 
L’analyse des processus d’engagement dans les systèmes de vie liés aux drogues montre que la prévention doit travailler à la réduction des logiques d’exclusion psycho-sociale, culturelle et sanitaire des populations vulnérables. Elle repose sur une mobilisation cohérente de tous les membres de la collectivité et notamment des adultes relais directement en prise avec les problématiques psychosociales et économiques que connaissent les jeunes. Ce n’est qu’avec le croisement de ces exigences que l’on peut espérer créer de la confiance et faire évoluer les comportements à risques.
La prévention précoce
L’incidence des souffrances familiales sur les trajectoires montre que l’enfance et la pré-adolescence sont des zones sensibles pour la prévention. De nombreux récits révèlent des événements traumatiques qui ont contribué à fragiliser l’individu sur le plan psychologique, un schéma relationnel fondé sur la violence et les passages à l’acte, des consommations précoces de produits psychotropes chez l’enquêté, sa fratrie ou les adultes responsables de lui. Nombre de « sauts de génération » sont aussi observés ainsi que des placements transgénérationnels. Des enquêtés ont été élevés par leurs grands-parents et sont pris eux-mêmes dans de telles difficultés que leurs enfants sont confiés à la garde de leurs propres parents. Les récits montrent également comment certains usagers de drogues, aux prises avec des jeux familiaux complexes, se voient désinvestis de leurs droits parentaux au profit de leur conjoint ou de leur famille d’origine. Certains « donnent » leur enfant à la structure familiale élargie, activant parfois les mécanismes qui vont, à long terme, provoquer leur propre exclusion du réseau familial et le « rapt » de l’enfant par les grands-parents. Dans d’autres situations, des mesures de placement en institution sont prises. La séparation d’avec l’enfant plonge alors la plupart des parents dans la désespérance et des comportements de plus en plus autodestructeurs. Ces jeux familiaux peuvent se jouer sur plusieurs générations, précariser progressivement les familles et s’avérer particulièrement problématiques pour le développement harmonieux de l’enfant.
Les récits ne cessent de nous parler de l’importance du travail des professionnels généralistes de la petite enfance [11] en matière de prévention des conduites à risques et des dépendances. Ils peuvent offrir un soutien psycho-social et socio-éducatif aux familles précarisées afin de renforcer leurs ressources et leurs compétences. Un travail cohérent et adéquat de ce réseau de professionnels peut avoir potentiellement la capacité d’infléchir des trajectoires de vie et de prévenir le développement de conduites toxicomaniaques à l’adolescence. Le diagnostic précoce et le suivi des vécus familiaux traumatiques sont fondamentaux, notamment dans leurs dimensions transgénérationnelles et sociales.
La fréquence des pathologies inaugurales et les difficultés rencontrées par les familles nécessitent de soutenir le travail de prévention générale. Les moyens actuellement attribués à la prévention petite enfance sont dérisoires au regard des besoins et du travail à réaliser, particulièrement dans les régions les plus paupérisées.
La prévention à l’égard des adolescents et jeunes adultes
Les dispositifs de prévention doivent continuer à s’adresser aux adolescents et aux jeunes adultes. Les récits dévoilent des sorties précoces du monde scolaire et des prises de distance rapides envers la famille. Beaucoup d’enquêtés se tournent vers une socialisation réalisée exclusivement au contact des pairs et dans l’espace public, et non plus auprès des parents et des adultes, qui les expose de manière précoce et régulière à des pratiques déviantes. Les récits révèlent des vulnérabilités familiales qui ont eu un impact tout au long de l’enfance et de l’adolescence : le décalage à l’égard de la culture familiale, la clôture, la violence, la banalisation des comportements addictifs, la loi défaillante ou purement répressive, etc. Il est essentiel de pouvoir engager des espaces de travail et d’accompagner les familles aux prises avec les conduites à risques et les décrochages sociaux des jeunes. À l’entrée de l’âge adulte, un large profil d’enquêtés cumulait les handicaps : des difficultés psychologiques et existentielles, des difficultés socioéconomiques et un environnement déviant dont certains n’ont pu espérer aucune aide.
Malgré de notables évolutions, les usagers de drogues sont encore souvent considérés comme des délinquants ou des personnalités faibles et débilitées par la drogue. Beaucoup d’adultes manifesteraient une distance, voire une hostilité particulière, envers les jeunes usagers de drogues et chercheraient surtout à éviter le contact avec eux. Ces représentations disqualifiantes, portées par le corps social, ont un impact négatif sur le dialogue que peuvent nouer les jeunes consommateurs avec des adultes structurants et fiables. Parents, éducateurs, enseignants, responsables de clubs de sport ou de loisirs peuvent engager un travail à long terme avec les jeunes usagers de drogues tant sur le plan de l’intégration des limites que sur celui de la valorisation des ressources et de la narcissisation des adolescents.
Le travail de prévention mené par les adultes présents dans les lieux de vie des jeunes et par les familles elles-mêmes pourrait se référer à cinq types de balises.
1 Éviter les menaces, discours moraux et pratiques d’exclusion lorsque des consommations sont suspectées
Beaucoup d’interviews analysent les pratiques liées aux drogues comme des expériences de prise de risques et de défi. Ils pensent que les menaces et les discours moraux qui réitèrent les interdits de consommation et visent à « faire peur » ont souvent pour effet de renforcer les comportements de défi à l’autorité. La dénonciation des usagers de drogues auprès des autorités judiciaires et leur exclusion des lieux de socialisation (écoles, clubs de loisir) peuvent accélérer leur désocialisation en cumulant des trajectoires pénales (garde à vue, incarcération, amende, casier judiciaire) aux processus de désinsertion sociale existants. Ils disqualifient les adultes aux yeux des jeunes.
Il apparaît impératif d’agir au niveau de l’école, de développer une inventivité de la scolarisation pour que les établissements scolaires puissent miser sur l’inclusion de l’élève en détresses multiples et non pas sur son exclusion. L’absentéisme est souvent corollaire au développement d’autres conduites à risques. Pour lutter contre ce phénomène et créer les conditions de l’accrochage scolaire, il importe d’offrir un meilleur appui aux élèves en difficultés, de mieux les impliquer dans la vie scolaire et de créer, au sein de l’équipe éducative, les conditions d’un travail pédagogique qui prenne en compte les différentes dimensions éducatives.
2 Engager des débats sur la limitation des dommages liés aux drogues
Les adultes ne peuvent plus éviter la question de l’usage de drogues pas plus qu’ils ne peuvent éviter celle de la consommation d’alcool et de médicaments. Il est nécessaire qu’ils s’engagent dans un dialogue avec les jeunes au sujet de l’économie souterraine et de la limitation des risques liés aux primo~consommations comme ils le font (ou devraient le faire) par ailleurs à propos des drogues licites. L’extrême fréquence de l’utilisation concomitante de produits licites et illicites dans les trajectoires des interviewés confirme que la prévention doit viser l’ensemble des produits : alcool, tabac, médicaments psychotropes et substances illicites. Elle fait partie de l’éducation au plaisir : la recherche de plaisirs multiples chez les jeunes constitue un ressort qui doit être exploité de manière positive : en valorisant leurs capacités de régulation, de maîtrise, d’autoprotection et de protection des pairs face aux conduites dérégulées et dangereuses présentes dans leur environnement.
Le discours des adultes concernant chacune des drogues gagne à être adapté, juste et suffisant. Les explications incomplètes ou fausses sont peu crédibles, elles présupposent un tabou donc une possibilité de transgression. Elles suscitent la curiosité des adolescents. Les produits et les pratiques de consommation sont en constante mutation, la mauvaise information de toute une frange de jeunes et d’adultes au sujet de ces évolutions récentes montre que la sensibilisation thématique demeure nécessaire, même si elle n’est pas suffisante. Notons que si la pertinence des messages de prévention est importante, c’est surtout la qualité de la relation avec le jeune qui en déterminera la portée.
3 Engager des débats sur les systèmes de représentations qui structurent les sociabilités souterraines
Entrer en relation avec des adolescents et des jeunes en difficultés demande une bonne connaissance de la psycho-sociologie de l’adolescence et de la jeunesse, y compris les logiques et styles de vie adoptés par les jeunes précarisés. Un important travail de formation des adultes reste à réaliser à ce niveau. La compréhension fine des logiques dans lesquelles sont ces jeunes peut permettre de réactiver le dialogue et le débat éducatif. Parfois la méconnaissance des logiques mutuelles est telle que le champ de ce que le jeune peut partager avec l’adulte se rétrécit dangereusement. S’il n’y a plus d’espace relationnel avec l’adulte, le jeune risque de se retrancher dans ses propres réseaux de sociabilité « alternatifs ». Pour être préventif, le discours des adultes doit pouvoir mettre en débat les représentations qui permettent aux pratiques souterraines de se développer. Ainsi la liaison que beaucoup de jeunes des quartiers exposés font entre « les business », « la force de caractère » et « le professionnalisme » (« Ceux qui sont dans les business, on les voit comme de vrais professionnels ») est une des clés de compréhension de leurs trajectoires ultérieures. Faire de la prévention, ce serait d’abord bousculer certaines convictions des jeunes qui ne « croient plus » à l’insertion licite et dénoncer les logiques ultra-libérales sur lesquelles reposent les « business ».
4 Augmenter la confiance des familles et des jeunes précarisés dans le champ institutionnel
Pour qu’ils puissent intégrer qu’ils ont aussi des devoirs, il est nécessaire d’aider les jeunes et les familles démunies à faire reconnaître leurs droits par rapport aux structures et aux institutions et de les protéger de la violence institutionnelle. La prévention n’aura d’efficacité à long terme que si elle s’appuie sur une amélioration globale de l’accès aux droits fondamentaux : droit au logement, à l’éducation, à l’emploi ou aux allocations de remplacement et à la santé. Les droits de l’enfance et des jeunes à faire entendre et reconnaître leurs difficultés sont également centraux.
Pour permettre aux jeunes de se faire reconnaître et de se construire une identité qui ne les marginalise pas à long terme, il importe, à tous les niveaux de contact avec eux, de renforcer leurs ressources et compétences, ainsi que celles de leurs groupes d’appartenance (familles, pairs). Trop d’adultes continuent à considérer les consommateurs ou leur famille sous l’angle pathologique ou délinquant, en les jugeant et en leur apposant une étiquette. Les signes et les questionnements qui intéressent la prévention relèvent de la communication : que comprenons-nous à la souffrance de ces familles, à leur recherche de sens, à leurs conditions de vie ? Comment les aider à décrypter les appels qui traversent beaucoup de conduites à risques ? Comment pouvons-nous soutenir la reconstruction d’autres relations ou conditions de vie ?
5 Gagner du terrain sur les pratiques et les réseaux de sociabilité souterrains
Le travail de proximité, mené dans les quartiers, peut permettre de nouer un contact précoce et structurant avec des jeunes qui s’engagent dans les pratiques liées à la circulation des drogues. Les actions qui facilitent l’insertion scolaire ou socioprofessionnelle des jeunes les plus exposés gagneraient aussi à être mieux soutenues (médiation scolaire, écoles de devoirs, projets culturels, formations qualifiantes). Les politiques préventives menées sont d’autant plus efficientes qu’elles mettent en place et rendent accessible une diversité de lieux de socialisation. Aux dires des interviewés, les ressources locales en la matière sont faibles. Les jeunes qui désinvestissent le milieu scolaire et/ou familial ne trouvent pas, dans leur environnement, les supports de socialisation (clubs sportifs, activités socioculturelles) qui pourraient leur permettre de développer les pratiques sociales dont ils ont besoin et d’asseoir leur position auprès de leurs pairs.
L’ensemble de la jeunesse, dont les usagers de drogues font partie, a des intérêts tournés vers la musique, la danse et le sport en particulier. Pour engager une relation avec eux, il importe de prendre en compte la culture des jeunes, les intérêts culturels spécifiques qui fondent certains groupes; travailler par exemple avec la scène musicale ou cinématographique où de nombreux jeunes trouvent des repères identificatoires. Le sport pratiqué de façon régulière peut aussi narcissiser, apporter un plaisir et une dynamique de groupe socialisante. L’intégration des jeunes précarisés dans des clubs sportifs devrait être mieux soutenue (gratuité des inscriptions, engagement de personnel formé, projets spécifiques). Quel que soit le support proposé, il s’agit d’aider les jeunes à prendre des risques valorisants en leur permettant d’être créatifs, de développer et d’élaborer leurs ressources et compétences, dans le champ des activités licites. Sur un plan méthodologique, il importe de travailler avec eux à un niveau groupal. Il convient de privilégier les méthodes groupales avec ces jeunes qui ont une culture et une identité de groupe.
Si des groupes de jeunes investissent le champ de l’économie souterraine, c’est aussi parce qu’il est le plus proche et le plus accessible. La prohibition crée un terrain d’aventures illicites où peuvent se jouer les logiques d’affrontement et de défi adolescentes. Les réseaux souterrains gèrent la circulation des drogues, notamment parce qu’elles sont prohibées. La légalisation contrôlée des produits psycho-actifs ne va pas résoudre tous les problèmes de marginalité mais elle pourrait en alléger le contexte en déstabilisent l’économie souterraine. Elle pourrait permettre aux publics de jeunes, pris dans des processus de précarisation et qui s’engagent dans les pratiques souterraines, de sortir de l’ombre. Actuellement la stratégie politique est double : il faut soigner et il faut réprimer. Les gouvernements renforcent les budgets sécuritaires et parfois sanitaires tout en reconnaissant les limites de ce type d’action. Les décideurs publics devraient plutôt coupler un travail parlementaire avec un renforcement des stratégies d’action de proximité, d’emploi et de formation des jeunes. Plus les usagers de drogues vivront dans des circuits clandestins moins nous aurons accès à eux et eux à nous.
 
Conclusion
 
 
L’enquête ethno-sociologique a placé des personnes qui connaissent (ou ont connu) un parcours dans les modes d’existence liés aux drogues dans une position de producteurs de savoir. Elle décrit leurs trajectoires, leur monde social et leurs représentations des pratiques professionnelles qui les concernent. Ces données peuvent être précieuses pour engager un meilleur dialogue avec les personnes précarisées par leurs (poly)dépendances et adapter les pratiques professionnelles à leurs réalités.
 
Outil pédagogique
 
 
Quelques codes de conduites qui structurent l’économie souterraine liée aux drogues.
Conduites crédibilisées
  • Prendre du plaisir ici et maintenant. Vivre à 100 à l’heure. Chercher le « frisson » et l’aventure.
  • « Avoir de la force de caractère », se démarquer, être « hors norme ». « Faire ses preuves ». Défier, avoir du self-control et de la détermination. Asseoir sa position.
  • Maîtriser ses affects. Masquer ses sentiments et ses émotions.
  • « Faire de la tune », avoir accès à l’argent et à ses accessoires symboliques (marques, voitures…). Savoir exploiter les situations à son avantage (« être malin »). Être débrouillard.
  • Avoir de l’audace (« être franc »). Ne pas faire « d’embrouille », aller droit au but.
  • Gérer sa consommation. Consommer en « fumette » ou en « sniff ».
  • Être lucide – Voir la vie comme elle est et résister. Se méfier. Ne compter que sur soi-même mais avoir du respect pour ceux qui partagent la même condition (pairs, famille,…). Savoir se taire à leur sujet.
Conduites disqualifiées
  • Souffrir. Encore y croire (à la société, au système, à l’avenir).
  • Faire la morale aux autres. Faire des reproches.
  • Parler de soi ou de sa famille. Demander de l’aide.
  • Avoir « un caractère faible ». Se montrer fragile, vulnérable, sentimental. Exprimer ses émotions. Être « trop curieux » ou « trop bavard ». « Balancer ».
  • Être « un pauvre mec » ou « une pauvre fille », « de la racaille », quelqu’un de « bas de gamme » par opposition à ceux « qui ont l’argent ».
  • Devenir un toxicomane « qui n’a plus le temps » entre ses doses, « grave », « loin », « qui a un look de tox à la seringue », qui agit dans des logiques de crise, sans discrétion et peut mettre le groupe en péril.
 
NOTES
 
[1] Michel JOUBERT dans la préface de l’ouvrage de P. JAMOULLE, Drogues de rue, récits et styles de vie, Paris-Bruxelles, De Boeck, col. Oxalis, 2000.
[2] Elle est soutenue par la Commission européenne (programme INTERREG II), les opérateurs et les pouvoirs nationaux.
[3] Voir à ce sujet la thèse de doctorat en sociologie de Patricia BOUHNIK, Le monde social des usagers de drogues dures en milieu urbain défavorisé, Université de Paris VIII, 1995.
[4] Elles n’ont plus su gérer le(s) produit(s) qu’elles consommaient, en sont devenues dépendantes et se sont immergées dans les modes de vie et sociabilités liés aux drogues.
[5] Qui préexistent à l’usage de drogue.
[6] « Les liens de rejet décrivent le besoin d’un autre être, besoin qu’il est dangereux d’admettre et qu’il faut donc masquer, rendre inoffensif par des déclarations de rejet. Rejeter l’autre et s’attacher à lui, ces deux attitudes sont inséparables.” (AQUATIAS S., JACOB E., 1998)
[7] KRISTEVA J., Étranger à nous-mêmes, Paris, Fayard, 1988.
[8] JACQUES J.-P., Pour en finir avec les toxicomanies. Psychanalyse et pourvoyance légalisée des drogues, Paris-Bruxelles, De Boeck Université, 1999.
[9] Voir à ce sujet le livre d’Alain EHRENBERG, Le culte de la performance, Paris, Calman Levy, 1991.
[10] Selon EHRENBERG, les sujets contemporains sont contraint de devenir les entrepreneurs de leur propre vie, de s’inventer eux-mêmes dans le présent, de s’adapter aux changements et au « struggle for life » qu’ils rencontrent dans leurs contextes de vie.
[11] Médecins de familles, pédiatres, équipes des maternités, travailleuses médico-sociales de la petite enfance, équipes pluridisciplinaires d’aide à l’enfance maltraitée, services d’aide à la jeunesse, personnel des crèches, des garderies et des milieux d’accueil, puéricultrices, enseignants du niveau maternel et primaire, …
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