Psychotropes
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-3901-8
142 pages

p. 119 à 138
doi: en cours

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Vol. 8 2002/2

2002 Psychotropes Articles

Améliorer la qualité de la prise en charge des usagers de drogues en prison ?

Le difficile équipement d’une innovation

Christelle Stupka Université de Metz Jean-Yves Trépos Erase Université de Metz
S’appuyant sur l’idée que les dépendances tirent profit des différentes formes de cloisonnement entre les catégories d’acteurs interve~nant en prison, un petit groupe de travailleurs sociaux a mis sur pied un réseau transfrontalier qui s’est fixé pour objectif de réduire le développe~ment de la toxicomanie en prison par la réduction des principaux malen~tendus entre les acteurs concernés (surveillants, psychologues, psychia~tres, infirmiers, travailleurs sociaux, etc.). On peut décrire cette initiative comme une innovation, fondée sur des ressources psychosociologiques (le but est la constitution d’une «équipe», comme conséquence d’une philo~sophie systémique) et soutenue par un équipement de formation original. Au cours de leurs rencontres, les participants belges, français, luxembour~geois et néerlandais de ce réseau découvrent les problèmes culturels et professionnels que posent les aspects sécuritaires, sanitaires et sociaux de leur travail. C’est ainsi que l’équipe, comme métaphore devant ultérieure~ment se traduire concrètement dans des situations locales, doit faire face à des questions inattendues de politesse, de confiance et de secret. C’est peut-être là que réside l’aspect le plus innovateur de ce réseau: croire que des changements sont possibles par l’«activation» de personnes qui ne s’y destinent pas. Mots-clés : Prison, Prise en charge, Usager, Intervention, Interdis- ciplinarité, Secret professionnel. Relying on the view that addictions benefit from the various forms of partition between the categories of actors working in jails, a small group of social workers has set up a cross-border network, which is intended to reduce the growth of drug-addiction in prison by reducing the main misunderstandings among the actors (warders, psychologists, psychiatrists, nurses, social workers, etc.). This initiative may be described as an innovation, based on psychosociological resources (the goal is the making of a «team », as a consequence of a systemic principle), and sustained by an original equipment of training. During their meetings, the Belgian, French, Luxembourger and Dutch participants of this network discover both cultural and professional borders, between repressive, social and health aspects of their work. So the team, as a metaphor to be further translated in various effective local situations, has to deal with unexpected issues of politeness, trust, and secret. Maybe, here lies the main innovative feature of this network: to believe that actual changes are possible by the activation of persons who do not intend it.
Les questions de drogues sont presque toujours en filigrane des travaux sur les prisons (O.I.P., 2000; pour une synthèse récente, voir : Combessie, 2001), mais, assez logiquement, l’accent est en général mis sur les usagers (par exemple : Aubusson, 1997; Jean, 1997) et les dispositions et attitudes des personnels pénitentiaires à ce sujet sont peu interrogées (l’ouvrage de référence est : Chauvenet et al., 1994; mais certains travaux récents rencontrent ce problème : Lechien, 2001). La recherche sociologique est, ici comme ailleurs, très manifestement victime de ses fractionnements sous-disciplinaires (sociologie de la déviance, sociologie des professions, sociologie du travail, etc.). Sur la réduction des risques, on dispose de nombreux travaux d’inspirations variées : par exemple sur les ambiguïtés de la notion (Trépos, 1996a); sur la politique publique et son histoire (Bergeron, 2000; Gourmelon, 2001), mais pratiquement rien n’est consacré à la réduction des risques en prison (Lebeau, 1997).
Il s’agit ici d’analyser comme un travail d’innovation un dispositif de mise en réseau de personnels du secteur carcéral de quatre pays européens, visant explicitement à améliorer la qualité de la prise en charge des toxicomanes en prison. La forme de coordination que prend cette innovation a été labellisée par le réseau comme « le travail en équipe » et fait l’objet d’une mise en culture [1] lors des sessions de stages organisées par ce réseau. Participent à cette activité réticulaire des personnels que l’on peut présenter à partir de plusieurs oppositions pertinentes : ce sont des personnels pénitentiaires et extra-pénitentiaires; des personnels assurant une fonction de sécurité et des personnels assurant une fonction de soin et d’assistance; des personnels exerçant comme salariés et des personnels exerçant comme bénévoles (cette dernière dimension est particulièrement intéressante, puisqu’elle traverse les individus, par exemple : tantôt « surveillants », tantôt « participants au réseau »; voir : Trépos, 2000). En outre, ces personnels sont confrontés à la question d’une éventuelle participation des personnes détenues à leurs dispositifs de travail.
Les participants à ce « groupe inducteur » (environ 300 personnes se situant à des degrés différents d’implication) sont dans la situation d’avoir à enrôler de plus en plus de gens aux deux extrémités de la hiérarchie publique (les directeurs de prison et les surveillants, qui doivent se transformer en propagandistes), de plus en plus d’objets (la drogue sous diverses formes) et de dispositifs existants (des projets pilotes, des textes de loi dont il faut montrer la parenté ou la perméabilité), en construisant un dispositif d’intéressement (qui peut réunir, par exemple, aussi bien ceux qui veulent que rien ne change, mais que la circulation de drogue en prison dérange, que ceux qui veulent que ça change et qui ne savent pas par où commencer), au prix d’une problématisation (changer le travail en prison, c’est possible sans avoir la solution miracle). L’analyse proposée ici ne saisit que les premiers états de ce travail d’innovation, en l’occurrence le fonctionnement du groupe inducteur, et devrait être logiquement complétée par une recherche plus ample (thèse en cours de Ch. Stupka).
Nous cherchons, dans le cadre de cet article, à montrer tout à la fois l’équipement [2] de ce travail d’innovation et certaines des difficultés que rencontrent ceux qui veulent le faire fonctionner.
 
L’équipement politique d’une innovation
 
 
Présentation du groupe inducteur
Le réseau TIMC (Toxicomanie et Intervention en Milieu Carcéral) est né en 1993, sous l’impulsion d’un autre réseau, le GEERMM-Europe, qui, depuis 1986, travaillait à mettre en place une dynamique d’échanges, de formation et de rencontres entre des professionnels et des non-professionnels autour des problèmes de toxicomanie dans les régions frontalières d’Allemagne, de Belgique, du Luxembourg, des Pays-Bas et de France. Le réseau est né du constat que la toxicomanie trouve un terrain idéal pour se développer en milieu carcéral. Elle profite de l’existence de forts cloisonnements, d’une part entre les différents types de personnels, que leurs statuts enferment dans des rôles peu favorables à la coopération interprofessionnelle et, d’autre part, entre les différents pays de la communauté européenne, qui ne prévoient aucune politique concertée de prise en charge de la toxicomanie en prison. T.I.M.C. est constitué depuis plus de sept ans d’un noyau directeur, dit « comité de pilotage », relativement stable qui se caractérise par une assez grande hétérogénéité : depuis quatre ans, y figurent des travailleurs sociaux, dont les deux maîtres d’œuvre, des personnels issus du monde carcéral (du directeur jusqu’au surveillant), des psychologues et un universitaire. Si l’on s’en tient au sens courant du mot, ce réseau regroupe actuellement, de manière inégalement active, 358 professionnels pénitentiaires et extra-pénitentiaires [3].
Les maîtres d’œuvre de TIMC ont donc eu pour objectif de développer et d’étendre un réseau transfrontalier d’échanges entre intervenants pénitentiaires et extra-pénitentiaires dans le bassin Rhin-Meuse-Moselle et, au-delà, d’inciter les participants à mettre en place de nouveaux dispositifs à l’intérieur et en dehors de la prison en transposant le modèle de coopération transfrontalière dans le cadre du travail carcéral.
TIMC déploie son action sur trois fronts différents ou en trois étapes. La première étape concerne l’échange des savoirs : quatre boucles de quatre modules de deux jours regroupant de quinze à vingt professionnels pénitentiaires et extra-pénitentiaires se retrouvent dans chacun des quatre pays associés pour aborder un aspect particulier de la problématique de la toxicomanie en milieu carcéral. Les thèmes récurrents sont ceux de la dépendance, de la personnalité du toxicomane, du rapport à l’institution, de la collaboration entre personnels différents… Pendant les deux jours alternent exposés théoriques, échanges d’expériences, visites de lieux de détention.
La deuxième étape consiste à développer les actions, à consolider les savoirs; elle s’organise en groupes régionaux et groupes de travail, intéresse les participants des boucles précédentes, ainsi que les membres actifs du réseau. Elle vise à permettre l’adaptation des nouvelles connaissances sur les lieux de travail propres à chacun, à soutenir le personnel dans sa dynamique de changement, à favoriser les soutiens latéraux par les pairs et diffuser l’action auprès des collègues.
La troisième étape est celle qui a le plus évolué. Dans un premier temps, elle a été l’occasion d’expérimenter une expérience québécoise par un groupe de stagiaires, puis d’évaluer le fonctionnement du réseau ou d’assurer son animation et sa coordination. Depuis quelques années, elle est l’objet d’un séminaire que TIMC organise à la fin de chaque programme (un programme comprend trois à quatre boucles) pour faire le point sur ses activités et ses perspectives.
Les actions de TIMC sont inspirées par une conception particulière de l’intervention sociale : TIMC décide de traiter le problème de la toxicomanie en milieu carcéral de manière indirecte, en s’intéressant avant tout aux logiques d’intervention possibles sur le terrain. Le changement doit venir de la base, i.e. des acteurs présents sur le terrain. Son but est d’ouvrir le champ des possibles pour tenter de trouver des solutions relatives et non définitives, en accord avec les évolutions du monde carcéral et d’opérer un déplacement dans les mentalités afin de faire prendre conscience du fait qu’il n’y a pas non plus de spécialiste tout-puissant de la question; il faut donc utiliser les compétences de chacun, l’interculturalité professionnelle : c’est ce que, suivant le vocabulaire des sciences cognitives, l’on pourrait considérer comme un modèle de connaissance distribuée. Ainsi le réseau TIMC choisit-il de traiter la toxicomanie comme une porte d’entrée pour apprendre aux individus à travailler ensemble, car elle cristallise et révèle un nombre important d’enjeux et de problèmes du monde carcéral. À cet égard, la réduction des risques n’est pas sa préoccupation première, mais l’une des ressources auxquelles elle puise. Des critiques étant apparues, les organisateurs ont envisagé de s’attaquer à présenter ce qu’a de spécifique la toxicomanie en prison [4] : d’une part par des exposés, d’autre part par des journées thématiques.
Impératifs d’efficacité et travail en équipe
Cette philosophie de TIMC sous-tend l’action du réseau depuis ses débuts; ce qui a évolué, par contre, c’est sa démarche sur le terrain, ajustée à des impératifs d’efficacité.
Le comité de pilotage, en effet, s’est rendu compte, au fil des actions qu’il a menées, qu’il manquait bien souvent aux participants « un fil rouge » (c’est l’expression employée) leur permettant de saisir et d’intérioriser la démarche globale du réseau. D’un module à l’autre et, plus encore, d’une phase à l’autre, les participants semblaient avoir perdu de vue les objectifs, ce qui entraînait assez rapidement une démobilisation de leur part. Cette absence de repères peut être imputée au cadre des échanges qui, s’il permet aux individus de rapprocher leurs conceptions professionnelles et personnelles, de faire circuler des savoirs ou de revenir sur des préjugés, est apparu limitatif au fil des années. Les échanges se définissent, en effet, par leur caractère informel, ce qui les rend difficilement exportables et réutilisables dans les différents lieux de travail des individus concernés. Ces derniers, en outre, se sentent bien souvent isolés à leur retour dans l’institution pénitentiaire, apparemment peu concernée par ce type d’intervention. Ainsi l’action de TIMC restait-t-elle confinée dans le cadre de TIMC.
Les organisateurs ont été amenés à se demander comment dynamiser ces échanges et surtout comment leur donner un cadre méthodologique en accord avec leur philosophie (ils se réclament explicitement de l’analyse systémique): il fallait trouver le moyen de créer une continuité entre les actions de TIMC et le travail en milieu carcéral. Notons également que cette remise en question est liée aux contraintes sociales et politiques qui pèsent sur le réseau. Comme le soulignent, en effet, ses deux maîtres d’œuvre, le réseau a été créé sous l’impulsion d’une initiative personnelle qui lui permettait de se développer sans contrainte extérieure, sans avoir à rendre de compte, mais au fil des ans et de la notoriété croissante du réseau, il a été conduit à sortir de l’ombre, à la fois par la demande des institutions et par celle de ses financeurs. Depuis 1993, en effet, la Commission européenne a soutenu le travail de TIMC, via ses programmes quinquennaux successifs pour une prévention des toxicomanies. Mais, depuis la fin de l’euphorie du soutien aux réseaux, les différents pays concernés sont de plus en plus sollicités par les organisateurs pour prendre le relais de ces financements.
Face à la demande corrélative de résultats, TIMC a été poussé à redéfinir son action. Le réseau s’est aussi posé la question de savoir comment se raccorder à l’institution, notamment l’institution pénitentiaire, estimant qu’il devait apprendre à jouer avec une dissymétrie importante et non moins nécessaire à son fonctionnement, celle qui oppose intervenants en toxicomanie et intervenants pénitentiaires. Dissymétrie importante car elle conditionne les approches et les attentes, chacun n’ayant pas la même conception de la fonctionnalité des savoirs; nécessaire car c’est le maintien de ces tensions qui assure le bon fonctionnement du réseau. Les animateurs ont donc cherché à réinventer un dispositif qui permette de rendre ces tensions productives, un dispositif dans lequel la référence aux toxicomanes et à la toxicomanie ne soit plus qu’indirecte.
Ce dispositif s’est mis en place progressivement pour aboutir aujourd’hui à ce que les animateurs de TIMC appellent la « métaphore de l’équipe ». Sans négliger le contenu (les échanges d’expériences transfrontalières), il s’agit d’y associer un processus : faire travailler le groupe comme une équipe pour apprendre à déjouer les mécanismes par lesquels la toxicomanie s’immisce et se propage en prison. On demande aux stagiaires d’agir durant tout le temps d’une boucle selon les objectifs et principes que suppose le fonctionnement d’une équipe, dans l’espoir de transformer les logiques de cloisonnement qui sont à l’œuvre en milieu carcéral en logiques de collaboration. Ce travail est orchestré par un psychosociologue qui aide le groupe à trouver une définition fonctionnelle de l’équipe et les enjeux qu’elle présuppose. Il tente, en priorité, de lui faire prendre conscience du fait que la notion d’équipe doit transcender la problématique de la toxicomanie : c’est à l’équipe de répondre à un problème selon un projet qu’elle a défini au préalable et non pas le problème qui doit amener l’équipe à définir un projet. La toxicomanie doit être un pôle fédérateur qui justifie la collaboration des différents personnels, sans quoi la circulation des drogues exploite le cloisonnement du milieu carcéral.
Ce dispositif conduit progressivement les organisateurs à sortir du cadre des échanges, pour entrer dans une logique de formation. Ce qui compte aujourd’hui, c’est la construction d’un projet, corollaire à la notion d’équipe, qui permet d’exploiter les capacités des individus et de servir de point d’appui à une dynamique de formation. La mise en place d’un projet a pour ambition de donner aux participants des outils transposables sur le terrain : des outils théoriques, pratiques mais aussi éthiques, ce qui se traduit, dans le langage de TIMC, par « des savoirs, des savoir-faire et du savoir-être » (les boucles s’appellent « Boucles du know how » depuis plusieurs années déjà). Sa réalisation nécessite tout d’abord une rencontre avec les conditions concrètes et institutionnelles; ainsi les visites des prisons des différents pays organisateurs et la présentation des diverses réalisations jouent-elles ce rôle. Elles permettent d’ouvrir l’esprit des stagiaires aux autres formes de la vie pénitentiaire et de s’interroger sur leur propre système. La mise en place d’un projet d’équipe nécessite en outre la rencontre avec les autres, c’est pourquoi la communication reste au cœur du travail de TIMC. Toute activité est préparée par une discussion et suivie d’un « debriefing », ce qui permet aux stagiaires de donner leur point de vue, aussi bien en tant que professionnels qu’en tant que personnes. Ces moments de communication sont très importants, car ils spécifient l’agent (pénitentiaire ou extérieur) comme acteur et le font exister en tant que tel. La communication permet aux individus de légitimer leur identité et par là même de trouver leur place au sein de l’équipe; la rencontre avec soi-même est donc aussi nécessaire à l’élaboration d’un projet. La construction d’une équipe autour d’un projet commun repose ainsi sur trois dynamiques : la dynamique individuelle, la dynamique de relation interne à l’équipe et la dynamique relationnelle externe au groupe; ce que TIMC traduit ainsi : qu’est-ce que je (l’individu) peux faire, qu’est-ce qu’on (l’institution) peut faire, qu’est-ce que nous (l’équipe) pouvons faire ?
L’équipement du réseau et les contraintes de visibilité
On peut constater que l’équipement de TIMC s’est nettement étoffé au fil des ans, rendant la formation plus efficace. Pendant la boucle, des outils d’évaluation continue sont fournis aux stagiaires (un carnet du participant [5] et la présence permanente d’un membre de l’équipe d’évaluation), leur permettant ainsi d’accomplir un travail réflexif sur les activités auxquelles ils ont pris part et sur leurs propres position et sentiments.
L’équipement pédagogique et didactique du réseau s’est lui aussi renforcé avec la participation active d’un psychosociologue qui, dans le processus de l’équipe, joue le rôle de facilitateur et de catalyseur. Les organisateurs proposent aussi systématiquement des situations pratiques pour approfondir le travail théorique; ainsi, sont proposés des jeux de rôle, des mises en situation à partir de scénarios, et des consignes sont données aux stagiaires pour qu’ils prennent une part active aux visites. Sont mis à leur disposition, par ailleurs, un Cd-Rom leur fournissant des informations sur différentes problématiques liées à la toxicomanie et un classeur en début de boucle leur permettant de ranger la documentation qu’ils reçoivent lors des diverses activités (le travail sur l’équipe est soutenu systématiquement par les transparents dont les stagiaires reçoivent copie). TIMC se charge également d’organiser un retour sur le site afin de favoriser la capitalisation des acquis, le transfert des expériences et le soutien au développement de projets locaux.
On peut aussi noter un usage croissant d’outils appartenant au champ de la sociologie dans la démarche de ce réseau. La sociologie est convoquée de deux manières différentes. Tout d’abord, au niveau de la construction du cadre : le fonctionnement du réseau est pensé par des professionnels des sciences sociales qui possèdent un bagage sociologique; leur équipe bénéficie en outre, rappelonsle, des services d’un psychosociologue. Ensuite au niveau de l’évaluation : on fait appel à un sociologue (universitaire) dont la tâche est d’expertiser leur travail, c’est-à-dire de donner des résultats et d’expertiser leur aptitude à la traduction des compétences anciennes dans des nouvelles.
Comme on peut le constater, l’équipement dont se sert TIMC évolue en s’adaptant à la demande sociale et aux exigences de l’institution et, en modifiant son équipement, se modifie lui-même en tant qu’équipement au sein de l’intervention sociale. La construction identitaire à laquelle le réseau se livre depuis ses débuts témoigne de sa progressive institutionnalisation : il n’appartient plus à ses fondateurs mais, d’une certaine manière, à la sphère publique. Il est un outil de la refonte de la politisation de la sphère carcérale [6]. Dans ce passage, les techniques artisanales des débuts ont dû céder la place aux techniques managériales. La logique de formation en est une manifestation explicite : elle vise, en effet, à professionnaliser des personnels pénitentiaires et à leur apporter une compétence d’expert sur le problème de la toxicomanie en milieu carcéral (l’originalité étant que cette compétence est pensée comme collective et distribuée). Ce déplacement vers la formation manifeste aussi la volonté de redonner au mot « réseau » son sens actif : amener les participants à sortir de leur statut d’apprenants pour devenir acteurs, à la fois en nourrissant le réseau de leurs expériences et en prolongeant leur action dans le monde carcéral. Les organisateurs sont particulièrement attentifs à ne pas confondre « réseau » et « organisation » ou « institution » (ils ont d’ailleurs commandé un exposé sur ce thème à un psychosociologue pour l’un de leurs séminaires).
La capacité de TIMC à se modifier témoigne d’un travail de réflexivité mené depuis sa création, travail que l’on retrouve aussi dans les nombreuses mises en récit de leur propre histoire que font les membres du comité de pilotage; dans cette perspective, leur projet d’écrire l’histoire officielle du réseau, pour pouvoir servir de modèle à d’autres, semble tout à fait intéressant.
 
Drogue et civilité en prison : secret professionnel et savoirs coupables
 
 
On s’attachera ici, en complément, à montrer les difficultés pratiques que les stagiaires français, belges, luxembourgeois et néerlandais, qui participent aux stages organisés par ce réseau, rencontrent lorsqu’ils doivent aller au-delà des proclamations d’intention. On imagine sans peine que l’inscription à un stage « sur la toxicomanie » ne suffit pas à garantir que pourront être aisément surmontés des intérêts catégoriels, des habitudes de travail et les préjugés de tout un chacun concernant les dépendances. Mais, sous les effets conjugués de la méthodologie systémique de TIMC et de la confrontation des contextes institutionnels de travail dans ces différents pays, on voit apparaître assez rapidement des situations d’épreuve, qui permettent d’observer quels sont aujourd’hui les principaux points de tension du monde carcéral, au moins dans ces quatre pays. L’intérêt de ces discussions passionnées, parfois provoquées, parfois inattendues, est de montrer, par d’incessantes montées en généralité que nous proposons d’identifier comme « processus de cristallisation » [7], le lien entre des difficultés pratiques à résoudre et des principes de justice permettant de s’y orienter. Malgré la thématique générale du stage, ces discussions n’ont jamais vraiment la drogue comme point focal, mais bien plutôt le manque de reconnaissance dont souffre le personnel de surveillance dans les quatre pays concernés et dont tel problème de drogue peut être le révélateur. C’est bien cela qui renforce les principaux animateurs de TIMC dans leur conviction systémique et leur stratégie du « pas à pas ». Nous avons prélevé quelques situations significatives dans un très abondant matériau d’observation directe, en privilégiant un peu arbitrairement l’effet de dévoilement produit par le choc de cultures carcérales différentes.
La politesse comme politique de la prison
L’une des convictions récurrentes, en général formulée avec beaucoup d’amertume par le personnel de surveillance, c’est que le détenu est l’objet d’une considération dont on ne gratifie pas le surveillant. C’est pourquoi la question des relations officielles entre surveillants et détenus est toujours un point sensible, dans ces stages, comme en prison. Comment faut-il s’adresser aux détenus (sachant que, quel que soit le pays, le surveillant est presque toujours interpellé comme « chef ! » par les détenus)? Comment faut-il parler d’eux, s’en distinguer ? Jusqu’à quel point peut-on fermer les yeux sur leurs outrances verbales ou vestimentaires ? En bref, quelle politique de politesse mettre en place ? La question est d’importance, puisqu’il s’agit bien au cours de ces stages de mettre les personnels en situation de traiter les détenus comme des partenaires, en vertu de la vision du monde autonomiste (ou participative) qui anime ce projet, comme beaucoup d’autres [8].
Un premier point d’achoppement apparaît lorsque deux surveillants français, au cours d’une discussion, à Strasbourg, sur le fonctionnement du Service Médico-Psychologique Régional (SMPR), font état de leur malaise à l’idée d’avoir à prendre leur repas avec un détenu, s’ils devaient surveiller une activité d’atelier. D’ailleurs, ajoute l’un d’eux, « chez nous, les détenus refuseraient de manger avec nous ». L’autre surveillant renchérit : « Je suis choqué par le fait qu’au SMPR, le surveillant serre la main du détenu [9]. Où sont les barrières après ? » Un troisième surveillant français (d’un autre établissement) esquisse timidement une réponse : « Mais la barrière est ailleurs. Dans ton comportement. » Sur le moment, les stagiaires des autres pays se contentent de manifester leur désaccord en mettant en avant leur pratique personnelle : « Moi j’arrive à faire les deux et les choses sont claires, les limites sont posées. Ils savent quand ils peuvent m’appeler Sophie » (surveillante belge). En fait, ce n’est qu’au cours de l’après-midi (les discussions allant bon train au cours du repas) que la question de fait est posée comme un problème éthique et civique, à la faveur d’un débat autour des formes de participation des différents acteurs du monde pénitentiaire. Un chef de quartier belge demande aux membres du groupe qui fait l’exposé (un directeur-adjoint, un éducateur et un surveillant), s’ils ont pensé à faire participer des détenus à leur projet. La réponse « clairement négative » (surveillant), déclenche une controverse qui dure près d’une demi-heure et au cours de laquelle trois positions apparaissent : les surveillants français défendent une tradition de distance (« c’est normal, c’est comme ça depuis tout le temps »), tandis que les belges, choqués (« pourquoi c’est normal ? Leur parole compte pas ?» demande une directrice-adjointe belge), rappellent que chez eux « il y a des délégués choisis par les détenus » (surveillant) et que « beaucoup de projets viennent des détenus » (psychologue); entre les deux, tout en étant plutôt favorable à l’implication des détenus (« c’est en train d’évoluer », dit un directeur-adjoint), on cherche à expliquer les risques (« un détenu peut-il avoir des responsabilités sans devenir un caïd ?», demande un directeur français), face auxquels « les gens ne sont pas mûrs » (idem). Après une courte diversion, relayant à distance l’affirmation de principe d’une surveillante belge (« un minimum dans le respect de la personne c’est de dire “monsieur” ou “madame”. C’est le respect de l’être humain » [10]), l’un des organisateurs du stage, responsable de TIMC, choisit de monter en généralité, selon ce qui semble être une dénonciation civique de l’emprise industrielle [11] : « Est-ce que le projet républicain français, c’est de traiter les hommes comme des machines ? » En fait, on voit qu’est bien plutôt posé ici le problème de la participation pleine et entière du détenu aux épreuves quotidiennes de la prison, sans transport de grandeur (le caïd), ni de misère (le détenu assisté) [12], comme le constate amèrement un directeur-adjoint français : « En France, c’est le monde à l’envers, on traite moins bien les présumés innocents que les condamnés. Ce qui conduit à un mal vivre dans les Maisons d’Arrêt ». C’est une pierre d’achoppement intercatégorielle relativement bien connue en France (« c’est un des problèmes que les travailleurs sociaux ont avec les surveillants », dit un éducateur), mais qui laisse les Néerlandais sans voix (« les gens sont fort centrés sur leur boulot et leur place », nous dira, le soir même, en interview, un éducateur de Maastricht).
Plus brièvement, il est intéressant d’évoquer deux autres situations qui, si elles font apparaître elles aussi les armatures éthiques des dispositifs de travail quotidiens, montrent que les clivages sont plus complexes que l’exemple précédent ne pourrait le laisser penser. Première situation : dans le prolongement du débat précédent, les stagiaires belges (que l’on a vu tenter de réintroduire le détenu dans le jeu), interpellent vigoureusement le directeur du CPA (Centre Pénitentiaire Agricole) de Givenich, au Luxembourg, à propos de l’absence d’uniformes pour les surveillants (« La dispense de porter l’uniforme ne permet pas les repères », dit une surveillante belge, celle-là même qui, à Strasbourg, était si sûre d’avoir posé ses limites et dont il a été question ci-dessus). Le même directeur, mal à l’aise avec l’appellation « surveillant » (et mal à l’aise avec l’expression orale en français), violemment exigée par un chef de quartier belge et qui préfère dire « gardien », comme tout le monde au Luxembourg, surprend les stagiaires en utilisant systématiquement, le mot « client » pour parler du détenu : tout le monde semble comprendre qu’il indique par là une esquisse de relation de service, à laquelle tout le monde n’est évidemment pas acquis. Deuxième situation : à l’occasion de discussions autour d’un des lieux communs de l’institution pénitentiaire (le laisser-aller des nombreux détenus, qui passent toute la journée au lit ou se présentent à la porte en slip, pour la distribution de médicaments), les stagiaires montent en généralité de manière symétrique. Pour les uns, il est hors de question de donner quoi que ce soit si la tenue n’est pas correcte; pour d’autres, il faut procéder à la distribution tout de même. L’un des stagiaires néerlandophones fait état d’un « compromis » (c’est le terme qu’il emploie) qu’il a frayé dans son établissement en Belgique : si la tenue n’est pas correcte, le détenu est invité à s’habiller et le surveillant revient un peu plus tard. Les choix sont alors clairs. Cette solution pragmatique n’est en fait que l’application, un peu plus solennelle qu’on ne s’y attendrait, d’un axiome universel de justice procédurale (la défaillance d’une personne face à une épreuve doit pouvoir être appréciée en fonction d’éventuelles circonstances perturbatrices, avant d’être tenue pour disqualifiante) [13].
Ces quelques exemples nous confrontent bien à des politiques de politesse, au travers desquelles s’exprime l’ordinaire de la vie carcérale : à la fois les éthos professionnels et les interpellations éthiques, c’est-à-dire (en transposant Levinas, 1961) des assignations à la responsabilité, dans lesquelles le visage de l’Autre serait ici celui de l’autre culturel. On voit qu’elles ne sont pas étroitement identifiables à des cultures nationales, puisqu’elles dressent des lignes de clivage largement sécantes. Il est d’ailleurs significatif que les organisateurs n’aient pas recours à la notion d’«empowerment» [14], qui est très en vogue chez les anglophones : l’idée que les détenus puissent être impliqués dans une dynamique comme celle-ci se heurte évidemment à des contraintes sécuritaires que les organisateurs ne peuvent pas ignorer, au risque de compromettre les alliances qui sont nécessaires à leurs innovations.
Un essai d’implantation de dispositifs de confiance entre les secteurs social et sécuritaire
C’est peu dire qu’il existe une méfiance des surveillants à l’égard des « socio-éducatifs » dans les différents pays concernés. D’une part, il y aurait un déficit de reconnaissance symbolique chez les surveillants (« on fait un sourire à l’éducateur, pas au surveillant, qui n’est pas valorisé », constate une surveillante belge, éducatrice diplômée par ailleurs), d’autre part, il y aurait une irresponsabilité des travailleurs sociaux en milieu carcéral : « Les éducateurs créent des événements chez les détenus, sans nous avertir. Ils arrivent avec leur bon cœur et oublient la sécurité » (chef de quartier, Belgique [15]). Ces tensions sont connues des spécialistes et relèvent souvent de méconnaissances réciproques : nous n’en parlerions pas si elles n’interrogeaient directement la crédibilité de la démarche de TIMC (un travail en équipe est-il possible ?). À cet égard, la politique néerlandaise des drogues provoque chez les stagiaires de TIMC une telle déstabilisation qu’elle fait apparaître encore plus nettement l’imbrication des malentendus catégoriels et des barrières culturelles.
Lors du module qui se déroule à Maastricht, un ancien surveillant, devenu travailleur social (et agent de probation) après avoir participé à un stage de TIMC il y a quelques années, explique aux participants le travail qu’il effectue, dans le cadre d’un projet SIPSI (système d’intervention psychosociale immédiate) auprès des usagers de drogue étrangers arrêtés par la police néerlandaise. Sa pratique professionnelle repose sur l’installation d’une relation de confiance avec les usagers arrêtés et avec la police, qui l’appelle systématiquement et lui donne latitude de trouver des solutions pour éviter l’incarcération. La circulation de la confiance dans le triangle symbolique (qu’il représente par un schéma sur un paper-board) formé par le travailleur social, l’usager et la police, n’est possible que si la pratique est régulière et exhaustive (le travailleur social doit rencontrer toutes les personnes arrêtées et connaître tous les nouveaux policiers). L’essentiel de l’action consiste à aider les personnes arrêtées à faire face à leur situation immédiate en établissant des contacts avec le pays d’origine (par exemple prendre en charge des enfants dont les parents sont retenus au commissariat ou bien trouver un centre de cure à Liège qui pourra accueillir le ou la récidiviste). Mais il a également une action préventive (un travail de rue) qui lui permet de donner des conseils de prudence aux consommateurs les moins avisés. Il raconte, à l’appui de ses explications, plusieurs histoires vraies (elles sont relativement standardisées et nous les avons entendues à chaque stage). À chaque « boucle » de TIMC, ces anecdotes surprennent l’auditoire, mais il arrive aussi qu’elles provoquent l’indignation (« Vous les aidez à ne pas se faire prendre », remarque quelqu’un). C’est le cas pour le récit d’une veille, qu’il a effectuée toute une nuit, au commissariat, auprès d’un héroïnomane qui avait avalé 10 g d’héroïne. « C’était un cas de conscience », dit le narrateur (qui estimait avoir eu une mauvaise appréciation de la situation): « Mais pourquoi est-ce vous qui avez un cas de conscience ? Après tout ils connaissent les risques », rétorque une surveillante belge. D’un autre côté, certains travailleurs sociaux désapprouvent la coopération installée avec la police : « Ce qui m’a choquée (…) c’est le travailleur social qui conseille les policiers. Cela n’a rien à voir avec notre formation » (assistante sociale, France).
Le « pragmatisme néerlandais » [16], parce qu’il brouille les repères catégoriels et professionnels, est, par voie de conséquence, rapidement mis en accusation (« les Pays-Bas c’est la facilité », dira quelqu’un cours d’une séance d’évaluation). Le plus souvent, il s’agit d’un sentiment diffus, qui ne s’accroche pas à quelque chose de précis parce que les stagiaires ne peuvent pas vraiment critiquer le mauvais fonctionnement des dispositifs qui leur sont présentés (ils sont même plutôt admiratifs devant les taux d’encadrement des « quartiers sans drogue ») et ils ne peuvent donc que soupçonner : « Ça cache quelque chose » dit la surveillante déjà mentionnée; ou interroger des principes : « Le psychanalyste [que je suis] est interpellé sur l’éthique, qui est un peu sacrifiée par le “bas seuil” [17] » (psychologue, France). L’extension du concept de dépendance aux jeux pathologiques, que beaucoup de stagiaires découvrent à cette occasion, donne à certains le sentiment d’être dans une société sous contrôle : « C’est pas autant la liberté qu’on croit ici », dit un infirmier belge (néerlandophone). Mais, à l’inverse, au cours de la visite de la prison d’Overmaze (Maastricht), ce sont les deux stagiaires néerlandais qui sont « effarés » (dixit l’un d’eux) par la curiosité qui semble pousser les autres stagiaires à une intrusion dans la vie privée du détenu qui s’entretient avec eux (A-t-il renoué avec sa femme ? Combien a-t-il d’enfants ? Leur parle-t-il de drogue ? etc.). Les stagiaires ont oublié la grille de questionnement préparée pour la visite et qui devait les amener à observer les agents pénitentiaires : la fascination qu’exerce « le drogué » est plus forte. À ce moment-là, il suffit d’observer les regards qu’échangent le détenu toxicomane néerlandais et le surveillant qui l’accompagne, pour comprendre que la connivence entre eux est plus forte que celle qui pourrait exister entre le surveillant néerlandais et ses collègues des différents pays. Mais c’est aussi le moment où les travailleurs sociaux français ou belges peuvent voir, avec sympathie, se concrétiser un autre mode de relation détenu/surveillant que celui dont ils ont tendance à déplorer l’existence dans leur pays. On voit donc (habitus de néerlandais ou habitus de travailleur social ?) qu’il serait hasardeux pour le sociologue de succomber à la tentation de l’interprétation culturaliste.
L’équipement des frontières du secret professionnel
On peut faire la même remarque à propos d’un autre affleurement des tensions interprofessionnelles, très présent en prison : qui peut savoir quoi sur qui ? [18] La prison est évidemment un milieu propice à la rumeur, mais aussi à ce qui en est bien souvent le pendant : la possession d’informations qui se transforme en moyen de pression. La séparation du monde médical et du monde sécuritaire que la loi de 1994 a instituée, en France, offre aux stagiaires (auxquels elle est présentée au cours du module « France » de TIMC), l’opportunité de travailler ces gisements identitaires [19].
Les Belges et les Néerlandais [20] découvrent l’autonomie de l’intervention médico-psychologique dans les prisons françaises, moins à la faveur d’exposés (en général peu enthousiasmants) sur les textes qui règlent les territoires médicaux et psychiatriques, qu’à l’occasion de la rencontre concrète avec des dispositifs de travail en acte : par exemple la distribution de médicaments ou l’information sur une pathologie. Si les interpellations démarrent toujours à l’initiative des surveillants belges qui, eux, distribuent les médicaments, « par plaquettes », au risque de se tromper [21], elles trouvent rapidement un écho chez leurs collègues français. La loi de 94 est généralement considérée comme un progrès vers l’établissement de conditions de détention plus humaines et il n’est donc pas facile « pour un simple surveillant » (expression récurrente au cours des stages), de remettre en cause une telle légitimité ou au moins d’en montrer les limites. Mais, grâce aux interventions de leurs collègues étrangers, ils peuvent se risquer à des mises en équivalence, qui ont une double dimension : défensive et personnelle (le surveillant, qui n’est pas informé des pathologies, risque la contamination par agression ou par contact); offensive et corporative (le surveillant n’a pas besoin de connaître le diagnostic, mais, pour faire son travail, il doit recevoir des indications en termes de comportement par rapport au détenu [22]). Au bout du compte, on s’aperçoit que ce qui est en cause, c’est l’accentuation, par la loi de 94, d’une asymétrie que l’on retrouve un peu partout ailleurs : les informations remontent de la détention vers l’infirmerie ou le SMPR, mais elles ne redescendent jamais (sauf, réglementairement, pour la tuberculose). « On nous impose le signalement et après on nous dit “stop ! secret médical !» (formateur, France). D’où ce propos désabusé d’un autre surveillant français : « On doit tout dire, mais nous on nous dit rien ».
Bien des indices montrent cependant que des dispositifs de passage s’installent de facto. D’une part, parce que l’entité discursive, « le médicopsychologique », n’est pas un bloc sans lézardes : les stagiaires observent que la collaboration entre les spécialistes du somatique (les Unités de Consultation et de Soins Ambulatoires) et les spécialistes du psychiatrique (Service Médico-Psychologique Régional) n’est pas très chaleureuse et certains ne manquent pas de relever la position relativement dominée de l’UCSA par rapport au SMPR [23]. De ce fait, des alliances sont possibles (par exemple entre l’UCSA et la détention). D’autre part, des aménagements se construisent : l’établissement de « relations de confiance » entre infirmiers du SMPR et surveillants affectés à cette institution permet une sorte de secret partagé, qui semble fonctionner plutôt comme un arrangement (c’est-à-dire une solution attachée aux personnes et aux circonstances) que comme un compromis [24]. Plusieurs témoignages, recueillis par ailleurs, nous laissent penser que ce compromis pourrait trouver une stabilité plus grande au cours des prochaines années, au travers d’équipements qui ne sont pas encore bien définis (ou en tout cas qui ne vont pas plus loin pour l’instant que la notion de « secret professionnel partagé »), mais qui font l’objet de discussions. Néanmoins, les stagiaires relèvent que si des collaborations entre la détention et le secteur médical existent en matière de prévention des suicides, la distribution des traitements de substitution (le Subutex®) reste le privilège absolu du SMPR, ce qui n’empêche pas que « le Subutex circule de façon importante en prison » (médecin généraliste). Les échanges très animés auxquels nous avons pu assister chaque fois que le « modèle français » a été en question, ont placé le plus souvent les médecins en position défensive. Tout juste ont-ils trouvé un écho en présentant « les logiques » étatiques qui font de la prison une « forteresse assiégée »: l’État a fait le choix de la substitution plutôt que du sevrage; et celui de la substitution par la buprénorphine (Subutex®), plutôt que par la méthadone [25]. Autrement dit, chaque fois que les médecins ont mis en avant des connaissances techniques, ils ont pu faire connaître aux stagiaires une réticence, pour ne pas dire une hostilité à la politique des drogues française. Les questions délicates de gestion des limites du secret professionnel passaient alors au second plan. Il n’est pas sûr que le malentendu sur une politique des drogues ait été levé pour autant.
La force des malentendus
Les discussions instaurées par les techniques psychosociologiques auxquelles les organisateurs de TIMC adhèrent ont fait apparaître la complexité et la superposition des lignes de partage entre les visions du monde en prison. Il serait donc faux de donner l’impression que coexistent de façon figée, dans l’institution pénitentiaire, trois mondes étanches (le sécuritaire, le social et le sanitaire), entre lesquels le détenu s’efforce de jouer son jeu. Disons plutôt que c’est, en situation de travail carcéral, une tendance ou une position de repli lorsqu’il y a difficulté. Mais ces habitudes de travail excessivement routinisées et ces représentations durcies apparaissent aux yeux des participants lorsqu’ils sont confrontés à un « changement de décor » culturel (« Je me sens sur une autre planète », dit un surveillant en découvrant le CPA de Givenich). Le travail que ces innovateurs effectuent sur ces dessillements donne des résultats inégaux, mais que l’on pourrait résumer par une formule souvent entendue au cours des évaluations : « Je ne vois plus les choses comme avant ». Nous espérons avoir donné à voir, en tout cas, que ces stagiaires n’ont rien d’exceptionnel et qu’ils ont des préoccupations tout à fait représentatives de leurs milieux d’origine. C’est bien là l’originalité de la démarche à visée autonomiste entreprise par le réseau TIMC : croire que des changements sont possibles en s’appuyant sur des individus qui ne s’y destinent pas initialement. Et c’est bien là que se situe l’intérêt sociologique de ces observations : dans les plis de la mise en place de la politique de réduction des risques en prison (ce que l’on peut considérer comme un dispositif de politisation), se glissent, tout à la fois, un autre dispositif de politisation (le travail en équipe comme forme de coordination efficace) et des formes hybrides de cristallisation (mélanges d’anciennes dispositions portées par les agents les plus âgés et les moins diplômés et de nouvelles dispositions qu’apportent les nouvelles générations de surveillants). Il en découle nécessairement de nombreux malentendus, dont certains sont réfléchis et stratégiquement utilisés, comme « savoirs coupables », par toutes les parties en présence et d’autres subis comme des destins.
Reçu en mars 2002
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[1] L’emploi de cette métaphore se justifie par le fait qu’un groupe inducteur s’appuie sur une fraction active de la population visée pour entraîner un phénomène transmissible et reproductible à une plus large échelle. Pour l’analyse d’un cas antérieur : Trépos, 1995.
[2] Nous donnons ici à « équipement » un sens fort et métaphorique (« équiper une paroi » d’escalade), celui de dispositif qui doit disposer un ordre et des repères, dans une situation incertaine et transformer la question ou la querelle en problème (si l’on se souvient qu’en grec, «problema», c’est ce qui est posé devant).
[3] Ce groupe de 358 personnes comporte 39% de Belges, 31,5% de Français, 22,5% de Luxembourgeois et 7% de Néerlandais. Si les principaux militants de cette cause sont des intervenants sociaux extérieurs, ils sont pourtant minoritaires dans le groupe, qui comprend : 79% de personnels pénitentiaires (39% de surveillants, 17% de chefs de service, 16% de personnels médicaux ou sociaux, 6% de directeurs) et 21% de personnels extra-pénitentiaires (12,5% de travailleurs sociaux, 3% de psychologues, 2% de directeurs et 5% de divers).
[4] Alors que les animateurs de TIMC souhaitent plutôt traiter des dépendances, au sein d’une matrice de mise en équivalence (avec alcool, tabac, médicaments, mais aussi (suite note 4) chocolat ou personnes), des stagiaires ont fait remarquer que cela ne devait nullement empêcher de chercher à comprendre la forme spécifique de ces dépendances en prison.
[5] Ce carnet, que les stagiaires remplissent à la fin de chaque journée et qui demeure leur propriété, représente un passage à l’écriture qui n’a rien d’évident dans cet univers. Il est conçu, par les organisateurs, comme un point d’appui pour transmettre, aux collègues de travail, les compétences acquises en stage.
[6] On peut entendre parlà des dispositifs d’expression réglée des pratiques sociales : besoins, aspirations, différends, interprétations de la vie collective, initiatives, etc.) Sur cette notion : Trépos, 2002.
[7] De nombreuses pratiques sociales fonctionnent comme des heuristiques (i.e. des schémas d’action visant la réussite par le déclenchement de réponses standardisées à des situations présentant des analogies entre elles). Lorsqu’elles passent à un état explicite (par thématisation ou valorisation et dé-singularisation), elles tendent à se cristalliser comme des algorithmes (i.e. des suites formalisées de raisonnements).
[8] On entend parlà des collections cohérentes de concepts et d’algorithmes permettant de construire une image globale aussi complète que possible de notre expérience (sur la notion : Maier, 1999). Lors d’une boucle, début 2000, un psychiatre participant au stage, réclame aux organisateurs un exposé sur les « visions du monde », qu’il pense éclairant pour contourner les obstacles du travail en commun. Nous avons relevé ici la tension entre les visions du monde additive (i.e. accumulant des initiatives au coup par coup avec l’ambition de traiter directement la difficulté), compensatoire (centrée sur l’invention de grands équipements destinés à résoudre les problèmes par une action sur leur contexte), autonomiste (reposant sur l’affirmation de la nécessaire autonomie des acteurs et supposant que l’on cultive l’excellence des liens qu’ils tissent).
[9] Un autre surveillant dira plus tard : « J’aurais du mal à serrer la main de certains détenus ».
[10] Très silencieux jusqu’alors, les Luxembourgeois, qui ont les mêmes habitudes que les Français sur ce point, risquent une formule : «Chez nous, on dit au client : tu as laissé ton ‘monsieur’ au greffe» (surveillant, approuvé de la tête par son collègue). Mais, lors d’un autre stage, un moniteur de sport de Givenich signale que tout le monde le tutoie. Les termes d’adresse seraient-ils donc relatifs aux statuts des personnels ?
[11] Dans un ouvrage de référence, Luc Boltanski et Laurent Thevenot ont montré que les montées en généralité suscitées par des épreuves de grandeur entre des personnes peuvent s’effectuer selon plusieurs grammaires incompatibles entre elles et qui définissent autant de Mondes de justice. Dans le Monde Civique, par exemple, les personnes se mesurent selon le principe de l’égalité et de la représentativité, tandis que dans le Monde Industriel, elles se mesurent à l’aune de l’efficacité et de la programmation méthodique (Boltanski, Thevenot, 1991).
[12] Nous reprenons ici encore le vocabulaire de Luc Boltanski et Laurent Thevenot, 1991.
[13] L. Boltanski, L. Thevenot, 1991, p. 170.
[14] Il s’agit de financements publics de projets autogérés en marge du marché du travail ou de la socialité usuelle. Les tentatives de TIMC seraient plutôt du côté de l’« activation » (politique publique de traitement de l’exclusion, fondée sur la limitation, par ses instigateurs, de l’accès au système; cette limitation s’opère par l’énoncé de devoirs, d’incitations et de contrôles). Voir un essai de définition (Bynner, 2001) et d’illustration dans le secteur des SDF aux Pays-Bas (de Graaf et al., 2001), qui insistent sur les limites de l’empowerment.
[15] Mais, prise dans l’enthousiasme que crée la dynamique du stage, la personne qui formule cette remarque précise qu’il s’agit «d’un manque de communication ».
[16] Les guillemets sont justifiés par le fait qu’il s’agit d’une autodésignation et non parce que nous serions sceptiques sur la justesse de cette qualification.
[17] L’expression « bas seuil » (low threshold) est utilisée un peu partout en Europe pour qualifier une prise en charge des toxicomanes caractérisée par un faible degré d’exigence et un taux d’encadrement professionnel très bas. Sur l’histoire de la mise en place de ces dispositifs : Gourmelon, 2001.
[18] Cette question banale est mise en perspective dans un célèbre essai de Georg Simmel (Simmel, 1991). Everett Hughes a montré comment le savoir que s’approprient des catégories professionnelles ou qui leur est confié et qu’elles édifient en secret, pèse sur ces catégories comme un savoir coupable en raison de l’ambiguïté de la délégation de consentement qui leur est accordée par le corps social (Hughes, 1996).
[19] Marie-Hélène Lechien, qui présente une analyse d’ensemble de cette réforme, montre de nombreux autres points de tension entre catégories de personnels et avec les détenus, qui sont largement convergents avec ce que nous avons observé (Lechien, 2001).
[20] Les Luxembourgeois sont dans une situation assez proche des Français, comme le signale, d’une manière un peu sybilline, un surveillant : «Nous on a même pas le droit de donner une Aspégic, alors…».
[21] «Je me rappelle qu’une fois, j’ai distribué de l’aspirine à un détenu allergique… On nous laisse des aspirines pour éviter de déranger l’infirmerie » (chef de quartier, Belgique). Une discussion s’est alors engagée pour savoir si la distribution de médicaments est un acte médical ou si c’est, comme dit un infirmier belge, «comme distribuer de la nourriture ».
[22] «Le retour qui manque au surveillant, c’est pas le diagnostic, mais comment se comporter » (assistante sociale, France).
[23] Il est bien question de légitimité : «C’est souvent l’évitement entre l’UCSA et le SMPR. Chacun dans son coin. Je l’ai ressenti hier, comme un peu partout. C’est l’entité SMPR qui s’attribue elle-même la valorisation. C’est là où ça ne va pas » (directeur, France). Ces cloisonnements peuvent varier d’un établissement à l’autre en fonction des conceptions, des personnalités des responsables de SMPR et aussi de l’histoire spécifique de chaque établissement.
[24] L. Boltanski, L. Thevenot, 1991,408-410.
[25] «En prison, il y a des pressions claires des tutelles pour donner du Subutex » – médecin généraliste. Rappelons que la méthadone ne coûte pratiquement rien, mais demande un protocole de suivi plus rigoureux.
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