Psychotropes
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-3900-X
128 pages

p. 23 à 41
doi: en cours

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Vol. 8 2002/1

2002 Psychotropes Articles

Intégration sociale et psychopathologie chez les usagers de drogues

Jean-François Briefer Docteur en psychologie Université Lumière Lyon 2
Ce travail traite du rôle de la psychopathologie et de l’intégra~tion sociale dans les conduites toxicomaniaques. Celles-ci ont été abordées sous deux angles théoriques mis en perspective: une approche psychiatri~que qui fait d’elles un trouble psychique et une approche socioanthropologique qui voit dans la toxicomanie une pratique sociocul~turelle déviante devenue problème social. L’intégration sociale est développée sur deux axes: d’une part le proces~sus intégration-exclusion sociale dans ses dimensions économique, rela~tionnelle et symbolique et d’autre part le système des appartenances au monde conventionnel et à la sous-culture drogue. L’étude quantitative et clinique de patients sous méthadone montre que l’instabilité professionnelle s’avère liée à la toxicomanie, alors que ce n’est pas le cas de l’isolement relationnel. La psychopathologie, plutôt indépen~dante de la toxicomanie, est par contre un facteur puissant de désinsertion professionnelle. Les raisons individuelles des prises de toxiques quant aux aspects d’automédication et d’appartenance sous-culturelle sont égale~ment développées. Mots-clés : Méthadone, Toxicomanie, Déviance, Insertion, Psycho- pathologie, Socialisation, Contrôle social. This research examines the role of psychopathology and social integration in drug use behaviors. These behaviors have been analyzed through two theoretical approaches: a psychiatric one considering drug addiction as a mental disorder and a socio-anthropological one considering it as a deviant socio-cultural life style. Social integration is developed on two axis: on one hand the social integration-exclusion process with its relational, economical and symbolic dimensions, on the other hand the system of belongings to the conventional world and to the drug subculture. The quantitative and clinical study of methadone maintenance outpatients shows that professional instability is related to drug addiction, but it is not the case for social isolation. Psychopathology, quite independent of drug use, is on the other hand a strong factor of professional exclusion. Individual reasons for drug use as for self medication and subcultural belonging are developed.
 
Introduction
 
 
Le présent article résume une thèse en psychologie traitant de deux aspects fondamentaux des conduites de prises de drogues, à savoir d’une part celui des liens sociaux qui rattachent les usagers de drogues tant à la société qu’à la sous-culture drogue et d’autre part celui des troubles psychiques liés à la toxicomanie.
Le choix d’un tel thème renvoie à la perception actuelle de la toxicomanie, envisagée à la fois comme un problème social centré sur un groupe minoritaire qui mobilise opinion publique et sphères politiques et comme un problème médical, l’abus de drogues étant reconnu et géré dans nos sociétés avant tout comme une maladie.
Le texte débutera par la présentation de la problématique générale et spécifique et les questions qui la sous-tendent. Après un bref rappel historique des usages de toxiques au XIXe siècle, seront développés les principaux axes de réflexion et les modèles théoriques de référence qui ont permis l’approche des phénomènes d’intégration sociale et de psychopathologie en jeu chez les usagers de drogues illégales.
La suite du texte présentera les principaux résultats d’une recherche réalisée dans le cadre d’un centre thérapeutique axé sur la prise en charge ambulatoire d’héroïnomanes par la méthadone. Recherche qui constitue une mise à l’épreuve empirique des concepts et hypothèses développés en première partie.
En conclusion, un rappel des principaux apports de ce travail et ses conséquences sur la prise en charge des usagers de drogues sera évoqué.
En posant la question du poids respectif de l’intégration sociale et de la psychopathologie dans les prises de drogues, il s’agissait de savoir si la toxicomanie était principalement une forme d’aliénation consécutive à une psychopathologie ou si elle avait plus à voir avec une forme d’intégration sociale défaillante, dans le cas d’un processus d’exclusion et d’appauvrissement des liens sociaux ou atypiques, dans le cas du choix d’un mode de vie déviant.
Les aspects défaillants et atypiques de l’intégration sociale renvoient à deux axes d’analyse. Le premier concerne la bipolarité intégration-exclusion sociale dans sa triple dimension relationnelle, économique et symbolique selon la conceptualisation d’Isabelle Taboada et Vincent de Gauléjac (1995). Le second axe touche à la répartition des liens entre la communauté déviante et la société conventionnelle et souligne la bipolarité identitaire qui en découle.
La partie empirique de ce travail consiste en une étude quantitative et clinique réalisée auprès d’usagers de drogues en cure de méthadone. L’hypothèse générale envisage la persistance des abus de drogues durant le traitement avant tout comme le reflet d’une identité sociale déviante encore bien établie et secondairement comme une tentative d’automédication de troubles psychiques.
 
Rappel historique : la construction de l’image sociale du toxicomane au XIXe siècle
 
 
Dans la mesure où tout problème social est le fruit à la fois d’un ensemble de faits et de discours sur ces faits, un regard historique sur la genèse des mécanismes de désignation permet de montrer comment s’est progressivement construite la catégorie sociale des toxicomanes.
Si la consommation d’opiacés remonte à la plus haute Antiquité, c’est au XIXe siècle que l’image du toxicomane se construit véritablement. Celle-ci s’enracine dans le contexte socioculturel et scientifique de l’époque marqué par la naissance de l’hygiène publique (Vigarello, 1993) et le développement de la théorie de la dégénérescence (Bing, 1994).
Le rôle grandissant de l’hygiène publique auprès des instances politiques donne aux médecins une légitimité en matière de régulation et de contrôle des comportements. La lutte contre les méfaits de l’industrialisation et l’amélioration des conditions de vie des ouvriers s’accompagnent d’une dénonciation de comportements jugés contraires à la morale sociale, tels que les abus de psychotropes. La dénonciation est par ailleurs d’autant plus virulente lorsque les comportements incriminés concernent les basses classes sociales, dont il s’agit de maintenir la capacité de travail et de défense de la nation.
Ce mouvement hygiéniste prend appui sur la théorie de la dégénérescence qui trouve un nouvel essor chez les aliénistes de la deuxième moitié du XIXe siècle. Cette théorie ethnocentrique, qui affirmait la supériorité biologique de la race blanche, range les abus de psychotropes parmi les facteurs de dégénérescence de l’espèce humaine. À ce titre, ils sont considérés comme un fléau social dangereux pour l’humanité. Par ailleurs, ces abus sont également considérés comme le signe d’une dégénérescence qui prédispose les individus à la débauche. C’est dans un tel contexte que la consommation d’opiacés va être criminalisée par l’entremise de lois prohibitionnistes votées en France dès 1916.
L’image disqualifiante du toxicomane ainsi construite cumule donc celle du malade dégénéré et du délinquant coupable de son vice (Yvorel, 1992 ; Bachmann et Coppel, 1991).
 
Le diagnostic DSM-IV de dépendance à une substance et ses déterminants socioculturels
 
 
Reconnus au début du XIXe siècle par Esquirol (1838) comme une forme d’aliénation mentale, les abus de psychotropes sont encore aujourd’hui considérés comme un trouble psychique. Le DSM-IV (American Psychiatric Association, 1994) répertorie les critères diagnostiques de la dépendance à une substance que l’on peut regrouper en trois catégories. À savoir, la dépendance physiologique, qui implique des manifestations somato-psychiques objectivables en partie induites par la substance, le trouble du contrôle, soit une perte de liberté face au comportement addictif (Widiger, 1994), et enfin le dysfonctionnement psychosocial, consistant dans les perturbations de la vie sociale induites par l’aspect envahissant des prises de toxiques.
Chez les héroïnomanes, cette forme de désengagement social, principalement liée à l’adoption de comportements délinquants visant l’acquisition d’un produit onéreux, reste relativement réversible. Au contraire, l’intégration sociale peut être durablement compromise, lorsque s’ajoute aux années de dérive psychosociale une psychopathologie lourde aboutissant généralement à une incapacité psychiatrique.
Cette description objectiviste de la toxicomanie peut avantageusement être abordée de manière critique en prenant en considération les représentations culturelles qui sous-tendent à la fois le diagnostic de dépendance et la manière dont l’usager interprète son comportement addictif.
En ce qui concerne le diagnostic, l’emploi des notions de dépendance et de trouble du contrôle met l’accent sur l’aspect involontaire qui est le propre de la maladie (Zinberg, 1974). Or ceci peut être envisagé comme un biais culturel, car assigner un statut de maladie à une conduite socialement désapprouvée permet de rétablir une morale sociale et autorise sa gestion par la médecine.
Le sujet lui-même aura également tout intérêt à comprendre sa conduite en terme de maladie et de perte de contrôle afin d’échapper tant à la désapprobation sociale qu’à la dissonance cognitive qu’induit l’adoption d’un comportement autodestructeur. Il s’agit là de ce que John Booth Davies (1993) a nommé un mécanisme d’autoétiquetage socialement fonctionnel.
Par ailleurs l’évacuation des aspects culturels propres au positivisme psychiatrique limite la compréhension des conduites hors normes. La prise en compte des valeurs propres à certains toxicodépendants qui font primer goût du risque et plaisir immédiat sur le maintien de la santé, permettrait de considérer ces comportements comme des usages nuisibles volontaires éléments d’un style de vie alternatif (Brochu, 1993).
Il résulte de cette médicalisation de la toxicomanie l’image d’un usager de drogue malade et sans volonté qui renforce le stéréotype social du drogué passif, faible et irresponsable. Si l’identification à un tel portrait offre à l’usager de drogue un moyen d’être reconnu, toléré voire accepté par la société, la déresponsabilisation face à ses actes est un risque majeur (Conrad et Schneider, 1980).
 
Désignation et appartenance sous-culturelle, leur rôle dans le développement de l’identité déviante
 
 
Les représentations multiples du problème drogue avec tous les biais qui les caractérisent, donnent au phénomène sa réalité ultime. L’analyse socioanthropologique des mécanismes qui façonnent un problème social tel que la toxicomanie vise donc à repérer les attitudes face aux usagers de drogues et le statut qui leur est donné, en tant que déterminant majeur de leur identité et de leur intégration sociale.
Pour ce faire la toxicomanie doit préalablement être resituée dans le champ spécifique de la sociologie qui la concerne, à savoir celui de la déviance (Ogien,1995). Celle-ci constitue un phénomène social global qui implique non seulement ceux qui transgressent des normes établies, mais aussi et même surtout ceux qui désignent voire dénoncent les comportements incriminés, comme l’a bien montré l’interactionnisme symbolique (Becker, 1963; Lemert, 1967). La déviance est donc une construction sociale et ses formes varient suivant les lieux et les époques. En contrepartie de ce relativisme, il n’y a pas de société sans déviance, ce qui lui donne une certaine universalité et donc un caractère de nécessité voire d’utilité.
La désignation des comportements hors normes place le sujet déviant en position de visibilité sociale maximale en lui assignant une identité clairement délimitée. Cette tentative de contrôle est un préalable à d’autres stratégies de récupération et de réinsertion visant le maintien de la cohésion sociale (Herpin, 1973).
La désignation peut en outre servir des intérêts très divers, de nature économique, moraliste, corporatiste ou politique, en fonction du groupe dont elle émane (Zafiropoulos et Pinel, 1982; Bachmann et Coppel, 1991).
Aux yeux du public la toxicomanie représente un phénomène angoissant et difficilement explicable, qui l’est probablement d’autant plus qu’à certains égards elle caricature des modèles de comportements propres à notre société de consommation (Matza et Sykes, 1961). En effet, toxicomanie et surconsommation ne s’apparentent-elles pas à une quête effrénée d’objets extérieurs censés apporter magiquement le bonheur, comme l’a souligné Jean Bergeret (1982).
Dès lors, circonscrire ces pratiques à un groupe social aisément repérable permet à la fois de localiser et de mettre à distance le danger. Le public s’en trouve ainsi rassuré. Ce mécanisme d’accentuation des différences qu’est la stigmatisation, agit donc comme une protection contre un semblable inquiétant (Lucchini, 1985).
De cette réduction d’un phénomène diffus et complexe vont naître non seulement le stéréotype négatif du drogué mais aussi un ensemble de croyances erronées sur la nature des drogues et de leurs effets (Peele, 1985).
Les caractéristiques ainsi assignées aux usagers de psychotropes illégaux participent de la construction de leur identité sociale déviante. Celle-ci se développe chez le jeune adulte dans un processus interactif et séquentiel par le biais de l’intériorisation de l’image que les autres se font de lui et en s’éloignant progressivement des non-consommateurs (Lemert, 1967).
À côté des interactions avec le monde conventionnel, cette identité se forge aussi au contact de la communauté des usagers de drogues. La sous-culture qu’elle véhicule offre un lieu d’apprentissage du rôle de toxicomane avec ses normes et ses valeurs, de même qu’un soutien moral pour mieux assumer un comportement réprouvé socialement (Stephens, 1991). À ce titre l’usager de drogues apprendra des techniques de neutralisation du contrôle social, lui permettant de gérer le conflit de valeur inhérent à sa double appartenance conventionnelle et déviante (Sykes et Matza, 1957).
Quant à l’organisation sociale du groupe des usagers, celle-ci peut avoir selon Riccardo Lucchini (1985) une fonction régulatrice des prises de drogues. C’est le cas lorsque l’accès à un statut valorisé dans le groupe importe plus que la recherche du produit en elle-même. Une telle intégration sociale atypique ne livre donc pas l’individu au diktat de son besoin de drogue et laisse une variété de besoins sociaux s’exprimer.
Au contraire, lorsque le milieu est très désorganisé, il n’offre plus au sujet un espace de symbolisation pour sa pratique. L’intégration sociale devient alors défaillante au sein même de la sous-culture. Cette désaffiliation livre alors le sujet à la dérive d’une consommation anarchique.
 
Les troubles de la socialisation selon les théories déterministes
 
 
Si l’approche relativiste a permis d’une part de poser un regard critique sur le positivisme psychiatrique et d’autre part d’accéder à une connaissance précise de la sous-culture drogue grâce aux études de terrain des interactionnistes, l’approfondissement des mécanismes de construction de l’identité sociale nécessite de prendre en considération d’autres approches psychosociales, de nature plus déterministes. Deux théories majeures rendent compte des mécanismes de socialisation en jeu dans la déviance, elles sous-tendent par ailleurs les deux axes d’analyse de l’intégration sociale adoptée pour notre recherche empirique. Une troisième théorie axée sur l’analyse des comportements propres à l’adolescence sera également abordée.
Pour la première d’entre elles, la théorie du contrôle social (Hirschi, 1969; Cusson, 1989), la déviance représente un penchant naturel de l’homme qui réapparaît lorsque la socialisation conventionnelle est défaillante. Au contraire pour la seconde, la théorie de la déviance culturelle, le comportement déviant nécessite un apprentissage qui ne se réalise que sous l’influence de modèles exerçant une socialisation vers la déviance (Elliott, 1985; Liska, 1987).
Si des recherches empiriques ont validé des aspects partiels de chacune de ces deux théories, la recherche de Denise Kandel et Mark Davies (1991) sur les réseaux sociaux d’usagers de drogues âgés entre 28 et 29 ans a montré que la qualité de leurs liens d’amitié était sensiblement supérieure à celle des abstinents. Ces résultats vont à l’encontre de la théorie du contrôle social qui soutient une défaillance générale des liens sociaux chez les usagers de toxiques.
Ce survol des différentes théories explicatives de la toxicodépendance n’aurait pas été complet sans un apport plus spécifique à l’adolescence, période où débute la quasi-totalité des problèmes addictifs.
La théorie des comportements problématiques de Richard Jessor (1987) apporte cet éclairage. Elle considère les prises de toxiques ainsi que d’autres comportements réprouvés socialement comme des équivalents fonctionnels manifestant une même tendance au non-conformisme psychosocial.
Parmi les facteurs liés à l’environnement perçu facilitant l’apparition de tels comportements, l’auteur relève d’une part une défaillance du contrôle et du soutien social tant en ce qui concerne les parents que les pairs, et d’autre part une influence prépondérante des pairs face à celle des parents.
Certaines caractéristiques de la personnalité sont également envisagées au titre de facteurs de risques; il s’agit entre autre de l’aliénation et de la faible estime de soi.
Cette théorie voit dans ces conduites non conformistes des fonctions multiples telles que l’affirmation du rôle sexuel, la recherche d’une appartenance de groupe, la gestion d’affects dépressifs et surtout celle de marqueur de transition, soit la symbolisation d’un changement de statut propre à l’adolescence.
Les profonds changements générateurs d’anxiété qui touchent l’adolescent le placent en position de vulnérabilité psychosociale. Plusieurs agents de socialisation peuvent augmenter le risque de développer une toxicomanie; c’est le cas de l’absence d’espace normatif cohérent dans la famille, la stigmatisation des mauvais élèves à l’école et l’affiliation au groupe des usagers de drogues. Selon de nombreuses études l’influence du groupe des pairs est décisive quant à l’initiation et au maintien des prises de toxiques. Elle constitue en effet le meilleur prédicteur d’une telle évolution (Kandel et Davies, 1991).
Après avoir abordé différents modèles théoriques de la toxicomanie en tant que maladie dans le champ psychiatrique et en tant que déviance dans le champ socioanthropologique, c’est leur efficacité explicative qui a été testée dans le cadre d’une recherche empirique.
 
Étude empirique de l’intégration sociale et de la psychopathologie chez des patients en cure de méthadone
 
 
Méthode
Cette recherche a porté sur un échantillon de 83 patients en cure de maintenance à la méthadone et quatre d’entre eux ont fait l’objet d’une investigation clinique approfondie. L’unique critère d’inclusion était celui d’une durée de cure supérieure à six mois. Cet échantillon comporte plus de trois quarts d’hommes (77 %), deux tiers de célibataires et un âge moyen de 32 ans (extrêmes : 22-42 ans).
L’analyse quantitative visait à évaluer les interrelations de trois ensembles de variables relatifs aux trois phénomènes étudiés, à savoir la toxicomanie, la psychopathologie et l’intégration sociale.
L’analyse statistique a porté sur des données issues d’une part de questionnaires généraux relatifs à la cure de méthadone et d’autre part de deux autoquestionnaires de psychopathologie : le QD2, un questionnaire d’état dépressif (Pichot et al., 1984) et le MMPI (Gehring et al., 1982). Ces deux autoquestionnaires sont étalonnés, ils ont été choisis en raison de leur complémentarité et de leur fiabilité. En effet, le MMPI évalue les caractéristiques psychopathologiques durables de la personnalité alors que le QD2 évalue des états psychiques temporaires d’ordre dépressif.
Les renseignements déjà existants (datés du moment de l’entrée en cure de méthadone) ont dû être complétés avec des informations actuelles sur le fonctionnement psychosocial, la psychopathologie (notamment une échelle de troubles dépressifs au cours des six derniers mois adaptée de Allison et al., 1982) et la prise de drogues. Pour ce faire des questions additionnelles ont été posées lors d’un entretien avec le patient.
L’évaluation de la toxicomanie a porté sur la fréquence des consommations au cours des six derniers mois pour sept catégories de psychotropes (alcool, cannabis, hallucinogènes, benzodiazépines, cocaïne, amphétamines, héroïne). Pour chacune de ces substances le sujet indique la fréquence des consommations (ou des états d’ivresse pour l’alcool) sur une échelle à sept degrés allant de 0 (aucune prise/ivresse) à 6 (une prise/ivresse par jour ou plus). La somme des notes convertie en une échelle de 0 à 8 constitue un indice de consommation globale, soit de sévérité de la toxicomanie. Cet indice a été utilisé dans l’analyse statistique soit pour la comparaison de moyennes (ANOVA) soit pour la comparaison de fréquences (chi carré). Dans ce dernier cas de figure, les 83sujets ont été répartis en trois groupes (faibles, moyens et gros consommateurs) en fonction de la gravité de la toxicomanie au cours des six derniers mois.
La partie qualitative a été réalisée afin de donner une illustration clinique de l’échantillon. Pour ce faire quatre sujets ont été choisis de manière à obtenir deux paires contrastées quant au fonctionnement psychosocial général. Les sujets ont participé à un entretien clinique d’inspiration psychodynamique centré sur le vécu et les motifs des prises de drogues. L’entretien vise dans un premier temps à obtenir une description des consommations de drogues récentes et de leur contexte général pour solliciter dans un second temps le sens que le sujet leur donne. Les entretiens ont fait l’objet d’un enregistrement audio, puis d’une synthèse écrite, avec une centration sur les aspects liés à la psychopathologie, à l’intégration sociale et aux raisons des prises de drogues.
Traitement et histoire de la toxicomanie
Le tableau 1 présente les données générales concernant le traitement et l’histoire de la toxicomanie pour chacun des trois groupes. Les moyennes d’âges figurant dans ce tableau montrent que l’entrée dans le monde de la drogue passe par certaines étapes où divers produits licites puis illicites sont utilisés successivement dès le début de l’adolescence.
Dans notre échantillon cette succession concerne le début de la consommation de tabac (extrêmes : 11-25 ans), de cannabis (extrêmes : 11-23 ans) et d’héroïne (extrêmes : 15-27 ans); les derniers stades étant celui de l’injection de l’héroïne qui apparaît en moyenne vers 19 ans (extrêmes : 15-28 ans, 11 % n’ont jamais injecté), et celui du début de l’héroïnomanie quotidienne (moyenne : 20 ans, extrêmes : 15-30 ans).
Par ailleurs, la création d’un indice d’usage précoce de drogues a montré que l’âge d’apparition du comportement addictif détermine l’importance de l’usage ultérieur de toxiques. Il en va de même avec l’usage du tabac : l’âge au début de la consommation régulière est significativement plus bas chez les gros consommateurs (cf. tableau 1).

Tableau 1.
Caractéristiques de l’usage de drogues en fonction de trois niveaux
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Tableau 1. Caractéristiques de l’usage de drogues en fonction de trois niveaux de gravité de la toxicomanie. Variables Âge au début de la consommation de tabac (moyenne) (Concerne 97 % de l’échantillon) Âge au début de la consommation de cannabis (moyenne) Âge à la première prise d’héroïne (moyenne) Âge à la première injection (moyenne) (Concerne 89 % de l’échantillon) Âge au début de l’héroïnomanie quotidienne (moyenne) Âge au début de la 1re cure de méthadone Durée de l’héroïnomanie (mois, moyenne) Dépendance alcoolique avant la cure Dépendance médicamenteuse avant la cure Durée de la cure de méthadone actuelle (moyenne, mois) Dosage méthadone (moyenne, mg/jour) Toxicomanie au cours des 6 derniers mois: Ivresse alcoolique 1x/semaine et plus Traitement Antabus Prise de cannabis 1x/semaine et plus Prises de benzodiazépines 1x/semaine et plus Prises d’héroïne 1x/mois et plus Prises au moins une fois de cocaïne, d’amphétamine ou d’hallucinogènes Valeur moyenne à l’indice de toxicomanie récente (de 0 à 8) FC (n = 26) 15.1 15.5 18.8 19.5 20.0 23.3 37.8 4.3 % 0 % 72.5 40.4 19.2 % 0 % 19.2 % 0 % 0 % 11.5 % 1.3 CM (n = 39) 15.8 15.5 18.6 19.1 20.4 23.8 38.0 22.9 % 5.6 % 56.5 61.6 7.7 % 2.6 % 61.5 % 7.7 % 43.6 % 23.1 % 3.2 GC (n = 18) 14.0 14.5 17.9 19.5 20.2 22.8 45.4 58.8 % 12.5 % 59.5 70.5 33.3 % 33.3 % 61.1 % 27.8 % 44.4 % 56.6 % 5.7 FC/CM/GC P* .02 NS NS NS NS NS NS .0004 NS NS .02 .05 .00009 .002 .008** .0003 .004 <.00001 Total (N = 83) 15.2 15.3 18.5 19.3 20.2 23.4 39.5 25.3 % 5.3 % 62.2 56.8 16.9% 8.4 % 48.2% 9.6% 30.1 % 26.5% 3.1

FC : faibles consommateurs ; CM : consommateurs moyens ; GC : gros consommateurs.
NS : non significatif.
* Les valeurs de p concernent les résultats de l’ANOVA pour les comparaisons de moyennes et les résultats du Chi2 pour les comparaisons de fréquences.
** Une valeur attendue est inférieure à 5, Chi2 non valide.
Toxicomanie et intégration sociale
Concernant les liens entre toxicomanie et intégration sociale, un premier ensemble de variables évaluait les liens antérieurs avec la communauté déviante. Les débuts hâtifs de prises de drogues et plus généralement une tendance à la déviance précoce se sont avérés significativement liés à l’intensité de la toxicomanie actuelle. Ce ne fut par contre pas le cas pour la délinquance adulte, contrairement à ce qui était attendu.
La gravité de la toxicomanie adulte est donc fortement liée aux tendances déviantes de l’adolescence, laquelle représente une période sensible pour l’évolution du trouble addictif.
Un second ensemble de variables évaluait l’intégration sociale dans ses dimensions relationnelles et économiques au moment de la participation des sujets à la recherche. Au niveau relationnel, le fait d’avoir ou non une partenaire privilégiée, de même que la durée de la relation ne sont pas liés au degré de toxicomanie. Celle-ci n’affecte donc pas l’intégration relationnelle au niveau de la vie de couple. Par contre lorsqu’on différencie le type de partenaire, la présence d’une partenaire non toxicomane se traduit par des consommations moindres, tant par rapport à ceux ayant une partenaire toxicomane que ceux sans partenaire. Cette influence de la partenaire abstinente s’explique par son rôle de contrôle et de soutien social.
Un phénomène semblable se retrouve avec la variable mode d’habitation: les personnes qui cohabitent consomment moins. Ceci signifie que les gros consommateurs ont un style de vie différent des faibles consommateurs, en habitant plus souvent seuls (56 %), mais sans pour autant souffrir d’isolement relationnel quant à leur vie de couple.
Par ailleurs une comparaison des faibles consommateurs de l’échantillon avec la norme de la population du même âge montre qu’ils sont nettement plus proches de cette norme que des gros consommateurs tant en ce qui concerne l’état civil que le mode d’habitation (cf. tableau 2). Ces deux variables sont présentées ensemble car elles sont liées. En effet il s’avère que tous les mariés cohabitent alors que ce n’est le cas que des deux tiers des non mariés.

Tableau 2.
Fréquences des personnes mariées et habitant seules en fonction
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Tableau 2. Fréquences des personnes mariées et habitant seules en fonction du degré de toxicomanie et rapport à la norme Mariés Personnes habitant seules Normeb FC (H) 47 % 33 % 21 % 24 % CM 20 % 29 % GC 7 % 56 % P .05a NSa FC: Faibles consommateurs; CM: Consommateurs moyens; GC: Gros consommateurs. aChi2 bNorme hommes 20-40 ans (Office cantonal de la statistique, Genève, 1996)

Concernant la sphère économique, la proportion d’ouvriers et l’inactivité professionnelle étaient liées au degré de toxicomanie, les gros consommateurs ayant plus souvent des arrêts de travail (cf. tableau 3).

Tableau 3.
Inactivité professionnelle durant les six derniers mois en fonction du
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Tableau 3. Inactivité professionnelle durant les six derniers mois en fonction du degré de toxicomanie Sujets ayant connu une période d’inactivité professionnelle durant les 6 derniers mois (%) Semaines d’inactivité professionnelle (moyenne) FC (n = 26) 23% 3.1 CM (n = 38) 63% 9.3 GC (n = 18) 67% 7.4 P .002a .03b FC: Faibles consommateurs; CM: Consommateurs moyens; GC: Gros consommateurs. aChi2; bANOVA.

Les hypothèses explicatives consistaient à envisager la prise de toxiques à la fois comme cause et conséquence des arrêts de travail en raison des effets du produit qui nuisent à l’exécution des tâches et du fait que l’environnement professionnel exerce un contrôle et un soutien social. Ce lien entre instabilité professionnelle et abus de toxiques a également été interprété comme résultant d’un facteur commun aux deux phénomènes consistant en un ensemble de valeurs et d’attitudes propres à la sous-culture drogues et antinomique avec un mode de vie axé autour d’un travail légal et régulier.
Toxicomanie et psychopathologie
Si globalement les liens entre intégration sociale et toxicomanie ont confirmé les hypothèses, ce ne fut pas le cas pour la psychopathologie. L’hypothèse basée sur la fonction d’automédication de la toxicomanie chez ceux souffrant de troubles psychiques s’est avérée peu valide pour deux raisons.
D’abord, sur l’ensemble des variables psychopathologiques (antécédents psychiatriques durant l’enfance, l’adolescence et l’âge adulte; autoquestionnaires de psychopathologie), très peu se sont avérées corrélées avec la toxicomanie. Il s’agit essentiellement des troubles dépressifs récents (au cours des 6 derniers mois, épisodes supérieurs à deux semaines) et de la présence d’un traitement psychotrope.
Ensuite, les troubles dépressifs récents, qu’ils soient légers ou importants, ont montré un même lien modeste mais significatif avec la toxicomanie. Ceci pourrait signifier qu’il n’est pas nécessaire d’avoir une psychopathologie avérée pour recourir à l’automédication.
Ce constat relativise quelque peu le rôle de la psychopathologie générale dans la poursuite de la toxicomanie durant la cure de méthadone, et tend à limiter celui-ci aux troubles dépressifs, tout en gardant à l’esprit qu’il s’agit d’une influence faible en comparaison aux variables de la sphère psychosociale (notamment interpersonnelle).
Intégration sociale et psychopathologie
Le troisième volet de l’analyse quantitative, centré sur les liens entre la dimension professionnelle de l’intégration sociale et la psychopathologie, a donné des résultats très significatifs. En effet l’instabilité professionnelle actuelle a montré des liens non seulement avec les antécédents de déviance scolaire, mais aussi avec de nombreuses variables psychopathologiques, telles que les antécédents à l’adolescence (troubles des conduites et problèmes psychologiques), les troubles dépressifs récents et les troubles de la personnalité évalués grâce au MMPI. Les difficultés d’intégration professionnelle que rencontre le tiers de l’échantillon trouvent donc une part importante de leur origine dans une psychopathologie durable, qui handicape le fonctionnement psychosocial.
En résumé, l’analyse quantitative a montré que chez les héroïnomanes en cure de méthadone un degré important de toxicomanie s’accompagnait d’une intégration sociale défaillante au niveau professionnel et atypique pour le secteur relationnel. La psychopathologie s’est avérée peu liée aux prises de drogues, mais représente par contre un facteur puissant d’instabilité professionnelle.
Synthèse des entretiens cliniques
En complément de l’analyse quantitative, l’étude de quatre situations cliniques (prénoms fictifs : Pierre, Gérard, Nicole, Anne) a permis d’aborder sous l’angle subjectif les phénomènes étudiés. Deux sujets (Nicole, Pierre) avaient été évalués selon l’analyse quantitative comme gros consommateurs, instables professionnellement et affectés d’une psychopathologie, alors que les deux autres sujets (Anne, Gérard) étaient des consommateurs moyens, stables professionnellement et dépourvus de psychopathologie.
Les différentes raisons invoquées par les patients pour expliquer leur addiction sont les suivantes :
  • Gérard : accent sur l’inactivité, l’ennui, le manque de motivation à entreprendre, la diminution de l’appétit relationnel (repli narcissique) et les déclencheurs extérieurs, tels que les personnes qui proposent le produit;
  • Anne : dosage de méthadone insuffisant (explication psychopharmacologique), influence du partenaire qui consomme, apaiser un malaise intérieur (automédication), supporter une situation de stress
  • (examens), calmer l’angoisse liée à une exigence interne de réussite
  • (pression de l’Idéal du moi);
  • Nicole : fuir les tracas quotidiens vécus comme oppressants (vécu persécutoire du monde extérieur, angoisse à tonalité paranoïde), besoin de récompenses (consommation récréative), combattre la fatigue, influence d’une personne avec laquelle elle consomme, calmer des douleurs dorsales;
  • Pierre : combattre des sentiments de vide, d’ennui, de solitude (angoisse anaclitique), prétexte pour rencontrer des gens, substitution du toxique aux relations (évitement de la menace narcissique d’une véritable relation d’objet).
Ce résumé des principaux éléments de la compréhension subjective des prises de drogues montre que les raisons mentionnées sont multiples et touchent à des domaines très variés : psychopharmacologique (dosage de méthadone insuffisant), somatique (calmer des douleurs), psychique (lutte contre des sentiments de vide, contre l’anxiété), relationnel (influence des pairs) et social (effet du chômage).
Concernant la psychopathologie, deux patients (Anne et Pierre) considéraient le recours aux drogues comme un moyen d’apaiser une souffrance psychique (lutte contre des sentiments de solitude chez l’un et besoin d’apaiser une anxiété diffuse chez l’autre). Cette fonction d’automédication s’est par ailleurs avérée indépendante d’une psychopathologie objectivée, puisqu’un des deux patients concernés en était dépourvu. Ceci signifie que la consommation de toxiques pour apaiser un mal-être psychique peut concerner à la fois ceux qui souffrent d’un trouble psychiatrique avéré et ceux qui en sont dépourvus.
L’existence de liens entre psychopathologie et toxicomanie n’implique toutefois pas qu’ils apparaissent dans le discours du patient. En effet, d’une part la drogue peut être consommée pour des motifs inconscients, le toxique joue alors un rôle de régulateur de l’économie psychique du sujet en soutenant une organisation défensive qui ne parvient pas à contenir l’angoisse quelle qu’en soit la nature. D’autre part, la vulnérabilité au stress des patients psychiatriques liée au déficit de leurs mécanismes de coping, fait d’eux des sujets sensiblement plus enclins à recourir aux solutions chimiques pour gérer leurs difficultés, même s’ils n’ont pas conscience de leur état de fragilité.
Concernant l’intégration sociale des sujets investigués, la plupart d’entre eux expriment une forte ambivalence face à l’idée d’appartenir à la société conventionnelle et d’en partager certaines valeurs. Cette ambivalence est d’autant plus marquée et prend une coloration antisociale lorsque les sujets cumulent une forte toxicomanie, une psychopathologie actuelle et une instabilité professionnelle. Ceux qui ne présentent pas ces dernières caractéristiques ont une vision positive du travail et ont pu atteindre une certaine stabilité professionnelle.
L’intégration relationnelle s’est avérée déficiente surtout chez un sujet gros consommateur (Pierre) souffrant d’angoisse d’abandon. Chez lui la recherche d’affiliation au groupe des usagers primait sur la quête du produit en elle-même. La fréquentation des usagers de drogues perçue comme une forte incitation à consommer est revenue systématiquement dans le discours des patients. Ce mécanisme repose bien souvent sur le sentiment d’appartenance au groupe qui pousse le sujet à adopter le comportement de ses pairs. L’acceptation au sein du groupe constitue par ailleurs un renforcement positif du geste de la prise de drogue.
De manière générale on peut supposer que la consommation de drogue, au même titre que toute autre activité humaine, joue un rôle de médiateur relationnel qui contrecarre d’éventuelles tendances à l’isolement social.
 
Conclusion
 
 
Pour conclure, ce travail s’est attaché à mettre à l’épreuve l’hypothèse générale de la double influence sur les prises de drogues de la psychopathologie et de l’intégration sociale, avec une prépondérance pour cette dernière. Cette hypothèse a été en partie infirmée et en partie confirmée; infirmée au niveau du rôle de la psychopathologie qui s’est avérée plus faible qu’attendu et confirmée en ce qui concerne l’influence prépondérante des liens tant avec le monde du travail qu’avec la sous-culture drogue. C’est donc la hiérarchisation de l’importance de ces deux phénomènes qui a été globalement confirmée, puisque l’analyse quantitative a montré que la toxicomanie était plus fortement liée aux difficultés d’intégration économique, notamment professionnelle, qu’à la psychopathologie.
Concernant la méthode quantitative utilisée pour évaluer la psychopathologie, il s’est avéré que le questionnaire de dépression QD2 était utile pour établir le taux de sujets déprimés dans l’échantillon (18 %, contre 7 % dans la population générale du même âge) mais qu’il était inadéquat pour étudier le lien avec la toxicomanie récente. En effet les échelles temporelles respectives étaient trop différentes : les six derniers mois pour la toxicomanie récente et la dernière semaine pour le QD2. Au contraire, le MMPI qui évalue la psychopathologie durable et l’échelle de troubles dépressifs récents se sont avérés adéquats.
Deux axes ont guidé notre approche de l’intégration sociale, à savoir, d’une part la notion d’intégration sociale atypique, reflet d’une identité déviante propre au statut de toxicomane, qui renvoie aux concepts de sous-culture et de style de vie, dont l’usage de toxiques n’est qu’un élément parmi d’autres et d’autre part la notion d’intégration sociale défaillante liée à un processus de désinsertion sociale globale allant de paire avec l’idée d’isolement voire d’exclusion sociale, dans sa triple dimension économique, relationnelle et symbolique (Taboada et al., 1995). Le malaise, le stress et la dévalorisation liés à l’exclusion sociale expliquent la probabilité accrue de recours aux drogues chez ceux qui vivent de telles situations.
En effet l’intégration sociale défaillante a été relevée en ce qui concerne la dimension économique et principalement professionnelle (plus d’instabilité chez les gros consommateurs). Au contraire, la dimension relationnelle de l’intégration sociale s’est révélée peu liée à la toxicomanie. Ceci s’explique par la fonction de médiateur relationnel que peut jouer la drogue, fonction qui permet de neutraliser les tendances à l’isolement. Cette fonction est apparue clairement dans l’approche clinique, puisque chez certains existait un état d’isolement social que venait compenser la pratique toxicomaniaque.
L’intégration sociale atypique, soit l’affiliation au groupe des usagers de drogues et le partage d’un ensemble de valeurs et d’attitudes qui lui sont propres, s’est avérée liée à la toxicomanie. Non seulement l’analyse quantitative a montré que la probabilité d’avoir une partenaire toxicomane augmentait avec l’intensité de l’addiction, mais au niveau du discours des cas cliniques investigués les contacts avec les usagers étaient perçus comme des déclencheurs d’appétence aux drogues. La gravité de la toxicomanie s’est de plus avérée aller de pair avec des attitudes favorables à l’exercice d’activités illégales telles que le vol et le trafic de stupéfiants. Le partage de valeurs antisociales était par ailleurs ouvertement exprimé par les gros consommateurs.
Ceci laisse entendre que la toxicomanie est plus proche d’une pratique socioculturelle déviante que d’une forme de trouble psychique.
Ce constat est par ailleurs congruent avec la tendance actuelle en matière de politique de la drogue axée sur la réduction des risques. Celle-ci consiste en effet à adopter des stratégies de soins et de prévention pragmatiques, reconnaissant l’usage de drogues comme expression d’un style de vie et reléguant à l’arrière plan la recherche d’une guérison par l’abstinence.
La présente étude s’est penchée sur la nature des liens unissant la triade drogue-lien social-psychopathologie : ce domaine de recherche est complexe puisqu’il implique la mise en perspective de champs de connaissance habituellement séparés. Il ouvre néanmoins sur des questions de fond en matière de recherche sur les addictions, à savoir les fonctions à la fois d’exclusion et d’intégration sociale de l’usage de drogues, paradoxe qui gagnerait à être mieux connu.
Reçu en février 2000
 
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