2002
Psychotropes
Articles
Ayahuasca : une synthèse interdisciplinaire
[1]
Frédérick Bois-Mariage
Psychologue spécialiste de l’hypnotisme, formé à la recherche
en neuropharmacologie, codoctorant sur l’Ayahuasca avec Annick Darley à
l’Université Paris VII – DenisDiderot, UF Anthropologie, Ethnologie, Sciences
des Religions
Pratiquement inconnus dans les pays occidentaux il y a encore
quelques décennies, l’ayahuasca et ses rituels y font aujourd’hui une entrée
remarquable. Nous présentons une synthèse multi et interdisciplinaire de cette
singulière préparation psychotrope, dont deux des alcaloïdes principaux sont
na~turellement présents dans le corps humain. Les aspects pharmacochimiques
(compositions, modes d’action) et biomé~dicaux (paramètres cardiovasculaires,
EEG, risques aigus à moyen et long termes, utilité thérapeutique) ont
particulièrement retenu notre attention. Une piste neuropharmacologique
concernant le potentiel «antiaddictif» documenté de l’ayahuasca est indiquée.
Des raisons, formulables en termes de limitation des risques, d’éviter une
pathologisation et une prohibition – souvent plus réflexes que réfléchies –
sont exposées. En conclusion est soulignée la nécessité d’orienter aussi la
recherche sur les rapports entre les demandes explicites adressées à
l’ayahuasca (théra~pies complémentaires et alternatives, épanouissement
personnel; initia~tion et développement spirituels) et les réponses apportées
par les rituels ayahuasca.
Mots-clés :
Ayahuasca, DMT, Harmine, Harmaline, Anthropologie, Hallucinogènes, Anthropologie, Toxicité, Usage thérapeutique, Rite.
Practically unknown in the Western countries a few decades ago,
ayahuasca and its rituals are actually making a remarkable entry in them. A
multi- and interdisciplinary review of this peculiar psychotropic preparation,
of which two of the major alkaloids are naturally present in the human body, is
presented. The biochemical (compositions), pharmacological (modes of action),
and biomedical (cardiovascular parameters, EEG, acute and long term risks,
therapeutic utility) aspects particularly retained our attention. A
neuropharmacological hypothesis concerning the documented «antiaddictive »
potential of ayahuasca is indicated. Expressible in terms of harm limitation,
reasons to avoid the – often more reflex than carefully thought-out –
pathologization and prohibition are exposed. In conclusion is emphasized the
necessity to also orient research on the links between the explicit requests
addressed to ayahuasca (complementary and alternative therapies, personal
achievement, spiritual initiation and development) and the answers brought by
ayahuasca rituals.
À peu près inconnues dans le monde occidental il y a une
vingtaine d’années, les pratiques cérémonielles comportant l’ingestion
d’ayahuasca
[2] – et
l’ayahuasca elle-même – y font aujourd’hui une entrée d’autant plus remarquable
qu’elles concernent des individus, groupes, institutions et réseaux hétérogènes
dont les intérêts sont souvent disparates et parfois contradictoires
[3].
Localement, cela peut s’illustrer en contrastant les actions
concernant l’ayahuasca engagées par différentes institutions ou instances
administratives françaises durant la décennie 1990-1999.
D’un côté, plusieurs organismes officiels, dont la DGLDT
(Délégation Générale à la Lutte contre la Drogue et la Toxicomanie)
[4], ont, au total, accordé plus
de 230000 € (1 508 701FF) de subventions pour la création du centre
Takiwasi par le médecin français
Jacques Mabit à Tarapoto au Pérou
[5]. Or la raison d’être de ce centre est l’utilisation
ritualisée de l’ayahuasca
[6], à la manière dont les tradipraticiens de cette
région de la Haute-Amazonie y sont initiés
[7], pour la « réhabilitation » de personnes –
principalement venues des environs – dépendantes pour la plupart de l’abondante
pâte-base de cocaïne locale
[8].
De l’autre, la brigade des stupéfiants a procédé à une vague
d’arrestations, perquisitions et saisies au mois de novembre 1999 dans les deux
branches du culte catholico-syncrétique du Santo Daime présentes en
France
[9]. Or là encore,
une pratique codifiée de l’ayahuasca est la raison d’être de ces églises ou
groupes cultuels qui s’originent de l’Amazonie brésilienne dans les années
1920
[10] : leur
liturgie est spécifiquement adaptée à l’ingestion d’ayahuasca (
daime), cette dernière étant volontiers célébrée
par des chants (
hinos do daime)
[11] dansés sur un air de
guitare au rythme des maracas. Certaines cérémonies comportent aussi un aspect
thérapeutique, implicite (
concentração) ou explicite (
cura).
Surprenante préparation pychotrope en vérité que cette
ayahuasca, digne à la fois d’être honorée par des fonds publics en tant que
possible remède à certaines addictions et de se trouver éventuellement reléguée
au banc d’infamie après re-définition comme « substance vénéneuse » et «
stupéfiant » dans le lexique juridique autochtone. Cette capacité qu’a
l’ayahuasca de surprendre, interroger, solliciter et révéler, de l’échelle
individuelle à l’échelle sociétale en Occident, trouve un écho particulier dans
les sciences. En effet, peu d’objets de connaissance ont la capacité de
mobiliser un éventail de sciences et pratiques affiliées aux sciences aussi
large que l’ayahuasca. De la biochimie quantique
[12] à la science des religions
[13] en passant par
l’ethnobotanique
[14],
la phytochimie
[15],
l’ethnopharmacologie
[16], la neuropharmacologie
[17], la psychopharmacologie
[18], la
psychophysiologie
[19],
les sciences et pratiques cliniques (médecine, psycho-logie)
[20], l’ethnologie et
l’anthropologie
[21];
sans oublier celles auxquelles je n’ai pas pensé.
Dans un tel contexte, afin d’éviter les visions partielles et
mutilantes, il va – ou devrait aller – de soi qu’une approche multi et
interdisciplinaire est la plus à même de rendre compte de et justice à ce
complexe et singulier objet.
Le terme ayahuasca – qui signifie « liane des esprits ou des
morts » dans la langue véhiculaire amérindienne quechua (Incas)
[22] – désigne à la fois une
plante précise, une liane, pour les botanistes (
Banisteriopsis caapi Spruce [ex Grisebach]
Morton) et la préparation aqueuse dont elle est toujours l’ingrédient, soit
unique
[23] soit
principal
[24]. La plus
répandue de ces préparations est une décoction souvent fortement réduite
obtenue après une longue cuisson dans une marmite, en une ou deux étapes de 6 à
8 heures, d’un mélange recouvert d’eau de tronçons, préalablement lavés puis
écrasés, de la liane, et de feuilles de
chacruna (ou
chacrona au Brésil), un arbuste de la famille du
caféier :
Psychotria viridis Ruíz et
Pavón
[25]. Il convient
donc en toute rigueur de distinguer entre ayahuasca-liane et ayahuasca-potion.
Pour la suite, c’est de la potion qu’il s’agira lorsque le terme d’ayahuasca
sera employé seul. Cette boisson est consommée selon toute vraisemblance depuis
la plus haute antiquité par des Indiens d’Amérique du Sud : en se basant sur
des éléments archéologiques, le médecin équatorien Plutarco Naranjo a proposé
une ancienneté comprise entre 2000 et 4 000 à 5000 ans
[26].
La composition chimique des ayahuasca les plus courantes a
commencé à être établie à partir de 1957
[27]. Cette composition était connue et disponible dans
les milieux scientifiques français dès 1965, les études publiées des chercheurs
Claudine Friedberg
[28]
et Jacques Poisson
[29]
ayant contribué à élucider cette composition. Des recherches ultérieures ont
confirmé, étendu et précisé quantitativement ces résultats initiaux
[30]. Par ordre décroissant
selon leurs proportions dans les décoctés, les alcaloïdes identifiés dans la
plupart de ces breuvages sont : l’harmine, la 1,2,3,4-tétrahydroharmine (THH),
la
N, N-diméthyltryptamine
(DMT)
[31],
l’harmaline, et parfois l’harmol. L’harmaline et l’harmol sont le plus souvent
présents en très petites quantités, ne dépassant guère 5 à 6 % du poids total
des alcaloïdes. Toutes ces molécules ont en commun un noyau indole et, à
l’instar de la sérotonine (5-HT), dérivent par biosynthèse de l’acide aminé
tryptophane
[32].
L’harmine, la THH, l’harmaline et l’harmol appartiennent à la famille des
β-carbolines, la DMT à celle des tryptamines. Il existe une très grande
proximité biochimique entre ces deux familles, bien illustrée par la détection
d’une
β-carboline (2-méthyl-tétrahydro-
β-carboline) comme métabolite
in vitro
[33] et
in
vivo
[34] de
la DMT dans le tissu nerveux de rats. Les synthèses des trois principaux
alcaloïdes (harmine, THH et DMT) ont été réalisées en laboratoire entre 1919 et
1931
[35]. Leurs
concentrations et doses moyennes par prise d’ayahuasca sont résumées dans le
tableau 1, établi à partir des recherches comportant des analyses
quantitatives.
Tableau 1.
Analyses quantitatives d’ayawaska: concentrations et doses
par
Tableau 1. Analyses quantitatives d’ayawaska:
concentrations et doses par prises moyennes Rivier & Lindgren (1972) a
McKenna et al. (1984) Liwszyc et al. (1992) b Don et al. (1998) Callaway et al.
(1999) CONTEXTE Indiens Kulina et Sharanawa, Rio Purús, Pérou Guérisseurs métis
de Pucallpa, Pérou Santo Daime (Amérique du Sud) Santo Daime, Céu do Mar, Rio
de Janeiro, Brésil União do Vegetal, Nucleo Caupuri, Manaus, Brésil N 6 5 1 4 1
HARMINE (mg/ml) Dose/prise 0,14 ± 0,06 30 mg 4,67 ± 0,2 280 mg 1,49 112 mg 0,74
56 mg 1,70 252 mg THH (mg/ml) Dose/prise 0,052 ± 0,03 10 mg 1,60 ± 0,08 96 mg
1,39 104 mg 0,58 44 mg 1,07 159 mg DMT (mg/ml) Dose/prise 0,12 ± 0,04 25 mg 0,6
± 0,06 36 mg 0,53 40 mg 0,55 41 mg 0,24 35,5 mg TECHNIQUES REMARQUES CG-SM HPLC
quantitative CG-SM Provenance et volume des prises non précisés HPLC
quantitative Pas d’écartstypes HPLC quantitative a Les moyennes et écarts-types
des concentrations ont été calculés à partir des données fournies par les
auteurs dans leur tableau IV (pp. 112-113). b Les doses par prise ont été
calculées en se basant sur la moyenne de 75 ml d’ayahuasca par prise établie
par Don et al. (1998) dans le contexte le plus proche. N = nombre
d’échantillons; CG-SM = chromatographie en phase gazeuse associée à la
spectrométrie de masse; HPLC = chromatographie en phase liquide à haute
pression (et/ou hautes performances).
À partir du milieu des années 1960, plus d’une demi-douzaine
d’équipes de chercheurs en psychiatrie biologique et biochimie ont annoncé
avoir détecté ou/ et quantifié la présence de diméthyltryptamine dans
différents fluides corporels humains comme le sang
[36], le plasma
[37], l’urine
[38] et le liquide céphalo-rachidien
[39]. Ceci fait de la
diméthyltryptamine le premier endoalcaloïde potentiellement
psychotomimétique
[40],
hallucinogène
[41],
enthéogène
[42] ou
psychédélique
[43]
(PHEP
[44]) mis en
évidence dans l’organisme humain. Son rôle y est encore inconnu, faute de
recherche. Des
β-carbolines endogènes ont également été trouvées dans le
système nerveux central de mammifères
[45], telle la
6-méthoxy-1,2,3,4-tétrahydro-
β-carboline (6-MeOTHBC)
[46] rebaptisée
pinoline après qu’on lui ait trouvé un
rôle dans la glande pinéale
[47]. Plus intéressant encore, de l’harmine a récemment
été détectée dans le sang humain
[48].
En conséquence, l’ayahuasca se présente comme la préparation
PHEP traditionnelle la plus proche de la physiologie humaine : deux parmi ses
trois alcaloïdes principaux sont des substances naturellement présentes au sein
de notre organisme
[49]. La présence attestée de diméthyltryptamine dans le
sang et le cerveau
[50]
de mammifères signifie que l’on peut très probablement en absorber lorsque l’on
consomme du boudin noir ou de la cervelle d’agneau.
Que des feuilles contenant quasi exclusivement de la DMT
servent d’additif fréquent dans les décoctions de B.
caapi fut une surprise pour les
ethnobotanistes et (ethno) pharmacologues qui firent ce constat dans la seconde
moitié des années 1960
[51]. Car l’on savait depuis une dizaine d’années que si
la diméthyltryptamine est active chez l’homme lorsqu’elle est administrée par
injection intramusculaire
[52], elle reste sans effets notables par voie
orale
[53], à plus de
dix fois (350 mg) la dose seuil de 25-30 mg par voie intramusculaire
[54].
Afin de pouvoir rendre compte de l’efficacité de la DMT après
ingestion d’ayahuasca, certains auteurs avancèrent alors l’hypothèse d’une
contribution des
β-carbolines apportées par la liane, et tout particulièrement
de leur capacité démontrée – pour la première fois en 1958
[55] – à inhiber de façon réversible une
enzyme catabolisante largement répandue dans notre organisme (foie, petit
intestin, plasma et plaquettes sanguines, cœur, poumons, cerveau): la monoamine
oxydase (MAO).
Vaguement formulée telle quelle
[56] ou en termes aussi précis qu’« effets
pharmacologiques spécifiques »
[57] et « potentialisation »
[58], l’hypothèse d’un rôle des
β-carbolines
dans l’activation ou la révélation des effets de la DMT co-ingérée attendra une
quinzaine d’années avant d’être précisée et empiriquement testée dans son
principe. En 1984 paraît un article relatant une expérimentation conduite par
Dennis McKenna et deux associés sur l’important effet inhibiteur de la MAO
(IMAO) d’échantillons dilués d’ayahuasca
in
vitro
[59].
Dans cet article et une revue de la littérature sur les tryptamines et les
β-carbolines parue la même année
[60], D. McKenna a présenté la théorie toujours en
vigueur aujourd’hui : une rapide dégradation viscérale de la diméthyltryptamine
par la monoamine oxydase est bloquée par l’action IMAO conjointe – mais non
synergique
[61] – de
l’harmine, de la THH et de l’harmaline, rendant ainsi la DMT active par voie
orale. La distinction entre deux espèces (isozymes) de MAO, A et B – dont les
substrats
[62], les
gènes, les propriétés biochimiques et immunologiques diffèrent – était indiquée
ainsi que la préférence de l’harmaline pour la MAO-A. Depuis, des recherches
ont confirmé le bien-fondé de cette distinction : l’harmaline et surtout
l’harmine sont de puissants inhibiteurs réversibles
spécifiques de la MAO de type A
[63] (Inhibiteur Réversible de
la Monoamine oxydase-A = IRMA, d’après
Reversible
Inhibitor of the Mao-A = RIMA). La spécificité de l’harmine est
telle qu’une version radioactive a été validée comme traceur, marqueur de la
MAO-A dans des études d’imagerie cérébrale
[64].
L’autoexpérimentation humaine a fourni des arguments
supplémentaires à cette théorie : ingérées isolément, harmine et DMT –
synthétiques ou obtenues par extraction – ont été décrites comme pratiquement
dépourvues d’effets PHEP aux doses communément trouvées dans les ayahuasca
alors que leur combinaison révélait des effets attribués à la DMT à partir d’un
certain dosage d’harmine
[65].
L’action IRMA des
β-carbolines rend également assez bien compte
de l’impressionnante modification d’un des principaux paramètres
pharmacocinétiques de la DMT lorsqu’elle est ingérée dans l’ayahuasca : son
temps de concentration plasmatique maximale (
Tmax) passe en moyenne à plus d’une heure et
demie (107,5 ± 32,5 minutes)
[66] alors qu’après injection, il est de 10-15 minutes en
intramusculaire
[67],
voire 2 minutes par voie intraveineuse
[68] ! On peut se rappeler ici de la différence entre la
petite heure d’effets de la DMT synthétique constatée en moyenne après 50 à 60
mg par voie intramusculaire
[69] et les 3 à 4 heures d’effets rapportées après avoir
avalé une dose type d’ayahuasca contenant 25 à 40 mg de DMT
[70]. Il est aussi remarquable
qu’à doses identiques les concentrations plasmatiques maximales de DMT varient
considérablement d’une personne à l’autre, quelle que soit la manière dont
celle-ci est introduite dans l’organisme : d’un facteur 6 ou 7 après injections
intramusculaires ou intraveineuses
[71], 2 après ayahuasca
[72].
Cela dit, je n’adhère pas à la proposition dégradée en vulgate
restreignant la contribution de la liane à un simple effet purgatif lorsqu’elle
est préparée seule
[73]
ou de faire-valoir de la DMT dans le mélange
[74] : il ne saurait être question de réduire les effets
de l’ayahuasca à ceux de l’association harmine-DMT, encore moins à ceux de la
seule diméthyltryptamine.
D’une part, le cocktail de
β-carbolines présent dans
l’ayahuasca est nettement purgatif, psychoactif et finement
psychédélique. Souvenons-nous que
plusieurs groupes d’Amérindiens ont été décrits comme ne préparant des
ayahuasca qu’
avec Banisteriopsis
caapi
[75].
La plupart des Indiens préparant des ayahuasca ont d’ailleurs signifié toute
l’importance de cette dernière en donnant au mélange le nom local,
vernaculaire, de la liane
[76]. De plus, les effets psychotropes d’une décoction
non réduite d’ayahuasca-liane sans additif, tels que nous les avons
personnellement notés durant une diète de 4 jours à Tarapoto, recouvrent bon
nombre de ceux décrits pour le mélange. En vrac et résumé : magnification de la
perception des sons, des couleurs et des contours (détails), sensibilité
exacerbée aux odeurs, introspection, prise de conscience du corps (notamment de
la sphère gastro-intestinale), perméabilité à l’Autre
[77]. Les rarissimes expérimentations
cliniques avec des
β-carbolines synthétiques n’ont pas épuisé le sujet. Prise
par voie orale, l’harmine a été déclarée incapable de produire des «
hallucinations visuelles » jusqu’à près d’un gramme (960 mg) tout en produisant
d’autres effets subjectifs à partir de 300-400 mg
[78], ou encore d’être moitié moins
efficace, « hallucinogène », que l’harmaline avec un seuil à 8 mg/kg
[79]. Quant aux
expérimentations dites de « discrimination de drogue » (
drug discrimination) qui ont évalué avec
différentes souches de rats une « généralisation » de l’harmaline et/ou de
l’harmine au « stimulus » constitué par l’administration répétée (associée à un
conditionnement opérant) d’un PHEP synthétique ou semi-synthétique « classique
» (DOM [STP] & LSD)
[80], ou inversement
[81], leurs résultats sont si contradictoires et peu
significatifs que la seule conclusion raisonnable aujourd’hui est qu’en la
matière il s’agit d’« agents énigmatiques »
[82].
D’autre part, l’harmine, la THH et l’harmaline par leur action
IRMA, la tétrahydroharmine par sa probable capacité à inhiber la recapture de
la sérotonine
[83]
interagissent certainement
[84] et concourent ensemble à atténuer
[85] et modifier
[86] les effets des doses
paradoxalement plutôt faibles de diméthyltryptamine relevées dans les
ayahuasca. Même des souris l’ont signifié : au décours d’une procédure standard
de
testing neuropsychopharmacologique
des combinaisons
harmine + DMT et
extrait d’ayahuasca-liane + DMT, Cory
Freedland et Robert Mansbach ont noté que leurs souris avaient présenté des
différences « subtiles » mais nettes entre ces combinaisons
[87].
Enfin, à une échelle neurobiologique fine, l’aspect IRMA des
β-carbolines n’est peut-être pas la fin de l’histoire : en conclusion d’une
recherche neuropharmacologique sur des préparations membranaires, Jan Klinker
et ses collaborateurs ont suggéré que, par ordre d’efficacité relative
décroissante, l’harmol, l’harmine et l’harmaline se comportent en agents
atypiques capables d’activer un mécanisme de transduction neuronal
[88] en interagissant
directement avec une protéine-G intracellulaire couplée à un récepteur, sans
passer par l’intermédiaire de ce dernier
[89]. Même si la pertinence de cette dernière recherche
s’avérait être nulle pour la neuropsychopharmacologie de l’ayahuasca, elle n’en
souligne pas moins le caractère très incomplet, fragmentaire de
celle-ci.
À cette incomplétude concernant les propriétés psychotropes de
certains de ses composants (la THH est très peu connue) s’ajoute la difficulté
à penser l’enchevêtrement d’au moins trois actions pharmacologiques simultanées
: l’ayahuasca possède son propre profil pharmacologique, irréductible à l’un
quelconque de ses composants. C’est un alliage à la pharmacodynamique
singulière et complexe, qu’il est aussi pertinent de réduire à, mettons, la
DMT, que de réduire la couleur marron au rouge. Ce que confirment les données
physiologiques.
Indicateurs physiologiques
Les effets proprement physiologiques de l’ayahuasca et de la
diméthyltryptamine présentent des similarités aussi bien que des différences :
étroitement liés à la durée des effets neuropsychiques, ils s’installent et
disparaissent rapidement avec la diméthyltryptamine synthétique, sont plus
lents à se développer et s’effacer avec l’ayahuasca. Parmi eux, les effets
cardio-vasculaires sont certainement parmi les plus importants à prendre en
considération lorsqu’il s’agit d’évaluer des risques potentiels pour la santé.
Or les élévations de la fréquence cardiaque et de la pression artérielle durant
les 60 à 90 minutes suivant la prise d’ayahuasca (il y a ensuite retour à la
normale, voire une légère bradycardie et hypotension) sont nettement moins
prononcées (d’un facteur 2 environ)
[90] qu’après administration de diméthyltryptamine de
synthèse
[91]. Bien que
remarquables, elles ont été considérées comme « non hypertensives »
[92] dans le cas de
l’ayahuasca alors que l’exclusion des personnes ayant ou ayant fait de
l’hypertension a été recommandée pour les protocoles de recherche sur la
diméthyltryptamine
[93]. Il y a fort à parier que l’effet hypotenseur et
bradycardiaque de l’harmine, noté depuis bien longtemps
[94], est partie prenante dans ce net
amortissement de l’action cardio-vasculaire de la DMT.
Parmi les indicateurs physiologiques, les émissions
bioélectriques neuronales transduites en électroencéphalogramme furent
longtemps seules à fournir quelques indices sur l’activité cérébrale, activité
à laquelle il est légitime d’accorder quelque importance avec l’ayahuasca et la
DMT. Or à ce jour je n’ai connaissance d’aucune étude électroencéphalographique
digne de ce nom publiée sur les effets de la DMT chez l’homme
[95]. Quant à l’ayahuasca, les
résultats de deux recherches publiés récemment confirment sa capacité à
surprendre : ils sont totalement contradictoires. Avec des données EEG
provenant de 12 Indiens Shuar (dont 3 chamanes) enregistrés chez eux dans
l’Amazonie équatorienne et 12 Espagnols volontaires qui ont pris de l’ayahuasca
dans un centre hospitalier de Barcelone, l’anthropologue Josep Maria Fericgla
abouti à « l’hypothèse » que l’ayahuasca « augmente l’importance relative et
absolue de l’activité bioélectrique du cerveau associée à l’amplitude des ondes
thêta. »
[96] De leur
côté, Neil Don et ses (nombreux) collaborateurs, après avoir recueilli leurs
enregistrements auprès de 11 fidèles d’une église du Santo Daime au Brésil, ne
trouvèrent d’augmentation significative que dans la bande (parfois appelée
gamma) des 36-44 Hz, au-dessus des aires postérieures gauches du cortex. Ils
notèrent également « une légère diminution dans le thêta et l’alpha et une
légère augmentation dans le bêta » au niveau de la plupart des sites
d’enregistrement
[97].
Soulignons-le d’emblée : aucun cas de décès suite à l’ingestion
d’ayahuasca n’a été documenté ou rapporté de première main dans la littérature
ethnographique et médicale consultée. Le docteur Mabit est, à ma connaissance,
le seul à avoir noté –
entre
parenthèses – que « des cas de décès » consécutifs à la
non-observance d’une abstinence sexuelle immédiatement après une session
d’ayahuasca lui avaient été « signalés »
[98]. En fait, si l’on excepte les effets purgatifs,
émonctoriels (vomissements et diarrhée) – parfois impressionnants, parfois
absents – puisqu’ils occupent une position centrale dans les dispositifs
traditionnels à visée thérapeutique (dans toute l’Amazonie occidentale
hispanophone, le terme castillan utilisé pour désigner l’ayahuasca est
la purga, la purge)
[99], la seule complication
somatique aiguë sérieuse documentée et publiée concerne l’interaction entre
l’ayahuasca et un célèbre psychotrope ISRS (cf.
infra) transnosographique abondamment prescrit
de par le monde : la fluoxétine
[100], dont le nom commercial n’a pas besoin de publicité
ici. La gravité du cas présenté était moyenne, sans séquelles apparentes.
Toutefois, le risque potentiel est de voir survenir un syndrome
sérotoninergique grave, événement rare dont l’issue peut être fatale
[101]. Il est donc au
passage rappelé que participer à un rituel comportant l’ingestion d’ayahuasca
exige, tant pour des raisons de sécurité que de sens, l’arrêt des prises de
tout psychotrope industriel, et tout spécialement de ceux augmentant les taux
de sérotonine cérébrale libre (Inhibiteurs – Sélectifs ou non – de la Recapture
de la Sérotonine : ISRS, IRS, IRS-IRNA [NA = noradrénaline]; IMAO-A ou non
spécifique; précurseurs de la sérotonine). Le pharmacologue Jace Callaway a
recommandé un délai de huit semaines entre l’arrêt des prises d’un inhibiteur
sélectif de la recapture de la sérotonine (ISRS) et l’ingestion
d’ayahuasca
[102].
Au vu de la littérature sur la persistance plasmatique inhabituelle de la
fluoxétine et de certains de ses métabolites
[103], cinq à six semaines paraissent déjà
très raisonnables.
Toxicité à moyen et long terme ?
Depuis des décennies, ethnoanthropologues et ethnobotanistes
ont décrit des consommations rituelles collectives régulières d’ayahuasca
auxquelles prennent part à peu près tous les hommes dans des groupes d’Indiens
vivant en grande partie de la chasse dans la forêt amazonienne
[104]. Compte tenu des
performances cognitives et sensorimotrices inouïes qu’imposent une chasse à
l’arc (ou à la sarbacane) fructueuse dans un tel biotope
[105], une quelconque (neuro) toxicité
résiduelle de l’ayahuasca, amoindrissant ne serait-ce que légèrement ce niveau
soutenu de performances, n’aurait pas permis à ces récits de nous parvenir,
faute d’Indiens à décrire. Quant à parler d’un usage multimillénaire…
Pour les citadins qui vivent des et font vivre les sciences
biomédicales, les standards obligés de l’évidence sont moins immédiats que ceux
de l’Indien vivant de sa chasse quotidienne en forêt : il faut en passer par le
protocole et la quantification.
Publiée dans un des périodiques de référence à l’échelle
mondiale en psychiatrie, une étude standardisée sur les conséquences à long
terme de l’usage régulier d’ayahuasca dans un cadre rituel, conduite par une
équipe internationale composée de chercheurs brésiliens, états-uniens et
finlandais (l’
hoasca project) a conclu
à la normalité physiologique, neuropsychologique et psychiatrique des personnes
étudiées. Il s’agissait de 15 membres d’un culte syncrétique brésilien,
l’
União do Vegetal (UDV)
[106], ayant consommé de
l’ayahuasca environ une fois par semaine pendant plus de dix ans lors des
cérémonies du culte. En fait, bien qu’ayant pour la plupart présenté des
antécédents de dépendance à l’alcool ou d’autres substances avant d’entrer à
l’UDV, toutes ces personnes étaient abstinentes depuis et leurs résultats aux
tests neuropsychologiques étaient meilleurs que ceux d’un groupe contrôle
apparié de personnes n’ayant pas pris d’ayahuasca
[107].
Cette équipe a toutefois mis en évidence une conséquence
biologique inattendue de la prise régulière d’ayahuasca chez ces personnes :
une élévation statistiquement significative – vis-à-vis du groupe contrôle – de
la densité (Bmax) de sites de recapture de la sérotonine (transporteur) dans
les plaquettes sanguines (considérées comme un bon modèle de ce qui se passe
dans le cerveau quant à ce paramètre). Leur conclusion fut que cette
augmentation n’indiquait pas « un état neurologique ou psychiatrique
indésirable »
[108].
Intrigué par ce résultat, Jace Callaway a suspecté la THH et sa probable
capacité d’inhibition de la recapture de la sérotonine (
ergo du transporteur). Il a fourni une première
vérification empirique de cette hypothèse sur lui-même en prenant
quotidiennement de la THH durant 6 semaines. Une session de Tomographie par
Émission de Simples Photons (TESP) (
Single Photon
Computed Tomography = SPECT) en début et fin d’expérience lui a
permis de noter une augmentation des sites de recapture de la sérotonine dans
son propre cortex préfrontal. Quelques semaines plus tard, ils étaient revenus
à leur densité initiale
[109].
En conséquence des deux derniers points traités, il n’est pas
possible de parler de toxicité de
l’ayahuasca à ce jour. En revanche, il n’est pas non plus possible de passer
sous silence l’existence de complications aiguës, de crises descriptibles avec
les mots de la psychopathologie.
Crises « psychopathologiques »
La probabilité de voir survenir une crise que la tradition
psychopathologique française pourrait nommer d’allure psychotique de type
bouffée délirante (oniroïde) subaiguë durant ou à la suite d’une prise
d’ayahuasca est faible mais bien réelle. Les guérisseurs métis de l’Amazonie
péruvienne (
curanderos) qui emploient
l’ayahuasca (
ayahuasqueros)
connaissent, énoncent ce risque : ils « croient » que « certaines personnes ont
des “âmes faibles” et ne devraient pas prendre le breuvage. Si elles le font,
elles peuvent faire des choses insensées comme ôter leurs vêtements et s’enfuir
dans la jungle, mordre ou chercher querelle à d’autres participants à la
cérémonie, etc. »
[110]. Plusieurs récits se recoupant, entendus en France
et au Pérou, indiquent que les praticiens expérimentés de l’ayahuasca eux-mêmes
ne sont pas à l’abri d’un imprévisible, rare et soudain épisode confusionnel
d’intensité et durée variables après en avoir absorbé. La présence
d’assistant(s) et/ou de confrère(s) dans le cercle cérémoniel fonctionne alors
comme un efficace et littéral
garde-fou
: ils prennent le relais et, le cas échéant, aident le
maestro qui tarde à recouvrer, là
encore bien souvent littéralement, ses esprits. Ces crises sont souvent
racontées sur un mode anecdotique par les praticiens ou par un tiers en leur
présence. Une chronicisation paraît donc
de
facto exclue.
En France, de sources sûres, je suis au courant de deux cas
d’épisodes qualifiables de délirants, l’un après et l’autre pendant une session
d’ayahuasca. Le premier a eu un certain retentissement : une épouse désemparée
a déposé plainte au téléphone auprès de l’Association de défense des familles
et de l’individu (ADFI), racontant en substance que son mari était « dans la
pièce à côté en train de se battre avec des esprits »
[111]. Dans les deux cas il s’agissait de
personnes ayant participé à des cérémonies conduites par des personnes
itinérantes et officiant seules : un authentique chamane (et fils de chamane)
Shipibo-Conibo des environs de Pucallpa (Pérou) qui part en tournée chaque
année en Europe et une autoproclamée « chamane » bien de chez nous qui a
séjourné au Pérou.
La prévalence, l’incidence et les conséquences de telles crises
parmi les centaines de Français(es) et les milliers d’Européen(ne)s qui
prennent de l’ayahuasca chaque année en Europe ou en Amérique du Sud sont
extrêmement difficiles à établir, ne serait-ce qu’en raison de l’absence
d’études, de la diversité des contextes qui rend toute mise sur le même plan
quelque peu arbitraire, et de la discrétion de ces pratiques lorsque
l’ayahuasca est en délicatesse avec les autorités policières ou/et judiciaires
locales. Toutefois, il semble bien que pour des personnes « naïves » non
sélectionnées, le risque soit bien plus élevé en participant à une session
d’ayahuasca après une très courte préparation (1 à 2jours), dans un lieu
investi pour l’occasion, avec un maître de cérémonie en transit opérant en
solo. En faisant disparaître les quelques pratiques rituelles stabilisées
existant en France (en Europe ?), une prohibition légale de l’usage de
l’ayahuasca ne pourrait que faire se multiplier de tels contextes à risque
augmenté
[112].
De plus, à suivre l’ethnologue Ernesto de Martino (1971) et
Bertrand Méheust
[113], nous vivons dans une société dont la majorité de
l’élite intellectuelle a, depuis les années 1930, classé le dérangeant dossier
de la
métapsychique tout au fond du
tiroir « tabou académique » avec la mention implicite « défense de chercher ».
Cela laisse bien peu de place à des expressions, interprétations et prises en
charge alternatives de phénomènes indissociables voire caractéristiques des
pratiques chamaniques et métisses : abandonnés au peuple, les esprits, la
sorcellerie, la cryptesthésie (prémonition, vision à distance, télépathie,
etc.) sont, retour attendu de l’opération, au mieux taxés de « croyances », «
survivances » et « superstitions » populaires, quand ils ne sont pas considérés
comme l’indice d’un dysfonctionnement psychique majeur
[114].
Or dès la fin des années 1950 l’anthropologue Anthony Wallace
avait adopté un point de vue systémique et signalé l’impact négatif probable
d’une définition pathologique conventionnelle sur des expériences que lui-même
n’a d’ailleurs pu ou su formuler autrement qu’en termes d’« hallucinatoires
»
[115].
Éviter la pathologisation
À l’instar d’autres substances PHEP naturelles, l’ayahuasca et
la diméthyltryptamine stimulent fortement l’imagerie mentale
[116]. Cette
intensification de l’imagerie est recherchée et cultivée dans les pratiques
rituelles chamaniques
[117], dans leurs avatars métis et les cultes
syncrétiques, pour des fins thérapeutiques
[118], liturgiques
[119], divinatoires
[120] et de cohésion sociale
[121] (réouverture, partage
et vécu intime de l’espace/temps mythique, originel ou fondateur du groupe,
intégration somato-psycho-culturelle, adaptation, expression artistique). Dans
ces contextes, il est abusif et dénué de sens de se borner à employer les
termes « hallucination », « hallucinatoire », voire « hallucinogène », à la
manière dont un psychiatre occidental pourrait le faire. L’auteur du monumental
Traité des hallucinations est très
clair à ce sujet : « Il y a des cas incontestables d’Hallucinations
pathologiques et des “cas” de fausses hallucinations qui ne sont pas l’objet de
la Psychiatrie, mais de la Sociologie ou de la Théologie. […] La loi qui fixe
l’assignation d’un coefficient de réalité (communément instituée) à des
phénomènes imaginaires n’est rien d’autre que celle du groupe culturel. […]
Aussi l’illusion métaphysique – tout en laissant la liberté d’une réponse à
chacun – est-elle en quelque sorte conforme à la loi du groupe dont l’individu
fait partie, et à cet égard, elle n’est justement pas “anomique” donc pas
“hallucinatoire”. »
[122]
D’autre part, la plupart des scientifiques et cliniciens qui se
sont penchés sur les psychotropes PHEP naturels dits « classiques » depuis plus
d’un demi-siècle (DMT, 5-MeO-DMT, mescaline, psilocybine, psilocine et leurs
sources végétales) les ont considérés comme dépourvus de potentiel
toxicomanogène ou addictif
[123]. Ceci a été confirmé par des expériences sur
l’animal
[124] ainsi
que par des recherches cliniques où ont été examinés et testés les critères de
dépendance définis dans l’outil diagnostic de référence international en
psychiatrie, le
Diagnostic and Statistical
Manual (DSM, versions III-R & IV)
[125]. Dans ces dernières recherches, alors
que des facteurs uniques ont permis de valider un concept de dépendance
définissant un putatif processus psychobiologique commun à plusieurs substances
(alcool, cannabis, cocaïne, stimulants, sédatifs et opiacés), tel n’était pas
le cas avec les psychotropes PHEP. Combinant amertume prononcée et activité
émétique, l’ayahuasca possède en sus la propriété d’engendrer rapidement chez
tous les humains un insurmontable réflexe de dégoût
[126] (
taste
aversion).
Les usages et les effets thérapeutiques de l’ayahuasca pris
dans un cadre ritualisé sont bien attestés et documentés : chez les Indiens qui
l’ont inventée
[127], dans les pratiques des guérisseurs métis
péruviens
[128] et
colombiens
[129]
ainsi que dans les cultes syncrétiques brésiliens qui ont vu le jour au
XX
e siècle
[130]. Ces pratiques, situations ou contextes
thérapeutiques sont très divers et n’offrent à l’analyse que peu de points
communs :
- la présence d’une préparation à base de
Banisteriopsis caapi;
- une conception des maladies et des ressources
thérapeutiques autre que celle cantonnée à l’organicisme physicaliste de la
médecine occidentale;
- très souvent, mais pas toujours, une cérémonie nocturne et
des chants.
Une action bénéfique de l’ayahuasca sur l’humeur et l’anxiété
chronique a été avancée par certains auteurs
[131], ce qui pourrait en partie
s’expliquer par la propriété IRMA de l’harmine et celle (hypothétique)
d’inhibition de la recapture de la sérotonine par la tétrahydroharmine : des
IMAO (irréversibles et non sélectifs) ont compté parmi les premiers
antidépresseurs, les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine
parmi les derniers. Bien sûr cela reste à examiner de près car il est
généralement admis que l’action antidépressive des IMAO et des ISRS ne se
manifeste pleinement qu’après 10 à 15 jours d’administration quotidienne alors
que dans les contextes où elles sont les plus fréquentes, les prises
d’ayahuasca ont lieu 1 à 2 fois par semaine.
Utilisée dans des contextes rituels, l’ayahuasca a par ailleurs
permis à des personnes de se libérer de leurs dépendances à des produits
addictifs : alcool
[132], cocaïne et pâte-base de cocaïne
[133], héroïne
[134], amphétamine et
nicotine
[135]. Des
recherches récentes sur des modèles animaux de l’alcoolisme
[136] suggèrent que, au
moins dans le cas de l’alcool (éthanol), cette propriété antiaddictive puisse
être pour bonne part due à l’action stimulante,
agoniste de la diméthyltryptamine sur certains
récepteurs cérébraux à la sérotonine : les 5-HT2A
[137]. C’est en effet l’action principale
qu’elle partage avec le DOI
[138], ligand sérotoninergique psychotrope le plus
spécifiquement et sélectivement efficace testé dans ces recherches : il a
diminué la consommation et la préférence pour l’éthanol (spécificité) en
restant sans effets sur les prises liquidiennes et alimentaires totales aux
doses diminuant la consommation d’alcool (sélectivité)
[139]. Nonobstant les difficultés notoires
à rendre des rats alcooliques (des lignées présentant une plus grande appétence
pour l’éthanol que les autres ont été spécialement sélectionnées à cet effet),
il est un peu surprenant que la neuropsychopharmacologie préclinique ait
attendu les années 1990 pour s’intéresser au potentiel « antialcoolique » des
agonistes 5-HT2A : entre la fin des années 1950 et celle des années 1960, l’un
des produits historiquement prototypiques de cette classe, le LSD
[140], a été largement
utilisé au Canada et aux États-Unis dans le traitement de l’alcoolisme (de
préférence résistant) avec des résultats certes variables selon les façons de
procéder, mais allant globalement dans le sens d’un effet positif notable
durant les deux premiers mois suivant l’administration d’une dose le plus
souvent unique
[141].
Telle que nous l’avons passée en revue, l’ayahuasca demeure
sous bien des aspects une énigme, un défi à penser. Son succès grandissant dans
les pays du Nord, comme en témoignent la multiplication des publications
[142] et les centaines de
pages web où il en est question, commence à être accompagné par des recherches
scientifiques
[143].
Une des singularités de l’ayahuasca est que ces recherches se calqueront
difficilement sur ce qui a été fait jusqu’à présent avec ce que l’on amalgame
en France sous le terme de « drogues ». Plusieurs raisons sautent aux yeux :
les Européens, États-uniens ou Japonais qui prennent de l’ayahuasca ne sont pas
des marginaux, des déviants, des personnes que l’on peut aisément pathologiser.
Ce sont pour la plupart des personnes qui ont plus de 30, voire 40 ans, d’un
niveau socioéconomique et d’éducation supérieur à la moyenne. D’autre part
l’ayahuasca n’est qu’exceptionnellement utilisé de façon récréative et/ou par
des individus isolés : il s’accompagne le plus souvent de pratiques
ritualisées, éprouvées, dont les origines, indiennes ou métisses, se perdent
dans la nuit des temps et le brassage des cultures. Ces pratiques paraissent
aujourd’hui porteuses de réponses à des demandes thérapeutiques ou, plus
largement, de ce que l’on recouvre sous l’appellation de « développement
personnel », qui peut prendre la forme d’une quête spirituelle explicite. Les
prohiber et/ou les disqualifier en Europe serait un procédé inefficace et à
courte vue : le phénomène des séjours ayahuasca au Brésil ou au Pérou et des
ayahuasca-tours au Pérou et en
Colombie prend
déjà de l’ampleur, avec
tous les risques d’arnaques (aux compétences
[144]) que suscite un afflux de
gringos prêts à débourser quelques
dizaines, centaines ou milliers de dollars pour leur initiation à l’ayahuasca.
Il est à tous points de vue préférable de se pencher sur l’adéquation et le
type de réponses qu’apportent les rituels d’ayahuasca (importés ? adaptés ?) à
ces demandes de thérapies alternatives et d’initiations spirituelles. Ce
programme de recherche, inédit, fait appel à des ressources, notamment
scientifiques, épistémologiques et philosophiques, qui peuvent s’ajouter à,
compléter et intégrer ce qu’amènent les sciences biomédicales et
cliniques.
Reçu en janvier 2001
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