2001
Psychotropes
Editorial
Anthropologie des conduites à risques et des dépendancesÉtudes transfrontalières localisées dans la zone Hainaut – Nord-Pas-de-Calais – Picardie
Michel Rosenzweig
Philosophe Membre du comité de rédaction
Pendant de très nombreuses années, quelques décennies en réalité, le champ
d’exploration et d’interprétation des usages de drogues a été dominé par une
lecture, un décodage et une herméneutique psychomédicale. Ce regard sur les
drogues et leurs usages est resté strictement confiné de mansière évidente dans
la catégorie clinique héritée de la conception hygiéniste du XIXe siècle appelée
très justement « ère pasteurienne. » Cette manière de penser la drogue en termes
manichéens et dichotomiques (le mal et le bien, le remède et le poison, la
maladie et la normalité…) a orienté non seulement la clinique mais aussi la
pensée, et donc la théorie.
C’est ainsi qu’avec la découverte au XIXe siècle des premiers principes
actifs (morphine, diacétylmorphine ou héroïne, cocaïne etc.) et leurs applications médicales suivies de peu par la dérive hédoniste des usages non contrôlés
par l’Ordre médical, les drogues et leurs usagers ont immédiatement été
assimilés à des agents infectieux pour les premiers et à des malades pour les
seconds. Les discours et les pratiques concernant les drogues ont donc tout
logiquement été calqués sur le modèle de la vaccination et de l’éradication
pendant une centaine d’années, imposant un modèle biomédical unique incarné
par le désormais célèbre et ironique Triangle d’or du sociologue Alain Ehrenberg :
abstinence, éradication, traitement, dogme en grande partie largement plébiscité et appliqué un peu partout dans le monde encore aujourd’hui.
Cependant, avec l’apparition de la pandémie du SIDA au début des années
1980, les représentations et les valeurs liées aux drogues ont dû muter. Le mal
combattu, jadis imputé aux seuls effets des « poisons de l’esprit » et décrit dans
nombre d’ouvrages médico-psychiatriques, s’est soudain diffusé dans la totalité
du corps social.
En effet, le virus HIV transmissible par de multiples voies naturelles et
surtout sexuelles et sanguines a fait prendre conscience que les usagers injecteurs désignés comme « toxicomanes » ne représentaient plus un foyer d’épidémie à circonscrire par le seul fait de la consommation de drogues, mais bien
parce que ces usagers étaient devenus les vecteurs-porteurs d’un virus très
contagieux. Les poisons incarnés par « la drogue » et les « drogués » se sont
ainsi révélés bien moins dangereux en nature et surtout bien moins contagieux
que l’agent pathogène brutalement surgi quelque part, en Afrique dit-on. Cet
événement a fait voler en éclats l’équation pasteurienne – consommation de
drogue égale maladie à prévenir et à traiter –, rendant possible une vision plus
large, plus complexe et plus proche de la réalité sociologique des usages de
drogues que nous appelons aujourd’hui plus justement « les psychotropes ».
Les pratiques et le vocabulaire ont par conséquent évolué de concert tout en
contribuant à ouvrir les catégories nosographiques liées aux drogues,
« démédicalisant » les unes tout en les rendant beaucoup plus normatives, voire
« normalisantes » (les assuétudes, les dépendances et les addictions remplaçant
les toxicomanies), « décriminalisant » les autres en les intégrant dans une
politique plus citoyenne et responsable (les usagers remplaçant les toxicomanes, les conduites à risques remplaçant les délinquances).
Tous les programmes de réduction des risques liés aux usages de drogues
découlent de cette prise de conscience et de ses conséquences, mais qu’en est-il du statut juridique et social de l’usager de drogues en 2001 dans les pays
« occidentaux » ? La perception du consommateur de drogues, ses représentations et les discours qui le décrivent ont-ils évolué et jusqu’à quel point ? et,
enfin, les politiques sanitaires et humanitaires en matière de drogues sont-elles
en train de devenir de réelles politiques de santé publique ?
C’est pour tenter de répondre à ces questions que ce numéro vous propose
une approche anthropologique des conduites à risques et des dépendances, les
unes et les autres étant souvent liées. La lecture anthropologique possède
l’avantage sur d’autres disciplines d’englober ces dernières dans un vaste
espace de pensée où la raison tente de l’emporter sur le jugement et l’opinion.
Suspendre le jugement moral sur la consommation de drogues, quelle qu’elle
soit, constitue une authentique et indispensable démarche anthropologique qui
permet d’éclairer l’ensemble des consommations, de l’abstinence à l’abus, sans
coloration d’aucune sorte tout en y apportant du sens. Cette approche nécessite
des enquêtes de terrains laborieuses menées par des équipes professionnelles de
l’écoute et de l’observation qui, avec patience et rigueur, tentent de reconstituer,
dans leur diversité et leur complexité, les contextes d’expériences individuelles,
subjectives et collectives des consommateurs et des intervenants de terrain. Ces
recherches belges et françaises que vous allez découvrir enrichissent de manière
pertinente et significative nos connaissances, tant sur les diverses pratiques de
soins et d’assistance que sur les modalités et les motivations de consommations
à risques.
Ainsi, depuis la fin des années quatre-vingt, les intervenants psycho-médico-sociaux et judiciaires du bassin transfrontalier (Hainaut/Nord-Pas-de-Calais/Picardie) assistent à une explosion des conduites à risques liées aux
drogues dans les zones de précarité. Or, après analyse, on s’aperçoit que ces
conduites semblent s’inscrire comme en miroir dans des systèmes de représentations qui fondent l’individualisme contemporain : souveraineté de l’individu,
consumérisme, conformisme, hédonisme, estompement des normes, médicalisation et automédication, culte de la performance et de l’initiative individuelle,
autant de réponses et de tentative d’adaptation face aux exigences du modèle
dominant de notre civilisation occidentale. L’apport épistémologique de ce type
de recherches anthropo-ethno-sociologiques est donc considérable car elles
nous autorisent à penser et à comprendre avec finesse les consommations de
drogues de manière plus rationnelles et plus conformes à la réalité. Ainsi,
dépouillées de l’émotion qu’elles suscitent depuis longtemps, les drogues
redeviennent, à travers ces recherches, ce qu’elles ont toujours été : des
substances étonnantes capables de remplir des fonctions anthropologiques
fondamentales dans toutes les civilisations humaines, mais aussi des marchandises inscrites dans la géopolitique et l’économie planétaire.
Enfin, ces recherches devraient permettre de mieux développer la prévention des conduites à risques ainsi que l’accès aux soins et à la réduction des
dommages liés aux drogues à partir de l’éclairage particulier du discours des
personnes qui sont ou en ont été dépendantes.