Psychotropes
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-3900-X
128 pages

p. 43 à 63
doi: en cours

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Vol. 8 2002/1

2002 Psychotropes Articles

Tensions sociales et usages de drogues

Une étude chez des jeunes incarcérés

Anne Guichard Doctorante en santé publique France LERT Directeur de recherche en santé publique Alain DRU Éducateur à la protection Judiciaire de la jeunesse
L’étude, de type qualitatif, s’attache à évaluer la pertinence d’une action spécifique des usages de substances psychoactives licites et illicites qui préviendrait l’intensification des usages et de leurs conséquen~ces chez les jeunes les plus défavorisés. Elle a été menée auprès de 33 jeunes incarcérés. Les usages intensifs tout comme l’activité délinquante se dessinent sur fond d’exclusion et remplissent des fonctions de régulation des tensions tant sociales que psychologiques. Les «nouvelles drogues » sont rejetées et perçues comme l’apanage des catégories plus favorisées. Quant aux drogues induisant des dépendances sévères, ils se déclarent invulnérables et tout-puissants dans la façon de gérer cette menace. L’usage nocif qui se normalise est situé dans le registre de l’autotraitement, et les alcoolisations extrêmes dans le registre de l’accident. Ils se perçoivent invulnérables et construisent des protections imaginaires. Les recours médicaux, psycho-logiques ou éducatifs suscitent une grande méfiance, les dispositifs leur renvoyant une image stigmatisante d’eux-mêmes. Ainsi c’est toute la stratégie de prise en charge de l’excès de consommation de substances psychoactives qui fait défaut, les dispositifs récents ne répondant pas aux problématiques de ces jeunes. Ces observations sont mises en perspective par rapport aux orientations de la nouvelle politique publique formulée dans le plan triennal de la MILDT en juin 1999. Mots-clés : Jeunes, Psychotropes, Abus, Prise en charge, Exclusion, Psychopathologie, Stratégie active d’adaptation. A qualitative study was carried out to address the relevance of a specific approach of psychoactive drugs use to prevent abuse and dependence among deprived youth. 33 male young men were interwieved in 4 French jails. Heavy use of cannabis and alcohol as criminal activity take place on a background of social exclusion. They function as regulations of psychological distress and social conflicts. Designer drugs are rejected as middle class substances. Young men have a sense of invulnerability regarding the risk of becoming dependent on drugs or alcohol. Abuse is felt as a self-controlled therapy and drunkeness, even alcoholic coma, as an accident. They rise imaginary barriers against risk related to drug use. Medical and psychological care as well as social support are distrusted, and considered as stigmatising. Actually, new-established programmes as well as the whole social services system do not address the needs of this sub-group. The authors scrutinize the new drug policy – Triennal programme issued by the MILDT in june 1999 as possible response to problems relates to drug abuse among this population.
« C’est plus l’ennui. Pour se distraire on est obligé de boire, de fumer, de foutre le bordel… »
 
Introduction
 
 
Les consommations de drogues illicites ont augmenté chez les jeunes au cours des dernières années : l’expérimentation s’étend mais aussi les usages répétés et multiples avec une gamme croissante de substances. Les études de cohorte ont montré que de multiples facteurs étaient associés à l’expérimentation des différentes substances et à l’intensité des usages mais que chez une grande partie des individus les consommations de produits illicites régressaient fortement au moment de l’adoption des rôles sociaux d’adulte alors que celle des produits licites se maintenait (Lert, 2000; Ledoux, 2000). Si le processus d’escalade n’est pas inéluctable, c’est bien parmi les usagers précoces et parmi ceux qui consomment de multiples substances que l’usage nocif a le plus de chance de s’installer avec des conséquences en terme de vie personnelle, de vie sociale et de santé qui seront parfois difficilement réversibles, sans compter les risques immédiats de certaines consommations, notamment d’alcool. Le repérage et la prise en charge précoce de ces usagers devraient permettre de limiter les conséquences de l’usage nocif, aussi bien immédiates qu’à long terme. Les modèles de prévention et d’intervention en direction des adolescents et des jeunes ont surtout recommandé (jusqu’à ces dernières années) une approche globale des conduites à risque par une action sur les contextes de vie (communauté scolaire, vie de quartier, actions auprès des familles) sans cibler de façon spécifique les consommations de substances psychoactives. Cette approche se trouve limitée par des contraintes sociales et politiques plus larges et ces stratégies se trouvent périodiquement mises en cause et renouvelées. On peut donc se demander s’il n’y a pas la place cependant pour une approche spécifique de l’usage de l’alcool et des substances psychoactives licites et illicites en direction des jeunes qui préviendraient l’intensification des usages et de leurs risques. Pour évaluer la pertinence d’une telle approche, une étude a été réalisée auprès des jeunes les plus en difficultés – les jeunes incarcérés – afin de mieux comprendre la place des produits dans leur vie quotidienne, les fonctions que ceux-ci remplissent et la façon dont les jeunes perçoivent et font face aux effets et aux risques de leur consommation. Cet article rend compte de ces usages et s’attache à discuter les limites que les modes de consommation imposent aux stratégies et aux pratiques de prévention.
 
Une enquête auprès des jeunes les plus défavorisés : les jeunes incarcérés
 
 
Les jeunes pris en charge par la Protection Judiciaire de la Jeunesse présentent des consommations de cannabis et alcool plus précoces, souvent avant 15 ans, plus fréquentes et plus intenses (Choquet, 1998) qu’en population générale, (Choquet, 1994; Baromètre Santé Jeune, 1998). Les détenus des CJD (Centres de Jeunes Détenus) se situent pour ainsi dire à l’extrême de cette population en difficulté pour laquelle en quelque sorte il y a eu un échec de l’action sociale et éducative puisqu’ils ont commis des délits suffisamment graves et/ou répétés pour être poursuivis et incarcérés alors que l’emprisonnement des mineurs est conçu par la politique pénale comme devant répondre à des situations d’extrême gravité (ordonnance du 16 février 1945). Les drogues illicites jouent-elles un rôle dans les conduites qui sous-tendent cette délinquance ? Comment les usages de produits licites et illicites ont-ils été appréhendés dans les mesures éducatives ? Contribuent-ils à leur échec ? L’enquête réalisée ne permet pas de répondre directement à ces questions qui relèveraient d’une approche longitudinale auprès d’adolescents pris en charge d’abord en milieu ouvert. L’enquête s’est attachée plus modestement à décrire la place des produits dans la vie de ces jeunes, dans la période précédant l’incarcération. Elle a été menée dans 4 CJD en Île de France, dans le Nord et les Bouches du Rhône sous forme d’entretiens semi-directifs auprès d’un échantillon d’adolescents et de jeunes hommes âgés de 16 à 21 ans [1] et interpellés pour des délits de toute nature. Les jeunes inculpés pour des actes ayant une qualification criminelle n’ont pas été sollicités sauf s’il s’agissait d’une Infraction à la Législation sur les Stupéfiants (ILS). Au-delà de cette sélection initiale faite par le greffe, le motif d’inculpation ou de condamnation n’était pas connu des enquêteurs qui ne posaient pas de questions sur ce point. Malgré un protocole initial de désignation aléatoire, chaque établissement a adopté des méthodes différentes, ce qui a entraîné un corpus très hétérogène des participants. S’agissant de mineurs et de prévenus dans la plupart des cas, une double autorisation des parents et du juge d’instruction était nécessaire avant le consentement du jeune lui-même : celui-ci pouvait bien sûr refuser dès la réception de la lettre d’invitation à participer, puis à nouveau en présence de l’enquêteur qui insistait sur le caractère volontaire et facultatif de la participation. L’ensemble du processus était anonyme pour les enquêteurs qui ne connaissaient que les prénoms des jeunes gens.
Sur les 33 participants, 15 sont mineurs et 17 sont majeurs, S’il existe une très grande diversité des pays et des cultures d’origine, tous sont de nationalité française à l’exception de deux jeunes vivant en situation irrégulière, et d’un autre en attente de régularisation. Les interviewés sont pour la plupart issus de cités périphériques de leur région (Paris, Lille, Marseille). Presque tous déscolarisés, parfois même avant 16 ans, sans activité professionnelle, ils vivent pour la plupart encore chez leurs parents, souvent des familles monoparentales ou recomposées issues des classes sociales les plus défavorisées. Si le parcours institutionnel n’a pas fait l’objet d’une recherche d’information approfondie, plusieurs adolescents font référence à des séjours dans des foyers de la PJJ, ainsi qu’à des suivis psycho-éducatifs. Quant aux trajectoires judiciaires, même si comme on l’a dit, les jeunes n’ont pas été questionnés à ce sujet, nombre d’entre eux décrivent leur incarcération comme l’aboutissement d’une série d’interpellations policières, dès lors que la majorité est atteinte. Il n’a été possible d’interroger aucune des jeunes filles sollicitées (refus de la jeune fille, du juge ou des parents).
Tous les entretiens se sont déroulés en tête-à-tête soit au parloir des avocats, soit dans une salle de formation, sur la base d’une grille envisageant les relations sociales, les activités, et les usages de produits sur la période des 3 mois ayant précédé l’incarcération. En outre, malgré l’affirmation répétée de la confidentialité des entretiens, la parole sur soi demandée à l’interviewé est plus qu’ailleurs contrainte face à un interlocuteur dont la position est forcément ambiguë et en partie incompréhensible. Certains jeunes ont ainsi gardé une attitude défensive donnant très peu d’informations ou cherchant à rester dans un discours neutre et impersonnel.
Aucun usager déclaré de « drogue dure » illicite ne figure dans l’échantillon, alors qu’on aurait dû en trouver quelques-uns. Font-ils partie des jeunes qui ont refusé ? On sait que cela a été le cas pour une ou deux des jeunes filles sollicitées. Ont-ils été exclus pour d’autres raisons au moment de l’établissement de la liste, par l’opposition du juge d’instruction ou des parents ? Se sont-ils abstenus d’évoquer une telle consommation très stigmatisée parmi les jeunes de cet âge ?
 
Des usages intégrés aux modes de vie
 
 
Patrice (Loos):
« Je me lève le matin, il est 14 heures, le premier truc que je fais c’est un joint, après je vais me laver, je déjeune, je sors et tout de suite, je vais voir les copains du quartier pour demander ce qui se passe, ce qui s’est passé, ce qu’ils font le soir, après je vais au centre ville, je vais d’abord chercher mon associé et puis voilà, la journée commence. Tant que j’ai mon shit et tout ce qu’il faut, la journée peut commencer ».
Barnabé (Loos) :
« C’est plus l’ennui, on est dans un quartier à côté des champs, il ne se passe rien. Pour se distraire, on est obligé de boire, de fumer, foutre le bordel. On prend ça quand on squatte, quand on s’ennuie, ce n’est pas pour le risque ni pour les moments forts, je n’en sais rien…».
Alain (Luynes) :
« Dans quelles circonstances les produits sont consommés ? Je dirais tout le temps, dans n’importe quelle circonstance, que ce soit avant d’aller boire un coup, pendant qu’on boit un coup au café, lors de retrouvailles, le soir quand on est entre nous, chez moi ou chez d’autres collègues on fume des joints…».
Malgré une possible autocensure compte tenu du contexte carcéral, beaucoup de jeunes interrogés rapportent des usages quotidiens et intensifs de cannabis et d’alcool surtout [2], entièrement intégrés à leurs modes de vie, et fortement influencés par les pratiques, les normes et les représentations sociales des usages au sein du groupe d’appartenance. Dans de nombreux cas, cette consommation se situe nettement dans les registres de « l’usage nocif » [3] dont la dimension chronique n’est pas perçue par les intéressés, éventuellement une possible dépendance quand c’est l’absence du produit qui devient problématique. Dans leurs formes précoces, les usages tout comme l’activité délinquante se dessinent sur fond d’exclusion et remplissent des fonctions socialisantes, notamment d’affiliation au groupe d’appartenance de la cité. Au carrefour de l’indétermination sociale qui se prolonge, de la précarité, de l’échec, de l’exclusion, du stigma, les consommations se développent en réponse à un quotidien devenu insoutenable pour les jeunes. Le cannabis devient l’élément organisateur de ce quotidien, une interface quasi vitale pour lire et affronter une réalité où ils ne trouvent pas leur place. Dans ce contexte, les produits, le cannabis en particulier, remplissent des fonctions de régulation socio-psycho-logiques indissociables du contexte de vie et qui tentent de contenir toutes les vulnérabilités.
Souleymane (Fleury Mérogis):
« En fait je fume le soir quand j’ai mal…J’ai l’impression que ça ralentit le temps car le temps passe trop vite, il y a trop de choses à faire, tu rêves que tu voudrais les faire, et en fait tu ne les feras jamais donc tu fumes et tu t’imagines en train de les faire…Je prends que le shit, ce n’est pas une passion, c’est comme un loisir, comme d’aller au cinéma ou dans un bar avec des copains, tout en sachant qu’un jour je me marierai, j’aurai des enfants, à 25 ans je serai marié et à 30 ans je serai dans la vie…[…] Par exemple si tous les jours tu vas à Aquaboulevard, tu vas jouer au golf, au tennis, tu as de l’argent, tu vas au ski, c’est normal que tu ne ressentes plus trop l’envie de fumer car tu es occupé, mais quand tu es en banlieue ou sur
Paris et que tu ne sais pas quoi faire, tu ressens l’envie de fumer […] Quand je fume le matin ça me gâche la journée, le soir je fume avec plaisir, je sais que j’ai bien mangé, que je vais dormir, tu vois tes copains tu fumes… Si je fume le matin ça veut dire que je ne vais pas aller chercher de travail, à la limite tu peux fumer le matin avant d’aller au boulot mais tu ne vas pas fumer toute la journée…».
Maurice (Bois d’Arcy) :
« Quand je fumais, je me sentais très bien, je n’avais pas de problème de tête, disons que je me sentais mieux dans ma peau…Ça met à l’aise quand vous avez un problème ou que vous pensez à beaucoup de choses…».
Ces consommations sont en effet décrites par les jeunes eux-mêmes comme assurant une certaine régulation entre d’un côté, une lucidité quant à leur situation d’exclusion sociale et de l’autre, la nécessité de contenir une tension intérieure liée aux modes de vie, aux frustrations, aux difficultés à trouver un espace physique ou relationnel pour développer une vie intime, à l’inquiétude ou à l’angoisse sur leur situation plus compromise qu’indéterminée. L’expression de ce sentiment peut être évidemment exacerbée par l’incarcération mais il est aussi étayé par le récit des relations et des activités qui mettent en avant une inactivité pesante, et un fort sentiment d’échec personnel et social.
Souvent déscolarisés précocement, les jeunes soulignent le poids de l’inactivité au quotidien et du manque de ressources. L’arrêt de la scolarité est souvent synonyme d’un repli sur la cité, environnement avec lequel ces jeunes entretiennent une grande ambivalence. S’ils demeurent très attachés à cet espace, tous s’accordent à dire qu’il laisse peu de place à un vécu plus intime (entre jeunes) du fait de l’intensité du réseau d’inter-connaissances et de la proximité des familles. La crainte que leurs comportements nuisent à l’image de la famille vis-à-vis du reste de la communauté influence leur mode de vie et de consommation, favorise les déplacements et le temps passé à l’extérieur ou la recherche d’un lieu collectif ou désaffecté à s’approprier. Dans ce contexte de désœuvrement, les passages à l’acte et autres activités illicites prennent une valeur ludique et occupationnelle non négligeable. Le trafic – surtout la venterevente de cannabis – apparaît plutôt comme un trafic parmi d’autres. Cette activité sert une économie d’appoint ou de survie (surtout sociale) qui étrangement renforce un sentiment d’inactivité (se poster à un endroit, attendre les usagers, etc.) et qui peut être à l’origine de consommations compensatrices. Les risques qui découlent de l’inscription dans l’économie souterraine créent un climat de suspicion, d’insécurité et des tensions par rapport aux familles, au voisinage, aux contrôles policiers et aux bandes rivales qui jouent en retour sur la consommation de cannabis.
Les ruptures successives tant sociales qu’affectives dans l’histoire de ces jeunes favorisent le rapprochement avec ceux dont les parcours sont similaires. Progressivement, les pairs de la cité tendent à devenir le principal cadre des relations et de partage du temps et des activités juvéniles. Ce groupe présente un mode de vie structuré en génération, essentiellement masculin, avec des normes, des rôles et des activités caractéristiques de la vie des cités, tel qu’il ressort d’autres travaux sociologiques (Aquatias, 1997). L’étroitesse du réseau social et la précarité semblent pousser ces jeunes à investir des relations affectives avec des jeunes femmes, qu’ils cherchent ailleurs, dans des catégories sociales qu’ils perçoivent comme plus favorisées (Coppel, 1993). Entretenus en dehors de tous les circuits de la cité, ces flirts se démarquent des sociabilités masculines comme des passerelles vers d’autres milieux sociaux, au moins de façon imaginaire. Néanmoins, si ces relations sont valorisées et investies dans la durée, très peu les décrivent (ou les reconnaissent) comme une source d’apaisement des tensions. Elles seraient, selon leurs dires, vécues sur un mode d’affirmation de soi (dominant-dominée), empreintes d’attitudes machistes. Les aînés de générations proches fournissent les principaux modèles d’identification et de projection dans l’avenir. Les jeunes hommes interrogés montrent une sensibilité aiguë face aux responsabilités familiales qui leur incombent en tant qu’aînés et souvent, seuls hommes de la famille. L’échec à mener à bien cette fonction socialisante vis-à-vis des fratries plus jeunes est vécu de façon très douloureuse et culpabilisante et vient renforcer la mésestime de soi et le sentiment d’échec.
À mesure que les difficultés s’accumulent et que la conscience de la détérioration du lien tant social que familial grandit, l’apaisement procuré par le cannabis vient tout naturellement s’intégrer aux modes de vie. Exutoire permanent, le cannabis remplit une double fonction de médicament anxiolytique et de « substance de confort ».
À l’inverse du cannabis, l’alcool, whisky ou bière le plus souvent, constitue le produit d’intoxication au sens où il est utilisé pour des effets forts, de l’ordre de la « défonce ».
Grégoire (Loos) :
« Je mélange parce que je suis bien comme ça. Le shit, ça ne me fait plus rien le shit. Avec l’alcool…quand ça passe bien, ça se mélange bien, ça ne fait pas de mal, on est plus amoché c’est tout ».
Quel que soit leur rapport à l’alcool, les adolescents mettent toujours en avant le mode collectif de consommation qui renvoie à ces pratiques de sociabilités juvéniles. Derrière un discours affichant des modalités d’alcoolisation modérées et qui rationalise l’utilisation, se dessine en particulier chez les consommateurs intensifs de cannabis une réalité des pratiques très éloignée des contextes circonscrits et festifs rapportés par les jeunes de la population générale (I.R.E.B., 1998). Ils relatent une recherche de sensations toujours plus fortes venant combler l’ennui et raviver la sensation «d’effets saturés» du cannabis, et/ou venant stimuler la qualité des rapports interpersonnels qui s’appauvrissent avec le temps (Aquatias, 1997). L’étude montre bien en effet comment la permanence de l’ennui dans une « communauté de galère » conduit à une escalade dans ce que l’auteur appelle les « usages durs de drogues douces ». L’excès tend à se répéter puis à s’installer comme « le strict nécessaire pour faire face à un moment sombre, monotone, et sans joie et sans sens » ; l’oisiveté commune autorisant le dépassement des normes sociales du contrôle de soi généralement régulées par le groupe de consommateurs. L’alcool, à l’inverse du cannabis, est recherché pour ses effets excitants et pour combattre l’atmosphère amotivationnelle et l’apathie d’un groupe dont les sociabilités tendent à s’épuiser au fil du temps et qu’Aquatias dénomme justement des « sociabilités saturées ». Dans cette quête d’une plus grande convivialité, les seuils nécessaires pour atteindre les effets recherchés sont plus élevés.
Les entretiens dessinent bien l’intensification des usages au fil des trajectoires qui se fixent dans la marginalité, l’isolement et l’accentuation du mal-être. Les consommations évoluent sous l’effet conjugué de la vulnérabilité sociale, du manque de perspectives dans l’avenir, et de la raréfaction des sources de soutien. L’excès dans des logiques de consommation qui se rapprochent de la « défonce » se légitime dans un fort sentiment d’exclusion.
Les usages tout comme l’engagement dans l’économie souterraine se révèlent intimement liés au vécu de la précarité et à la place qu’occupent ces jeunes dans la société. Conscients de leur pauvreté, ils mettent en avant leur capacité d’être autonomes par une sorte de brigandage social.
Patrice (Loos):
« Je n’aime pas les minets… ce sont des gamins […] Les bourgeois, je ne sais pas parler avec eux car ils ne connaissent pas la misère, la galère, ils ne connaissent rien, eux, ce qu’ils connaissent c’est papa donne-moi un billet, maman donne-moi un billet, ça ne m’intéresse pas de traîner avec des gens comme ça, ils sont bien, ils ont de la chance, moi aussi j’ai eu de la chance mais je ne l’ai pas saisie, car je préfère me débrouiller tout seul, mais on voit qu’ils ne savent pas ce que c’est que la galère… Pendant un an je suis resté chez ma mère à la campagne, je parlais avec ces jeunes-là, ils passaient leur permis, les parents donnaient un million et demi pour acheter une voiture, ils sortaient le week-end en boîte, leur mère leur donnait 500 francs. Moi je me dis que ce n’est pas normal, ils doivent se débrouiller tout seuls, être indépendants, ils ont 20 ans ou 18 ans et ils ont encore besoin du recours de leurs parents, moi je ne veux pas, je me débrouillerai toujours tout seul ».
Lucien (Loos):
« Moi je vois les mecs qui disent : moi quand j’étais jeune je ne volais pas…
Oui, mais si j’ai 10 000 francs sur mon compte en banque depuis ma naissance, j’arriverai à 19/20 ans avec 20000 francs, je n’ai jamais travaillé, après je me mets à travailler, je travaille 2 ou 3 ans, j’ai 35000 francs sur mon compte, je peux commencer ma vie, mais ça ne se passe pas comme ça… On arrive à 17/18 ans et on a 0 Francs sur nos comptes en banque, après on se dit on a perdu toutes ces années-là, on n’avait pas d’argent ».
Dans un contexte général où l’individu est rendu responsable de sa situation, de sa réussite sociale, et où la performance est de rigueur pour se distinguer des autres, se construire et s’intégrer socialement et professionnellement, ces jeunes expriment un ressentiment qui, dans leur discours, s’exprime comme une véritable « lutte des classes ». Cette attitude légitime les violences. Aldo (Loos) :
«… Ça vient du milieu où on est, ils nous mettent tous ensemble et ben voilà… Ils nous entassent et arrive un moment où ça… Ils ne nous mettent pas à côté des maisons bourgeoises, ils nous font bien des trucs à part donc on reste toujours entre nous. Dès qu’il y a quelqu’un de l’extérieur qui vient, soit il se fait dépouiller, soit il se fait frapper, c’est comme ça, on est entre nous, on n’a rien à voir avec les gens d’à côté ».
Patrice (Loos):
« C’est vrai que quand j’agresse des fois il y a des gens qui repartent avec des arcades ouvertes, c’est vrai que ce n’est pas bien pour les victimes mais c’est des petits bourgeois, je ne vais pas agresser un ouvrier ou quelqu’un de pauvre, il est hors de question que j’agresse quelqu’un de pauvre, j’agresse les riches car je vais leur prendre de l’argent mais ce n’est pas grave pour eux, c’est grave que dans un sens […] Ça se reconnaît tout de suite un bourgeois, un malheureux ne va se promener avec une carte bleue et un compte blindé, c’est sûr, un malheureux va plutôt se promener avec des sales habits, il n’aura pas des liasses sur lui, par contre un bourgeois aime bien traîner avec plein d’argent sur eux […] Non la personne je ne la calcule pas, je sais très bien que je vais lui prendre son argent, elle a plein d’argent, elle va rentrer chez elle, sa mère va lui dire : tiens, prends ça, on n’en parle plus, on va porter plainte, et elle va lui donner un petit billet, et elle va être contente car elle aura récupéré de l’argent par sa maman, c’est une histoire d’un ou deux jours et après on n’en parle plus ».
Ainsi, outre la satisfaction des besoins économiques, les délits et incivilités répondent à un sentiment d’injustice paroxystique vis-à-vis des inégalités sociales dont ils se sentent victimes. Ce ressenti nourrit un mode de vie marginal, et renforce les attitudes antisociales. Il s’agit bien là de ce que Salas (1997) décrit comme une « délinquance d’exclusion » et dont les revenus constituent un moyen d’entrée dans la société par l’accès aux biens de consommation. L’absence de statut social est ainsi compensée par l’acquisition de biens valorisants (notamment vestimentaires et technologiques). Ici encore, l’alcool apparaît comme le produit de l’affiliation par opposition au cannabis qui accentue le retrait social. Les conduites d’alcoolisation sont déshinibantes et se pratiquent en groupe sur les lieux les plus fréquentés des centres-villes. Dans certains cas, elles facilitent l’accomplissement de délits nécessitant arrogance, agressivité et témérité.
Aldo (Loos) :
« Il y en a que ça motive, il y en a quand ils sont à jeun ils ne veulent rien faire, et une fois qu’ils sont sous ça, ils sont chauds… c’est vrai que quand il y a ça, ça bouge un petit peu plus, de toute façon il y a toujours ça…».
Mamadou (Luynes) :
« Quand on va voler, on se met bien pour oublier les policiers, pour tout oublier, pour n’avoir qu’un seul but ».
En ce sens, l’alcoolisation procède bien d’un dispositif de socialisation, « d’un désir d’ouverture sur le monde » (Xiberras, 1989). Mais quand le temps du spectacle cède la place au désir d’être acteur de cette vie sociale, il faut bien du courage pour affronter cette société « excluante », et dans ces conditions, le point de contact ne peut qu’être violent. La révolte permise par ces ivresses est socialisante et la violence de ces passages à l’acte relève bien d’une expression symbolique de la perception de l’exclusion sociale (Wieviorka, 1999).
Au fil d’une situation qui se prolonge, les tensions de plus en plus aiguës nécessitent le renouvellement de ces pratiques extrêmes qui progressivement tendent à se normaliser dans l’excès collectif et/ou solitaire. Dans les faits, la répétition de ces intoxications régulatrices a pour corollaire une accentuation du retrait social.
 
Fixation des usages dans l’excès : une régulation à risque
 
 
Les entretiens font ressortir des périodes de ruptures au cours de l’adolescence qui coïncident avec l’accentuation des usages ainsi qu’une implication croissante dans les activités liées à l’économie souterraine. L’arrêt de la scolarité puis la période qui suit ou précède la majorité sont des temps marqués par une restructuration des réseaux sociaux et la fréquentation d’individus plus âgés qui influencent les parcours personnels, familiaux, institutionnels et judiciaires du fait de l’endurcissement de la délinquance. L’intensification des usages qui s’installent dans l’abus entraîne une plus grande prise de risques dans la pratique des délits et une tendance progressive et collective à déroger aux règles de comportements vis-à-vis des familles (Aquatias, 1997).
Quentin (Bois d’Arcy) :
« Quand mes parents sont là, je me cache. Je reconnais le bruit des clés, donc je sais que c’est ma mère […] Donc quand elle sort, déjà, je sais que c’est elle, je me cache, je dis aux autres de se cacher, et eux, ils respectent ça. Si elle me voit comme ça, si elle sait que je fume dans le hall mais qu’elle ne voit pas le joint, elle ne va rien me dire, elle me dit bonjour, à mes amis sans faire d’histoires ».
Si le contexte général fragilise le lien familial, les attaches persistent et la famille demeure un espace protégé et protecteur d’un vécu extérieur marginalisé et chaotique; c’est un lien à préserver à tout prix, pour les jeunes répondants. La volonté de dissimuler aux parents un mode de vie susceptible de remettre en cause l’unité familiale ou de conduire à une rupture des relations se révèle déterminante dans la façon d’organiser le quotidien, les activités et de gérer les consommations. La norme familiale s’avère en fait plus prégnante que la norme légale : la consommation doit rester plus non vue qu’insue des parents car, débridée et publique, elle porte atteinte à la respectabilité de la famille (Aquatias, 1997). Dans les faits, la mise à distance de la famille et les attitudes dérivées de cette tentative de dissimulation des activités menées à l’extérieur conduisent inexorablement à la détérioration des relations familiales, surtout quand certains comportements atteignent une visibilité qui met en péril le fragile équilibre des non-dits (interpellation ou usages abusifs dont les effets ne sont plus contrôlables).
L’installation dans l’usage nocif laisse craindre la survenue d’une nouvelle étape de recherche de sensations plus fortes ou différentes. À risques, ils le sont, puisque ces usages ont dès l’adolescence entraîné des situations irréversibles (déscolarisation, délinquance, ruptures familiales, condamnations pénales) et donc, aggravé leur retrait social. Avec l’alcool, beaucoup ont expérimenté des effets aigus : de la perte de contrôle de soi poussant à des bagarres aux comas éthyliques ou à des prises de risques excessives les ayant pour certains conduits en prison. En ce sens, l’alcool peut constituer un produit de transition vers l’abus et la dépendance à l’alcool mais aussi à d’autres drogues; ce qui ne peut être vérifié ici.
À l’examen des situations dans lesquelles les usages prennent corps, le cannabis apparaît comme un véritable régulateur des tensions psychologiques et des contraintes sociales qui se conjuguent ou se renforcent mutuellement. Il fonctionne comme une stratégie d’adaptation par la fuite, ou comme une tentative d’être soi ou d’exister (au moins de façon imaginaire) dans une société qui exclut. Par ses qualités anxiolytiques et déréalisantes, il vient apaiser et canaliser les différentes tensions qu’elles soient chroniques ou réactionnelles (ex : conflits familiaux). Il est également apprécié pour les troubles du sommeil dont beaucoup disent souffrir (facilite l’endormissement et la qualité du sommeil), il facilite une désinhibition sociale et les relations interpersonnelles. À travers l’usage nocif d’alcool ou de cannabis, ou des deux à la fois, on assiste à la recherche d’un état particulier qui vise à échapper à soi-même pour tenter de tenir à distance les peurs. Avec lui, ils deviennent ce qu’ils ne sont pas, ils accomplissent ce qu’ils savent qu’ils ne feront jamais et ainsi, s’affranchissent pour un temps de leur condition. Quand ces consommations démesurées s’intègrent aux rythmes de vie, c’est la quête du vertige qui est visée, comme la tentative de gérer collectivement la solitude, une condition et un mal-être.
 
Action sociale et intervention éducative
 
 
Lorsque « l’excès devient la norme », les risques d’aggravation de la désaffiliation augmentent. Comment intervenir ? L’intrication des consommations aux situations personnelles et aux conditions sociales dont témoignent bien les discours des jeunes, suggère évidemment des actions dans les deux dimensions : une action sociale générique et une action individuelle centrée sur le sujet. Ces actions existent. Les politiques éducatives comme les politiques sociales centrées sur les zones sensibles s’efforcent depuis des années de lutter contre l’échec scolaire, la marginalisation des quartiers, d’améliorer l’employabilité des habitants, surtout des jeunes, de rapprocher les offres d’emploi, de créer des emplois aidés, voire de promouvoir des activités comblant l’oisiveté en valorisant les capacités des jeunes dans le domaine sportif ou artistique. Ces politiques se renouvellent au fil des années quand elles s’avèrent débordées par la puissance des processus de ségrégation et de précarisation qui s’enracinent dans des mécanismes beaucoup plus larges (Paugam, 1996; Castel, 1995). Qu’en est-il des actions individuelles (médicales, psychologiques et éducatives) et de leur efficience auprès de ces jeunes ? Comment perçoivent-ils les risques et l’évolution de leur consommation ? Quelle représentation ont-ils des ressources pour y faire face ?
Les protections imaginaires contre l’escalade
Mourad (Luynes):
« Maintenant, moi je peux arrêter du jour au lendemain, on n’est pas accro avec ça, mais ça ne va me servir à rien, car je sais que je vais refumer et que je me sentirai mieux. Je sais que le soir quand je rentre en cellule, je fume un pétard et je me sens mieux, si j’arrête, si je ne fume pas, ce n’est pas pareil, je ne vais pas me relaxer…».
Grégoire (Loos) :
« Avec les copains et seul, on a chacun notre bouteille. On la boit en 1 heure […] Je suis bien…Je suis normal, je ne suis pas mal ».
Les usagers interrogés ne perçoivent pas leur consommation comme excessive ou à risque et ne ressentent pas comme problématiques les effets néfastes pourtant associés à leurs consommations (expectorations suspectes, troubles de la mémoire et du comportement). Leur intégration au mode de vie ne constitue-t-elle pas une enveloppe protectrice (une « protection imaginaire ») comme celle décrite par G. Paicheler (1997) à propos du risque VIH, à savoir : « Une sécurité induite par l’intégration dans un groupe, par le partage d’identité et de normes. Les groupes apparaissent d’autant plus protecteurs qu’ils contribuent à structurer une identité forte, valorisée, qu’ils fournissent des référents et des systèmes de valeur solides et qu’ils ont déjà joué ce rôle de protection dans le passé ». Les situations critiques, y compris très aiguës (coma éthylique), ne sont pas vues comme relevant d’un recours spécialisé médical, social ou éducatif. Ils ne rapportent pas s’être adressés à des services spécialisés ou avoir situé leur consommation dans une demande d’aide plus générale. En effet, s’ils mesurent les conséquences de leurs excès dans leurs trajectoires personnelles, familiales, institutionnelles et judiciaires, ces risques apparaissent secondaires quand il y a urgence en termes de survie existentielle plus que sociale. Les excès, même lorsqu’ils se situent dans des zones de dangers, sont minorés par rapport aux bénéfices en termes d’identité positive, de mieux-être, de capacités à interagir, et d’un sentiment de plus grande force intérieure. La consommation de cannabis, même effrénée, est placée plutôt dans le registre de l’autotraitement, et les excès de la consommation d’alcool restent dans le registre de l’accident.
Mathieu (Luynes):
« C’était à l’anniversaire d’un pote, il avait amené plein de bouteilles. Pour faire le grand, j’ai bu une bouteille de whisky tout seul, j’étais par terre… aux urgences… J’étais tombé dans un coma éthylique… C’était une journée comme les autres pour moi ».
Maximilien (Loos) :
« Je bois une bouteille de whisky, une bouteille de whisky chacun et c’est tout…»
Malgré leur lucidité sur leur situation sociale, ils voient ces consommations comme transitoires. Ils disent pouvoir s’en passer (certains disent ne pas souffrir d’en être privés pendant leur incarcération), minimisent leurs usages et leurs conséquences qu’ils situent comme une « expérience » juvénile liée à une condition sociale à court terme. Ils se confortent dans cette jeunesse post-adolescente sans vraies responsabilités et mettent en exergue l’exemple des aînés qui, à l’avènement de l’âge adulte et de l’adoption de rôles adultes (mise en ménage, responsabilités paternelles, entrée dans la vie active) ont abandonné ces pratiques de consommations (ou du moins adopté des usages plus régulés) et les déviances associées. Le temps de l’incarcération qui oblige à ce regard sur l’avenir est peut-être propice à ce type de rationalisation dans le discours.
Si l’alcool est reconnu par ces jeunes pour être un produit dangereux, ils ne se représentent pas le glissement vers la dépendance à l’alcool. Le cannabis est bien situé par les répondants comme une drogue d’apaisement des tensions par oppositions aux drogues d’excitation utilisées par des jeunes qui n’ont pas de problèmes sociaux et surtout économiques. Ils rejettent les « nouvelles drogues »: psychostimulants, hallucinogènes et autres drogues de synthèse semblent peu connus et vus comme les drogues des catégories plus favorisées.
Alfredo (Bois d’Arcy) :
« Non l’Ecstasy c’est en boîte, c’est des minets, c’est de la drogue de riches, avec ça il n’y a pas d’état de manque, ça n’a rien à voir… Quoique le speed ça arrange quand même, c’est une drogue de riches, ça, je le vendais dans les boîtes, le vendredi et le samedi soir. En fait, s’ils ne sortent pas un weekend, ils deviennent fous, chez eux ils cassent tout, il faut qu’ils fassent la fête, en fait c’est ça leur état de manque et ils savent que la fête va être super.
Ça n’a rien à voir avec ce qu’on voit dehors, ça, c’est de la rigolade… À part ceux qui en prennent de grosses quantités… Le LSD par contre, c’est méchant mais ce sont les bourgeois, ceux qui viennent faire la fête le samedi, la semaine c’est rare ».
Les répondants ne déclarent pas de consommations d’héroïne, ou de cocaïne, drogues perçues – l’héroïne surtout – comme la drogue de l’échec, d’une inéluctable perte de statut. Elle est crainte et rejetée, sa représentation dominée par l’overdose, la répulsion devant l’injection, et le délabrement des toxicomanes. De même, la consommation de médicaments relève chez ces jeunes du registre de la toxicomanie. Ils invoquent une « protection imaginaire » (« le toxico, c’est l’autre ») mais n’hésitent pas à revendiquer des comportements violents contre la pénétration de ces produits dans leur environnement. Ils se déclarent invulnérables et tout-puissants dans la façon de gérer cette menace.
Barnabé (Loos) :
« Nous, on sait que le shit ça nous suffit, on n’a pas besoin d’aller plus loin pour être défoncé, tandis qu’eux [les toxicos] ça ne leur suffit pas. Ils [mes potes] pensent comme moi, il faut s’arrêter aux drogues douces, ce n’est pas comme la drogue dure, ça ne vous nique pas la vie. C’est pour notre vie aussi, vu qu’on a eu des copains qui en ont pris, on sait à quoi s’en tenir…C’est pour ça que je sais très bien que je n’irai pas plus loin […] On ne veut pas aller plus loin que le shit. Le shit, c’est plus nous […] Je sais très bien que ça ne m’arrivera pas, si ça devait m’arriver j’irais voir mes parents, je leur en parlerais ».
Aldo (Loos) :
« Je fume la cigarette et le shit, mais sinon les autres produits jamais, jamais, jamais. Ça ne m’attire pas du tout. J’ai une méfiance de ce que c’est, ça casse une personne. J’ai vu ce que c’était, ça ne donne pas envie du tout. Non jamais ».
À l’heure où les données statistiques (T.R.E.N.D., 2000; E.S.P.A.D., 2000) et autres observations de terrain font apparaître un rajeunissement des consommateurs, des comportements et des usages qui se complexifient (polyconsommations, nouveaux produits, nouvelles pratiques…) (E.L.F., 1999; Médecins du Monde, 1999), l’évolution des modalités de consommations parmi les jeunes de l’étude est très incertaine.
Le déni de leur possible usage de l’héroïne, qui devrait bien sûr être étayé par un matériel plus fouillé, peut être mis en relation avec la stigmatisation et le rejet de l’usage d’héroïne vu comme un point de basculement dans une situation dégradée et sans issue, alors que ces jeunes gens nourrissent pour la plupart l’espoir de s’en tirer et de s’intégrer dans une vie adulte « normale ». Ces attitudes posent évidemment problème car on peut s’interroger sur la situation d’un jeune qui commencerait une consommation d’héroïne, commencement qui se situe selon les données françaises vers 18 ans en moyenne : ne serait-il pas amené à cacher sa consommation, à prendre ses distances vis-à-vis de son groupe d’affiliation si essentiel à la confrontation au quotidien ? Un jeune usager s’expose-t-il vraiment à la violence et à la mise à l’écart ? Le déni du risque de la transition vers l’héroïne est-il d’autant plus fort que le jeune se sent en danger ? Ainsi, on peut se demander si le rejet est protecteur ou au contraire dangereux, car renforçant l’isolement et la perte des ressources sociales.
L’usage : un silence partagé
Comme on vient de le voir, les usages s’inscrivent pour ces jeunes dans une problématique sociale, mais ils renvoient aussi à des fonctions de régulation autonomes et individuelles des tensions psychologiques. L’efficacité d’une intervention précoce des usages abusifs chez ces jeunes impliquerait la mise en œuvre d’une action globale s’attaquant aux processus d’exclusion et d’inégalité articulées à des formes de prise en charge individuelles. Cette articulation est en principe au cœur du travail éducatif. Il est probable que beaucoup des jeunes interrogés ont eu affaire à des éducateurs dans le cadre d’interventions sociales, de quartier ou de suivis individuels. Pourtant, ils ne parlent que très peu des interventions éducatives dont ils ont été « l’objet ». Il ne semble pas dans leurs récits, mais il peut s’agir là encore d’un effet de discours dans les entretiens, que l’usage de produits soit un thème d’interaction entre les travailleurs sociaux et les jeunes. Quand ils en parlent, ils ne rapportent pas avoir été sollicités sur leurs consommations par les intervenants sociaux et se déclarent plutôt disposés à les taire de peur d’en être privés et/ou surtout, qu’elles soient rapportées aux parents.
Ils ne se voient aucune parenté avec l’identité de « toxicomanes », et ne perçoivent pas l’utilité de faire appel à une aide familiale ou amicale, crainte par ailleurs, encore moins à des structures spécialisées dont les champs d’intervention leur apparaissent étrangers à leurs problèmes. Plus encore, ils rejettent toute forme de structure thérapeutique ou éducative qui leur renvoie une image stigmatisante d’eux-mêmes. Les mauvaises expériences du passé avec ces services ainsi que le désir de sauvegarder leur dignité sont tels que certains disent avoir préféré endosser le statut de « hors-la-loi/délinquant » et assumer la prison plutôt que l’alternative institutionnelle qui leur était proposée et qui les renvoyait à une identité de « cas social » qu’ils rejettent (« on a nos familles », disent-ils). Il faut bien sûr être prudent sur ce rejet et ce silence sur des prises en charge sociales qui n’est peut-être qu’un effet de discours face à une déception ou un échec.
Les services médicaux n’ont pas cette connotation péjorative, mais pour ces usages, ils ont peu à offrir (E.V.A.L, 1997). Beaucoup de médecins, quand ils identifient cette situation, adressent le jeune à des services spécialisés qui sont plus orientés vers les sujets dépendants de l’héroïne ou polytoxicomanes. La situation n’est guère meilleure en matière de prise en charge des problèmes d’alcool. Les méthodes disponibles pour l’intervention sont principalement d’ordre psychologique ou éducatif. Concernant le soutien ou l’intervention psychologique, ils ne se conçoivent pas comme des recours directs mais plutôt de seconde ligne, en passant par des relais médicaux ou éducatifs. De plus le recours psychologique est dans ces populations comme d’une façon plus générale mal compris tant dans ses méthodes que dans son objet.
Si l’approche théorique de l’usage de drogue a longtemps reposé en France plus qu’ailleurs sur le paradigme psychanalytique, la traduction concrète dans des prises en charge ou des services reste très limitée.
La notion d’écoute comme lieu proche ouvert à l’expression des difficultés, confidentiel, n’obligeant pas à une mise en cause radicale de l’appartenance à un univers social apparaît intéressante. Les jeunes souffrent particulièrement de l’absence d’espace pour exprimer leurs questionnements intimes. Cette expression est contrainte par l’impossibilité de dialoguer dans la famille (leur degré de marginalité ne rend plus la parole ou l’écoute possibles), une confiance envers les acteurs sociaux toujours mise en cause du fait de leurs rapports étroits avec le reste de la famille, l’absence de relations personnalisées avec les jeunes de leur âge, et une oisiveté qui ne leur permet pas d’exprimer et de développer leurs capacités et de s’inscrire dans un réseau social élargi.
En résumé, il y a un hiatus entre l’identité que se constituent les jeunes dans l’exclusion et à laquelle participent les usages et une offre d’écoute ou de prise en charge qui les renvoie à une logique purement individuelle, souvent envisagée sous l’angle du pathologique.
 
Quelles perspectives pour les nouvelles orientations ?
 
 
Ce constat d’une carence de la stratégie de prise en charge de l’usage nocif de consommation de substances psychoactives est nettement exprimé dans les rapports officiels. En l’absence d’un modèle d’intervention de référence des usages précoces et intensifs en direction des populations juvéniles, le Plan Triennal 1999 propose un travail de proximité coordonné auprès des familles, des établissements scolaires, des lieux d’apprentissage et de formation professionnelle, et des associations de quartiers, en investissant les endroits fréquentés par les adolescents hors temps scolaires impliquant les professionnels de l’action sociale, sanitaire et l’appareil juridique. Ce programme se fonde sur trois axes : le rappel de l’interdit via l’outil pédagogique afin de faciliter la compréhension des textes législatifs; l’information sur les produits et les conséquences sociales et sanitaires des consommations; un travail visant à développer les facteurs de protection en tenant compte des facteurs de vulnérabilité. Si on les met en regard des modes de vie et des usages rapportés par les jeunes enquêtés, ces orientations semblent peu adaptées aux populations les plus marginalisées.
Le premier point du programme repose sur le « rappel de l’interdit légal ». On peut se demander dans quelle mesure le rappel de l’interdit peut avoir prise sur une population qui l’a déjà transgressé de façon répétée et qui de surcroît a connu la condamnation et l’expérience carcérale. Par contre, « l’information » sur les produits semble plus pertinente, permettant à ces jeunes d’interpréter leurs expériences avec un autre système de références que celui du groupe de la cité. Elle peut aussi être un vecteur de communication neutre qui contourne le recours à des services vus comme marqueur des difficultés sociales. Le « développement des facteurs de protection » (estime de soi, affirmation de soi, compétences personnelles, etc.) se situe dans la continuité du point précédent. L’étude a mis en avant l’influence des aînés sur les comportements des plus jeunes, la vulnérabilité de ces derniers face aux tentatives de manipulation et d’intimidation des plus grands (principaux modèles), bref le manque de ressources personnelles pour gérer toutes sortes de situations sociales, affectives, émotionnelles ou professionnelles. L’importance de ces déficits de savoir-faire et de savoir-être ressort de la plupart des situations auxquelles ils doivent faire face. En outre le développement de ces capacités s’avère fondamental dans une perspective d’insertion/réinsertion à long terme.
Ces principes doivent sous-tendre les actions de proximité, mais avec quels acteurs ? Une fraction non négligeable de ces jeunes est en rupture avec l’école et les lieux de formation. Une intervention auprès des parents d’adolescents en difficulté semble très délicate dans le contexte de vie des cités où toute action communautaire se heurte à l’enjeu de la stigmatisation de l’usage de drogues et limite la possibilité d’engagement visible des parents se sentant déjà eux-mêmes dévalorisés par les échecs et les transgressions de leurs enfants. Les adolescents de leur côté redoutent que leurs consommations soient connues des familles du fait des conséquences de la connaissance de ces usages par les familles sur la dégradation des relations familiales. L’action par les pairs comme support à la construction de nouvelles normes sociales est aujourd’hui particulièrement en vogue. On peut se demander comment introduire dans ces groupes de jeunes à la limite de l’adolescence et de l’âge adulte, des éléments sur lesquels se construiront des normes et des attitudes nouvelles. L’information, on le sait, ne suffit pas. Des membres extérieurs au groupe seront difficilement admis. Il reste les professionnels de l’action éducative classique assurée par les clubs de prévention et les éducateurs de rue mais on l’a vu, l’intervention sociale suscite des réticences. Ainsi l’action communautaire qui agirait par l’investissement des acteurs de la communauté dans un projet collectif autour de la place de l’usage et des usagers se heurte à de nombreux obstacles : les entretiens n’ont pas abordé la question du trafic qui au-delà de la stigmatisation met les individus, les familles et les cités en danger face à la loi. De fait, on observe que les actions communautaires dans les quartiers centrés sur les questions de drogue, au-delà des mobilisations épisodiques à la suite d’accidents ou d’overdoses, n’arrivent pas à s’implanter. Peut-être, jusqu’à maintenant, n’ont-elles pas eu le soutien d’un cadre politique et institutionnel clair qui rattacherait les actions locales à un véritable programme qui aurait clarifié les rapports à la question de la loi.
Si on sent progressivement ce programme émerger, sans doute faudra-t-il encore quelques années avant qu’il puisse réellement s’affirmer et accélérer les changements de représentations et de pratiques. Il reste que c’est bien à l’articulation de l’intime et du social qu’il faudrait créer un espace où les jeunes puissent prendre une certaine distance par rapport à leur mode de vie, mettre en perspective leurs expériences et leurs attentes, trouver d’autres points d’appui et d’autres références.
Reçu en mai 2000
 
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·  XIBERRAS M., La société intoxiquée, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1989,245 p.
 
NOTES
 
[1] Jusqu’en 1974, les CJD concernaient les jeunes jusqu’à 21 ans. Depuis, les jeunes majeurs peuvent être incarcérés dans les bâtiments réservés aux mineurs lorsque les possibilités d’accueil le permettent.
[2] Le tabac est consommé mais son usage apparaît relativement indifférencié, voire abandonné au profit d’un usage exclusivement combiné au cannabis.
[3] En vue d’un consensus scientifique international sur une approche fondée sur les comportements et non sur les produits, P.J. Parquet (1998) dans son rapport intitulé « Pour une prévention de l’usage des substances psychoactives », distingue l’usage, l’abus ou l’usage nocif et la dépendance. Les classifications retenues sont le DSM IV (1994) et la CIM 10 (1992).
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