Psychotropes
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-3652-3
176 pages

p. 5 à 7
doi: en cours

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Editorial

Vol. 7 2001/3-4

2001 Psychotropes Editorial

Anthropologie des conduites à risques et des dépendancesÉtudes transfrontalières localisées dans la zone Hainaut – Nord-Pas-de-Calais – Picardie

Michel Rosenzweig Philosophe Membre du comité de rédaction
Pendant de très nombreuses années, quelques décennies en réalité, le champ d’exploration et d’interprétation des usages de drogues a été dominé par une lecture, un décodage et une herméneutique psychomédicale. Ce regard sur les drogues et leurs usages est resté strictement confiné de mansière évidente dans la catégorie clinique héritée de la conception hygiéniste du XIXe siècle appelée très justement « ère pasteurienne. » Cette manière de penser la drogue en termes manichéens et dichotomiques (le mal et le bien, le remède et le poison, la maladie et la normalité…) a orienté non seulement la clinique mais aussi la pensée, et donc la théorie.
C’est ainsi qu’avec la découverte au XIXe siècle des premiers principes actifs (morphine, diacétylmorphine ou héroïne, cocaïne etc.) et leurs applications médicales suivies de peu par la dérive hédoniste des usages non contrôlés par l’Ordre médical, les drogues et leurs usagers ont immédiatement été assimilés à des agents infectieux pour les premiers et à des malades pour les seconds. Les discours et les pratiques concernant les drogues ont donc tout logiquement été calqués sur le modèle de la vaccination et de l’éradication pendant une centaine d’années, imposant un modèle biomédical unique incarné par le désormais célèbre et ironique Triangle d’or du sociologue Alain Ehrenberg : abstinence, éradication, traitement, dogme en grande partie largement plébiscité et appliqué un peu partout dans le monde encore aujourd’hui.
Cependant, avec l’apparition de la pandémie du SIDA au début des années 1980, les représentations et les valeurs liées aux drogues ont dû muter. Le mal combattu, jadis imputé aux seuls effets des « poisons de l’esprit » et décrit dans nombre d’ouvrages médico-psychiatriques, s’est soudain diffusé dans la totalité du corps social.
En effet, le virus HIV transmissible par de multiples voies naturelles et surtout sexuelles et sanguines a fait prendre conscience que les usagers injecteurs désignés comme « toxicomanes » ne représentaient plus un foyer d’épidémie à circonscrire par le seul fait de la consommation de drogues, mais bien parce que ces usagers étaient devenus les vecteurs-porteurs d’un virus très contagieux. Les poisons incarnés par « la drogue » et les « drogués » se sont ainsi révélés bien moins dangereux en nature et surtout bien moins contagieux que l’agent pathogène brutalement surgi quelque part, en Afrique dit-on. Cet événement a fait voler en éclats l’équation pasteurienne – consommation de drogue égale maladie à prévenir et à traiter –, rendant possible une vision plus large, plus complexe et plus proche de la réalité sociologique des usages de drogues que nous appelons aujourd’hui plus justement « les psychotropes ». Les pratiques et le vocabulaire ont par conséquent évolué de concert tout en contribuant à ouvrir les catégories nosographiques liées aux drogues, « démédicalisant » les unes tout en les rendant beaucoup plus normatives, voire « normalisantes » (les assuétudes, les dépendances et les addictions remplaçant les toxicomanies), « décriminalisant » les autres en les intégrant dans une politique plus citoyenne et responsable (les usagers remplaçant les toxicomanes, les conduites à risques remplaçant les délinquances).
Tous les programmes de réduction des risques liés aux usages de drogues découlent de cette prise de conscience et de ses conséquences, mais qu’en est-il du statut juridique et social de l’usager de drogues en 2001 dans les pays « occidentaux » ? La perception du consommateur de drogues, ses représentations et les discours qui le décrivent ont-ils évolué et jusqu’à quel point ? et, enfin, les politiques sanitaires et humanitaires en matière de drogues sont-elles en train de devenir de réelles politiques de santé publique ?
C’est pour tenter de répondre à ces questions que ce numéro vous propose une approche anthropologique des conduites à risques et des dépendances, les unes et les autres étant souvent liées. La lecture anthropologique possède l’avantage sur d’autres disciplines d’englober ces dernières dans un vaste espace de pensée où la raison tente de l’emporter sur le jugement et l’opinion. Suspendre le jugement moral sur la consommation de drogues, quelle qu’elle soit, constitue une authentique et indispensable démarche anthropologique qui permet d’éclairer l’ensemble des consommations, de l’abstinence à l’abus, sans coloration d’aucune sorte tout en y apportant du sens. Cette approche nécessite des enquêtes de terrains laborieuses menées par des équipes professionnelles de l’écoute et de l’observation qui, avec patience et rigueur, tentent de reconstituer, dans leur diversité et leur complexité, les contextes d’expériences individuelles, subjectives et collectives des consommateurs et des intervenants de terrain. Ces recherches belges et françaises que vous allez découvrir enrichissent de manière pertinente et significative nos connaissances, tant sur les diverses pratiques de soins et d’assistance que sur les modalités et les motivations de consommations à risques.
Ainsi, depuis la fin des années quatre-vingt, les intervenants psycho-médico-sociaux et judiciaires du bassin transfrontalier (Hainaut/Nord-Pas-de-Calais/Picardie) assistent à une explosion des conduites à risques liées aux drogues dans les zones de précarité. Or, après analyse, on s’aperçoit que ces conduites semblent s’inscrire comme en miroir dans des systèmes de représentations qui fondent l’individualisme contemporain : souveraineté de l’individu, consumérisme, conformisme, hédonisme, estompement des normes, médicalisation et automédication, culte de la performance et de l’initiative individuelle, autant de réponses et de tentative d’adaptation face aux exigences du modèle dominant de notre civilisation occidentale. L’apport épistémologique de ce type de recherches anthropo-ethno-sociologiques est donc considérable car elles nous autorisent à penser et à comprendre avec finesse les consommations de drogues de manière plus rationnelles et plus conformes à la réalité. Ainsi, dépouillées de l’émotion qu’elles suscitent depuis longtemps, les drogues redeviennent, à travers ces recherches, ce qu’elles ont toujours été : des substances étonnantes capables de remplir des fonctions anthropologiques fondamentales dans toutes les civilisations humaines, mais aussi des marchandises inscrites dans la géopolitique et l’économie planétaire.
Enfin, ces recherches devraient permettre de mieux développer la prévention des conduites à risques ainsi que l’accès aux soins et à la réduction des dommages liés aux drogues à partir de l’éclairage particulier du discours des personnes qui sont ou en ont été dépendantes.
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