Psychotropes
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-3652-3
176 pages

p. 49 à 72
doi: en cours

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Vol. 7 2001/3-4

2001 Psychotropes Articles
La place des usagers de drogues et des professionnels de terrain dans la construction sociale des drogues

Enquête sur le site français (département du nord)

Nadia Panunzi-Roger Attachée de recherche Laboratoire CRISIS-IRTS Nord – Pas-de-Calais Rue Ambroise Paré – 59373 LOOS CEDEX
Cet article développe la question de la construction sociale des drogues dans le champ des psychotropes illicites à partir des perceptions de trois groupes, les jeunes usagers de «nouvelles drogues», les usagers d’opiacés et les professionnels de terrain chargés de les accompagner. Il apparaît que les représentations sociales négatives ou erronées, fondées sur une mauvaise connaissance réciproque des usagers et des profession~nels, sont véhiculées par les deux groupes. Nous avons construit un outil à visée pédagogique, présenté à la fin de cet article, à l’intention des usagers et des professionnels, pouvant permettre de faire évoluer ces représenta~tions contre-productives, dommageables pour l’ensemble du corps. Mots-clés : Ecstasy, Héroïne, Population à risque, Représentations sociales, Évolution, Usage, Sociabilité, Urgence, Nord. This article develops the question of the social construction of drugs in the field of the illicit psychotropics from the perceptions of three groups, the young users of «new drugs «, the users of products containing opium and the professionals of ground charged to accompany them. It seems that negative or erroneous social shows, based on a bad mutual knowledge of the users and professionals, are transported by the two groups. We built a tool with educational aim, presented to the end of this article, in aid of the users and the professionals, being able to allow to develop these counterproductive, harmful shows for all of the body.
 
Le décalage entre les représentations de soi et les représentations sociales
 
 
L’enquête sociologique qualitative (1997-1999) menée auprès des usagers de drogues sur leurs expériences et leurs perceptions des systèmes socio-sanitaires et judiciaires a fait surgir un matériel important relatif aux représentations sociales construites autour des toxicomanies. Les différents discours mettent en évidence la relation entre l’usager et les représentations que le groupe social construit à son sujet (image et connotation), les effets de ces représentations sur l’usager et les interactions problématiques de l’usager avec son environnement (groupe de pairs, professionnels, entourage…).
Les personnes interviewées mettent en avant leur « identité » de toxicomane en procédant le plus souvent à une analyse de leur addiction par l’évocation de leur trajectoire de vie et l’histoire de leur consommation de psychotropes. Ces éléments biographiques, une ré-élaboration/reconstruction de leur histoire propre, servent de cadre d’interprétation d’eux-mêmes. Leur discours fait apparaître un décalage entre les représentations de soi et les représentations sociales, entre la manière dont les personnes se perçoivent et celle dont elles sont perçues.
L’enjeu autour des représentations sociales sur les addictions est de taille puisque l’interprétation sociale des usagers de psychotropes constitue l’un des facteurs déterminants de leur intégration ou de leur ségrégation sociale. Le déficit de confiance des usagers à l’égard des dispositifs institutionnels et de leurs représentants s’appuie sur des représentations sociales des drogues négatives véhiculées par le corps social. On entrevoit de ce fait la nécessité de déconstruire ces représentations, notamment dans le cadre de sessions de formation et d’information des adultes et du grand public. Mais au décours de l’enquête, on apprend aussi que les représentations négatives, les attitudes et les comportements de stigmatisation, de rejet sont à l’œuvre dans le groupe même des usagers de drogues, dans un jeu de disqualification réciproque.
L’image des drogues a évolué au sein de la jeunesse [1]
Depuis quelques années, de nouveaux produits sont apparus ou réapparus dans le champ des consommations de psychotropes, parmi lesquels l’Ecstasy (MDMA et dérivés, la Kétamine, DOB, GMB…) et les « speed » (composés de diverses sortes d’amphétamines associées à d’autres produits). L’Ecstasy ne désigne pas une molécule particulière mais un ensemble de produits mal définis appartenant à la famille des amphétamines. Ces « nouvelles drogues » appartiennent ainsi principalement à la classe des amphétaminiques. Le LSD est en recrudescence et on ignore le dosage des « acides » circulant sur le marché parallèle.
D’une manière générale, on connaît mal la composition chimique des substances circulant sous diverses appellations, et les consommateurs eux-mêmes ignorent parfois la composition des produits qu’ils consomment. Ces produits, souvent consommés en association avec d’autres, sont d’autant plus dangereux qu’ils sont mal identifiés, en constante évolution et réputés par les jeunes comme n’induisant ni dépendance ni phénomène de tolérance. Ils peuvent jouer le rôle d’une porte d’entrée vers des consommations plus régulières et problématiques, l’usage nocif et la dépendance.
Les principales propriétés des amphétamines sont d’entraîner une diminution de la sensation de fatigue et de faim et de produire chez l’individu un sentiment d’euphorie, d’optimisme, d’énergie, de puissance et d’augmentation des capacités intellectuelles. La particularité de l’Ecstasy est d’être empathogène.
Plusieurs enquêtes qualitatives et quantitatives montrent la stagnation de la consommation d’héroïne et le développement de l’usage de drogues synthétiques. Excepté le cannabis, dont l’usage reste constant dès l’adolescence, les jeunes générations semblent se détourner des opiacés (dont la propriété est d’anesthésier le corps et le psychisme), au profit de produits psychostimulants, et de la cocaïne dont l’usage se développe également. Beaucoup de ces substances ne sont pas nouvelles, elles sont utilisées depuis des décennies et ont connu plusieurs vogues de consommation : les amphétamines à partir de la fin de la deuxième guerre mondiale, la cocaïne très utilisée entre les deux guerres, puis souvent consommée en « speed-ball » par les héroïnomanes à partir des années 1960. La large classe des amphétamines et la cocaïne reviennent donc sur le devant de la scène toxicomaniaque. Ce qui apparaît nouveau dans la configuration des consommations actuelles, c’est l’usage préférentiel de psychostimulants.
L’héroïne associée à l’image de la dépendance, l’Ecstasy à celle de la fête
Les motifs du changement des comportements de consommation au sein de la jeunesse sont plurifactoriels. On peut avancer :
  • des raisons économiques et de structuration du marché parallèle. La disponibilité des produits sur le marché parallèle, la dissémination d’une multitude de petits réseaux de revente, et la baisse considérable des prix ont entraîné, depuis le début des années 1990, une extension de l’offre et de l’accessibilité aux produits;
  • des facteurs sociologiques autour des modes de socialisation de la jeunesse: l’augmentation des revenus des adolescents et des jeunes (ils achètent des psychotropes avec l’argent donné par leurs parents) et le phénomène coopératif (on se regroupe pour l’achat) facilitent la consommation de produits psychotropes;
  • des facteurs culturels, en particulier une modification des représentations des drogues au sein de la jeunesse. Plus que les autres générations, les 15-
  • 25 ans ont grandi avec les psychotropes. Certains produits sont largement banalisés au sein de cette classe d’âge, l’alcool, le cannabis et ceux qui se présentent sous la forme galénique d’un médicament, forme sous laquelle circulent de nombreux amphétaminiques. La cocaïne, dont l’offre s’étend de plus en plus, tend également à se diffuser. Elle véhicule une image positive, elle a la faveur des jeunes car c’est l’élite qui la consomme, elle est « propre ».
Pour ces jeunes, consommer de l’Ecstasy et éventuellement en revendre n’entraîne pas le sentiment de transgresser. Les frontières entre le permis et le défendu, la réalité et la fiction sont mal définies. « Vendre de l’Ecstasy, je prenais ça comme un jeu, c’était comme un jeu virtuel, comme un amusement. »
Les motivations qui président à la revente d’Ecstasy sont souvent un désir d’indépendance. Tels ces jeunes qui ont « vendu de l’Ecsta pour l’argent facile, comme tout le monde, pour me débrouiller seul… Je dealais parce que je ne voulais pas dépendre de mes parents… En vendant, j’arrivais à m’autogérer. Le deal, ça m’a permis d’être indépendant, je pouvais dire à mon père “je fais ce que je veux”».
L’argent gagné avec le « deal » n’est pas tant une ressource économique – l’argent est généralement dépensé avec d’autres dans les discothèques – qu’un moyen « pour s’amuser » et dès lors ces jeunes « n’ont pas l’impression de faire du mal ». Le marché de l’Ecstasy, disent-ils, n’est pas structuré comme celui de l’héroïne, et la facilité de le pénétrer peut contribuer à mettre à distance le sentiment d’enfreindre la norme. La consommation d’Ecstasy n’a pas pour fondement une opposition ou une révolte vis-à-vis de l’ordre établi, pas plus qu’elle n’a pour ces jeunes le statut d’une drogue illicite : « Quand on commence à consommer, on voit pas le mal. » L’Ecstasy, réferée à l’espace-temps de la fête, pourrait expliquer l’absence du sentiment de transgresser les règles.
Pour ces jeunes, l’héroïne conduit inexorablement à la dépendance physique et est porteuse de l’image du danger. L’univers de l’héroïne et l’utilisation de la voie intraveineuse ont une mauvaise image de marque au sein de la jeunesse, alors que les psychostimulants n’entraîneraient pas d’addiction : « avec l’Ecstasy, on n’est pas dépendant. » La consommation de médicaments et le geste de porter un cachet à sa bouche sont extrêmement banalisés : « Pour moi, l’héroïne c’était mal quand j’étais jeune. C’est de la poudre, c’est une seringue, tandis que l’Ecsta j’ai jamais vu le mal, c’est un cachet. »
Quand on explore les habitudes de consommation, on s’aperçoit que les jeunes sont nombreux à consommer différents produits tout au long d’une soirée ou de la semaine, souvent du cannabis et de l’alcool, et dans une moindre mesure de la cocaïne. Tel ce jeune : « Je fumais des joints tous les jours. Je buvais aussi. Je buvais dès que je me levais, une canette et pétard sur pétard. C’était une vie de rêve. Pour moi, c’était une façon normale de vivre. » Ils diversifient les produits consommés pour éviter de s’installer dans une dépendance avérée. La dépendance se situerait plutôt dans « l’envie de consommer pour faire la fête », mais l’envie d’Ecstasy « c’est pas le manque de l’héroïne. »
Les jeunes aujourd’hui sont amateurs de vitesse et d’accélération, ce qui pourrait expliquer la tendance des consommations en direction des psychostimulants. La consommation d’Ecstasy est fortement associée à la scène musicale techno dont certains rythmes sont extrêmement rapides. Le public qui écoute de la techno aime le mouvement et le changement.
Discothèques et soirées techno : l’expression d’une forme de la tribalité contemporaine [2]
Dans son analyse de la socialité contemporaine, Michel Maffesoli développe l’hypothèse de l’émergence d’un néotribalisme. Les sociétés actuelles vivent à l’heure des rassemblements éphémères, des petits groupes et des petits réseaux. Les rassemblements des jeunes autour de la culture techno et de la consommation d’Ecstasy témoignent de la volonté d’un « être ensemble », d’un « vouloir vivre collectif » l’espace d’une soirée ou d’un week-end, et de ressentir des sentiments en commun.
Ces rassemblements suscitent l’émergence de phénomènes archaïques comme l’excès et la fête. La musique et la culture techno sont le support de phénomènes d’identification forts, où les conduites de dépendance aux drogues, si elles existent, sont peu apparentes. « Pour moi, l’Ecsta, ça a été d’abord la musique… La musique, c’est mieux quand on prend de l’Ecstasy. » L’Ecstasy favorise les rassemblements et son grand succès tient précisément à son pouvoir empathogène, qui permet d’entrer en contact et de parler « facilement ». Elle fait tomber les barrières communicationnelles, les relations – mais éphémères – se développent dans une atmosphère fusionnelle et festive. Ces jeunes ont le sentiment d’appartenir à une « tribu » l’espace du temps de la fête, d’un weekend, alors même que « les gens tu les vois qu’en boîte, y’en a, tu sais pas ce qu’ils font, leur nom, où ils habitent. »
« Voyager » pour se couper de la réalité quotidienne
La sortie en discothèque le week-end (deux, trois ou quatre jours au cours desquels ils ne dorment quasiment pas, mangent très peu et consomment beaucoup de psychotropes) constitue parfois le seul pôle d’attraction dans le quotidien, autour duquel s’organisent nombre d’activités pendant la semaine. La sortie du week-end vient donner du sens à l’existence et aide à supporter l’ennui.
Aller en discothèque ou dans les fêtes techno constitue une forme de voyage. Il s’agit d’opérer une rupture d’avec la réalité pour se plonger dans un monde imaginaire. La dimension du « voyage » et de l’« ailleurs » pour se couper de la réalité quotidienne est prépondérante. Les jeunes voyagent en changeant de lieux et d’ambiance. À l’image des tribus nomades, tout au long du week-end, ils dérivent d’une discothèque à l’autre, et d’une discothèque à un lieu de repos.
S’ils consomment préférentiellement des psychostimulants, rares sont les jeunes qui ne consomment que des amphétamines : l’alcool et le cannabis, le L.S.D sont très présents, ou même parfois l’héroïne pour la « descente ». Ils savent que ce qui circule sous l’appellation d’Ecstasy ou speed est mélangé avec toutes sortes d’autres substances; ils ignorent précisément ce qu’ils consomment en définitive et les effets de ces produits à court et long terme. Il y a une prise de risque réelle dont ces consommateurs sont conscients : « L’Ecstasy, c’est une pochette surprise maintenant. Le speed, c’est la marmite, y’a de tout là-dedans. »
Ces éléments permettent de nous éloigner de la représentation première, qui a prévalu jusqu’il y a peu, selon laquelle l’Ecstasy est consommée dans le seul contexte festif, faisant l’objet d’un usage occasionnel et non toxicomaniaque. Outre la consommation régulière de plusieurs substances psychotropes chez de nombreux usagers d’Ecstasy, on pressent chez certains ce qui caractérise toute démarche toxicomaniaque, à savoir la recherche d’une modification de l’état de conscience et la fuite d’une réalité (fuite de soi, fuite du quotidien) mal supportée par l’individu.
 
Le groupe des pairs véhicule aussi des représentations négatives
 
 
L’intériorisation d’une image négative de soi : « être un sale tox ! »
L’une des principales représentations véhiculées par le corps social à propos des consommateurs de psychotropes est celle de la figure de la dépendance et de la déchéance qui guette inexorablement l’individu s’il persiste dans sa passion. Dans le groupe des usagers, être toxicomane, c’est-à-dire dépendant de produits, fait l’objet d’une représentation disqualifiante, c’est pourquoi ils dénient leur propre addiction, ou manifestent du mépris à l’égard des « toxicos », ce que traduisent bien les expressions du type « je suis pas une tox, moi ! » ou « c’est un sale tox !» utilisées par les toxicomanes eux-mêmes au sujet de leurs pairs. Mais ce faisant, ils véhiculent la représentation sociale négative du toxicomane. La tentative de mettre à distance pour eux-mêmes cette image stigmatisante de la dégradation incarnée par la dépendance aux psychotropes souligne l’intériorisation d’une telle représentation. L’effet de miroir du groupe sur ses membres – le groupe renvoyant l’image du même – redouble l’identification à l’image du toxicomane, contribuant ainsi à intérioriser une image négative de soi. La pression du groupe qui tend à vouloir conserver ses membres rend difficile l’accès à une autre image de soi que celle de toxicomane.
De jeunes consommateurs d’Ecstasy, interviewés en prison, revendiquent leur appartenance à la classe moyenne et affirment l’existence d’une barrière étanche entre les mondes de l’héroïne et de l’Ecstasy. Ils décrivent l’univers de l’Ecstasy comme un « monde tout à fait différent de l’héroïne », celui des « classes sociales qui ont les moyens de pouvoir sortir et consommer », tandis que les consommateurs d’héroïne sont des jeunes issus des quartiers en difficultés au faible pouvoir d’achat. Le commerce de l’Ecstasy est « propre » car sa consommation n’entraîne pas de phénomène de dépendance, et « donc pas d’anarque entre les personnes. C’est pas du business sale comme l’héro. » L’héroïne, ce sont les « vieux » toxicomanes qui la consomment, ceux qui ont trente ans.
Les toxicomanes prostituées rencontrées dans la rue sont souvent méprisées par les prostituées non héroïnomanes. Elles sont accusées de « casser les prix », et d’amener la police dans le quartier. Les toxicomanes prostituées entrent dans le « jeu de la différence honteuse » [3] qui intègre ce discours disqualifiant et tentent de masquer à elles-mêmes et aux autres leur dépendance.
Les dealers, souvent consommateurs, ont des relations très ambivalentes avec les prostituées. Beaucoup les utilisent et les disqualifient simultanément. Ils sont responsables de nombre de parcours dans la prostitution, vivent grâce à l’argent du deal et du travail sexuel des prostituées tout en traitant publiquement ces jeunes femmes de « balances » ou de « racaille ». Les femmes dépendent des dealers qui viennent au quartier pour les fournir. Leurs relations apparaissent tout aussi ambivalentes, faites de dépendance et de rejet.
Leur compagnon est rarement exclusivement un consommateur de drogues, souvent impliqué dans divers systèmes de survie et d’activités parallèles (vol, deal, recel…). Elles ne parlent jamais de proxénétisme, c’est la drogue qui les a amenées à se prostituer. Dans leur profonde solitude, elles apparaissent très dépendantes de ces hommes, qui bien souvent les maltraitent. « Je faisais ça avant de connaître D. Je fais juste deux, trois passes pour dire d’enlever notre manque et pour payer l’hôtel. Après on s’en va. »
Le principe du « qui a bu boira »: « même quand t’es plus tox, t’es un ex-tox »
La manière dont une personne est traitée par les autres affecte, on le sait, son image d’elle-même et la manière dont elle réagira. La déviance est le produit d’une interaction entre un individu ou un groupe et un individu ou un groupe; est déviante une personne étiquetée comme telle. La criminalisation de l’usage de psychotropes illicites fait du comportement de consommation une déviance et de l’usager un déviant. La réprobation ou condamnation de cet usage confirmera la personne dans un statut de déviant, notamment au travers du repérage et du marquage par les instances de répression.
La conséquence majeure d’un tel étiquetage est la difficulté pour l’individu de poursuivre des activités licites lorsqu’il choisira d’inaugurer une nouvelle trajectoire. Dès lors, il peut être extrêmement difficile d’inverser le cycle de la déviance lorsque le groupe social continue de traiter la personne comme déviante (par exemple, l’infraction à la législation sur les stupéfiants reste inscrite au casier judiciaire) alors même que ses comportements déviants ont cessé.
Les usagers de drogues soulignent la difficulté à sortir de l’identité de toxicomane renvoyée par leur environnement (professionnels, entourage, groupe de pairs), sur le principe de « qui a bu boira ». Même lorsque la personne « a changé », elle continue d’être perçue de la même manière par les autres, on la soupçonne d’avoir « replongé » ou de risquer de « replonger », on ne lui « fait pas confiance », on se méfie d’elle. « Même quand t’es plus tox, tu restes un extox ». Tout ceci contribue à l’enfermer dans un statut de toxicomane, à multiplier les incompréhensions, le ressentiment et la violence à l’égard des institutions sociales, à s’autodévaloriser (par assimilation en soi de la stigmatisation), à accentuer le manque de confiance en soi, à devoir dénier une partie de soi (son histoire, son identité) et à rendre plus incertaine l’inauguration d’une nouvelle trajectoire. Les anciens usagers sont toujours tenus de « faire la preuve…», « montrer que…», se « justifier » et répondre à de fortes exigences de la part du corps social, ce que peu d’entre nous accepteraient probablement de subir. Tout ceci contribue à maintenir les usagers dans l’illusion qu’ils ne peuvent être compris, et donc aidés, que par leurs pairs, les anciens toxicomanes, et ainsi à se tenir à distance des dispositifs sociosanitaires.
« Tes proches focalisent sur le fait que t’es un drogué, et si tu es un extoxicomane, c’est clair et net pour eux, tu y retomberas de toute façon, extoxicomane ça n’existe pas, tu retomberas… À partir du moment où ce sera plus pris pour une maladie que pour un vice, le regard des autres sera nettement meilleur. »
Les usagers de psychotropes font remarquer qu’ils ne subissent pas seulement le rejet et l’opprobre des adultes ou de leur famille, ils le subissent également de la part des jeunes de leur classe d’âge, non consommateurs. S’ils comprennent mieux l’incompréhension des générations plus âgées, ils nourrissent en revanche une franche amertume vis-à-vis des jeunes, dont certains sont parfois plus rejetant que les adultes. « Sortir avec une fille toxico, c’est une honte, ils se cachent. »
Selon les usagers interviewés, il revient, tant aux professionnels qu’aux décideurs, à tous ceux qui ont un pouvoir de décision, de contribuer à modifier les représentations sur les toxicomanes. Pour les usagers, il s’agirait tout d’abord de sortir de la représentation selon laquelle « les toxicomanes sont tous les mêmes ». Cela passe par une bonne compréhension de ce qu’est le « problème de la toxicomanie » et de la « souffrance endurée par les toxicomanes ». Il appartient aux gens de terrain (intervenants, chercheurs…) d’ouvrir les yeux des « politiques », des « gens haut placés » et du grand public en leur faisant « ressentir ce qu’on a vécu ». Les usagers considèrent qu’il faut « changer les mentalités » mais eux-mêmes peuvent et doivent également contribuer au changement, en acceptant de se faire aider, en sortant de la dynamique de l’assistance et de l’irresponsabilité, en acceptant de communiquer avec les « autres », en favorisant la compréhension, le dialogue et l’échange « des deux côtés, entre les autres et nous », en agissant, en s’organisant collectivement, en somme en prenant sa place de citoyen dans la société globale.
Une telle évolution passe nécessairement, selon une majorité d’usagers, par une diminution de la répression et la levée d’un certain nombre d’interdits concernant les pratiques de consommation de psychotropes illicites. Il faut, disent-ils, « changer de politique », car la « répression n’a rien changé au problème », la politique répressive est un échec.
 
Les usagers de drogues ont une vie sociale
 
 
Il faut avoir à l’esprit qu’un toxicomane doit, de manière générale, s’il veut poursuivre sa pratique de consommation et gérer les risques inhérents à l’usage de psychotropes (le manque, les maladies, les problèmes judiciaires, le rejet de l’entourage etc.), entretenir des relations à la fois nombreuses, diverses et viables (avec sa famille, son employeur, ses pairs, ses fournisseurs, les soignants, les policiers, les juges etc.). L’enquête a montré que de nombreux toxicomanes vivent dans leur famille et leur quartier d’origine où ils ont de nombreuses connaissances et des liens d’amitié. Ils ont des relations proches avec leur famille, leur groupe de pairs (usagers et non-usagers de psychotropes). Tout au long de leur journée, ils sont amenés à croiser de nombreuses personnes. Des réseaux de sociabilité encadrent la consommation de drogues. L’image du toxicomane isolé, désocialisé et vivant à la marge, apparaît ainsi relativement inexacte.
D’autres, en revanche, ont rompu leurs attaches familiales momentanément ou durablement. Ils traversent une ou des périodes de rupture qui peuvent aller de quelques mois à un an et plus, au cours desquelles ils se retrouvent à la rue, à l’hôtel, sans domicile fixe, en squat, hébergés en foyers d’urgence. Il s’agit le plus souvent d’une étape transitoire. Ainsi, les modes de vie décrits ne constituent pas une modalité définitive, mais correspondent plutôt à des phases, par lesquelles de nombreux toxicomanes passent alternativement : selon le moment de la rencontre avec un toxicomane, il peut se trouver dans la rue, avoir un logement indépendant ou se trouver hébergé dans sa famille. On rencontre ainsi deux sortes de publics, des publics plus ou moins marginalisés et précarisés et des publics qui ont conservé des attaches avec leur famille et leur environnement. On a pu repérer quatre styles de vie chez les personnes interviewées. Ces modes de vie ne sont pas exclusifs les uns des autres, pas plus qu’ils ne sont des passages obligés, leur durée variant d’un individu à l’autre.
Les usagers vivant dans la rue
Ils vivent dans des conditions de grande précarité sociale, économique et sanitaire, et pratiquement hors de toute insertion dans les dispositifs d’aide ou de soins. Le contact prolongé avec des populations usagères de drogues de rue montre que le monde des toxicomanies s’entrecroise avec ceux de la prostitution, des sans domicile fixe, de l’alcoolisme, de la délinquance et de la revente. Les toxicomanes de rue consomment très fréquemment par la voie intraveineuse, dans des conditions sanitaires précaires. La prise de risque est maximale, lorsqu’ils sont en manque, le soir ou le week-end, où l’accessibilité des seringues est réduite.
La plupart des usagers de drogues qui vivent en rue sont peu inscrits dans les dispositifs sociosanitaires. Ils ont des problèmes de santé multiples, souvent urgents (problèmes dentaires, abcès, veines très détériorées, infections ORL, malnutrition, pieds abîmés, mauvaise hygiène corporelle, hépatites, VIH).
Les risques associés aux consommations sont surtout l’utilisation collective, le don ou la réutilisation de seringues usagées dans les contextes de pénurie, le partage du matériel d’injection connexe (eau, coton filtrant, cuillères ou fond de canette), le mauvais nettoyage du matériel, l’absence ou l’utilisation irrégulière du préservatif avec des partenaires de passage. On remarque, dans cette population souvent jeune et peu informée, une mauvaise connaissance des produits utilisés, une faible connaissance des modes de transmission des virus et des moyens de s’en protéger.
Pour ceux qui vivent transitoirement ou durablement dans la rue, la préoccupation essentielle est de savoir où loger le soir. Ils dorment dans des foyers d’urgence ou maisons d’accueil, chez des copains, dans les squats, parfois dehors, dans des caves ou cages d’escaliers, et à l’hôtel quand ils en ont les moyens. Lorsqu’ils n’ont pas de solution d’hébergement, ils dorment quelques nuits dans la rue, en hiver comme en été. En journée, certains fréquentent les structures à bas seuil, ou parfois, s’ils n’en sont pas rejetés, les structures pour sans domicile, mais la plupart se débrouillent dans les espaces publics. Ils passent souvent leur journée dehors ou dans les gares. Il n’est pas rare que leur période de vie dans la rue soit marquée par un passage par les urgences de l’hôpital, à la suite d’une overdose ou d’un coma éthylique.
Les moyens de subsistance sont très variés. Certains vivent de pratiques illégales (trafics, vols, revente), d’autres vivent de moyens légaux, essentiellement d’allocations sociales et parfois des deux. D’autres vivent de la prostitution, de la mendicité. Généralement, les personnes combinent plusieurs stratégies de survie.
Ces usagers estiment que vivre dans la rue est un mode de vie très éprouvant d’un point de vue physique et mental. Ils sont constamment dans l’urgence. Le monde de la rue est décrit comme un monde violent. Le fait d’être sous l’emprise de produits toxiques ou en manque fragilise l’individu et peut le conduire à être victime de violences de toutes natures, auto ou hétéro-agressions, accidents corporels. Le sentiment de solitude est exprimé par de nombreux usagers.
Les usagers de drogues vivant chez eux ou à l’hôtel et qui se prostituent
Les toxicomanes prostitués rencontrés sont principalement des femmes, souvent jeunes (la plupart ont moins de 30 ans). Beaucoup ont été conduites à la prostitution en raison de leur dépendance aux psychotropes et ont besoin d’être stimulées et déconnectées pour exercer le travail sexuel; ce qui les entraîne dans des polyconsommations exponentielles (héroïne, cocaïne, benzodiazépines, antidépresseurs, alcool, produits de substitution). Ces personnes rencontrent les mêmes difficultés que celles vivant dans la rue, mais avec des problèmes supplémentaires, générés par la prostitution.
Si une partie des toxicomanes prostituées ont un studio ou un appartement, la grande majorité vit principalement à l’hôtel. Certaines voient leur cycle veille/sommeil complètement déréglé en raison de leurs consommations et styles de vie, elles disent ne pratiquement plus dormir. C’est une existence au jour le jour, faite d’insécurité, d’accélération, de manques, où l’argent gagné est dépensé aussitôt (hôtel, objets de consommations, psychotropes, vêtements, parures, dépannage des pairs).
Les personnes prostituées et les usagers de drogues de rue vivent une confrontation permanente aux forces de police et la justice. Une grande majorité a eu affaire à la justice ou a une affaire en cours, s’est retrouvée en garde à vue ou incarcérée. Les démêlés avec la police et la justice, la vie en milieu carcéral, les pairs qui vont être libérés, les affaires en cours constituent un thème de discussion quotidien. Les prostituées évoquent les multiples pressions qu’elles subissent, le harcèlement de la police, les procès-verbaux, la garde à vue, les amendes. Les usagers qui se prostituent ou vivent dans la rue ont une vision particulièrement négative de la police et de la justice en général.
Dans les périodes où les femmes prostituées se sentent particulièrement harcelées par la police, elles ont peur et se cachent. Ceci a pour effet de les éloigner des structures qu’elles fréquentent habituellement et pose un problème, notamment en termes de réduction des risques puisqu’elles ne viennent plus échanger leurs seringues, prendre du matériel stérile et des préservatifs. Les mères vivent dans la crainte et le risque, lors de contrôles de police, de se voir retirer et placer leurs jeunes enfants.
Les conditions de travail des prostituées de rue toxicomanes sont particulièrement difficiles : la passe a souvent lieu dans la voiture du client, dans un parking ou dehors dans un endroit désert. Certaines, sous la pression du manque acceptent des prestations sans préservatif; elles présentent nombre de problèmes gynécologiques. Elles consomment dans de mauvaises conditions sanitaires (halls d’immeuble, cages d’escalier, toilettes publiques proches des lieux où elles se prostituent). Elles ont aussi des problèmes ORL du fait des attentes longues dans le froid. Elles subissent la violence (les coups reçus, les vols subis, les agressions, les injures, les menaces). Elles se trouvent souvent dans des situations extrêmes, en manque ou totalement « défoncées », au bord de l’épuisement.
Dans ce contexte, la drogue est souvent ce qui permet de tenir le coup : « j’ai pris des Rohypnol, je suis bien, on n’a pas froid; sans rien, tu peux pas faire les clients. » Ces conditions de vie affectent grandement leur santé et les exposent à de nombreuses et fréquentes situations à risques. Certaines de ces jeunes femmes apparaissent particulièrement et prématurément en mauvaise santé sur les plans physique et mental.
La préoccupation permanente des personnes est de trouver des connexions pour avoir des drogues, et éviter le manque. Elles cherchent aussi ouvertement des médications psychotropes (Rohypnol, Subutex, « quelque chose »).
Néanmoins, la santé et la réduction des risques constituent une de leurs préoccupations et font l’objet de nombreux échanges. De nombreuses discussions portent sur les hôpitaux, les programmes de substitution, les médecins et les structures qui en prescrivent, l’obtention de médications de dépannage, les hébergements d’urgence, l’assurabilité, les allocations de survie, l’accès au logement. Certaines relatent leur expérience, donnent des informations ou des adresses de médecins ou de structures à d’autres. Ceci montre que les usagers en situation de précarité souhaitent améliorer leurs conditions de vie et même, pour certains, préserver leur santé.
Les usagers vivant dans leur famille
Les toxicomanes vivant dans leurs familles sont majoritairement issus des quartiers dits en difficultés. La plupart ont moins de 30 ans. Les familles assurent les besoins primaires. Vivant dans leur famille, leurs conditions d’hygiène sont bonnes, ils apparaissent peu dégradés sur le plan de leur santé physique, ils sont propres et soignés et semblent en bonne santé. Généralement insérés dans leur quartier depuis de nombreuses années, ils ont des relations avec leur environnement (famille, copains du quartier et parfois travailleurs sociaux). Certains bougent peu de leur quartier et fréquentent les services proches de leur domicile. Ils bénéficient d’une insertion socioadministrative et ont généralement accès aux traitements de substitution. Leur toxicomanie est souvent une toxicomanie de groupe, ils se connaissent depuis longtemps. Certains occupent par période un emploi ou ont intégré un stage. Ils font les démarches pour l’obtention des allocations sociales et bénéficient de l’assurabilité. Pour assurer leur consommation de drogues, ils multiplient souvent les systèmes de survie. Beaucoup disent vivre la « galère » dès le début du mois.
Lorsqu’ils sont jeunes, ils cherchent à cacher leur toxicomanie à leur famille. Lorsqu’ils bénéficient de la sécurité sociale de leurs parents, et qu’ils veulent consulter un médecin, leur famille est souvent mise au courant à ce moment-là. Le risque est alors d’être hypercontrôlé, rejeté par leur famille en raison de leur toxicomanie, d’être mis à la porte. La visibilité dans le quartier, dans l’environnement constitue un autre problème car nombre de ces familles se connaissent. Les usagers risquent l’étiquetage toxicomane et la stigmatisation ambiante.
Les personnes dépendantes vivant chez elles et qui travaillent
Elles sont moins engagées dans les systèmes de vie liés aux drogues que celles qui n’ont pas d’inscription sociale. La plupart régulent leurs usages de drogues ou s’abstiennent de consommer grâce aux traitements de substitution. Beaucoup vivent en couple, certains ont des enfants et assument bien leur fonction parentale. Leur difficulté est de concilier le maintien de leur emploi et le fait de se soigner. Les traitements résidentiels, même courts, leur sont difficilement accessibles. Ces usagers craignent de perdre leur emploi si leur patron apprend leur situation. Leur problème est donc de maintenir leur position sociale. Certains ont des emplois temporaires, en noir ou en intérim. La précarité sociale et financière les rend par période plus vulnérables, leurs usages de psychotropes tendant alors à se déréguler.
 
Les représentations des usagers sur les structures sociosanitaires
 
 
L’information sur les dispositifs sociosanitaires repose en partie sur une logique d’interconnaissance
Le recours et l’accès aux structures sociosanitaires dépendent des modes de vie des usagers et des réseaux de sociabilité dans lesquels ils évoluent. D’une manière générale, les toxicomanes sont en relation avec de multiples acteurs tout au long de leur journée, et parmi ces personnes, on trouve les professionnels des circuits sociosanitaires. La rue, les lieux intermédiaires entre la rue et les institutions ou les structures d’aide, la prison, constituent autant d’occasions de faire des rencontres, et de recevoir ou diffuser des informations.
Dans un premier temps, l’information sur les dispositifs sociosanitaires passe souvent par le groupe des pairs. « J’avais entendu parler de … par un ami ». Les usagers se communiquent les adresses et se rendent ou ne se rendent pas dans les structures à partir des représentations véhiculées par les pairs : ce que la structure propose, ce qu’on peut en attendre ou en tirer, ses exigences et ses limites, ses failles. Les usagers se rendent fréquemment dans les structures à partir du conseil et des informations fournies par leur groupe.
Par exemple, parmi les toxicomanes prostituées interrogées, et qui avaient consulté un médecin dans les trois derniers mois, l’adresse du médecin avait été communiquée par des professionnels dans 40% des cas et par des connaissances personnelles dans 40% des cas. On voit le poids des réseaux de sociabilité dans la diffusion de l’information : le poids du groupe des pairs est au moins aussi important que celui des professionnels. La plupart des usagers ont entendu parler de structures autres que celles qu’ils ont utilisées. Il faut ainsi distinguer les structures qu’ils ont fréquentées et celles qu’ils connaissent par ouï-dire. Ils connaissent généralement les différents réseaux et dispositifs d’aide proches de leur lieu de résidence.
Des représentations sur les dispositifs construites sur la rumeur
Le groupe est un important vecteur de communication parmi les toxicomanes, et les dispositifs sociosanitaires, un fréquent sujet de conversation. Contrairement à l’idée répandue, les toxicomanes se sentent concernés par leur santé et cherchent des solutions pour gérer leur dépendance ou sortir de la toxicomanie. À côté d’informations justes, circulent beaucoup d’idées fausses et de rumeurs. Ces phénomènes ont parfois la vie dure.
Les idées circulant à propos des programmes de substitution à la méthadone en sont un exemple. Lorsque l’on interroge les usagers sur la raison pour laquelle ils se sont tournés vers la méthadone belge, la représentation qu’ils ont du système français n’est pas toujours conforme à la réalité d’aujourd’hui : ils invoquent des délais d’attente trop longs pour entrer dans un programme, la lourdeur de la procédure (démarches et entretiens multiples), le fonctionnement rigide du programme (se rendre au centre chaque jour pour prendre sa méthadone). La rumeur concernant le manque d’accessibilité au programme méthadone (pas toujours démentie par les acteurs de terrain) a pour effet de détourner des usagers du système français; ils s’orientent alors plus volontiers vers les programmes belges ou une prescription de Subutex.
Même si certains écueils ont pu exister à un moment donné, notamment dans la mise en place du programme – le cadre rigide et les places limitées– ils continuent à marquer les représentations de nombre d’usagers, alors qu’aujourd’hui les programmes sont bien moins saturés et les conditions se sont assouplies. Par exemple, il est possible d’intégrer un programme méthadone en 24 heures sous certaines conditions. Toutefois, le paysage institutionnel s’est considérablement modifié du fait des nouvelles orientations politiques en matière de soins depuis 1995 et l’offre sanitaire actuelle correspond à un instant T, non donné une fois pour toutes. Il devient alors difficile pour les usagers comme les acteurs de terrain non spécialisés d’en avoir une représentation juste et précise.
Des représentations construites sur des préjugés
Certains usagers ont des positions affirmées à l’égard des institutions, alors qu’ils ne les ont pas nécessairement expérimentées, qu’ils ne connaissent pas ou peu de personnes de leur entourage direct ayant eu recours à ces dispositifs. Ces positions s’appuient sur des analyses partielles, des préjugés particulièrement tenaces, empêchant un éventuel recours à ces dispositifs. En témoigne le discours de ces usagers.
« J’ai jamais fait aucune démarche. Mais il faut dire que je m’étais pas fixé d’objectifs. Je pensais qu’avec la dope, j’avais rien à perdre, et j’ai tout perdu. J’ai jamais fait une démarche avec qui que ce soit. Il y a une association dans mon quartier; je me suis dit que ces lieux, c’est la chasse aux subventions. C’est plus un lieu pour boire un café que pour aider la personne. C’est ça le paradoxe, je connais le fonctionnement sans y être allé. Je connais pas de gens qui y sont allés. »
« Je vous vois comme des escrocs, votre salaire, vous le justifiez sur la misère et le malheur des gens. Grâce à ça, vous avez une vie aisée et du toxico, vous vous en foutez. Je pense ça parce que j’ai rien vu de concret par les associations, les postcures. Donc, on se dit “à quoi ils servent ?”. Je pensais comme ça avant… Je connais pas les structures. Si je les connais pas, c’est que j’ai pas voulu les connaître. Je vois pas les résultats de l’association…, je vois personne s’en sortir grâce à eux. Il a fallu attendre deux mois et demi pour mon frère pour aller en postcure. Après trois semaines, il est retombé en prison. »
Des représentations construites sur l’expérience, la sienne ou celle des autres
Le discours et les représentations se fondent sur le vécu propre des sujets ou celui des pairs qui ont expérimenté les structures et les analyses qui en découlent sont variées, objectives, nuancées ou subjectives. Certains estiment qu’ils ont été aidés et ont tiré profit de leur séjour (ambulatoire, cure, postcure…) et d’autres non. On rencontre autant de motifs de satisfaction que d’insatisfaction au sujet d’une même structure. La divergence des points de vue est due en partie à des positions idéologiques. Cette parole d’un usager à propos du dispositif spécialisé en toxicomanie résume bon nombre de points de vue : « Y’a de l’attente, mais quand c’est en route, c’est efficace. »
Il en résulte que l’information véhiculée dans le groupe est loin d’être toujours fiable et les représentations des usagers sont en partie idéologiques. Par ailleurs, il manque aux usagers un certain nombre d’informations concrètes sur les dispositifs d’aide et de protection sociale. S’ils sont généralement bien informés sur les grandes mesures (par exemple le RMI), il est fréquent qu’ils soient mal informés de leurs droits, du fonctionnement du système d’assurance maladie. Il conviendrait donc d’améliorer la lisibilité de l’offre sociosanitaire.
Certaines conditions déterminent le recours aux dispositifs : disponibilité, empathie, compétence des professionnels
Les usagers ont souvent besoin d’être accompagnés par un « copain » ou un professionnel lors de leur première démarche dans un service, qu’il s’agisse d’une structure spécialisée, d’un service hospitalier ou de la médecine de ville.
La grande majorité des personnes fréquentant le dispositif « bas seuil » par exemple viennent accompagnés d’une connaissance lors de la première visite. Quelquefois, c’est une personne rencontrée dans la rue qui leur a conseillé de s’y rendre : « va à tel endroit… viens, tu peux manger. » Par la suite, ils viennent facilement seuls.
Les usagers estiment que l’efficacité de l’aide apportée par les professionnels dépend en grande partie de leur degré de connaissance des problèmes de toxicomanie. « Pour être aidé, ce qu’il faut c’est des gens qui connaissent le problème. » Une spécialisation des professionnels en matière de toxicomanie demeure une condition essentielle pour aider efficacement les toxicomanes. Les plus critiques à l’égard des professionnels, tous dispositifs confondus, considèrent qu’ils « ne font pas la différence entre un toxico et un autre, ils nous mettent tous dans le même sac alors qu’on n’est pas tous les mêmes. » La modification des représentations sociales de la toxicomanie et des toxicomanes passe par un changement dans les pratiques des intervenants bio-psychosociaux.
L’expérience du jugement et du rejet tout au long de leur parcours de réinsertion constitue une remarque redondante. Ils déplorent tout particulièrement le manque de confiance des professionnels à leur égard.
Les usagers interviewés ont évoqué à divers degrés le manque de disponibilité des équipes. Le temps qu’on leur consacre constitue un critère décisif dans la poursuite de leur démarche. Les modalités de travail des équipes éducatives (l’approche du toxicomane, le type de relation engagée avec lui), l’organisation du travail (le manque d’intervention le soir et les week-ends) sont souvent critiquées par les usagers. Selon eux, elles procèdent d’une mauvaise connaissance des toxicomanes et des réalités qu’ils vivent. « Les professionnels doivent changer leurs méthodes de travail. »
 
La question de l’urgence : la temporalité des usagers et des institutions, deux logiques contradictoires ?  [ 4]
 
 
Pour les usagers de drogues comme pour les professionnels chargés de les accompagner, l’urgence constitue un thème particulièrement sensible et récurrent. La plupart des usagers estiment qu’il faut répondre à l’urgence, proposer très rapidement, voire le jour même, un traitement de substitution, un sevrage, une structure d’accueil. Ils considèrent qu’il faudrait pouvoir proposer de façon presque immédiate une solution à un toxicomane en manque.
D’un point de vue sémantique, le terme d’urgence recouvre une idée assez simple, c’est la « nécessité d’agir vite ». Du côté des usagers de drogues s’exprime la revendication d’une réponse rapide, voire immédiate, à leurs besoins. Du point de vue des praticiens (médecins, psychologues, éducateurs…) chargés de les accompagner, « les toxicomanes sont toujours dans l’urgence. » L’urgence apparaît donc comme une question cruciale. Elle recouvre la problématique des temporalités particulières, propres à deux groupes, les toxicomanes et les praticiens, qu’ils soient médecins, psychologues, éducateurs, etc., accompagnant ce public.
À un premier niveau de lecture, les uns et les autres semblent se situer dans deux temporalités sociales distinctes, en apparence peu compatibles et sources de tensions et de conflits. Ces temporalités sont-elles irréductiblement contradictoires ? Des ajustements sont-ils possibles ? Et dans quelles conditions ?
L’urgence soulève la question des temporalités sociales, notion que l’on peut définir comme :La réalité des temps vécus par les groupes, c’est-à-dire la multiplicité des conduites temporelles et des représentations du temps liées à la diversité des situations sociales et les modes d’activités dans le temps. » [5]
La réalité des temps vécus par les individus et les groupes est indissociable des différentes situations et expériences sociales qu’ils traversent. L’expérience prolongée de drogues psychotropes peut être inductrice d’une temporalité particulière et d’une certaine représentation du temps. « Mais toi, t’es le soir, il est 10 heures, le lendemain à 11 heures pour toi c’est une éternité. »
L’urgence cristallise les différences de temporalité et les décalages temporels entre les professionnels et les usagers.
Les professionnels de terrain considèrent qu’il n’y a pas d’urgence en matière de soins en toxicomanie. Lorsqu’ils s’adressent aux institutions de soins, les toxicomanes de drogues estiment subjectivement qu’ils courent un danger et exigent une réponse quasi immédiate à leur demande. La notion d’urgence n’est autre que la nécessité d’agir vite; est urgent ce qui incite, oblige ou contraint à agir sans délai, l’urgence contient l’idée subjective d’un danger imminent à écarter.
Face à cela, la réponse des services traditionnels d’aide aux toxicomanes comporte une logique contradictoire qui écarte d’emblée l’urgence, ce que l’on repère dans les conditions d’accès à ces institutions : des rendez-vous, des entretiens multiples destinés à évaluer la motivation des personnes, la formulation d’une demande, des engagements contractuels et des délais d’attente. Il s’agit d’une logique contractuelle et qui est celle du travail social traditionnel.
L’incompréhension réciproque de l’usager et du professionnel provient peut-être de ce que l’urgence comporte quelque chose d’équivoque dans la mesure où elle relève d’une dimension à la fois subjective et objective : une urgence subjective liée au fonctionnement psychique du toxicomane et une urgence objective liée à ses modes de vie et ses activités, qui l’exposent à des risques multiples et constants.
L’urgence cristallise donc l’existence de deux temporalités contradictoires et elle révèle l’existence de différences profondes dans les représentations et les conceptions du temps selon les groupes; les professionnels ne partagent pas le rapport au temps qui singularise les toxicomanes; ces temporalités sont en conflit et produisent des distorsions (« Ils ne peuvent rien, ils font rien »).
Les représentations du temps et le rapport au temps chez les usagers de drogues
À porter le regard sur la question des temporalités sociales, on repère d’une manière générale, d’un groupe social à l’autre, des différences marquantes dans le rythme de leurs activités, dans la manière d’organiser et de maîtriser le temps, dans les attentes et les projets. Si on considère que le temps est avant tout créé par l’activité, toute activité peut être ainsi étudiée du point de vue de la temporalité qu’elle déploie. Chez les usagers de drogues, leurs modes de vie et leurs activités induisent un temps vécu et une représentation du temps spécifiques.
Le besoin impérieux de drogue rythme la vie quotidienne du toxicomane qui par là même se trouve dans l’incapacité de maîtriser son temps. Son impossibilité à différer le besoin implique qu’il ne peut se situer que dans le présent, l’immédiat, l’ici et maintenant. De ce temps vécu est exclu l’avenir, il n’y a ni horizon temporel, ni projection du futur. Pendant tout un temps, le toxicomane n’aura aucune emprise sur son avenir qu’il n’envisage pas, pas plus qu’il n’aura la possibilité de faire un retour en arrière ou d’actualiser le passé.
Les toxicomanes rencontrent de grosses difficultés à se situer dans l’histoire sociale et à distinguer leur temps propre du temps social. Leur temps est un présent perpétuel, un temps sans limite, qui échappe à toute détermination chronologique sans commencement ni fin. Ils se trouvent dans l’impossibilité momentanée de maîtriser leur temps. Pour Patrick, 29 ans, ses cinq années d’intoxication, « Ça a été une sorte de journée continue. » C’est dire qu’une telle existence n’implique plus de différences significatives entre hier, aujourd’hui et demain. Demander alors à un toxicomane prématurément, lorsqu’il se trouve hors du temps social, à un moment où il manque de repères temporels, de se projeter dans le futur ou dans le passé est ainsi voué à l’échec.
La notion de rythme est indispensable à une approche des temporalités sociales. E. DURKHEIM notait déjà que « c’est le rythme qui est à la base de la catégorie du temps. »
La représentation du temps est essentiellement rythmique. La notion de rythme social implique la succession, la périodicité, le changement et la récurrence : le rythme est à la fois continuité et discontinuité. Il renvoie aussi à la cadence, à l’allure, à la vitesse, à la rapidité, au mouvement. L’existence des toxicomanes se trouve placée sous la contrainte de la rapidité et de l’urgence. On y repère une forme d’exaspération de la fonction du temps. Le rythme de leurs activités est rapide et dense, marqué par un mouvement continuel, un rythme accéléré, le changement (discontinuité). Leur mode de vie est centré sur l’instant, l’immédiat, l’éphémère. Ces mouvements sont aussi imprévus qu’imprévisibles. Les toxicomanes déploient une activité d’où la durée et la continuité sont absentes. Leurs multiples et nombreuses activités et relations, à quelques exceptions près, sont discontinues et éphémères parce qu’elles ne sont induites et contraintes par aucune structure temporelle.
La modernité se caractériserait par l’accélération du rythme de vie et l’éphémère et tiendrait, pour l’essentiel, dans un rythme accéléré de renouvellement des relations que l’homme entretient avec les êtres, les choses, les lieux, les organisations, les institutions, bref, avec son cadre de vie. Les toxicomanes ne seraient-ils alors qu’un miroir grossissant réfléchissant un fonctionnement sociétal global ? Ne feraient-ils qu’incarner à l’excès la modernité ?
La temporalité des institutions constitue une logique contradictoire qui peut toutefois être mise au service de la maîtrise du temps chez les usagers de drogues
Les conditions d’accès aux structures de soins pour toxicomanes (rendez-vous, engagements contractuels, projet, délais) supposent d’avoir des repères temporels, de structurer et de maîtriser son temps a minima. Or, dans la réalité, et nous le constatons largement dans le cadre de cette recherche, les toxicomanes rencontrent de grandes difficultés pour se situer dans la temporalité sociale des institutions : les rendez-vous déplacés, repoussés, retardés et finalement non honorés, les rencontres auxquelles ils ne donnent pas suite, ce qu’ils justifient fréquemment par un « problème urgent à régler » sont légion.
Les conditions que posent nombre d’institutions apparaissent ainsi largement incompatibles avec la réalité du temps vécu par les toxicomanes car les rythmes d’activités et les représentations du temps sont différents. Il y a un écart temporel entre les professionnels et les usagers et dans les rapports que les usagers entretiennent avec les instances sociales. Il est demandé au toxicomane d’attendre, de revenir, de « tenir », de différer son besoin, ce qu’il n’est souvent pas en mesure de pouvoir accepter mais qu’il doit néanmoins apprendre à faire. Ce fonctionnement dans une temporalité distincte propre aux usagers de drogues et aux professionnels de terrain est alors source de nombreux décalages et distorsions entre les usagers et les professionnels des structures sociosanitaires (vécus d’impuissance et d’échec, mécanismes de rejet, de disqualification et de violence mutuelles).
Entre le « refus » (des professionnels) et la revendication (des usagers) de l’urgence, des ajustements sont possibles. Face à la demande du toxicomane, il ne s’agit pas de choisir entre répondre et ne pas répondre à l’urgence, d’avoir un seuil « élevé » ou un seuil « bas » d’exigence, mais un seuil « adapté » d’exigence à son égard, qui tienne compte précisément de la temporalité particulière induite par les modes de vie liés aux drogues. Cela implique de décrypter les représentations du temps et les rapports au temps qui caractérisent les groupes d’usagers de drogues. Il s’agit, en définitive, d’aller vers les usagers et de définir avec eux quels sont leurs réels besoins, les besoins actuels de la personne qui sollicite un dispositif.
La prise en compte dans le travail psychosocial avec les toxicomanes de la réalité du temps qu’ils vivent et de leurs conduites temporelles pourrait alors constituer un vecteur d’apprentissage ou de réapprentissage de la maîtrise de leur temps, c’est-à-dire de leur existence. Sans doute une telle démarche suppose-t-elle un compromis entre les professionnels et les usagers dans lequel un travail , non pas dans l’urgence mais avec l’urgence, pourrait constituer un support pour un projet à long terme.
 
Outils pédagogiques
 
 
Les deux tableaux qui suivent constituent une synthèse des représentations des professionnels à propos des usagers, et des usagers au sujet des professionnels. Elles sont tirées des deux enquêtes menées dans le cadre du programme européen Interreg I (1995) et Interreg II (1997-1999). Nous en proposons une traduction, à visée pédagogique, à l’intention des professionnels (tableau n° 1) et des usagers de drogues (tableau n°2). Les « idées reçues » sont indiquées en caractères gras.
N°1 – IDÉES REÇUES/IDÉES À RECEVOIR à l’usage des professionnels
Les toxicomanes cherchent à obtenir du médecin des prescriptions abusives
Les toxicomanes cherchent un médecin « qui les comprenne »
Les toxicomanes n’ont pas de demande
Il est souvent difficile pour un toxicomane de demander ou d’accepter de l’aide
Les toxicomanes n’ont pas confiance dans les institutions
Les toxicomanes manquent de confiance en eux
Les toxicomanes n’ont pas confiance dans les professionnels
Certains professionnels ont peur des toxicomanes
Il n’y a pas d’urgence en toxicomanie
Les toxicomanes ont des besoins urgents
Il ne sert à rien d’obliger un toxicomane à se soigner
Le toxicomane se soigne souvent sous la pression (interne ou externe)
Les toxicomanes rencontrent des difficultés d’accès aux soins
Certaines modalités de soins ne sont pas adaptées aux toxicomanes
Les toxicomanes supportent mal les contraintes
Les fonctionnements institutionnels ne tiennent pas toujours compte du mode de vie des toxicomanes
Les toxicomanes sont des manipulateurs
Les toxicomanes luttent pour leur survie
Les toxicomanes sont des menteurs
Le toxicomane ne veut pas décevoir
Il est difficile de sortir de la toxicomanie
Les toxicomanes ont souvent rencontré de grosses difficultés psychosociales
N°2 – IDÉES REÇUES/IDÉES À RECEVOIR à l’usage des toxicomanes
On est rejetés
Les toxicomanes rejettent autant qu’ils sont rejetés
On se méfie de nous
Les toxicomanes peuvent se faire connaître
On est jugés
Parfois, les toxicomanes parlent des structures sans les connaître
On est dangereux
La toxicomanie fait peur
Les gens ont une mauvaise image de nous
Les toxicomanes donnent parfois une image négative d’eux-mêmes
Ils ne s’intéressent pas à nous (refus de l’équipe)
Un oui ne vaut que si on sait dire non
Même quand on n’est plus toxicomane, on reste un ex-toxicomane (qui a bu boira)
Les rechutes sont fréquentes
Les professionnels nous mettent tous dans le même sac
Il existe des fonctionnements communs aux toxicomanes
Les toxicomanes se considèrent comme un groupe
Ils ne font rien pour les toxicomanes
Certains toxicomanes sont installés dans l’assistance
Les toxicomanes n’acceptent pas toujours de se faire aider
Ils sont trop rigides
Certains professionnels ont de la fermeté
C’est la faute de la société
Le manque de compréhension et de dialogue vient aussi du toxicomane
 
NOTES
 
[1] Cf. Nadia PANUNZI-ROGER, Les jeunes et les drogues – Images et usages –, Revue Cultures en mouvement, n°25, mars 2000, pp. 24-28.
[2] Cf. Nadia PANUNZI-ROGER, Le toxicomane et sa tribu, Paris, Desclée de Brouwer, 2000.
[3] Ervin GOFFMAN.
[4] Cf. Nadia PANUNZI-ROGER, Le toxicomane et sa tribu, Paris, Desclée de Brouwer, 2000.
[5] Daniel MERCURE, 1995.
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[1]
Cf. Nadia PANUNZI-ROGER, Les jeunes et les drogues – Images...
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[2]
Cf. Nadia PANUNZI-ROGER, Le toxicomane et sa tribu, Par...
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[3]
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[4]
Cf. Nadia PANUNZI-ROGER, Le toxicomane et sa tribu, Par...
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[5]
Daniel MERCURE, 1995. Suite de la note...