2002
Psychotropes
Articles
Tensions sociales et usages de drogues
Une étude chez des jeunes incarcérés
Anne Guichard
Doctorante en santé publique
France LERT
Directeur de recherche en santé publique
Alain DRU
Éducateur à la protection Judiciaire de la jeunesse
L’étude, de type qualitatif, s’attache à évaluer la pertinence
d’une action spécifique des usages de substances psychoactives licites et
illicites qui préviendrait l’intensification des usages et de leurs
conséquen~ces chez les jeunes les plus défavorisés. Elle a été menée auprès de
33 jeunes incarcérés. Les usages intensifs tout comme l’activité délinquante se
dessinent sur fond d’exclusion et remplissent des fonctions de régulation des
tensions tant sociales que psychologiques. Les «nouvelles drogues » sont
rejetées et perçues comme l’apanage des catégories plus favorisées. Quant aux
drogues induisant des dépendances sévères, ils se déclarent invulnérables et
tout-puissants dans la façon de gérer cette menace. L’usage nocif qui se
normalise est situé dans le registre de l’autotraitement, et les alcoolisations
extrêmes dans le registre de l’accident. Ils se perçoivent invulnérables et
construisent des protections imaginaires. Les recours médicaux, psycho-logiques
ou éducatifs suscitent une grande méfiance, les dispositifs leur renvoyant une
image stigmatisante d’eux-mêmes. Ainsi c’est toute la stratégie de prise en
charge de l’excès de consommation de substances psychoactives qui fait défaut,
les dispositifs récents ne répondant pas aux problématiques de ces jeunes. Ces
observations sont mises en perspective par rapport aux orientations de la
nouvelle politique publique formulée dans le plan triennal de la MILDT en juin
1999.
Mots-clés :
Jeunes, Psychotropes, Abus, Prise en charge, Exclusion, Psychopathologie, Stratégie active d’adaptation.
A qualitative study was carried out to address the relevance of
a specific approach of psychoactive drugs use to prevent abuse and dependence
among deprived youth. 33 male young men were interwieved in 4 French jails.
Heavy use of cannabis and alcohol as criminal activity take place on a
background of social exclusion. They function as regulations of psychological
distress and social conflicts. Designer drugs are rejected as middle class
substances. Young men have a sense of invulnerability regarding the risk of
becoming dependent on drugs or alcohol. Abuse is felt as a self-controlled
therapy and drunkeness, even alcoholic coma, as an accident. They rise
imaginary barriers against risk related to drug use. Medical and psychological
care as well as social support are distrusted, and considered as stigmatising.
Actually, new-established programmes as well as the whole social services
system do not address the needs of this sub-group. The authors scrutinize the
new drug policy – Triennal programme issued by the MILDT in june 1999 as
possible response to problems relates to drug abuse among this
population.
« C’est plus l’ennui. Pour se distraire on est obligé de boire,
de fumer, de foutre le bordel… »
Les consommations de drogues illicites ont augmenté chez les
jeunes au cours des dernières années : l’expérimentation s’étend mais aussi les
usages répétés et multiples avec une gamme croissante de substances. Les études
de cohorte ont montré que de multiples facteurs étaient associés à
l’expérimentation des différentes substances et à l’intensité des usages mais
que chez une grande partie des individus les consommations de produits
illicites régressaient fortement au moment de l’adoption des rôles sociaux
d’adulte alors que celle des produits licites se maintenait (Lert, 2000;
Ledoux, 2000). Si le processus d’escalade n’est pas inéluctable, c’est bien
parmi les usagers précoces et parmi ceux qui consomment de multiples substances
que l’usage nocif a le plus de chance de s’installer avec des conséquences en
terme de vie personnelle, de vie sociale et de santé qui seront parfois
difficilement réversibles, sans compter les risques immédiats de certaines
consommations, notamment d’alcool. Le repérage et la prise en charge précoce de
ces usagers devraient permettre de limiter les conséquences de l’usage nocif,
aussi bien immédiates qu’à long terme. Les modèles de prévention et
d’intervention en direction des adolescents et des jeunes ont surtout
recommandé (jusqu’à ces dernières années) une approche globale des conduites à
risque par une action sur les contextes de vie (communauté scolaire, vie de
quartier, actions auprès des familles) sans cibler de façon spécifique les
consommations de substances psychoactives. Cette approche se trouve limitée par
des contraintes sociales et politiques plus larges et ces stratégies se
trouvent périodiquement mises en cause et renouvelées. On peut donc se demander
s’il n’y a pas la place cependant pour une approche spécifique de l’usage de
l’alcool et des substances psychoactives licites et illicites en direction des
jeunes qui préviendraient l’intensification des usages et de leurs risques.
Pour évaluer la pertinence d’une telle approche, une étude a été réalisée
auprès des jeunes les plus en difficultés – les jeunes incarcérés – afin de
mieux comprendre la place des produits dans leur vie quotidienne, les fonctions
que ceux-ci remplissent et la façon dont les jeunes perçoivent et font face aux
effets et aux risques de leur consommation. Cet article rend compte de ces
usages et s’attache à discuter les limites que les modes de consommation
imposent aux stratégies et aux pratiques de prévention.
Une enquête auprès des jeunes les plus défavorisés : les jeunes
incarcérés
Les jeunes pris en charge par la Protection Judiciaire de la
Jeunesse présentent des consommations de cannabis et alcool plus précoces,
souvent avant 15 ans, plus fréquentes et plus intenses (Choquet, 1998) qu’en
population générale, (Choquet, 1994; Baromètre Santé Jeune, 1998). Les détenus
des CJD (Centres de Jeunes Détenus) se situent pour ainsi dire à l’extrême de
cette population en difficulté pour laquelle en quelque sorte il y a eu un
échec de l’action sociale et éducative puisqu’ils ont commis des délits
suffisamment graves et/ou répétés pour être poursuivis et incarcérés alors que
l’emprisonnement des mineurs est conçu par la politique pénale comme devant
répondre à des situations d’extrême gravité (ordonnance du 16 février 1945).
Les drogues illicites jouent-elles un rôle dans les conduites qui sous-tendent
cette délinquance ? Comment les usages de produits licites et illicites ont-ils
été appréhendés dans les mesures éducatives ? Contribuent-ils à leur échec ?
L’enquête réalisée ne permet pas de répondre directement à ces questions qui
relèveraient d’une approche longitudinale auprès d’adolescents pris en charge
d’abord en milieu ouvert. L’enquête s’est attachée plus modestement à décrire
la place des produits dans la vie de ces jeunes, dans la période précédant
l’incarcération. Elle a été menée dans 4 CJD en Île de France, dans le Nord et
les Bouches du Rhône sous forme d’entretiens semi-directifs auprès d’un
échantillon d’adolescents et de jeunes hommes âgés de 16 à 21 ans
[1] et interpellés pour des
délits de toute nature. Les jeunes inculpés pour des actes ayant une
qualification criminelle n’ont pas été sollicités sauf s’il s’agissait d’une
Infraction à la Législation sur les Stupéfiants (ILS). Au-delà de cette
sélection initiale faite par le greffe, le motif d’inculpation ou de
condamnation n’était pas connu des enquêteurs qui ne posaient pas de questions
sur ce point. Malgré un protocole initial de désignation aléatoire, chaque
établissement a adopté des méthodes différentes, ce qui a entraîné un corpus
très hétérogène des participants. S’agissant de mineurs et de prévenus dans la
plupart des cas, une double autorisation des parents et du juge d’instruction
était nécessaire avant le consentement du jeune lui-même : celui-ci pouvait
bien sûr refuser dès la réception de la lettre d’invitation à participer, puis
à nouveau en présence de l’enquêteur qui insistait sur le caractère volontaire
et facultatif de la participation. L’ensemble du processus était anonyme pour
les enquêteurs qui ne connaissaient que les prénoms des jeunes gens.
Sur les 33 participants, 15 sont mineurs et 17 sont majeurs,
S’il existe une très grande diversité des pays et des cultures d’origine, tous
sont de nationalité française à l’exception de deux jeunes vivant en situation
irrégulière, et d’un autre en attente de régularisation. Les interviewés sont
pour la plupart issus de cités périphériques de leur région (Paris, Lille,
Marseille). Presque tous déscolarisés, parfois même avant 16 ans, sans activité
professionnelle, ils vivent pour la plupart encore chez leurs parents, souvent
des familles monoparentales ou recomposées issues des classes sociales les plus
défavorisées. Si le parcours institutionnel n’a pas fait l’objet d’une
recherche d’information approfondie, plusieurs adolescents font référence à des
séjours dans des foyers de la PJJ, ainsi qu’à des suivis psycho-éducatifs.
Quant aux trajectoires judiciaires, même si comme on l’a dit, les jeunes n’ont
pas été questionnés à ce sujet, nombre d’entre eux décrivent leur incarcération
comme l’aboutissement d’une série d’interpellations policières, dès lors que la
majorité est atteinte. Il n’a été possible d’interroger aucune des jeunes
filles sollicitées (refus de la jeune fille, du juge ou des parents).
Tous les entretiens se sont déroulés en tête-à-tête soit au
parloir des avocats, soit dans une salle de formation, sur la base d’une grille
envisageant les relations sociales, les activités, et les usages de produits
sur la période des 3 mois ayant précédé l’incarcération. En outre, malgré
l’affirmation répétée de la confidentialité des entretiens, la parole sur soi
demandée à l’interviewé est plus qu’ailleurs contrainte face à un interlocuteur
dont la position est forcément ambiguë et en partie incompréhensible. Certains
jeunes ont ainsi gardé une attitude défensive donnant très peu d’informations
ou cherchant à rester dans un discours neutre et impersonnel.
Aucun usager déclaré de « drogue dure » illicite ne figure dans
l’échantillon, alors qu’on aurait dû en trouver quelques-uns. Font-ils partie
des jeunes qui ont refusé ? On sait que cela a été le cas pour une ou deux des
jeunes filles sollicitées. Ont-ils été exclus pour d’autres raisons au moment
de l’établissement de la liste, par l’opposition du juge d’instruction ou des
parents ? Se sont-ils abstenus d’évoquer une telle consommation très
stigmatisée parmi les jeunes de cet âge ?
Des usages intégrés aux modes de vie
Patrice (Loos):
« Je me lève le matin, il est 14 heures, le premier truc que
je fais c’est un joint, après je vais me laver, je déjeune, je sors et tout de
suite, je vais voir les copains du quartier pour demander ce qui se passe, ce
qui s’est passé, ce qu’ils font le soir, après je vais au centre ville, je vais
d’abord chercher mon associé et puis voilà, la journée commence. Tant que j’ai
mon shit et tout ce qu’il faut, la journée peut commencer ».
Barnabé (Loos) :
« C’est plus l’ennui, on est dans un quartier à côté des
champs, il ne se passe rien. Pour se distraire, on est obligé de boire, de
fumer, foutre le bordel. On prend ça quand on squatte, quand on s’ennuie, ce
n’est pas pour le risque ni pour les moments forts, je n’en sais
rien…».
Alain (Luynes) :
« Dans quelles circonstances les produits sont consommés ? Je
dirais tout le temps, dans n’importe quelle circonstance, que ce soit avant
d’aller boire un coup, pendant qu’on boit un coup au café, lors de
retrouvailles, le soir quand on est entre nous, chez moi ou chez d’autres
collègues on fume des joints…».
Malgré une possible autocensure compte tenu du contexte
carcéral, beaucoup de jeunes interrogés rapportent des usages quotidiens et
intensifs de cannabis et d’alcool surtout
[2], entièrement intégrés à leurs modes de vie, et
fortement influencés par les pratiques, les normes et les représentations
sociales des usages au sein du groupe d’appartenance. Dans de nombreux cas,
cette consommation se situe nettement dans les registres de « l’usage nocif
»
[3] dont la dimension
chronique n’est pas perçue par les intéressés, éventuellement une possible
dépendance quand c’est l’absence du produit qui devient problématique. Dans
leurs formes précoces, les usages tout comme l’activité délinquante se
dessinent sur fond d’exclusion et remplissent des fonctions socialisantes,
notamment d’affiliation au groupe d’appartenance de la cité. Au carrefour de
l’indétermination sociale qui se prolonge, de la précarité, de l’échec, de
l’exclusion, du stigma, les consommations se développent en réponse à un
quotidien devenu insoutenable pour les jeunes. Le cannabis devient l’élément
organisateur de ce quotidien, une interface quasi vitale pour lire et affronter
une réalité où ils ne trouvent pas leur place. Dans ce contexte, les produits,
le cannabis en particulier, remplissent des fonctions de régulation
socio-psycho-logiques indissociables du contexte de vie et qui tentent de
contenir toutes les vulnérabilités.
Souleymane (Fleury Mérogis):
« En fait je fume le soir quand j’ai mal…J’ai l’impression
que ça ralentit le temps car le temps passe trop vite, il y a trop de choses à
faire, tu rêves que tu voudrais les faire, et en fait tu ne les feras jamais
donc tu fumes et tu t’imagines en train de les faire…Je prends que le shit, ce
n’est pas une passion, c’est comme un loisir, comme d’aller au cinéma ou dans
un bar avec des copains, tout en sachant qu’un jour je me marierai, j’aurai des
enfants, à 25 ans je serai marié et à 30 ans je serai dans la vie…[…] Par
exemple si tous les jours tu vas à Aquaboulevard, tu vas jouer au golf, au
tennis, tu as de l’argent, tu vas au ski, c’est normal que tu ne ressentes plus
trop l’envie de fumer car tu es occupé, mais quand tu es en banlieue ou
sur
Paris et que tu ne sais pas quoi faire, tu ressens l’envie de
fumer […] Quand je fume le matin ça me gâche la journée, le soir je fume avec
plaisir, je sais que j’ai bien mangé, que je vais dormir, tu vois tes copains
tu fumes… Si je fume le matin ça veut dire que je ne vais pas aller chercher de
travail, à la limite tu peux fumer le matin avant d’aller au boulot mais tu ne
vas pas fumer toute la journée…».
Maurice (Bois d’Arcy) :
« Quand je fumais, je me sentais très bien, je n’avais pas de
problème de tête, disons que je me sentais mieux dans ma peau…Ça met à l’aise
quand vous avez un problème ou que vous pensez à beaucoup de choses…».
Ces consommations sont en effet décrites par les jeunes
eux-mêmes comme assurant une certaine régulation entre d’un côté, une lucidité
quant à leur situation d’exclusion sociale et de l’autre, la nécessité de
contenir une tension intérieure liée aux modes de vie, aux frustrations, aux
difficultés à trouver un espace physique ou relationnel pour développer une vie
intime, à l’inquiétude ou à l’angoisse sur leur situation plus compromise
qu’indéterminée. L’expression de ce sentiment peut être évidemment exacerbée
par l’incarcération mais il est aussi étayé par le récit des relations et des
activités qui mettent en avant une inactivité pesante, et un fort sentiment
d’échec personnel et social.
Souvent déscolarisés précocement, les jeunes soulignent le
poids de l’inactivité au quotidien et du manque de ressources. L’arrêt de la
scolarité est souvent synonyme d’un repli sur la cité, environnement avec
lequel ces jeunes entretiennent une grande ambivalence. S’ils demeurent très
attachés à cet espace, tous s’accordent à dire qu’il laisse peu de place à un
vécu plus intime (entre jeunes) du fait de l’intensité du réseau
d’inter-connaissances et de la proximité des familles. La crainte que leurs
comportements nuisent à l’image de la famille vis-à-vis du reste de la
communauté influence leur mode de vie et de consommation, favorise les
déplacements et le temps passé à l’extérieur ou la recherche d’un lieu
collectif ou désaffecté à s’approprier. Dans ce contexte de désœuvrement, les
passages à l’acte et autres activités illicites prennent une valeur ludique et
occupationnelle non négligeable. Le trafic – surtout la venterevente de
cannabis – apparaît plutôt comme un trafic parmi d’autres. Cette activité sert
une économie d’appoint ou de survie (surtout sociale) qui étrangement renforce
un sentiment d’inactivité (se poster à un endroit, attendre les usagers, etc.)
et qui peut être à l’origine de consommations compensatrices. Les risques qui
découlent de l’inscription dans l’économie souterraine créent un climat de
suspicion, d’insécurité et des tensions par rapport aux familles, au voisinage,
aux contrôles policiers et aux bandes rivales qui jouent en retour sur la
consommation de cannabis.
Les ruptures successives tant sociales qu’affectives dans
l’histoire de ces jeunes favorisent le rapprochement avec ceux dont les
parcours sont similaires. Progressivement, les pairs de la cité tendent à
devenir le principal cadre des relations et de partage du temps et des
activités juvéniles. Ce groupe présente un mode de vie structuré en génération,
essentiellement masculin, avec des normes, des rôles et des activités
caractéristiques de la vie des cités, tel qu’il ressort d’autres travaux
sociologiques (Aquatias, 1997). L’étroitesse du réseau social et la précarité
semblent pousser ces jeunes à investir des relations affectives avec des jeunes
femmes, qu’ils cherchent ailleurs, dans des catégories sociales qu’ils
perçoivent comme plus favorisées (Coppel, 1993). Entretenus en dehors de tous
les circuits de la cité, ces flirts se démarquent des sociabilités masculines
comme des passerelles vers d’autres milieux sociaux, au moins de façon
imaginaire. Néanmoins, si ces relations sont valorisées et investies dans la
durée, très peu les décrivent (ou les reconnaissent) comme une source
d’apaisement des tensions. Elles seraient, selon leurs dires, vécues sur un
mode d’affirmation de soi (dominant-dominée), empreintes d’attitudes machistes.
Les aînés de générations proches fournissent les principaux modèles
d’identification et de projection dans l’avenir. Les jeunes hommes interrogés
montrent une sensibilité aiguë face aux responsabilités familiales qui leur
incombent en tant qu’aînés et souvent, seuls hommes de la famille. L’échec à
mener à bien cette fonction socialisante vis-à-vis des fratries plus jeunes est
vécu de façon très douloureuse et culpabilisante et vient renforcer la
mésestime de soi et le sentiment d’échec.
À mesure que les difficultés s’accumulent et que la conscience
de la détérioration du lien tant social que familial grandit, l’apaisement
procuré par le cannabis vient tout naturellement s’intégrer aux modes de vie.
Exutoire permanent, le cannabis remplit une double fonction de médicament
anxiolytique et de « substance de confort ».
À l’inverse du cannabis, l’alcool, whisky ou bière le plus
souvent, constitue le produit d’intoxication au sens où il est utilisé pour des
effets forts, de l’ordre de la « défonce ».
Grégoire (Loos) :
« Je mélange parce que je suis bien comme ça. Le shit, ça ne
me fait plus rien le shit. Avec l’alcool…quand ça passe bien, ça se mélange
bien, ça ne fait pas de mal, on est plus amoché c’est tout ».
Quel que soit leur rapport à l’alcool, les adolescents mettent
toujours en avant le mode collectif de consommation qui renvoie à ces pratiques
de sociabilités juvéniles. Derrière un discours affichant des modalités
d’alcoolisation modérées et qui rationalise l’utilisation, se dessine en
particulier chez les consommateurs intensifs de cannabis une réalité des
pratiques très éloignée des contextes circonscrits et festifs rapportés par les
jeunes de la population générale (I.R.E.B., 1998). Ils relatent une recherche
de sensations toujours plus fortes venant combler l’ennui et raviver la
sensation «d’effets saturés» du
cannabis, et/ou venant stimuler la qualité des rapports interpersonnels qui
s’appauvrissent avec le temps (Aquatias, 1997). L’étude montre bien en effet
comment la permanence de l’ennui dans une « communauté de galère » conduit à
une escalade dans ce que l’auteur appelle les « usages durs de drogues douces
». L’excès tend à se répéter puis à s’installer comme « le strict nécessaire
pour faire face à un moment sombre, monotone, et sans joie et sans sens » ;
l’oisiveté commune autorisant le dépassement des normes sociales du contrôle de
soi généralement régulées par le groupe de consommateurs. L’alcool, à l’inverse
du cannabis, est recherché pour ses effets excitants et pour combattre
l’atmosphère amotivationnelle et l’apathie d’un groupe dont les sociabilités
tendent à s’épuiser au fil du temps et qu’Aquatias dénomme justement des «
sociabilités saturées ». Dans cette quête d’une plus grande convivialité, les
seuils nécessaires pour atteindre les effets recherchés sont plus
élevés.
Les entretiens dessinent bien l’intensification des usages au
fil des trajectoires qui se fixent dans la marginalité, l’isolement et
l’accentuation du mal-être. Les consommations évoluent sous l’effet conjugué de
la vulnérabilité sociale, du manque de perspectives dans l’avenir, et de la
raréfaction des sources de soutien. L’excès dans des logiques de consommation
qui se rapprochent de la « défonce » se légitime dans un fort sentiment
d’exclusion.
Les usages tout comme l’engagement dans l’économie souterraine
se révèlent intimement liés au vécu de la précarité et à la place qu’occupent
ces jeunes dans la société. Conscients de leur pauvreté, ils mettent en avant
leur capacité d’être autonomes par une sorte de brigandage social.
Patrice (Loos):
« Je n’aime pas les minets… ce sont des gamins […] Les
bourgeois, je ne sais pas parler avec eux car ils ne connaissent pas la misère,
la galère, ils ne connaissent rien, eux, ce qu’ils connaissent c’est papa
donne-moi un billet, maman donne-moi un billet, ça ne m’intéresse pas de
traîner avec des gens comme ça, ils sont bien, ils ont de la chance, moi aussi
j’ai eu de la chance mais je ne l’ai pas saisie, car je préfère me débrouiller
tout seul, mais on voit qu’ils ne savent pas ce que c’est que la galère…
Pendant un an je suis resté chez ma mère à la campagne, je parlais avec ces
jeunes-là, ils passaient leur permis, les parents donnaient un million et demi
pour acheter une voiture, ils sortaient le week-end en boîte, leur mère leur
donnait 500 francs. Moi je me dis que ce n’est pas normal, ils doivent se
débrouiller tout seuls, être indépendants, ils ont 20 ans ou 18 ans et ils ont
encore besoin du recours de leurs parents, moi je ne veux pas, je me
débrouillerai toujours tout seul ».
Lucien (Loos):
« Moi je vois les mecs qui disent : moi quand j’étais jeune
je ne volais pas…
Oui, mais si j’ai 10 000 francs sur mon compte en banque
depuis ma naissance, j’arriverai à 19/20 ans avec 20000 francs, je n’ai jamais
travaillé, après je me mets à travailler, je travaille 2 ou 3 ans, j’ai 35000
francs sur mon compte, je peux commencer ma vie, mais ça ne se passe pas comme
ça… On arrive à 17/18 ans et on a 0 Francs sur nos comptes en banque, après on
se dit on a perdu toutes ces années-là, on n’avait pas d’argent ».
Dans un contexte général où l’individu est rendu responsable de
sa situation, de sa réussite sociale, et où la performance est de rigueur pour
se distinguer des autres, se construire et s’intégrer socialement et
professionnellement, ces jeunes expriment un ressentiment qui, dans leur
discours, s’exprime comme une véritable « lutte des classes ». Cette attitude
légitime les violences. Aldo (Loos) :
«… Ça vient du milieu où on est, ils nous mettent tous
ensemble et ben voilà… Ils nous entassent et arrive un moment où ça… Ils ne
nous mettent pas à côté des maisons bourgeoises, ils nous font bien des trucs à
part donc on reste toujours entre nous. Dès qu’il y a quelqu’un de l’extérieur
qui vient, soit il se fait dépouiller, soit il se fait frapper, c’est comme ça,
on est entre nous, on n’a rien à voir avec les gens d’à côté ».
Patrice (Loos):
« C’est vrai que quand j’agresse des fois il y a des gens qui
repartent avec des arcades ouvertes, c’est vrai que ce n’est pas bien pour les
victimes mais c’est des petits bourgeois, je ne vais pas agresser un ouvrier ou
quelqu’un de pauvre, il est hors de question que j’agresse quelqu’un de pauvre,
j’agresse les riches car je vais leur prendre de l’argent mais ce n’est pas
grave pour eux, c’est grave que dans un sens […] Ça se reconnaît tout de suite
un bourgeois, un malheureux ne va se promener avec une carte bleue et un compte
blindé, c’est sûr, un malheureux va plutôt se promener avec des sales habits,
il n’aura pas des liasses sur lui, par contre un bourgeois aime bien traîner
avec plein d’argent sur eux […] Non la personne je ne la calcule pas, je sais
très bien que je vais lui prendre son argent, elle a plein d’argent, elle va
rentrer chez elle, sa mère va lui dire : tiens, prends ça, on n’en parle plus,
on va porter plainte, et elle va lui donner un petit billet, et elle va être
contente car elle aura récupéré de l’argent par sa maman, c’est une histoire
d’un ou deux jours et après on n’en parle plus ».
Ainsi, outre la satisfaction des besoins économiques, les
délits et incivilités répondent à un sentiment d’injustice paroxystique
vis-à-vis des inégalités sociales dont ils se sentent victimes. Ce ressenti
nourrit un mode de vie marginal, et renforce les attitudes antisociales. Il
s’agit bien là de ce que Salas (1997) décrit comme une « délinquance
d’exclusion » et dont les revenus constituent un moyen d’entrée dans la société
par l’accès aux biens de consommation. L’absence de statut social est ainsi
compensée par l’acquisition de biens valorisants (notamment vestimentaires et
technologiques). Ici encore, l’alcool apparaît comme le produit de
l’affiliation par opposition au cannabis qui accentue le retrait social. Les
conduites d’alcoolisation sont déshinibantes et se pratiquent en groupe sur les
lieux les plus fréquentés des centres-villes. Dans certains cas, elles
facilitent l’accomplissement de délits nécessitant arrogance, agressivité et
témérité.
Aldo (Loos) :
« Il y en a que ça motive, il y en a quand ils sont à jeun
ils ne veulent rien faire, et une fois qu’ils sont sous ça, ils sont chauds…
c’est vrai que quand il y a ça, ça bouge un petit peu plus, de toute façon il y
a toujours ça…».
Mamadou (Luynes) :
« Quand on va voler, on se met bien pour oublier les
policiers, pour tout oublier, pour n’avoir qu’un seul but ».
En ce sens, l’alcoolisation procède bien d’un dispositif de
socialisation, « d’un désir d’ouverture sur le monde » (Xiberras, 1989). Mais
quand le temps du spectacle cède la place au désir d’être acteur de cette vie
sociale, il faut bien du courage pour affronter cette société « excluante », et
dans ces conditions, le point de contact ne peut qu’être violent. La révolte
permise par ces ivresses est socialisante et la violence de ces passages à
l’acte relève bien d’une expression symbolique de la perception de l’exclusion
sociale (Wieviorka, 1999).
Au fil d’une situation qui se prolonge, les tensions de plus en
plus aiguës nécessitent le renouvellement de ces pratiques extrêmes qui
progressivement tendent à se normaliser dans l’excès collectif et/ou solitaire.
Dans les faits, la répétition de ces intoxications régulatrices a pour
corollaire une accentuation du retrait social.
Fixation des usages dans l’excès : une régulation à risque
Les entretiens font ressortir des périodes de ruptures au cours
de l’adolescence qui coïncident avec l’accentuation des usages ainsi qu’une
implication croissante dans les activités liées à l’économie souterraine.
L’arrêt de la scolarité puis la période qui suit ou précède la majorité sont
des temps marqués par une restructuration des réseaux sociaux et la
fréquentation d’individus plus âgés qui influencent les parcours personnels,
familiaux, institutionnels et judiciaires du fait de l’endurcissement de la
délinquance. L’intensification des usages qui s’installent dans l’abus entraîne
une plus grande prise de risques dans la pratique des délits et une tendance
progressive et collective à déroger aux règles de comportements vis-à-vis des
familles (Aquatias, 1997).
Quentin (Bois d’Arcy) :
« Quand mes parents sont là, je me cache. Je reconnais le
bruit des clés, donc je sais que c’est ma mère […] Donc quand elle sort, déjà,
je sais que c’est elle, je me cache, je dis aux autres de se cacher, et eux,
ils respectent ça. Si elle me voit comme ça, si elle sait que je fume dans le
hall mais qu’elle ne voit pas le joint, elle ne va rien me dire, elle me dit
bonjour, à mes amis sans faire d’histoires ».
Si le contexte général fragilise le lien familial, les attaches
persistent et la famille demeure un espace protégé et protecteur d’un vécu
extérieur marginalisé et chaotique; c’est un lien à préserver à tout prix, pour
les jeunes répondants. La volonté de dissimuler aux parents un mode de vie
susceptible de remettre en cause l’unité familiale ou de conduire à une rupture
des relations se révèle déterminante dans la façon d’organiser le quotidien,
les activités et de gérer les consommations. La norme familiale s’avère en fait
plus prégnante que la norme légale : la consommation doit rester plus non vue
qu’insue des parents car, débridée et publique, elle porte atteinte à la
respectabilité de la famille (Aquatias, 1997). Dans les faits, la mise à
distance de la famille et les attitudes dérivées de cette tentative de
dissimulation des activités menées à l’extérieur conduisent inexorablement à la
détérioration des relations familiales, surtout quand certains comportements
atteignent une visibilité qui met en péril le fragile équilibre des non-dits
(interpellation ou usages abusifs dont les effets ne sont plus
contrôlables).
L’installation dans l’usage nocif laisse craindre la survenue
d’une nouvelle étape de recherche de sensations plus fortes ou différentes. À
risques, ils le sont, puisque ces usages ont dès l’adolescence entraîné des
situations irréversibles (déscolarisation, délinquance, ruptures familiales,
condamnations pénales) et donc, aggravé leur retrait social. Avec l’alcool,
beaucoup ont expérimenté des effets aigus : de la perte de contrôle de soi
poussant à des bagarres aux comas éthyliques ou à des prises de risques
excessives les ayant pour certains conduits en prison. En ce sens, l’alcool
peut constituer un produit de transition vers l’abus et la dépendance à
l’alcool mais aussi à d’autres drogues; ce qui ne peut être vérifié
ici.
À l’examen des situations dans lesquelles les usages prennent
corps, le cannabis apparaît comme un véritable régulateur des tensions
psychologiques et des contraintes sociales qui se conjuguent ou se renforcent
mutuellement. Il fonctionne comme une stratégie d’adaptation par la fuite, ou
comme une tentative d’être soi ou d’exister (au moins de façon imaginaire) dans
une société qui exclut. Par ses qualités anxiolytiques et déréalisantes, il
vient apaiser et canaliser les différentes tensions qu’elles soient chroniques
ou réactionnelles (ex : conflits familiaux). Il est également apprécié pour les
troubles du sommeil dont beaucoup disent souffrir (facilite l’endormissement et
la qualité du sommeil), il facilite une désinhibition sociale et les relations
interpersonnelles. À travers l’usage nocif d’alcool ou de cannabis, ou des deux
à la fois, on assiste à la recherche d’un état particulier qui vise à échapper
à soi-même pour tenter de tenir à distance les peurs. Avec lui, ils deviennent
ce qu’ils ne sont pas, ils accomplissent ce qu’ils savent qu’ils ne feront
jamais et ainsi, s’affranchissent pour un temps de leur condition. Quand ces
consommations démesurées s’intègrent aux rythmes de vie, c’est la quête du
vertige qui est visée, comme la tentative de gérer collectivement la solitude,
une condition et un mal-être.
Action sociale et intervention éducative
Lorsque « l’excès devient la norme », les risques d’aggravation de la désaffiliation
augmentent. Comment intervenir ? L’intrication des consommations aux situations
personnelles et aux conditions sociales dont témoignent bien les discours des
jeunes, suggère évidemment des actions dans les deux dimensions : une action
sociale générique et une action individuelle centrée sur le sujet. Ces actions
existent. Les politiques éducatives comme les politiques sociales centrées sur
les zones sensibles s’efforcent depuis des années de lutter contre l’échec
scolaire, la marginalisation des quartiers, d’améliorer l’employabilité des
habitants, surtout des jeunes, de rapprocher les offres d’emploi, de créer des
emplois aidés, voire de promouvoir des activités comblant l’oisiveté en
valorisant les capacités des jeunes dans le domaine sportif ou artistique. Ces
politiques se renouvellent au fil des années quand elles s’avèrent débordées
par la puissance des processus de ségrégation et de précarisation qui
s’enracinent dans des mécanismes beaucoup plus larges (Paugam, 1996; Castel,
1995). Qu’en est-il des actions individuelles (médicales, psychologiques et
éducatives) et de leur efficience auprès de ces jeunes ? Comment perçoivent-ils
les risques et l’évolution de leur consommation ? Quelle représentation ont-ils
des ressources pour y faire face ?
Les protections imaginaires contre
l’escalade
Mourad (Luynes):
« Maintenant, moi je peux arrêter du jour au lendemain, on
n’est pas accro avec ça, mais ça ne va me servir à rien, car je sais que je
vais refumer et que je me sentirai mieux. Je sais que le soir quand je rentre
en cellule, je fume un pétard et je me sens mieux, si j’arrête, si je ne fume
pas, ce n’est pas pareil, je ne vais pas me relaxer…».
Grégoire (Loos) :
« Avec les copains et seul, on a chacun notre bouteille. On
la boit en 1 heure […] Je suis bien…Je suis normal, je ne suis pas mal
».
Les usagers interrogés ne perçoivent pas leur consommation
comme excessive ou à risque et ne ressentent pas comme problématiques les
effets néfastes pourtant associés à leurs consommations (expectorations
suspectes, troubles de la mémoire et du comportement). Leur intégration au mode
de vie ne constitue-t-elle pas une enveloppe protectrice (une « protection
imaginaire ») comme celle décrite par G. Paicheler (1997) à propos du risque
VIH, à savoir : « Une sécurité induite par l’intégration dans un groupe, par le
partage d’identité et de normes. Les groupes apparaissent d’autant plus
protecteurs qu’ils contribuent à structurer une identité forte, valorisée,
qu’ils fournissent des référents et des systèmes de valeur solides et qu’ils
ont déjà joué ce rôle de protection dans le passé ». Les situations critiques,
y compris très aiguës (coma éthylique), ne sont pas vues comme relevant d’un
recours spécialisé médical, social ou éducatif. Ils ne rapportent pas s’être
adressés à des services spécialisés ou avoir situé leur consommation dans une
demande d’aide plus générale. En effet, s’ils mesurent les conséquences de
leurs excès dans leurs trajectoires personnelles, familiales, institutionnelles
et judiciaires, ces risques apparaissent secondaires quand il y a urgence en
termes de survie existentielle plus que sociale. Les excès, même lorsqu’ils se
situent dans des zones de dangers, sont minorés par rapport aux bénéfices en
termes d’identité positive, de mieux-être, de capacités à interagir, et d’un
sentiment de plus grande force intérieure. La consommation de cannabis, même
effrénée, est placée plutôt dans le registre de l’autotraitement, et les excès
de la consommation d’alcool restent dans le registre de l’accident.
Mathieu (Luynes):
« C’était à l’anniversaire d’un pote, il avait amené plein
de bouteilles. Pour faire le grand, j’ai bu une bouteille de whisky tout seul,
j’étais par terre… aux urgences… J’étais tombé dans un coma éthylique… C’était
une journée comme les autres pour moi ».
Maximilien (Loos) :
« Je bois une bouteille de whisky, une bouteille de whisky
chacun et c’est tout…»
Malgré leur lucidité sur leur situation sociale, ils voient
ces consommations comme transitoires. Ils disent pouvoir s’en passer (certains
disent ne pas souffrir d’en être privés pendant leur incarcération), minimisent
leurs usages et leurs conséquences qu’ils situent comme une « expérience »
juvénile liée à une condition sociale à court terme. Ils se confortent dans
cette jeunesse post-adolescente sans vraies responsabilités et mettent en
exergue l’exemple des aînés qui, à l’avènement de l’âge adulte et de l’adoption
de rôles adultes (mise en ménage, responsabilités paternelles, entrée dans la
vie active) ont abandonné ces pratiques de consommations (ou du moins adopté
des usages plus régulés) et les déviances associées. Le temps de
l’incarcération qui oblige à ce regard sur l’avenir est peut-être propice à ce
type de rationalisation dans le discours.
Si l’alcool est reconnu par ces jeunes pour être un produit
dangereux, ils ne se représentent pas le glissement vers la dépendance à
l’alcool. Le cannabis est bien situé par les répondants comme une drogue
d’apaisement des tensions par oppositions aux drogues d’excitation utilisées
par des jeunes qui n’ont pas de problèmes sociaux et surtout économiques. Ils
rejettent les « nouvelles drogues »: psychostimulants, hallucinogènes et autres
drogues de synthèse semblent peu connus et vus comme les drogues des catégories
plus favorisées.
Alfredo (Bois d’Arcy) :
« Non l’Ecstasy c’est en boîte, c’est des minets, c’est de
la drogue de riches, avec ça il n’y a pas d’état de manque, ça n’a rien à voir…
Quoique le speed ça arrange quand même, c’est une drogue de riches, ça, je le
vendais dans les boîtes, le vendredi et le samedi soir. En fait, s’ils ne
sortent pas un weekend, ils deviennent fous, chez eux ils cassent tout, il faut
qu’ils fassent la fête, en fait c’est ça leur état de manque et ils savent que
la fête va être super.
Ça n’a rien à voir avec ce qu’on voit dehors, ça, c’est de
la rigolade… À part ceux qui en prennent de grosses quantités… Le LSD par
contre, c’est méchant mais ce sont les bourgeois, ceux qui viennent faire la
fête le samedi, la semaine c’est rare ».
Les répondants ne déclarent pas de consommations d’héroïne,
ou de cocaïne, drogues perçues – l’héroïne surtout – comme la drogue de
l’échec, d’une inéluctable perte de statut. Elle est crainte et rejetée, sa
représentation dominée par l’overdose, la répulsion devant l’injection, et le
délabrement des toxicomanes. De même, la consommation de médicaments relève
chez ces jeunes du registre de la toxicomanie. Ils invoquent une « protection
imaginaire » (« le toxico, c’est l’autre ») mais n’hésitent pas à revendiquer
des comportements violents contre la pénétration de ces produits dans leur
environnement. Ils se déclarent invulnérables et tout-puissants dans la façon
de gérer cette menace.
Barnabé (Loos) :
« Nous, on sait que le shit ça nous suffit, on n’a pas
besoin d’aller plus loin pour être défoncé, tandis qu’eux [les toxicos] ça ne
leur suffit pas. Ils [mes potes] pensent comme moi, il faut s’arrêter aux
drogues douces, ce n’est pas comme la drogue dure, ça ne vous nique pas la vie.
C’est pour notre vie aussi, vu qu’on a eu des copains qui en ont pris, on sait
à quoi s’en tenir…C’est pour ça que je sais très bien que je n’irai pas plus
loin […] On ne veut pas aller plus loin que le shit. Le shit, c’est plus nous
[…] Je sais très bien que ça ne m’arrivera pas, si ça devait m’arriver j’irais
voir mes parents, je leur en parlerais ».
Aldo (Loos) :
« Je fume la cigarette et le shit, mais sinon les autres
produits jamais, jamais, jamais. Ça ne m’attire pas du tout. J’ai une méfiance
de ce que c’est, ça casse une personne. J’ai vu ce que c’était, ça ne donne pas
envie du tout. Non jamais ».
À l’heure où les données statistiques (T.R.E.N.D., 2000;
E.S.P.A.D., 2000) et autres observations de terrain font apparaître un
rajeunissement des consommateurs, des comportements et des usages qui se
complexifient (polyconsommations, nouveaux produits, nouvelles pratiques…)
(E.L.F., 1999; Médecins du Monde, 1999), l’évolution des modalités de
consommations parmi les jeunes de l’étude est très incertaine.
Le déni de leur possible usage de l’héroïne, qui devrait bien
sûr être étayé par un matériel plus fouillé, peut être mis en relation avec la
stigmatisation et le rejet de l’usage d’héroïne vu comme un point de
basculement dans une situation dégradée et sans issue, alors que ces jeunes
gens nourrissent pour la plupart l’espoir de s’en tirer et de s’intégrer dans
une vie adulte « normale ». Ces attitudes posent évidemment problème car on
peut s’interroger sur la situation d’un jeune qui commencerait une consommation
d’héroïne, commencement qui se situe selon les données françaises vers 18 ans
en moyenne : ne serait-il pas amené à cacher sa consommation, à prendre ses
distances vis-à-vis de son groupe d’affiliation si essentiel à la confrontation
au quotidien ? Un jeune usager s’expose-t-il vraiment à la violence et à la
mise à l’écart ? Le déni du risque de la transition vers l’héroïne est-il
d’autant plus fort que le jeune se sent en danger ? Ainsi, on peut se demander
si le rejet est protecteur ou au contraire dangereux, car renforçant
l’isolement et la perte des ressources sociales.
L’usage : un silence
partagé
Comme on vient de le voir, les usages s’inscrivent pour ces
jeunes dans une problématique sociale, mais ils renvoient aussi à des fonctions
de régulation autonomes et individuelles des tensions psychologiques.
L’efficacité d’une intervention précoce des usages abusifs chez ces jeunes
impliquerait la mise en œuvre d’une action globale s’attaquant aux processus
d’exclusion et d’inégalité articulées à des formes de prise en charge
individuelles. Cette articulation est en principe au cœur du travail éducatif.
Il est probable que beaucoup des jeunes interrogés ont eu affaire à des
éducateurs dans le cadre d’interventions sociales, de quartier ou de suivis
individuels. Pourtant, ils ne parlent que très peu des interventions éducatives
dont ils ont été « l’objet ». Il ne semble pas dans leurs récits, mais il peut
s’agir là encore d’un effet de discours dans les entretiens, que l’usage de
produits soit un thème d’interaction entre les travailleurs sociaux et les
jeunes. Quand ils en parlent, ils ne rapportent pas avoir été sollicités sur
leurs consommations par les intervenants sociaux et se déclarent plutôt
disposés à les taire de peur d’en être privés et/ou surtout, qu’elles soient
rapportées aux parents.
Ils ne se voient aucune parenté avec l’identité de «
toxicomanes », et ne perçoivent pas l’utilité de faire appel à une aide
familiale ou amicale, crainte par ailleurs, encore moins à des structures
spécialisées dont les champs d’intervention leur apparaissent étrangers à leurs
problèmes. Plus encore, ils rejettent toute forme de structure thérapeutique ou
éducative qui leur renvoie une image stigmatisante d’eux-mêmes. Les mauvaises
expériences du passé avec ces services ainsi que le désir de sauvegarder leur
dignité sont tels que certains disent avoir préféré endosser le statut de «
hors-la-loi/délinquant » et assumer la prison plutôt que l’alternative
institutionnelle qui leur était proposée et qui les renvoyait à une identité de
« cas social » qu’ils rejettent (« on a nos familles », disent-ils). Il faut
bien sûr être prudent sur ce rejet et ce silence sur des prises en charge
sociales qui n’est peut-être qu’un effet de discours face à une déception ou un
échec.
Les services médicaux n’ont pas cette connotation péjorative,
mais pour ces usages, ils ont peu à offrir (E.V.A.L, 1997). Beaucoup de
médecins, quand ils identifient cette situation, adressent le jeune à des
services spécialisés qui sont plus orientés vers les sujets dépendants de
l’héroïne ou polytoxicomanes. La situation n’est guère meilleure en matière de
prise en charge des problèmes d’alcool. Les méthodes disponibles pour
l’intervention sont principalement d’ordre psychologique ou éducatif.
Concernant le soutien ou l’intervention psychologique, ils ne se conçoivent pas
comme des recours directs mais plutôt de seconde ligne, en passant par des
relais médicaux ou éducatifs. De plus le recours psychologique est dans ces
populations comme d’une façon plus générale mal compris tant dans ses méthodes
que dans son objet.
Si l’approche théorique de l’usage de drogue a longtemps
reposé en France plus qu’ailleurs sur le paradigme psychanalytique, la
traduction concrète dans des prises en charge ou des services reste très
limitée.
La notion d’écoute comme lieu proche ouvert à l’expression
des difficultés, confidentiel, n’obligeant pas à une mise en cause radicale de
l’appartenance à un univers social apparaît intéressante. Les jeunes souffrent
particulièrement de l’absence d’espace pour exprimer leurs questionnements
intimes. Cette expression est contrainte par l’impossibilité de dialoguer dans
la famille (leur degré de marginalité ne rend plus la parole ou l’écoute
possibles), une confiance envers les acteurs sociaux toujours mise en cause du
fait de leurs rapports étroits avec le reste de la famille, l’absence de
relations personnalisées avec les jeunes de leur âge, et une oisiveté qui ne
leur permet pas d’exprimer et de développer leurs capacités et de s’inscrire
dans un réseau social élargi.
En résumé, il y a un hiatus entre l’identité que se
constituent les jeunes dans l’exclusion et à laquelle participent les usages et
une offre d’écoute ou de prise en charge qui les renvoie à une logique purement
individuelle, souvent envisagée sous l’angle du pathologique.
Quelles perspectives pour les nouvelles orientations ?
Ce constat d’une carence de la stratégie de prise en charge de
l’usage nocif de consommation de substances psychoactives est nettement exprimé
dans les rapports officiels. En l’absence d’un modèle d’intervention de
référence des usages précoces et intensifs en direction des populations
juvéniles, le Plan Triennal 1999 propose un travail de proximité coordonné
auprès des familles, des établissements scolaires, des lieux d’apprentissage et
de formation professionnelle, et des associations de quartiers, en investissant
les endroits fréquentés par les adolescents hors temps scolaires impliquant les
professionnels de l’action sociale, sanitaire et l’appareil juridique. Ce
programme se fonde sur trois axes : le rappel de l’interdit via l’outil
pédagogique afin de faciliter la compréhension des textes législatifs;
l’information sur les produits et les conséquences sociales et sanitaires des
consommations; un travail visant à développer les facteurs de protection en
tenant compte des facteurs de vulnérabilité. Si on les met en regard des modes
de vie et des usages rapportés par les jeunes enquêtés, ces orientations
semblent peu adaptées aux populations les plus marginalisées.
Le premier point du programme repose sur le « rappel de
l’interdit légal ». On peut se demander dans quelle mesure le rappel de
l’interdit peut avoir prise sur une population qui l’a déjà transgressé de
façon répétée et qui de surcroît a connu la condamnation et l’expérience
carcérale. Par contre, « l’information » sur les produits semble plus
pertinente, permettant à ces jeunes d’interpréter leurs expériences avec un
autre système de références que celui du groupe de la cité. Elle peut aussi
être un vecteur de communication neutre qui contourne le recours à des services
vus comme marqueur des difficultés sociales. Le « développement des facteurs de
protection » (estime de soi, affirmation de soi, compétences personnelles,
etc.) se situe dans la continuité du point précédent. L’étude a mis en avant
l’influence des aînés sur les comportements des plus jeunes, la vulnérabilité
de ces derniers face aux tentatives de manipulation et d’intimidation des plus
grands (principaux modèles), bref le manque de ressources personnelles pour
gérer toutes sortes de situations sociales, affectives, émotionnelles ou
professionnelles. L’importance de ces déficits de savoir-faire et de
savoir-être ressort de la plupart des situations auxquelles ils doivent faire
face. En outre le développement de ces capacités s’avère fondamental dans une
perspective d’insertion/réinsertion à long terme.
Ces principes doivent sous-tendre les actions de proximité,
mais avec quels acteurs ? Une fraction non négligeable de ces jeunes est en
rupture avec l’école et les lieux de formation. Une intervention auprès des
parents d’adolescents en difficulté semble très délicate dans le contexte de
vie des cités où toute action communautaire se heurte à l’enjeu de la
stigmatisation de l’usage de drogues et limite la possibilité d’engagement
visible des parents se sentant déjà eux-mêmes dévalorisés par les échecs et les
transgressions de leurs enfants. Les adolescents de leur côté redoutent que
leurs consommations soient connues des familles du fait des conséquences de la
connaissance de ces usages par les familles sur la dégradation des relations
familiales. L’action par les pairs comme support à la construction de nouvelles
normes sociales est aujourd’hui particulièrement en vogue. On peut se demander
comment introduire dans ces groupes de jeunes à la limite de l’adolescence et
de l’âge adulte, des éléments sur lesquels se construiront des normes et des
attitudes nouvelles. L’information, on le sait, ne suffit pas. Des membres
extérieurs au groupe seront difficilement admis. Il reste les professionnels de
l’action éducative classique assurée par les clubs de prévention et les
éducateurs de rue mais on l’a vu, l’intervention sociale suscite des
réticences. Ainsi l’action communautaire qui agirait par l’investissement des
acteurs de la communauté dans un projet collectif autour de la place de l’usage
et des usagers se heurte à de nombreux obstacles : les entretiens n’ont pas
abordé la question du trafic qui au-delà de la stigmatisation met les
individus, les familles et les cités en danger face à la loi. De fait, on
observe que les actions communautaires dans les quartiers centrés sur les
questions de drogue, au-delà des mobilisations épisodiques à la suite
d’accidents ou d’overdoses, n’arrivent pas à s’implanter. Peut-être, jusqu’à
maintenant, n’ont-elles pas eu le soutien d’un cadre politique et
institutionnel clair qui rattacherait les actions locales à un véritable
programme qui aurait clarifié les rapports à la question de la loi.
Si on sent progressivement ce programme émerger, sans doute
faudra-t-il encore quelques années avant qu’il puisse réellement s’affirmer et
accélérer les changements de représentations et de pratiques. Il reste que
c’est bien à l’articulation de l’intime et du social qu’il faudrait créer un
espace où les jeunes puissent prendre une certaine distance par rapport à leur
mode de vie, mettre en perspective leurs expériences et leurs attentes, trouver
d’autres points d’appui et d’autres références.
Reçu en mai 2000
·
AQUATIAS S., KHEDIM H., MURAD H., et GUENFOUD K.,
L’usage dur des drogues douces, Recherche sur la
consommation de cannabis dans la banlieue parisienne, Délégation
générale de lutte contre les drogues et la toxicomanie, Ministère de
l’Éducation supérieure et de la Recherche, Paris, Grass/Iresco, 1997,186
p.
·
Baromètre Santé Jeunes 97/98., sous la direction de J. Arènes,
M.P. Janvrin, F. Baudier, Paris, CFES, 1998, 328 p.
·
CASTEL R., Les métamorphoses de
la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Fayard,
1995.
·
CHOQUET M., LEDOUX S., Adolescents : Enquête nationale, Paris, Inserm,
Analyses et Perspectives, 1994,346 p.
·
CHOQUET M., LEDOUX S., HASSLER C., et al.,
Adolescents de la Protection Judiciaire de la
Jeunesse et Santé, Paris, Inserm U472,1998,146 p.
·
COPPEL A., BOULLENGER N., BOUHNIK P.,
Les Réseaux d’échange sexuels et de circulation
de l’information en matière de sexualité chez les jeunes des quartiers à
risque, Paris, Grass, 1993,117 p.
·
E.V.A.L., Dépistage de la
consommation de drogue chez les 15-25 ans en clientèle de ville,
Paris, Eval, 1997, 30 p.
·
L’E.L.F., La prévention par la réduction des risques en zone
semi-rurale : Le travail de terrain de l’association L’ELF.
THS La Revue des Addictions – Spécial
Jeunes, 1999,1 (N° Hors Série), 60-62.
·
European School Survey On Alcohol And Other Drugs
(E.S.P.A.D.)., Consommations de substances
psychoactives chez les 14-18 ans scolarisés : premiers résultats de l’enquête
E.S.P.A.D. 1999- évolution 1993-1999, Tendances n° 6, février
2000.
·
I.R.E.B., Les adolescents
français face à l’alcool. Comportements et évolutions, Paris, Ireb,
1998,119 p.
·
LEDOUX S., SIZARET A., HASSLER C., CHOQUET M., Consommations de
substances psychoactives à l’adolescence. Revue des études de cohorte,
Alcoologie et Addictologie, 2000,22
(1), 19-40.
·
LERT F., L’approche de la vulnérabilité face à la dépendance
dans le champ de la santé publique. In : Jean-Pol Tassin, Bernard Doray,
Rebecca Fuhrer, Pierre Mormède (éd). Variabilités
individuelles des sensibilités à la dépendance, Paris, INSERM 2000
(Questions en santé publique), 81-102.
·
Mission Interministerielle De Lutte Contre La Drogue Et La
Toxicomanie (M.I.L.D.T.)., Plan triennal de lutte
contre la drogue et de prévention des dépendances (1999-2001),
Paris, 1999,109 p.
·
Mission Rave de Médecins du Monde : Deux ans de
recherche-action dans le milieu festif techno. THS La Revue des Addictions – Spécial Jeunes,
1999,1 (N° Hors Série), 55-59.
·
PAICHELER G., Modèles pour l’analyse de la gestion des risques
liés au VIH : liens entre connaissances et actions,
Sciences Sociales et Santé, 1997,15
(4), 39-69.
·
PARQUET P.J., BAILLY D., Aspects de l’alcoolisation des enfants
et des adolescents. Annales de
Pédiatrie, 1988,35 (9), 673-676.
·
PARQUET P.J., Pour une prévention
de l’usage des substances psychoactives, Paris, CFES, 1998,46
p.
·
PAUGAM S., L’exclusion : L’état
des savoirs, Paris, La Découverte, Textes à l’appui, 1996,577
p.
·
SALAS D., La délinquance d’exclusion. In : D. Dupré (éd).
Des enfants en dangers aux mineurs délinquants.
Quel ordre social pour demain., Paris, Les Cahiers de la Sécurité
Intérieure, 1997,61-75.
·
Tendances Récentes Et Nouvelles Drogues (T.R.E.N.D.),
Tendances récentes sur les consommations de
produits psychoactifs et la composition des substances de synthèse,
Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies, Tendances n° 7, mars
2000.
·
WIEVIORKA M., Violence en
France, Paris, Seuil, L’Épreuve des Faits, 1999,342 p.
·
XIBERRAS M., La société
intoxiquée, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1989,245 p.
[1]
Jusqu’en 1974, les CJD concernaient les jeunes jusqu’à 21 ans.
Depuis, les jeunes majeurs peuvent être incarcérés dans les bâtiments réservés
aux mineurs lorsque les possibilités d’accueil le permettent.
[2]
Le tabac est consommé mais son usage apparaît relativement
indifférencié, voire abandonné au profit d’un usage exclusivement combiné au
cannabis.
[3]
En vue d’un consensus scientifique international sur une
approche fondée sur les comportements et non sur les produits, P.J. Parquet
(1998) dans son rapport intitulé « Pour une prévention de l’usage des
substances psychoactives », distingue l’usage, l’abus ou l’usage nocif et la
dépendance. Les classifications retenues sont le DSM IV (1994) et la CIM 10
(1992).