2002
Psychotropes
Articles
L’ayawaska n’est pas un hallucinogène
Patrick Deshayes
Directeur du département anthropologie, Université Paris
VII
L’ayawaska est une décoction psychotrope originaire de
l’Amazonie occidentale. Cet article veut montrer que qualifier cette bois~son
d’hallucinogène n’est pas seulement réducteur mais occulte le sens profond de
son usage: la provocation et la gestion de la frayeur. Les dispositifs qui
utilisent l’ayawaska gèrent différemment cette frayeur et c’est en comparant
ces différentes gestions que l’on comprend mieux les usages de cette
décoction.
Mots-clés :
Ayahuasca, DMT, Harmine, Anthropologie, Usage thérapeutique, Rite.
The ayawaska is a psychotropic decoction native of Westerner
Amazonie. This article wants to show that qualify this drink of hallucinogen be
not only reducing but darken the deep sense of its custom: provocation and the
management of the dismay. The devices which use the ayawaska administer
differently this dismay and while by comparing these various managements the
manners of this decoction are understood better.
L’ayawaska est une décoction employée par de nombreux groupes
indiens de l’Amazonie occidentale. On la connaît sous plusieurs noms génériques
comme yajé,
caapi, natem et bien sûr
ayawaska. C’est sous ce dernier nom
qu’elle est le plus connue au Pérou et dans les Andes.
Ayawaska comme
yagé ou caapi nomme à la fois la boisson et la liane qui
entre dans la composition de cette boisson. Le terme
ayawaska est de langue quechua et
signifie liane des morts. (Aya:
cadavre, mort, défunt. Waska: terme
général pour nommer les lianes.)
Avec le contact de la colonisation sont apparues de nombreuses
pratiques métisses de guérisseurs empruntant les usages chamaniques les
réinterprétant dans un catholicisme populaire où les Saints et les armées de
Satan sont présents tout autant que les Esprits de la forêt. L’ayawaska nommée
souvent dans ce cadre la « purge » est l’opérateur clé de la thérapeutique. Ces
guérisseurs sont appelés les ayawaskeros.
Puis est né au début du XXe siècle, au
Brésil, un culte syncrétique croisant les pratiques d’Ubanda, les messes
catholiques et l’ingestion de l’ayawaska. Cette fois l’ayawaska est venue
prendre la place laissée en creux dans la communion : celle du Graal, du sang
du Christ. Ces églises sont regroupées sous le sigle de
Santo Daime, nom de leur mouvement
tout comme celui de la boisson.
Dans cet article, c’est le terme d’ayawaska que nous
utiliserons pour nommer cette boisson quel qu’en soit l’usage décrit. Cette
décoction est préparée à partir principalement de la liane
banisteriopsis à laquelle on ajoute un
second élément végétal. J. Ott, dans son livre Pharmacoteon, a dénombré plus de 80 végétaux qui
peuvent être ajoutés. Ces 80 végétaux sont réunis en 35familles. Néanmoins, il
s’agit le plus souvent des feuilles de chacruna (psychotria viridis) mais il peut s’agir de
feuilles de coca (Erythroxylon coca),
de toé (Brugmansia suaveolens), de
tabac (nicotiana tabacum ou
nicotiana rustica) ou encore de
piripiri (Cyperus sp.).
Si les Indiens préparent des compositions les plus variées,
chez les guérisseurs métis le mélange est pratiquement toujours liane
banisteriopsis/ chacruna auquel on ajoute au moment de la réduction
[1], et dans un rapport nettement
moindre (de l’ordre du dixième ou du centième), des feuilles d’autres plantes :
coca, tabac, chiric sanango, toé, etc.
J’étudie les différents usages de l’ayawaska depuis plus de
vingt ans parmi les Indiens de groupe Pano (Cashinawa, Sharanawa, Mastanawa et Amahuaca du Rio Purus et
Shipibo du Rio Ucayali) mais aussi
parmi les groupes pratiquants du Santo
Daime au Brésil et les guérisseurs métis de l’Amazonie
péruvienne.
Le but de cette démarche est en particulier de comparer les
effets, les interprétations des effets, les usages thérapeutiques divinatoires
ou religieux de ces dispositifs qui utilisent dans tous les cas la même
substance, d’un point de vue phytologique et pharmacologique. Ce qui se
retrouve en commun dans ces dispositifs d’intérêt et d’usage si différents a
des chances d’être spécifique de l’ayawaska. Cette approche comparative
constitue une méthode heuristique de la compréhension des effets de
l’ayawaska.
Partie I – Approche neuropharmacologique et
psychopharmacologique
Avant d’aborder les aspects comparatifs, voyons donc tout
d’abord ce qu’en dit la neuropharmacologie.
La liane contenue dans la décoction d’ayawaska et qui lui donne
son nom, est connue sur le plan phytochimique et pharmacologique depuis plus
d’un siècle. Il s’agit d’une Malpighiacée lianescente.
Le premier à s’intéresser à cette liane fut le botaniste Spruce
en 1852. Il lui donnera son premier nom scientifique,
Banisteria caapi. Elle est connue
aujourd’hui sous le nom de Banisteriopsis
caapi.
Pour préparer la décoction, à cette liane est ajouté un
deuxième composant : le plus souvent les feuilles d’un arbuste du genre
psychotria. Cette plante est connue au
Pérou et au Brésil sous le nom générique de chacruna. Cette plante est de la famille des
Rubiacea comme le café. L’espèce la plus utilisée dans les décoctions
d’ayawaska est le
psychotria viridis. Ces deux plantes
contiennent des alcaloïdes, c’est-à-dire des molécules qui renferment du
carbone, de l’hydrogène et de l’azote. Mais c’est surtout parce que la plupart
des alcaloïdes possèdent une activité biologique remarquable, souvent
thérapeutique, qu’ils ont, depuis leurs découvertes, suscité de
l’intérêt.
Le premier à avoir isolé un alcaloïde de l’ayawaska fut Fischer
en 1923. Il le nommera télépathine. Il ne fera pas de recherches plus
approfondies. C’est en 1928 que Elger montrera que l’alcaloïde isolé par
Fischer n’est autre que l’harmine, alcaloïde isolé depuis 1847. Un second
alcaloïde, l’harmaline, sera découvert par la suite. Puis deux autres
alcaloïdes seront découverts provenant encore de la liane : la
tetrahydroharmine (THT) et l’harmol (ce dernier n’étant présent que sous forme
de traces).
La liane Banistériopsis
Caapi contient donc quatre alcaloïdes principaux qui sont tous des
β-carbolines. Les feuilles de Psychotria
viridis, quant à elles, contiennent principalement de la N,
N-diméthyltryptamine (DMT).
Si l’effet hallucinogène de la DMT est attesté, celui de
l’harmine et des autres β-carbolines reste encore très contesté.
Pour certains spécialistes en pharmacologie, la fonction
principale de ces alcaloïdes serait leur capacité à rendre la DMT assimilable
par l’organisme (Shulgin, 1976). En effet, administrée par voie orale, la DMT
est détruite par le foie qui produit des monoamino oxydases (MAO). L’effet
inhibiteur de la monoamino oxydase (IMAO) de l’harmaline et de l’harmine et des
autres βcarbolines permet à la DMT de ne pas être détruite.
Les effets psychotropes de l’harmine et l’harmaline restent mal
compris. Naranjo (1967) prétend que l’harmaline peut être hallucinogène mais
non l’harmine. Der Marderosian (1968) et Shulgin (1976) et quelques autres
prétendent que son effet hallucinogène ne provient que de la potentialisation
de la DMT. Fericgla (1997) prétend même que le banisteriopsis n’a aucun effet psychoactif. Son
seul effet, dit-il, est d’empêcher la destruction de la DMT. Enfin, d’autres
chercheurs (Ott, 1996) prétendent que comme ceux des autres inhibiteurs de la
monamino oxydase, les effets de l’harmaline et de l’harmine sont
essentiellement antidépressifs. Ils auraient donc un impact important sur la
perception des effets hallucinatoires de la DMT. Les autres alcaloïdes sont
encore moins décrits.
Je n’approfondirai pas plus cette approche pharmacologique. Que
dit-elle en résumé ?
- Que la décoction d’ayawaska est une préparation à partir de
deux plantes qui contiennent chacune des alcaloïdes.
- Que le principal alcaloïde est contenu dans les feuilles de
chacruna: il s’agit de la
DMT.
- Que l’autre plante, la liane, contient des β-carbolines qui
permettent tout d’abord l’assimilation par le corps du principe actif contenu
dans les feuilles de chacruna.
- Qu’il existe une possible action psychotrope dans les
alcaloïdes de la liane mais les pharmacologues ne sont pas d’accord sur ce
point.
Et que dit-elle du savoir indigène ? Finalement la
pharmacologie classique hésite entre deux attitudes par rapport aux savoirs des
Indiens ou des guérisseurs métis :
- un émerveillement
[2] par rapport aux Indiens et à leur savoir : ces gens
ont découvert les IMAO trois mille ans avant nous !;
- un étonnement par rapport au fait que les Indiens donnent
l’importance première à la liane, au point de donner au breuvage le même nom,
alors qu’il est évident pour les pharmacologues que c’est dans les feuilles de
chacruna que se trouve le psychotrope
clé : la DMT.
Que pensez de tout cela ? Je doute pour ma part que l’usage des
IMAO par les Indiens, ou plus précisément l’usage de la liane
basteriopsis, ait pour fonction la
métabolisation de la DMT contenue dans les feuilles de
chacruna. Entendons-nous bien, je ne
suis pas en train de dire que les pharmacologues se sont trompés sur le fait
que les IMAO permettent de métaboliser la DMT. Je dis que ce n’est pas le but
recherché par les Indiens et les guérisseurs métis. La liane a un rôle
essentiel que la pharmacologie n’a pas repérée. C’est ce que je vais tenter de
montrer dans ce travail, mais pour cela il faut passer de la
psycho-pharmacologie ou neuropharmacologie à l’ethnopharmacologie, car c’est
dans la compréhension de l’usage traditionnel que l’on peut trouver des
éléments de réponse.
Les effets des IMAO, nous l’avons vu, sont fort peu connus sur
le plan pharmacologique. J’ai pu observer et constater, pour ma part, et ce
dans des milieux fort différents, indien, métis, ou encore européen, que les
effets de la liane seule produisent des remontés d’affects puissants voire des
états de frayeur parfois objectivés par des sensations de spasmes et
d’essoufflement et que ce sont, selon moi, ces états de frayeurs et non les
visions qui sont les éléments clés de l’action thérapeutique des guérisseurs ou
du travail encore plus complexe des chamanes.
Enfin, si l’ayawaska et ses ß-carbolines sont indispensables
pour l’assimilation orale de la chacruna, il n’en est pas de même pour les
autres plantes. Ainsi lorsque des chamanes ou des
ayawaskeros utilisent le
toé ou le tabac, il n’y a aucune
nécessité d’ajouter de la liane
banisteriopis pour que leurs alcaloïdes soient
agissants oralement. Donc, s’ils avaient utilisé la liane dans le seul but de
rendre une plante agissante pourquoi l’utiliseraient-ils pour des plantes comme
le
toé
[3] ou le tabac dont les alcaloïdes ne sont pas détruits
par la monoamino oxydase ?
Comment penser que la liane, considérée par ses utilisateurs
comme l’élément clé du mélange, ne serait pour nos pharmacologues au mieux
qu’un tranquillisant, au pire un élément qui évite à la DMT d’être détruite par
le foie ? Si les pratiquants de l’ayawaska mettent en avant l’élément non
psychodysleptique du mélange, c’est que la compréhension de l’usage de
l’ayawaska n’est peut-être pas dans
l’hallucination mais dans l’effet purgatif de l’autre plante. La liane fait
vomir et provoque des frayeurs qui sont censées faire sens et créer des
liens.
On est bien loin alors d’un hallucinogène !
Partie II – Approche ethnopharmacologique
Si la neuropharmacologie constitue la partie de la
pharmacologie qui s’intéresse aux effets des drogues sur les nerfs, le système
nerveux central et si la psychopharmacologie s’intéresse plutôt aux effets
psychiques, l’ethnopharmacologie pourrait être, quant à elle, la science qui
tient compte du savoir et de l’usage traditionnels concernant ces substances.
La prise en compte du rituel et du contexte est fondamentale pour comprendre
l’action même des drogues. J’ai bien dit « pourrait » car en fait beaucoup de
chercheurs ont une définition beaucoup plus restrictive. Le savoir traditionnel
n’est souvent pris en compte que dans la mesure où il peut faire gagner du
temps à l’analyse pharmacologique proprement dite. Ainsi, si un médicament
traditionnel est préparé en décoction on prendra en compte le fait qu’il est
soluble dans l’eau et qu’il résiste à la chaleur. Par contre, s’il est dit dans
la tradition qu’il faut aussi souffler du tabac sur les mains et autour du
patient, cette pratique ne sera pas retenue puisque pensée aussitôt par notre
chercheur comme appartenant aux superstitions locales. C’est donc pour une
ethnopharmacologie qui prend le savoir des thérapeutes traditionnels dans sa
totalité, même si la compréhension de se savoir lui échappe parfois, que je
plaide.
Quels sont les éléments ethnopharmacologiques ou
anthropologiques qui permettent d’avoir un regard différent sur l’ayawaska ?
Tout d’abord, écouter puis tester ce que disent les praticiens de l’ayawaska
sur le fait que la liane est la clé de la décoction. Ce qui m’a permis
d’avancer sur le fait que cet usage n’a pas pour fonction principale la
métabolisation de la DMT s’appuie sur deux observations :
- il existe dans certains groupes indiens une manière
d’absorber la chacruna sans passer par le système digestif et donc permettre à
la DMT de passer directement dans le sang;
- il existe aussi dans certains groupes indiens et parmi
certains guérisseurs une manière de consommer l’ayawaska seule : c’est-à-dire
une décoction uniquement faite à partir de la liane.
Ce sont ces deux modes de consommation que je vais présenter
maintenant.
- Sur le Rio Purus, différents groupes parmi lesquels j’ai
séjourné, les Huni
-
Kuin (connus dans
la littérature ethnologique sous le nom de Kashinawa) les Amahuaca, les Shadanawa utilisent une manière de préparer les
feuilles de chacruna tout à fait
particulière. Les feuilles de chacruna
sont d’abord plongées dans de grandes quantités d’eau : environ cinq à six
kilogrammes de feuilles pour une trentaine de litres d’eau. Le tout est bouilli
pendant une journée entière. Le deuxième jour, les feuilles sont enlevées et
commence alors la réduction. Quand il ne reste qu’une petite quantité de
liquide, le breuvage est transféré dans une petite marmite. Là, la réduction se
poursuit jusqu’à évaporation complète. Il se forme alors des cristaux au fond
de la marmite. Ces cristaux sont précieusement grattés puis recueillis dans un
mortier en bois et pilés jusqu’à êtres réduits en une poudre très fine. Cette
poudre mélangée à du tabac lui-même pilé sera ensuite inhalée à l’aide d’une
pipe à priser.
- Ainsi absorbée la DMT n’est pas détruite par les enzymes du
foie et passe directement dans le sang. Au dire des usagers, l’effet est
immédiat et foudroyant. Les visions sont intenses et colorées. Il n’est pas
rare que la personne s’effondre tout de suite après l’inhalation.
- Si donc c’était l’effet produit par la DMT contenue dans la
chacruna qui était recherché principalement par les Indiens, ils n’iraient pas
nécessairement compliquer la préparation en y ajoutant une autre plante qui
permettrait certes de l’avaler plutôt que de l’inhaler mais qui en échange
produirait des malaises physiques extrêmes. Par ailleurs, si je prends
l’exemple des
-
Huni Kuin que je
connais bien, l’usage de la chacruna inhalée peut être fait durant une session
d’ayawaska par les maîtres de cérémonie en particulier quand les effets tardent
à venir.
- Il est donc certain que l’ingestion de la liane apporte
quelque chose de spécifique qu’il convient d’essayer de comprendre.
- Et c’est donc l’usage de la décoction de liane seule qu’il
convient d’interroger maintenant. Pratique que j’ai pu constater chez les
Huni Kuin, mais aussi chez certains
guérisseurs de la région de San Martin qui, me semble-t-il, l’ont empruntée aux
Indiens Shuars du Rio Huallaga. Dans cette région, on appelle cette décoction
de liane pure la purgawaska.
Contraction formée à partir du mot Quechua « waska » qui signifie liane et de «
purga » mot espagnol qui signifie purge. La préparation en est la suivante :
les lianes sont d’abord coupées en tronçons puis broyées avec une masse ou un
gourdin. Elles sont cuites pendant quatre à cinq heures dans de grandes
quantités d’eau. Il en ressort un liquide marron clair. Les candidats devront
en absorber une quantité minimum proche du litre. Il ne semble pas y avoir de
maximum pour ceux qui arrivent à l’ingérer. En effet, la boisson est amère et
fortement vomitive. Et toute « overdose » paraît impossible.
- Quand et pourquoi utilise-t-on cette
purgawaska ?
- Pour les candidats chamanes, cela va permettre de
comprendre l’ayawaska elle-même qui deviendra par la suite le médiateur entre
le chamane et les autres plantes. Elle purge mais donne de la force et permet
de ne pas succomber aux visions trop fortes lorsqu’elle est mélangée ensuite à
d’autres plantes productrices de visions comme la chacruna.
- Pour les guérisseurs métis qui l’utilisent de manière
thérapeutique, elle est considérée comme la première des « purges » et donc
permet de « nettoyer le corps, l’esprit et l’âme de la personne ».
- J’ai pu soit observer soit questionner des personnes ayant
ingéré cette purgawaska même si tous
ne l’appellent pas ainsi. Il existe des constantes dans les effets même si
l’interprétation de leur origine varie d’un dispositif à l’autre. Ces effets
sont bien sûr les vomissements mais aussi des pertes de l’équilibre accompagnés
de troubles des perceptions sensorielles. Enfin apparaissent des remontées
fortes d’affect qui produisent parfois des pleurs mais le plus souvent des
frayeurs. Ces frayeurs sont importantes car elles sont analysées comme ayant
une origine différente selon le rituel mais aussi, bien sûr, selon l’origine
culturelle de celui qui l’ingère. Dans les sociétés indiennes comme celle des
Shuars du Rio Huallaga, il n’y a pas de différence entre les deux aspects.
Aussi l’usage de cette purgawaska est
initiatique.
- Dans la société métisse, la purge est un élément
fondamental de la cure et de l’usage de l’ayawaska. D’ailleurs cet effet est
appelé « mareacion » en espagnol et « mareação » en portugais. La mareacion
fait référence au mal de mer, au vertige à la nausée voire au vomissement. Et
c’est cette marecion qui permet de débuter le travail thérapeutique. Ce travail
commence par une purge bien sûr mais aussi par une attitude d’humilité face au
monde et à la plante. Humilité qui brise et qui oblige souvent celui qui prend
cette potion à être plié en deux en train de « rendre » à la terre (devolver en
espagnol) un peu de ce qu’il a pris.
- J’ai aussi questionné des occidentaux venus « essayer »
cette purgawaska.
- Occidentaux est à prendre au sens large : ce peut être
parfois des citadins péruviens, psychologue ou universitaire, ce peut être
aussi des Européens venus faire un « stage de développement personnel » ou
encore des étudiants venus mettre en pratique « l’observation participante »
dans un dispositif de consommation de l’ayawaska. Il est intéressant de
constater que parmi ces nouveaux utilisateurs l’interprétation de la frayeur
générée par l’ayawaska était objectivée. Ainsi les spasmes voire les
convulsions et l’extrême faiblesse faisaient craindre à certains un coma
imminent. Face au guérisseur qui leur exprimait que tout cela était normal, que
la liane était vivante et en train de travailler en eux, ils avaient, pour les
plus savants, en mémoire leurs études qui leur avaient appris qu’à forte dose
les IMAO sont toxiques, convulsifs et provoquent des comas…
Ces deux points, la prise directe de
chacruna et la consommation de
l’ayawaska seule montrent bien que même si l’aspect IMAO de l’ayawaska est
important ce n’est pas cela qui a guidé les Indiens dans ce mélange.
La liane est l’élément clé du mélange. Les thérapeutes, qu’ils
soient chamanes indiens ou guérisseurs métis le disent clairement : « La liane
parle et guérit par la force qu’elle apporte et la feuille montre la cause du
mal par les visions qu’elles procurent. »
Et lors de sessions des guérisseurs amazoniens métis d’Iquitos
ou de la région de San Martin, on peut entendre ce chant ou un autre fort
similaire :
Aya, ayawaska, cura, cura
cuerpecito
Aya, ayawaska, cura, cura
almacita
Aya, ayawaska, cura, cura
spiritu
Chacruna, chacrunita, pinta,
pinta la visiones
con color del arco
iris.
Aya, ayawaska, guérit, guérit
le corps
Aya, ayawaska, guérit, guérit
l’âme
Aya, ayawaska, guérit, guérit
l’esprit
Chacruna, chacruna, peint,
peint les visions
Avec les couleurs de
l’arc-en-ciel.
Ainsi dit clairement ce chant, la liane guérit tandis que la
chacruna peint les visions.
Qu’est-ce que cela change
?
Que cela soit la liane banisteriopsis qui soit l’opérateur plutôt que
la feuille de chacruna change-t-il quelque chose ? Avant de répondre, on
pourrait d’abord réfléchir sur ce qui a poussé les pharmacologues à mettre en
avant la chacruna et son alcaloïde la
DMT.
Quel est le constat des pharmacologues ? D’un côté une
plante, la chacruna, contenant un alcaloïde, la DMT, qui est analysé comme
étant un hallucinogène; de l’autre une liane, le banisteriopsis, contenant des
alcaloïdes analysés comme étant tous des IMAO dont les effets psychotropes ne
sont pas très bien compris : léger changement de perception, tranquillisant,
euphorisant, etc. Ce qui déjà place la DMT et la plante qui la contient dans
une position évidemment première.
Il règne par ailleurs parmi les pharmacologues un allant de
soi que la transe et « l’expansion de la conscience » du chamane sont dues à
des substances visionnaires.
Or, un hallucinogène est un expanseur de conscience évident
pour celui qui ramène la question du chamanisme à cela ! Par contre, on ne voit
pas à quoi peut servir toujours dans cette représentation du chamanisme un
produit dont les effets ne sont « pas très forts » (sic !) et qui en plus
provoque des nausées et des affects extrêmes comme des frayeurs.
Lorsque les Huni
Kuin terminent leurs sessions d’ayawaska, ils s’expriment couramment
en ces termes : « Nous avons eu très peur, c’était très bien !» Ils ne disent
jamais qu’ils ont eu de bonnes visions ! Donc, nous en revenons bien au fait
que c’est la liane dont les β-carbolines produisent des remontées d’affects qui
est bien l’élément clé du mélange pour comprendre l’usage de cette boisson
puisque que les premiers praticiens de ce breuvage disent bien que c’est cela
qu’ils recherchent.
Et l’opération principale n’est pas la vision produite, même
si, nous le verrons, elle joue un rôle important, mais la frayeur. Cette
frayeur sera selon la culture d’usage de l’ayawaska réinterprétée différemment
en fonction de l’utilisation et de la représentation du monde. Les Indiens
Huni Kuin l’interpréteront quant à eux
comme une stupéfaction face aux esprits du monde autre lorsqu’ils nous font
voir ou même apercevoir ce que peut être la connaissance.
Les pratiquants du mouvement religieux du
Santo Daime interpréteront cette
frayeur comme un manque de foi. Certains guérisseurs
ayawaskeros interpréteront quant à eux
ces frayeurs comme des preuves d’effractions, qu’elles soient des attaques de
sorcelleries d’autres ayawaskeros ou
plus simplement la conséquence de jalousies ou d’envies de proches ou de
voisins. Cette frayeur peut parfois simplement être en relation avec une autre
plus ancienne et en réveillant la première révéler du même coup, lors du
rituel, ce qui rendait malade la personne.
Réhabiliter la
frayeur
La frayeur est même tellement l’élément clé de compréhension
de l’usage de la décoction d’ayawaska que l’on peut tout à fait imaginer une
typologie des usages en fonction de l’interprétation et de la gestion de la
peur des différents dispositifs. En effet c’est ce qui permet de comprendre
comment avec la même substance on interprète différemment les situations. Ce
premier point est aisément compréhensible et ce que l’on fait de cette frayeur
est fonction de ce que l’on pense qu’elle signifie.
En schématisant un peu certes, on peut distinguer
trois
[4] grands usages de
l’ayawaska : celui des chamanes, celui des guérisseurs et celui des mouvements
religieux tel que le
Santo Daime. Nous
allons voir qu’il existe trois interprétations de la frayeur, trois usages mais
aussi trois destinations différentes une fois cette frayeur domptée. Dans tous
les cas, la posture, bien que différente, est une posture d’extrême vigilance.
Il ne s’agit jamais de s’abandonner à la substance mais au contraire de se
préparer avec toute son attention et même sa concentration à la
rencontre.
-
Chez les
Huni Kuin. Je prendrai pour
illustrer l’usage chamanique de l’ayawaska, les Indiens
Huni Kuin. Non que je considère qu’ils
sont les plus représentatifs mais ce sont les Indiens avec qui j’ai échangé le
plus autour de ces questions et qui m’ont permis d’être le témoin de nombreux
rituels d’ayawaska.
- Les Huni Kuin
distinguent deux types de peurs : date et
mese. Date exprime une peur
de surprise voire de sursaut. Elle est perçue comme extrêmement dangereuse.
C’est que j’ai appelé la frayeur. Cette frayeur, date, est considérée comme un agent extérieur
qui pénètre dans le corps justement au moment de la surprise ou du sursaut. Le
mese par contre est une peur qui est à
l’intérieur du corps; c’est la peur sans surprise, c’est aussi l’appréhension,
comme celle du jeune chasseur qui va à la chasse en quête de gibier et qui
espère ne pas tomber sur un autre prédateur : jaguar, puma, boa, anaconda,
ocelot, etc. Mais mese signifie aussi
faire attention, car pour les
-
Huni Kuin,
l’attention se situe au cœur même de cette peur qui, lorsqu’elle est travaillée
et maîtrisée, est la force la plus grande que le chasseur puisse trouver en
lui. Très jeune, on apprend aux enfants à avoir peur et à trouver dans cette
peur l’attention nécessaire face aux dangers de la forêt. Ainsi on dit aux
enfants qu’à l’intérieur d’une fleur peut se cacher un insecte à la piqûre
douloureuse ou derrière un arbuste peut se cacher un serpent à la morsure
mortelle. Les Huni Kuin pensent que
seule la concentration sur le danger éveille tous les sens. Mais si l’éducation
prépare à la rencontre avec le danger et évite d’être surpris par lui, elle ne
simule pas la frayeur et donc ne permet pas d’évoquer la rencontre avec elle.
Seules les prises répétées d’ayawaska permettent cela. Ces prises ont bien sûr
plusieurs destinations mais il est important ici de constater combien elles
enseignent de la rencontre avec la frayeur que les
Huni Kuin nomment
date. Le maître de cérémonie après
avoir distribué le précieux breuvage à chacun, va appeler les visions et le
date: «mia pae datea» (la liane a amené le
date sur toi).
- Il s’agit pour le maître de cérémonie de guider celui qui
a ingéré le breuvage.
- Le date, la
frayeur, survient. Le chasseur doit, s’il veut tirer quelque chose de la
rencontre, s’y confronter. Pour cela c’est sa peur,
mese, qu’il convoquera. Ainsi face à
la frayeur causée par la liane c’est sa peur que le chasseur
Huni Kuin convoque et renforce à
chaque prise.
-
Chez les guérisseurs
métis. On vient souvent consulter les guérisseurs métis pour cause
de frayeur. Selon les endroits, elle est nommée susto, espanto, espasmo. Ce type de frayeur arrive par surprise
et provoque un décrochement partiel de l’âme. Il convient alors au guérisseur
d’aller rechercher l’âme de la personne effrayée. Ainsi L.P., guérisseur et
ayawaskero de Tarapoto dans la province de San Marin au Pérou dit consulter
essentiellement pour cause de frayeur. À chaque fois que je suis allé le voir,
il y avait en effet des gens qui venaient consulter pour le
susto.
- Ainsi, un soir du mois d’août 1999, vers vingt heures,
est arrivé un couple avec un enfant âgé de deux ou trois ans. Le couple
explique que leur enfant s’est réveillé en sursaut après qu’un énorme cafard
soit tombé dans son lit.
- Ceci n’a rien d’extraordinaire dans cette région où les
cafards sont nombreux surtout dans les toits de palme. Mais les parents se sont
mis à s’inquiéter lorsqu’ils ont constaté que leur enfant était comme
inconsolable. Et même s’il a finit par s’endormir, le lendemain il était
grognon et sans appétit. Le soir venu, le petit enfant étant toujours agité, le
couple s’est décidé à venir consulter. L.P. dit sans hésiter : « C’est le
susto! » Le guérisseur entame un chant
et souffle du tabac sur la tête et les articulations de l’enfant. L’enfant
hurle à la première bouffée de tabac puis se calme et se met à sourire. Le
guérisseur dit qu’il faudra revenir pendant trois jours.
- Il donne des indications sur le régime alimentaire de
l’enfant. Après la séance, j’en profite pour discuter avec L.P. et lui poser
des questions sur la frayeur. Il me dit que les cas comme celui de cet enfant
sont des cas simples car les gens ont pu identifier tout de suite la frayeur.
Mais parfois on ne sait pas. Une personne a pu être surprise par le
susto, presque à son insu. Alors il
faut retrouver cette frayeur. Et, dit-il, il n’y rien de mieux que
l’ayawaska,
- « la purge des purges ». L’ayawaska oblige les choses qui
n’ont pas à y être, à sortir du corps de la personne. Et si la personne vomit
en ayant très peur c’est que le susto
dont elle n’avait même pas idée est en train de sortir de son corps.
-
Chez les pratiquants du
Santo Daime. Les
pratiquants de cette religion abordent dans une attitude de confiance les
prises d’ayawaska. Ce sont les seuls utilisateurs qui considèrent de manière
équivalente la liane banisteriopsis et
les feuilles de psychotria. Pour eux
ils représentent les deux éléments, masculin (la liane) et féminin (la feuille)
nécessaires à la vie.
- Les frayeurs qui naissent lors des sessions ne sont que
des épreuves pour les adeptes. Mais le vrai croyant, celui qui a foi en Dieu,
qui lui confie sa vie et qui se discipline en menant une vie en accord avec les
principes de Jésus-
- Christ, celui-là, disent les
daimistes, n’aura plus jamais peur. La
frayeur lorsque l’on ingère de l’ayawaska dans les rituels de
Santo Daime ne témoigne selon eux en
définitive que d’un manque de foi. Et, si l’on se met à vomir, c’est parce que
la lumière du Saint-Esprit à laquelle on est soumis lorsque l’on ingère
l’ayawaska dans les rites du Santo
Daime inonde la personne et expulse ce qui est négatif du corps. Et
ce sont toutes les choses négatives, toutes les choses des ténèbres qui
retournent à la terre. Aussi distingue-t-on un adepte d’un débutant. Les
adeptes, « frères officiels », se tiennent dans une posture rigide assise et ne
vomissent presque jamais.
Ainsi si l’interprétation et la destination de la frayeur
sont différentes, voire même opposées dans certains cas, elle est, quant à
elle, toujours omniprésente. Qu’elle soit directe par la « peur au ventre » que
produit la liane banisteriopsis ou
indirecte par l’effet de réel que produisent les visions de la feuille de
chacruna !
Le titre de cet article pouvait au premier abord avoir quelque
chose de provocateur. J’espère avoir montré qu’il n’en est rien. En qualifiant
l’ayawaska d’hallucinogène, on ne fait pas seulement une erreur
d’interprétation des effets provoqués, on passe à côté du fonctionnement même
de cette substance dans les dispositifs thérapeutiques. Et ce n’est pas
seulement à cause de la connotation négative du terme hallucinogène qui
interprète les visions comme des illusions. Ainsi quand Ott lui préfère
enthéogène il restitue certes l’ordre du monde mais pas le sens
recherché.
Le sens se trouve justement là où l’on croyait qu’il existait
une confusion sémantique. En effet si la boisson porte le même nom que la liane
c’est bien que cette dernière est l’opérateur clé de la compréhension de ce qui
se passe dans les prises d’ayawaska. Et l’opération consiste à générer,
contrôler et interpréter les affects en général et la frayeur en particulier et
ce bien sûr différemment selon les conceptions culturelles en jeu.
Reçu en janvier 2001
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[1]
La cuisson de l’ayawaska se passe en deux temps. D’abord on
fait cuire les lianes et les feuilles pendant une journée. Ensuite on en enlève
les végétaux pour concentrer le liquide : cette phase est appelée la réduction
ou encore la distillation.
[2]
Ainsi Schultes (1972) se demande comment des sociétés qui ne
possèdent aucune connaissance en chimie ou en physiologie ont pu trouver le
moyen d’activer un alcaloïde via un IMAO !
[3]
Jean-Pierre Chaumeil décrit fort bien cela dans son travail sur
le chamanisme Yagua. La description de l’ayawaska est faite à partir de liane
banisteriopsis et à partir de feuilles
de toé.
[4]
Je ne considère pas ici le dispositif thérapeutique mis en
place par le Dr Mabbit au centre de Takiwasi. Mêlant à la fois les pratiques
traditionnelles des guérisseurs de la région de San Martin avec une pratique
médicale occidentale appropriée ainsi qu’un suivi psychothérapeutique. Fruit
d’une histoire singulière il ne pourrait guère rentrer dans ce tableau général
et nécessite une étude particulière.