2002
Psychotropes
Articles
Les analyseurs d’un symptôme antisocial
Proposition de traitement psychodynamique du lien causal dans le
passage à l’acte violent lié au passage à l’acte toxique
[1]
Daniel Dérivois
Psychologue clinicien, Doctorant en Psychologie et
Psychopathologie Cliniques, Centre de Recherches en Psychologie et
Psychopathologie Cliniques Institut de Psychologie – Université Lyon
II.
À partir des modèles causals, des modèles corrélationnels et du
modèle conceptuel intégratif (S. Brochu) qui expliquent la relation
drogue~crime dans une perspective phénoménologique et systémique, l’auteur
propose de faire du passage à l’acte violent sur l’autre lié au passage à
l’acte toxique sur soi un seul et même symptôme antisocial. Ce symptôme est
décomposé en différents analyseurs (l’agir, l’addictif ou le répétitif, le
transgressif, l’agressif, le toxique, le culturel) qui font chacun apparaître
un aspect spécifique de la problématique et qui préfigurent les prémisses d’un
nouveau modèle psychodynamique complémentaire axé sur le lien
originaire.
Mots-clés :
Consommation, Produit illicite, Étiologie, Criminalité, Modèle, Analyseurs, Adolescent, Symbolique, Symptôme, Passage à l’acte, Troubles de la personnalité.
From the causal, correlational and the integrative conceptual
models (S. Brochu) that provide phenomenological and systemical explanations of
drug-crime relationship, the author suggests to consider violent behaviors
linked to drug abuse as one antisocial Symptom. The Symptom can be divided into
different aspects (acting out, addictive, transgressive, aggressive, toxic,
cultural). These aspects provide the premises for a new complementary
psychodynamic model based on primal experiences.
Le passage à l’acte violent lié à la consommation de produits
toxiques à l’adolescence est un phénomène complexe. Les modèles causals et
corrélationnels qui tentent de l’expliquer ont, malgré leurs apports
considérables, montré leurs limites (Brochu, 1995). Cela semble tenir au fait
que « l’objet antisocial » est approché à des niveaux différents mais aussi à
la difficulté à reconnaître et à nommer les dimensions de cet objet. Nous
appellerons ici « objet antisocial », l’antisocialité comme objet d’étude. Cet
objet qui couvre tout un champ thématique et épistémologique est donc à
distinguer de l’objet toxique (alcool, drogue, médicament…) et de l’objet
utilisé dans les actes de violence (couteau, arme à feu, une partie du corps…)
qui sont des objets concrets dont les modes d’utilisation liés à d’autres
conduites déviantes peuvent exprimer une forme particulière des problématiques
antisociales.
Cet article a pour but de susciter une réflexion théorique,
méthodologique et clinique sur le lien drogue-crime en général en focalisant
essentiellement l’attention sur un aspect particulier :
le passage à l’acte violent sur l’autre lié au
passage à l’acte toxique sur soi. Les deux pôles
drogue et
crime couvrent tout un ensemble de
conduites diverses. Dans le pôle crime, nous nous intéresserons à l’acte
hétéro-agressif (passage à l’acte violent sur
l’autre). Bien que le lien entre la drogue et la violence ait
surtout été démontré avec l’alcool (Dufour-Gompers, 1992), nous nous
intéresserons dans le pôle drogue à
toute consommation compulsive et abusive de n’importe quel produit toxique que
nous appelons passage à l’acte toxique sur
soi. Cela tient au fait que les populations sur lesquelles portent
nos recherches consomment plusieurs substances psychoactives (alcool, drogue
dure ou douce, médicament…) au point qu’il est difficile d’évaluer la part de
chacune d’elles dans le passage à l’acte violent sur l’autre.
En circonscrivant notre objet d’étude de cette manière – un
passage à l’acte autocentré et un passage à l’acte hétérocentré –, nous
proposerons un mode d’analyse de ces conduites antisociales en vue de la mise
en place d’un modèle psychodynamique prenant en compte le fonctionnement
psychique.
Les modèles de la relation drogue-crime
Nous rappellerons brièvement, tout en estimant leur portée, les
principaux modèles de la relation drogue-crime. Nous nous appuierons, pour ce
faire, sur les travaux de P. J. Goldstein (1985) et de ceux de S. Brochu
(1995,1997) qui font une présentation critique des modèles proposés par
différents chercheurs. Nous essaierons ensuite d’évaluer l’apport spécifique de
S. Brochu pour en interroger certains enjeux.
Les modèles
causals
Les modèles causals préconisent l’idée d’un lien de cause à
effet entre l’utilisation de produits toxiques et le passage à l’acte violent.
D’après le modèle
psychopharmacologique, l’intoxication par le produit provoque des
réactions psychopharmacologiques et conduit le sujet à la violence. Ici, le
corps est au centre, il est l’interface entre le toxique et l’agir. Le
modèle économicocompulsif met l’accent
sur la dépendance physiologique et psychologique qui induit un besoin d’argent
pour se procurer le produit. C’est ce besoin d’argent qui mènerait à la
criminalité lucrative. Dans le modèle
systémique, c’est le fait de se retrouver dans un milieu favorisant
l’usage de la drogue qui conduit à la violence. L’individu subit l’influence de
l’environnement. Ce modèle, selon S. Brochu, est ambigu en ce qui a trait à la
causalité drogue-crime. Nous pensons que le modèle systémique, parce qu’il
traite d’une causalité indirecte, mériterait d’être classé dans une catégorie
autre que les modèles causals. Le modèle
tripartite tente de regrouper ces trois premiers modèles pour donner
une vision plus globale de ce lien complexe. Ce n’est qu’un modèle synthétique
qui présente ainsi une évolution considérable dans la compréhension du
problème.
Selon les modèles causals, notre objet d’étude pourrait se
schématiser comme suit :
Passage à l’acte violent sur
l’autre → Passage à l’acte toxique sur
soi
Selon le modèle causal
inversé qui n’est pas forcément appliqué dans les actes violents
mais dans les délits mineurs, c’est le passage à l’acte violent qui mènerait à
la consommation de produits toxiques. Et le schéma deviendrait : En dépit de
leur attachement exclusif à la réalité extérieure, ces modèles ont le mérite de
décrire et de polariser le phénomène. Ils en pointent les deux grands axes et
les font dialoguer directement. En effet, il y a toujours de l’intérêt, dans un
premier temps, à baliser un problème, à chercher des repères, voire à trouver
une cause, ne serait-ce que pour établir des liens provisoires permettant de
penser. Cependant dans ce va-et-vient incessant entre les deux pôles du
problème, l’on s’aperçoit au fur et à mesure du caractère indécidable du lien
causal, tel qu’il est évoqué ici.
Les modèles
corrélationnels
Dans les modèles corrélationnels, il n’y a pas de causalité
simple et directe entre la consommation de produits toxiques et l’acte violent.
Ces deux pôles seraient d’origines différentes ou seraient liés à un autre
facteur. Les tenants du modèle sans cause
commune postulent que le passage à l’acte violent et l’usage de
produits toxiques sont uniquement liés entre eux par la synchronie de leur
apparition à l’adolescence. Les modèles à causes
communes sont de deux sortes : le modèle psychopathologique explique la
délinquance et la toxicomanie par des traits spécifiques de la personnalité de
l’individu tandis que le modèle
psychosocial met beaucoup plus l’accent sur des facteurs
psychosociaux. On parlera de « syndrome général de déviance » (J. E. Donovan;
R. Jessor, 1985).
Selon ce modèle, notre objet d’étude pourrait se schématiser
ainsi :
Quoi qu’il en soit, la portée des modèles corrélationnels est
d’aller au-delà d’une causalité linéaire en préconisant des causes externes.
L’introduction d’un troisième pôle (adolescence, traits de personnalité ou
facteurs psychosociaux) permet un dégagement, une mise à distance par rapport
au phénomène, qui éclairent davantage la double problématique. Cependant, même
s’ils favorisent ainsi une approche plus approfondie du problème, la question
de la causalité n’en demeure pas moins cruciale. Le lien causal vise un
troisième terme qui ne fait qu’isoler le problème, et l’énigme reste entière.
D’une causalité directe, on ne fait que passer à une causalité indirecte. Nous
proposerons plus loin un modèle de traitement de la causalité mais analysons en
attendant la proposition de S. Brochu.
Le modèle conceptuel intégratif et
le « style de vie déviant »
Après avoir constaté l’ampleur des écarts entre ces modèles,
S. Brochu en vient à faire l’hypothèse que « les chercheurs impliqués dans
l’étude de la relation drogue-crime n’observent pas tous le même phénomène » et
à remarquer que les résultats auxquels ils ont abouti ne présentent qu’un
aspect du problème. C’est ainsi qu’il propose ce qu’il appelle un
modèle conceptuel intégratif qui tente
d’intégrer toutes les autres approches, dans le souci de rendre compte de la
complexité de la problématique. Selon ce modèle, la relation drogue-crime
s’expliquerait par des facteurs de
risques (famille, amis, échec scolaire…) qui, suivant qu’ils
seraient faibles, moyens ou
sévères, vont favoriser le
maintien, la
progression ou l’interruption des conduites délinquantes. Il y
aurait trois étapes dans la progression, qui vont du stade d’occurrence,
caractérisé par « une consommation irrégulière faible », au stade
économicocompulsif (installation de la
dépendance), en passant par celui de renforcement
mutuel, qui est une étape intermédiaire. C’est cet ensemble
d’interactions qui vont déterminer chez un sujet donné l’adoption d’un
style de vie déviant. « La drogue et
le crime s’intègrent dans un style de vie déviant », dira-t-il. Le style de vie
déviant « représente un construit qui définit une tendance à adopter des
comportements plus ou moins socialement condamnés et à opter pour la
non-conformité aux règles de la culture dominante dans le but de parvenir à ses
fins, de donner un sens à son existence et de se définir une identité
personnelle » (S. Brochu, N. Brunelle, 1997).
Par rapport à notre objet, une représentation schématique de
ce modèle serait :
Passage à l’acte toxique et passage à l’acte violent ↔ Style
de vie déviant
Contrairement aux autres modèles, en plus de donner une
vision plus globale, synthétique et holistique du problème, cette théorisation
accorde une place centrale au sujet. Le sujet devient acteur dans son parcours.
En interaction continue avec l’environnement (personnes à risques, milieux à
risques…), il se construit petit à petit une identité déviante. Le sujet n’est
pas seulement victime ou dépendant d’une situation mais il participe activement
à ce qui lui arrive.
Nous ferons cependant une remarque. Ce modèle insiste
beaucoup sur les notions de « progression », de « trajectoire temporelle » ou
de « cheminement » vers un style de vie déviant. Ces termes évoquent d’emblée
l’idée d’un déplacement dans le temps qu’on peut interroger autrement. En
effet, il nous semble que dans ce parcours, le mécanisme central à l’œuvre est
la répétition. Pour que le sujet
arrive au point culminant de la déviance, il a dû répéter les mêmes conduites
un certain nombre de fois, que le contexte soit différent ou pas. Ce processus
de répétition dans le temps invite à se poser un certain nombre de questions :
est-ce le fait de répéter qui conduit à la déviance ? Les comportements
déviants peuvent-ils s’expliquer uniquement par ce trajet dans le temps ?
Est-ce seulement une question d’interactions ? Les facteurs de risques ne
peuvent-ils pas être compris comme autant d’occasions qu’exploite le sujet
déviant pour actualiser quelque chose qui le travaille du dedans et qui lui
échappe en permanence ?
Cela permet d’introduire la question du rapport à l’objet et
de l’utilisation de l’objet, qui n’est pas envisagée par S. Brochu. Ses
recherches portant sur les drogues illicites, il nous semble que la question de
la culpabilité et de la transgression pouvait être centrale. Il ne se préoccupe
pas de cet angle de vue mais si le rapport à l’objet était étudié, la notion du
temps pourrait être comprise autrement. L’auteur privilégie les manifestations
extérieures, comme c’est le cas dans les modèles causals et corrélationnels qui
servent de support à son modèle. Ses propositions nous convainquent néanmoins
de l’importance d’interroger les enjeux du style
de vie déviant dans le but de proposer une approche
complémentaire.
Vers l’élaboration d’un modèle psychodynamique
Le modèle intégratif s’inscrit dans une perspective
phénoménologique et systémique. L’un de ses apports est de conduire la
réflexion vers d’autres horizons. S. Brochu (1995) remarque que « les
comportements de l’usager apparaissent comme porteurs d’une signification
personnelle plutôt que d’un déterminisme extérieur ». S’ouvre là tout un espace
inexploré de la problématique où la prise en compte du fonctionnement psychique
peut apporter des éclairages intéressants. Notre démarche se situe dans cette
perspective. La signification personnelle n’est pas toujours consciente. Il y
aurait une part inconsciente dans ce qui manifestement apparaît comme déviant.
Pourquoi dévie-t-on ? De quoi dévie-t-on ? Vers quoi dévie-t-on ? La déviance
est-elle une transition ou une position ? Les explications phénoménologiques et
systémiques semblent insuffisantes. Il est fort possible, comme le souligne S.
Brochu, que les chercheurs n’observent pas tous le même phénomène. Il se peut
aussi qu’ils ne construisent pas leur objet de recherche de la même manière.
Pour mettre à l’étude la part inconsciente du style de vie déviant, nous procéderons à la
déconstruction de cet objet complexe qu’est le lien drogue-crime, notamment en
reprenant la question de la causalité.
Le traitement de la
causalité
La tendance est grande, qui consiste à confondre causalité et
succession. Assez souvent, le décalage temporel entre deux ou plusieurs
événements fait qu’on établit entre eux un lien de cause à effet (J.-J.
Robrieux, 1993). C’est le fameux paralogisme post
hoc, ergo propter hoc (après cela, donc à cause de cela). Or, il
n’en est rien. Si les conduites déviantes se présentent de cette manière dans
le temps chronologique, elles semblent référer à une toute autre logique (ou à
aucune logique) au niveau psychique. Dans une perspective psychodynamique où
l’on admet que l’inconscient ignore le temps (S. Freud, 1920), ce qui apparaît
décalé dans la réalité externe peut provenir d’un même mouvement pulsionnel
dans la réalité interne.
Il nous semble que le passage à l’acte violent lié
extérieurement au passage à l’acte toxique relèverait cette dynamique. Ainsi,
pour traiter la question de la causalité, proposons-nous de poser un autre
regard sur cette double problématique en passant du syndrome – un ensemble de
symptômes – à ce que nous appelons un
symptôme antisocial. R. Gori (1996) a attiré l’attention sur l’étymologie du
mot « symptôme ». Ce terme, précise-t-il, vient de « sumpiptein » qui vient de
« sun » qui veut dire « avec », « ensemble » et de « piptein » qui signifie «
tomber », « survenir ». Donc, le symptôme, c’est « ce qui survient ensemble ».
Nous formulons l’hypothèse que le passage à
l’acte violent sur l’autre lié au passage à l’acte toxique sur soi est en
lui-même un seul et même symptôme dans la problématique antisociale, par lequel
le sujet actualise un même mouvement psychique. Ce symptôme
constitue, selon nous, une porte d’entrée très significative et très
représentative sur « l’objet antisocial » qui couvre un large ensemble de
conduites déviantes (violence, abus de toxiques, vol, mensonge, errance,
etc.).
Une fois ces deux thématiques (passage à l’acte toxique sur
soi et passage à l’acte violent sur l’autre) réunies dans un même ensemble, ce
symptôme antisocial peut se décomposer à son tour en « symptèmes », néologisme
que nous proposons pour indiquer la plus petite unité symptomatique. Comme nous
allons le voir, ces « symptèmes » sont autant d’analyseurs qui font chacun
apparaître un aspect singulier de l’ensemble de la problématique.
Les analyseurs
a) L’agir. Ce premier élément pose le
problème de l’acte en lui-même. Dans le passage à l’acte, il privilégie la
dimension motrice. L’agir peut être aussi verbal sous forme d’injures et il
n’est pas moins moteur, comme nous l’avons proposé (Dérivois, 2000b) à partir
des travaux de M. Mathieu
(1977) et de B. Duez (1999). L’injure est très présente dans
les passages à l’acte des adolescents que nous rencontrons. L’agir, tel que
nous l’entendons ici, couvre aussi bien le fait de consommer un produit toxique
(passage à l’acte toxique sur soi) que celui de s’attaquer violemment à
l’autre
(passage à l’acte violent sur l’autre): « Je bois de l’eau et
beaucoup de café pour remplacer l’alcool depuis que je suis en prison »,
déclare Hakim, 22 ans. Dans un groupe de parole où la consigne implicite était
de suspendre toute agitation motrice au profit d’un travail de représentation,
il n’arrête pas de dire : « J’ai envie de taper, j’ai envie de taper » en
joignant l’acte à la parole (il frappe fortement sa main droite dans la
gauche). Ces exemples montrent que même dans l’espace carcéral, l’agir reste fondamental dans le
fonctionnement de Hakim. Il ne peut résister à passer à l’acte de boire et/ou de
taper.
Cet élément interroge surtout la capacité du sujet à
représenter psychiquement. Il offre l’occasion de se demander si le fait de
passer à l’acte traduit un échec à représenter ou s’il peut s’entendre comme
étant l’amorce d’une activité représentative ou comme un niveau de
symbolisation.
b) L’addictif (ou le répétitif).
L’addictif met l’accent sur la compulsion de répétition de l’acte. Beaucoup de
pathologies (boulimie, Troubles Obsessionnels Compulsifs…) ont cette
caractéristique en commun. S’agit-il pourtant d’une même problématique ? En ce
qui concerne notre objet d’étude, il s’agit d’une double addiction à un produit
toxique (sur soi) et au passage à l’acte violent (sur l’autre). Il convient
ainsi d’interroger la particularité de l’objet d’addiction en lien avec le fait
de répéter. Certaines fois c’est l’objet d’addiction qui est déterminant,
d’autres fois c’est le processus répétitif qui prédomine quel que soit l’objet.
L’exemple de
Hakim le montre bien : celui-ci remplace l’alcool par de
l’eau ou du café.
On sent bien qu’au-delà de l’objet d’addiction (l’alcool), ce
qu’il met en avant c’est le fait de répéter l’acte de boire.
D’où l’intérêt à s’interroger sur les enjeux des
comportements extérieurs : pourquoi répète-t-on ? Qu’est-ce qu’on répète ?
Qu’est-ce qui se répète à l’insu du sujet pendant qu’il répète ? Quelle est la
place de l’objet utilisé pour répéter ? Autant de questions qui invitent à
réfléchir sur la complexité des pathologies addictives afin d’en dégager
certains points de convergence et de divergence.
c) Le
transgressif. Cet aspect du symptôme introduit la
fonction et le rapport à l’interdit et à la Loi. Il met en exergue l’économie
du désir de transgresser, la force pulsionnelle à franchir une limite interne
ou externe, et invite à interroger ce qui mobilise la transgression ainsi que
l’objet de la transgression. La transgression porte-t-elle sur la nature
(licite ou illicite) et l’excès de consommation d’un produit toxique ou sur la
religion et la famille par exemple ? Hakim : « Je ne bois pas chez moi, mes
parents sont musulmans ». Ici, l’objet de la transgression est l’alcool, et la
transgression vise les parents, la famille.
Le transgressif peut
aussi s’interroger sur l’acte violent : l’acte, est-il commis pour lui-même ou
pour donner sens à une culpabilité (S. Freud,
1916) réveillée par le toxique ? D’après S. Freud, certains
criminels passent à l’acte violent par sentiment de culpabilité. Quand on sait
que la consommation d’alcool est prohibée dans la religion musulmane, on voit
ce qu’un tel comportement peut susciter de culpabilité (cf. plus loin « le
culturel »).
La prise en compte de cet élément ne peut que favoriser
l’étude de la culpabilité, de la honte, du déni et du clivage, à côté de toute
la problématique des limites qu’il soulève.
d) L’agressif. L’élément agressif fait
apparaître l’aspect destructif de l’acte, le fait de causer un dommage. Il peut
se décomposer en auto-agressif et hétéro-agressif. C’est le second aspect qui
est pris en compte ici et qui met l’accent sur le fait d’attaquer violemment
l’autre. Il permet de s’interroger sur les particularités de l’objet
d’agression. L’acte est-il commis sur un objet animé (personne physique), un
objet inanimé (voiture, sac, maison, etc.) ou sur les deux types d’objet réunis
? L’acte est-il commis sans objet intermédiaire (contact corps à corps, coup de
poing, coup de tête. Simon,
16 ans : « Je lui ai mis une tête et une droite… comme j’ai
fait de la boxe, je m’en suis servi ») ou au moyen d’un objet (couteau, arme à
feu, bombe lacrymogène. Max, 23 ans : « J’ai mis un coup de couteau à
quelqu’un, un père de famille qui voulait nous séparer »; « J’ai gazé tout le
monde »)?
En quoi les caractéristiques de l’objet utilisé peuvent-elles
renseigner sur le fonctionnement psychique ? On peut pressentir que selon que
le sujet utilise tel ou tel moyen, c’est une figure spécifique des
problématiques antisociales qui se dessine.
e) Le
toxique. La dimension auto-agressive s’observe notamment
par le toxique, c’est-à-dire par la violence que le sujet se ferait à lui-même
par l’intermédiaire d’un produit toxique. L’auto-agressivité s’observe aussi
sous d’autres formes (tentative de suicide…) mais ici, ces autres formes sont
étudiées en lien avec le toxique, c’est-à-dire en ce qu’elles précèdent ou
succèdent l’acte violent sur l’autre. Cet analyseur permet également de
réfléchir sur le type de produit utilisé (alcool, drogues, médicaments) ainsi
que sur les modes de consommation (oral, nasal, intraveineux,
intramusculaire…). L’intérêt est notamment de se demander en quoi les
caractéristiques physiques et chimiques de l’objet toxique et la voie de
consommation peuvent renvoyer à des images du corps et des configurations
psychiques particulières. Nous sommes en train de constater par exemple que
l’objet-alcool peut être utilisé par le sujet soit pour ses propriétés
psychopharmacologiques– Hakim : « On prend de l’alcool pour oublier la misère
qu’on a dans le crâne » –, soit pour ses connotations socio-culturelles–
Michel, 23 ans : « Je suis breton d’origine » (le sujet insinue que c’est
normal s’il boit beaucoup) –, ou tout simplement pour ses caractéristiques
physicochimiques qu’utiliserait le sujet pour figurer sa psyché ou son corps :
« Le whisky… ça rend mou ».
f) «Le culturel». Parmi tous ces éléments du Symptôme, il
convient de distinguer le culturel, non pas parce qu’il est en soi un symptôme
mais parce que de par son articulation avec le psychique, il peut masquer un
symptôme, il peut être porteur d’un symptôme ou rendre symptomatique un fait
non pathologique. Cela vaut autant du point de vue du sujet observé que de
celui qui observe, et contribue ainsi à l’analyse des enjeux
transférocontretransférentiels sur l’objet de recherche et sur la relation
clinique. Il permet de relativiser les résultats. Il permet, par exemple, de
considérer le rapport du sujet singulier au produit toxique ou à l’acte violent
en tenant compte de ses référents culturels de base en articulation avec le
contexte socioculturel dans lequel ses actes ont été commis.
Hakim, de culture musulmane, vit en France avec sa famille.
Il se « cache pour consommer » et dit : « Je suis musulman, je n’ai pas le
droit de boire ». Peut-on comprendre ses consommations de la même manière que
celles de Michel qui met en avant ses origines bretonnes ? Les passages à
l’acte violents qui suivent leurs consommations relèvent-ils de la même
problématique ? Dans le cas de Hakim, l’hypothèse freudienne sur l’acte violent
lié au sentiment de culpabilité ne permettrait-elle pas de construire un
sens potentiel (Roussillon, 1995) à
ses comportements déviants ?
La clinique nous montre qu’assez souvent, les conduites
déviantes se présentent comme un emboîtement, un point d’ancrage des
transformations psychiques interculturelles. Cela ne va pas sans réinterroger
des acquis théoriques antérieurs. La mise au travail du
culturel et de l’interculturel dans la
problématique de la violence liée au toxique à l’adolescence nous paraît
pertinente dans la mesure où cette forme de délinquance semble être un lieu
privilégié d’articulation du psychique, du culturel et du social (Dérivois,
2000a).
Les différents analyseurs évoqués ci-dessus pourraient se
schématiser comme suit :
Intérêt de ce
découpage
Ce découpage n’est pas à comprendre comme une approche clivée
du problème. Il montre au contraire que, par un même mouvement, les adolescents
antisociaux agissent, répètent, transgressent,
agressent, s’intoxiquent et que tout cela s’articule sur un
arrière-fond culturel qu’on gagnerait
à intégrer à la problématique. Il apporte ainsi une contribution au traitement
du lien causal en opérant un décentrage partant du « syndrome » au « sujet »
dans son rapport avec lui-même et avec le monde externe.
Parallèlement, ce point de vue sur l’objet de recherche
présente des avantages à trois niveaux : méthodologique, clinique et
psychopathologique. Au niveau méthodologique, il permet de mieux cerner et de
mieux nommer l’objet épistémique et de dégager les aspects qui nous
intéressent. En fait, chacun de ces « symptèmes » peut à lui seul constituer
une entrée vers le psychisme du sujet. Le dispositif méthodologique peut se
focaliser sur tel ou tel aspect tout en tenant compte des autres ou encore
mettre l’emphase sur l’ensemble de la problématique tout en distinguant les
variantes, comme nous l’envisageons.
Au niveau clinique, ce découpage permet une meilleure
appréhension et une analyse plus fine et plus approfondie de ce qui se joue
dans la relation clinique. La relation clinique est un espace où le sujet
dépose et met en œuvre son symptôme dans toute son acuité et il faut savoir à
ce moment-là quel aspect du symptôme prédomine. Il arrive souvent que la
difficulté à repérer et à nommer les dimensions de l’objet de recherche entrave
la relation clinique et fasse passer à côté d’éléments importants.
Quant au point de vue psychopathologique, il facilite
largement l’établissement d’un diagnostic différentiel en termes de processus.
Comme on peut le voir, les différentes dimensions du symptôme s’entrecroisent
et, suivant les comportements idiosyncrasiques d’un sujet, tel élément peut
être dominant par rapport à tel autre, tel élément peut se jumeler à tel autre
(le transgressif et le culturel, par exemple) pour offrir un tableau clinique
spécifique qui favorisera alors une prise en charge plus adaptée.
Les premisses d’un modèle : hypothèses de travail
Si l’état actuel de nos travaux permet de dégager des
analyseurs pour la compréhension des conduites déviantes, il nous conduit aussi
à la construction d’un certain nombre d’hypothèses sur le fonctionnement
psychique d’adolescents antisociaux. De « cultures » différentes, ces derniers
sont incarcérés pour actes violents commis sous l’emprise de substances
psychoactives (alcool, drogues, médicaments). Nous les avons approchés au moyen
d’entretiens cliniques et de tests projectifs (Rorschach et TAT en
complémentarité – Chabert, 1998). Le choix des techniques projectives est
motivé par leur capacité à mobiliser l’imaginaire et par leur pertinence dans
l’étude du fonctionnement psychique et des processus de symbolisation. Une
première analyse du matériel recueilli permet de mettre au travail une
hypothèse générale et deux autres hypothèses que nous évoquerons
rapidement.
La mise en acte du lien
originaire
Parallèlement à la rupture du
lien social qui caractérise les adolescents antisociaux, une
constante dans la clinique antisociale semble être la
rupture des liens familiaux
(Roman,1991,1993). En effet, la plupart des adolescents rencontrés sont de
parents divorcés ou séparés, ou bien ils n’ont jamais connu un des parents,
généralement le père– Simon (16 ans) au cours d’un entretien : « Je cherche mon
père, je ne le trouve pas, c’est pourquoi je fais toutes ces conneries (…) Je
voudrais le voir pour lui demander pourquoi il est parti (…) Je pense beaucoup
à lui…, j’aimerais savoir comment ça s’est passé avant que je vienne au monde,
j’aimerais savoir pourquoi il est parti quand je suis né…». Certaines fois, ils
sont préoccupés par l’absence d’un autre membre de la famille (frère, tante…).
D’autres fois, les parents sont présents physiquement mais absents
psychiquement, c’est-à-dire défaillants dans leurs fonctions parentales, ce qui
entrave la constitution de liens identitaires solides.
Une autre constante est ce qu’on peut appeler une
rupture culturelle. Beaucoup d’entre
eux sont – directement ou par l’intermédiaire des parents – d’origine étrangère
et se trouvent confrontés à un contexte socioculturel différent du leur où les
valeurs ne sont plus les mêmes. Ce « choc de cultures » (Camilleri, 1989),
surtout à l’adolescence, semble mobiliser des ajustements psychiques
spécifiques pour faire des liens. Leurs manières de parler de leurs conduites
déviantes reflètent leur préoccupation par le tissage de liens au niveau de la
famille et de la culture d’origine, par-delà le lien social. Ces différents
niveaux de lien nous portent à penser qu’un lien peut en cacher un autre et
qu’il y aurait en arrière-fond toute la question du
lien originaire, c’est-à-dire la
qualité des liens précoces qui préfigurent l’établissement et la constitution
des liens familiaux, sociaux et culturels. D’où notre hypothèse générale selon
laquelle le double passage à l’acte addictif au
toxique sur soi et à l’acte violent sur l’autre s’inscrirait dans un même
processus de mise en acte du lien originaire.
Comme elle porte sur le double passage à l’acte, cette
hypothèse générale inclut tous les éléments du symptôme mais fait de
l’addictif ou du
répétitif un radical. Elle rejoint le
rapprochement que fait D. Marcelli (1996) entre le lien précoce et le lien
d’addiction au produit toxique. Elle s’inspire aussi de l’hypothèse de B. Duez
(1996) selon laquelle l’antisocialité à l’adolescence est une pathologie de
l’originaire (ou du fantasme originaire). D’après B. Duez, chacun des fantasmes
originaires freudiens (scène primitive, castration, séduction) a son négatif en
agi sur l’autre. Le sujet agit sur l’autre ce qu’il subit ou croit subir dans
le fantasme. Il propose d’appeler ce contre-fantasme «fantagme». L’hypothèse de cet auteur porte
exclusivement sur l’agir délinquant dans son articulation avec l’originaire.
Nous la schématisons de cette manière :
Notre apport est de la mettre à l’épreuve d’une clinique
particulière de l’antisocialité (lien drogue-crime et plus précisément lien
entre le passage à l’acte violent sur l’autre et le passage à l’acte toxique
sur soi), la développer un peu plus, notamment en interrogeant la place de
l’objet toxique dans le passage à l’acte violent.
Le lien originaire est ce qui permet au sujet de naître (ou
re-naître) subjectivement, au nom de lui-même. Nous pensons que c’est ce lien
originaire tenté et manqué à chaque fois par l’adolescent antisocial qui serait
à la base de la compulsion de répétition. Et l’usage fréquent du toxique par
voie nasale, ainsi que la trace dans les protocoles projectifs de signifiants
renvoyant à la respiration (nez, narines, air, bouche, museau…) invitent à
penser qu’on peut aussi aborder les problématiques addictives à travers le
«respir » (Tristani, 1978) qui est la
compulsion de répétition par excellence. Il nous semble que l’interrogation du
«stade du respir », précédant le
stade oral classiquement convoqué dans
la compréhension des consommations de produits toxiques, peut déboucher sur des
développements heuristiques.
Ainsi, le lien originaire, tel que nous l’entendons ici,
tente d’articuler les fantasmes originaires freudiens (commentés par Laplanche
et Pontalis, 1985), la théorie de l’originaire de P. Aulagnier (1975), les
élaborations théoriques de J.-L. Tristani (1978), avec pour fil conducteur les
théories sur les processus de symbolisation sur lesquelles travaille notamment
R. Roussillon (1995,2000). Les processus de symbolisation rendent comptent de
la capacité d’un sujet à transformer, à mettre en sens un ensemble d’éléments
bruts actuels ou passés, venus du dedans ou du dehors de son psychisme. R.
Roussillon distingue un niveau de symbolisation
primaire (représentation-chose) précédant le niveau de la
symbolisation secondaire
(représentation-mot). Il nous semble que le lien originaire – dans le passage à
l’acte violent lié au passage à l’acte toxique – pourrait témoigner d’une
symbolisation originaire qui
précèderait la symbolisation primaire et qui s’articulerait avec la
représentation-affect. Ce n’est, pour l’instant, qu’une hypothèse
théorique.
Du subir au
sentir
La deuxième hypothèse propose l’idée que
la consommation de produits toxiques serait pour
le sujet adolescent un moyen d’autosentir dans le corps et dans
l’intrapsychique une violence originaire. Ce serait une reprise
autosensuelle d’une expérience traumatique antérieure. Elle met davantage
l’accent sur le toxique dans le double
sens de l’objet toxique concret et de ce qui est toxique pour le sujet. Ce
deuxième sens de « toxique » traduit une violence autocentrée qui peut, selon
le cas, évoluer vers d’autres formes de violence. Le sujet utiliserait l’objet
toxique concret pour actualiser, pour figurer une violence subie (dans la
réalité ou dans le fantasme). B. Duez (1996) propose que l’adolescent
antisocial agit ce qu’il subit dans le fantasme. La clinique du lien
drogue-crime a tendance à montrer qu’il sent d’abord dans son corps (et peut-être dans
son psychisme) ce qu’il croit subir avant d’agir sur l’autre, d’où ce schéma
:
Cette autosensation d’une violence originaire semble se
traduire à travers les protocoles projectifs notamment par un défaut de
holding (Winnicott, 1975)– Max, 23 ans
: « Une femme qui tombe à l’envers, les jambes en l’air » (Planche III du
Rorschach) – et par une défaillance du Moi-peau (Anzieu, 1985)– « un sac
poubelle, un sac plastique tout déchiré… qui serait dans la mer, déchiré » (Pl.
X). Nous nous proposons de mettre en lien la consommation de toxiques avec ce
qu’il appelle aussi la « toxicité du Moi-peau », c’est-à-dire des attaques
autodestructrices du Moi-peau qui
signent, selon nous, des autosensations de violence originaire.
Les défaillances précoces entravent l’activité psychique du
sujet qui se trouve dans l’urgence de représenter ou de signifier à sa façon,
selon ce qui lui est disponible dans la réalité interne ou dans la réalité
externe. Ainsi que le propose D. Marcelli (1996) « une psyché vide d’émotions
exige un corps plein de sensations ». Ces sensations seraient entre autres
celles d’être « lâché par tout le monde » et celles de ne pas avoir de limites
corporelles et psychiques. La difficulté à se donner des limites (le transgressif) dans les conduites déviantes
peut aussi se comprendre à partir de ces défaillances.
La violence originaire est à la fois physique et psychique.
C’est une violence à sensations qui va susciter chez celui qui la subit ou la
construit comme telle, toute une série de réaménagements psychiques et/ou
moteurs pour rester en vie.
Du sentir à
l’agir
La troisième hypothèse se préoccupe des manifestations de la
violence sur la scène sociale. Elle postule que la violence originaire autosentie par l’adolescent
antisocial par la prise de toxiques serait ensuite ré-actualisée, relocalisée
au dehors sur la scène intersubjective dans un processus de
symbolisation. Il y a un mouvement du dedans au dehors, une
décentration topique qui se fait à deux niveaux : d’une topique intrapsychique
à une topique intersubjective mais aussi d’une « topique » intracorporelle à
une « topique » intercorporelle. La violence se transmet de psyché à psyché
mais passe par le corps à corps, le corpssensations tenant lieu de mémoire.
C’est ce qui laisse penser que le passage à l’acte violent sur l’autre peut
être entendu comme une transaction (R. Dufour-Gompers, 1992) autosensuelle mais
aussi con-sensuelle. Le sujet passe d’un passage à l’acte toxique auto-centré à
un passage à l’acte violent hétérocentré. Autrement dit, il passerait du
subir à l’agir par le sentir, comme l’illustre ce schéma :
Le passage à l’acte violent est forcément polysémique. En
effet, il n’est pas que violent. Avant d’être violent, il met en œuvre la
motricité de manière particulière. Nous pensons ainsi que l’acte moteur est un
moyen de restructurer le Moi du sujet en lui permettant notamment de rétablir
ses limites internes. La motricité viendrait au secours d’une psyché carencée
en investissement et en limites.
Par-delà l’agir,
l’élément agressif est central dans
cette hypothèse. La violence originaire, en trouvant une issue à l’extérieur,
se transforme en violence actuelle. L’actualité de cette violence permettrait
au sujet de s’en dégager et de s’en faire une représentation, notamment à
travers la souffrance de l’autre.
Ces hypothèses sont conçues comme étant un vaste chantier
théoricoclinique et méthodologique. C’est l’analyse approfondie de notre
matériel clinique ainsi que la confrontation avec d’autres travaux à courants
théoriques et méthodologiques différents qui devraient statuer sur leur
validité.
En attendant nous proposons cette schématisation complète
mais provisoire :
Du lien causal au lien originaire ?
La proposition de passage du lien causal centré sur le syndrome
au lien originaire centré sur le sujet invite à penser le passage à l’acte
violent sur l’autre lié au passage à l’acte toxique sur soi à partir du
fonctionnement psychique du sujet. Le problème n’est pas tant dans l’objet
(produit toxique ou personnes ou biens sur lesquels opère l’acte violent) que
dans l’utilisation singulière de l’objet et le rapport spécifique à l’objet. Ce
ne sont pas les conduites déviantes qui convoquent le sujet au lien originaire
mais c’est parce qu’il y a urgence à tisser quelque chose de cet ordre-là que
le sujet s’en prend aux passages à l’acte toxique et à l’acte violent pour le
symboliser.
Pour symboliser, le sujet utilise aussi bien ses ressources
internes que ce qui s’offre à lui dans le monde externe. Autrement dit, il
utilise ses objets internes et ses objets externes qui peuvent être des objets
concrets. La façon dont il utilise les objets témoigne des niveaux de
symbolisation. C’est en ce sens que le rapport toxique à soi et le rapport
violent à l’autre gagneraient à être interrogés : comment le sujet
symbolise-t-il l’acte toxique et l’acte violent ? Que symbolise-t-il
par l’acte toxique et l’acte violent
?
Le choix de l’objet et les modes d’utilisation de l’objet
donnent une figure des agencements intrapsychiques et intersubjectifs qui
s’opèrent dans l’espace psychique des adolescents confrontés à des ruptures
multiples. Le lien originaire est le paradigme du lien familial, du lien social
et aussi du lien culturel dans la mesure où la question des origines
culturelles peut réveiller des liens très archaïques. Et l’on voit comment la
prise en compte des analyseurs proposés peut favoriser l’étude de la complexité
de ces liens. Le « style de vie déviant » (S. Brochu, 1995) qui réunit la
double problématique du lien drogue-crime apparaît dès lors comme la face
externe d’un problème plus profond.
Ainsi, en complémentarité avec le modèle conceptuel intégratif, voit-on se
dessiner dans la compréhension de la relation drogue-crime les cheminements
vers un modèle psychodynamique du fonctionnement
psychique originaire.
Reçu en mai 2001
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[1]
L’auteur remercie Pascal Roman (Centre de Recherches en
Psychologie et Psychopathologie Cliniques, Université Lyon II) et Serge Brochu
(Centre International de Criminologie Comparée, Université de Montréal) pour
leurs lectures critiques des premières moutures de ce texte.