2002
Psychotropes
Articles
Alexithymie et substances psychoactives : revue critique de la
littérature
Florent Farges
Psychiatre, Docteur en Psychologie, Centre PLURALIS – 29, rue
François 1er – 75008 PARIS
Servane Farges
Psychiatre des Hôpitaux, 77000 MELUN
Le concept d’alexithymie (étymologiquement: absence de mots pour
exprimer les émotions), depuis sa description par Sifneos en 1973, suscite un
intérêt croissant chez les cliniciens et les chercheurs. Depuis une quinzaine
d’années de nombreux travaux s’intéressent aux liens entre alexithymie et
consommation de drogues et alcool. Néanmoins, le statut de l’alexithymie est
l’objet de controverses et ce concept n’a pas, à l’heure actuelle, de
positionnement théorique et clinique clairement défini. Cet article propose,
dans une première partie une synthèse du concept d’alexithymie, puis dans un
deuxième temps, au travers d’une revue critique de la littérature, précise les
données épidémiologiques actuelles concernant les rapports entre alexithymie et
substances psychoactives.
Mots-clés :
Produit illicite, Alcool, Alexithymie, Épidémiologie, Addiction, Dépendance.
Concept of alexithymia (etymologically: lack of words to express
emotions), since his description by Sifneos in 1973, is giving rise to a
growing interest among clinicians and researchers. Over the last 15 years, they
have been numerous studies concerning the links between alexithymia and the
consumption of drugs and alcohol. However, the status of the alexithymia is a
source of controversy and this concept has not at the current time a clearly
theoretical and clinical defined position. This article proposes, in a part one
a synthesis of the concept of alexithymia, and in a part two, by way of a
critical review of the literature, clarification of the current epidemiological
facts concerning the links between alexithymia and psychoactive
substances.
Sifneos a proposé, en 1973, un néologisme, le terme
d’alexithymie, pour désigner le fonctionnement de nombreux patients souffrant
d’affections organiques chroniques à forte composante psychosomatique.
Étymologiquement, alexithymie, dérivé du grec, signifie « absence de mots pour
exprimer les émotions » : a = absence, lexis = mot, thymos = humeur,
affectivité, sentiment, émotion.
Sifneos présente ainsi son concept : « une vie fantasmatique
pauvre avec comme résultat une forme de pensée utilitaire, une tendance à
utiliser l’action pour éviter les conflits et les situations stressantes, une
restriction marquée dans l’expression des émotions et particulièrement une
difficulté à trouver les mots pour décrire ses sentiments ». Il le définit
comme un déficit de l’affect : « une inhabilité à pouvoir faire des connexions
entre les émotions et les idées, les pensées, les fantasmes, qui en général les
accompagnent ».
Sifneos définit le concept d’alexithymie par quatre dimensions
comportant une composante affective (incapacité d’exprimer verbalement ses
affects, limitation de la vie imaginaire) et une composante cognitive (recours
à l’action, pensées à contenu pragmatique).
Les différentes descriptions et conceptions de l’alexithymie
(Krystal, Sifneos, Némiah, Taylor) reprennent et complètent les principaux
traits du concept psychanalytique de pensée opératoire (Marty et M. de M’Uzan,
1963), mais procèdent d’une autre logique correspondant aux exigences de la
psycho-pathologie quantitative. Le concept d’alexithymie se distingue par son
souci d’objectivité, ses possibilités de mesure et ses essais de validation
mais aussi par sa compatibilité avec les modèles neuropsychologiques et
cognitifs actuels. L’emploi du terme d’alexithymie ne se réfère pas à une
conception psychodynamique de l’être humain mais davantage à des postulats
psychopathologiques cognitifs et neuropsychologiques; de rares auteurs (Mc
Dougall, Krystal, Corcos) emploient ce terme dans une perspective
psychanalytique.
On a souvent fait remarquer que pensée opératoire et
alexithymie pourraient être d’excellentes formes d’adaptation aux exigences de
la vie moderne dont l’idéal de pensée paraît souvent être celui des logiciels
d’ordinateurs, qui ont fort peu d’émotions… Sifneos a surnommé l’alexithymie la
« personnalité de notre temps », indiquant ainsi que cet ensemble de traits
correspondait au « profil » socialement attendu des individus.
Si l’on se réfère à une définition descriptive phénoménologique
des émotions (niveaux comportemental, physiologique, expérience subjective),
l’alexithymie se situe au centre des perturbations émotionnelles, puisque ce
concept correspond ainsi à la difficulté pour un individu à mettre en rapport
l’expérience physiologique de l’émotion (tachycardie, bouffées de chaleur,
tremblements, …) et le niveau subjectif qui permettrait au sujet de décrire ce
qu’il ressent (peur, joie, tristesse, …). Cette incapacité à identifier ses
sentiments débouche tout naturellement sur l’impossibilité de les verbaliser.
Sifneos (1996), parle d’« aphasie émotionnelle ».
Le recours à l’action pour éviter les conflits ou exprimer les
affects ne constitue pas un critère typique : sa présence est loin d’être
obligatoire. Ce caractère n’est pas spécifique, on le retrouve fréquemment dans
les pathologies caractérisées par le passage à l’acte : psychopathie, boulimie,
toxicomanie. La conception d’un lien entre limitation de la vie imaginaire et
recours fréquent à l’acte est classique en psychopathologie. Les patients
alexithymiques réalisent des actes sans que n’apparaissent de manifestations
émotionnelles alors que la situation semblerait le justifier. Ils minimisent
leurs affects et engagements émotionnels dans les conflits décrits.
Les nombreuses études ayant eu lieu permettent de définir
aujourd’hui l’alexithymie comme un concept multidimensionnel s’organisant
autour de quatre axes (Taylor, 1997). D’une part des composantes émotionnelles
centrées sur des déficits dans la reconnaissance ou l’identification des
émotions et d’autre part des composantes cognitives centrées sur les déficits
de la rêverie et sur l’utilisation d’un mode de pensée concret non
introspectif. Les deux premières dimensions correspondent à une perturbation de
l’affectivité et les deux dernières au concept de pensée opératoire développé
par Marty et M. de M’Uzan.
-
Difficultés à pouvoir
communiquer ses sentiments à autrui
- L’alexithymie est une incapacité à l’expression verbale des
émotions.
- L’élément déterminant retenu en faveur de l’alexithymie est
la relation entre l’émotion et le langage, en fait la limitation de
l’expression, les autres signes apparaissant secondaires. Ce trait est
indispensable pour le diagnostic d’alexithymie.
-
Incapacité d’identifier ses
sentiments et de pouvoir les distinguer de ses sensations
corporelles
- L’alexithymique ne parvient pas à distinguer ses sentiments
de ses sensations corporelles. La description sans fin des symptômes physiques
a été associée à l’impossibilité de caractériser clairement les sensations
corporelles. La description des symptômes physiques devrait donc être comprise
comme une tentative d’expression des sentiments que le sujet ne peut élaborer.
Les sujets alexithymiques ont tendance à rapporter des plaintes somatiques car
ils possèdent peu de capacités imaginatives.
-
Pauvreté de la vie
imaginaire
- La notion de limitation de la vie imaginaire trouve un
fondement dans l’étude des rêves. La plupart des auteurs s’accordent pour
penser que les sujets alexithymiques rêvent peu, que le contenu de leurs rêves
est pauvre, factuel et réaliste. Les rêves diurnes, comme les fantasmes,
seraient peu fréquents. Le souvenir, le récit, ou la fréquence des rêves
paraissent nettement perturbés. L’impossibilité de raconter un rêve s’apparente
à la difficulté de parler de ses émotions : les sujets rêvent sans doute (de
même, qu’ils ont des émotions), mais la verbalisation ne peut se faire.
Selon
- Pedinielli (1992), il semble difficile de trancher entre
une faible activité imaginaire et une activité imaginaire normale qui ne
pourrait être exprimée par le sujet.
-
Pensées tournées vers
l’extérieur plutôt que vers les sensations intérieures
-
(pensées à contenu
pragmatique)
- Les alexithymiques ont tendance à décrire sans fin les
détails autour d’un événement qui a produit des émotions au lieu de les
exprimer. Il existe une description détaillée des faits, événements, symptômes
physiques, avec pauvreté des mots et tournures employées. La description
détaillée des faits s’inscrit dans le cadre d’un évidement affectif du
discours, d’un récitatif
- « asséché ». L’accumulation de détails paraît mécanique et
non sous-tendue par un élan affectif. Le schéma narratif est factuel, sans
fantasme, sans symbole, avec une tendance à décrire les circonstances entourant
les événements. La pauvreté du ressenti dans le discours frappe
l’interlocuteur.
- Ce discours factuel ne porte pas obligatoirement sur la
sphère somatique, mais peut s’étendre à différents thèmes, pourvu que ceux-ci
ne fassent pas appel à une dimension affective. Il s’agit d’un discours
semblant refléter une pensée purement concrète, qui évoque la pensée
opératoire.
Le statut de l’alexithymie est l’objet de controverses et ce
concept n’a pas, à l’heure actuelle, reçu la reconnaissance des classifications
nosographiques internationales. L’alexithymie n’est mentionnée ni dans le CIM
10, ni dans le DSM IV, que ce soit comme entité isolée ou comme trait d’un type
de personnalité. « Style cognitif », l’alexithymie n’a pas un statut théorique
et clinique clairement défini. L’alexithymie n’est donc pas à ce jour reconnue
comme une maladie ou comme un fonctionnement psychique pathologique, ni même un
signe inclus dans un des tableaux actuellement décrits. Cependant, pour
certains, l’alexithymie pourrait être une forme de personnalité pathologique
correspondant ainsi à un ensemble de traits.
Alexithymie primaire et secondaire
Une dichotomie a été proposée par Freyberger (1977), puis
reprise par Sifneos (1988,1994), qui distingue alexithymie primaire et
alexithymie secondaire.
- L’alexithymie primaire désigne une variable
dispositionnelle considérée comme « innée », rebelle à la plupart des
traitements et stable dans le temps.
- Dans cette perspective, l’alexithymie est un « trait » de
personnalité, d’origine neurobiologique pour certains. En élargissant le
concept, l’alexithymie peut être considérée non seulement comme un trait mais
comme un type de personnalité autonome et ainsi rejoindre le groupe des
personnalités pathologiques. Elle a alors une dimension structurale.
- L’alexithymie secondaire est la conséquence de facteurs
traumatiques. Elle est définie par un état apparaissant soit lors d’une
pathologie somatique grave (dialyse rénale, réanimation, cancer) ou de stress
d’une autre nature que la maladie (situation de catastrophe), soit lors de
perturbations du développement affectif chez l’enfant à l’âge préverbal.
Plusieurs articles récents rapportent un lien entre dysfonctionnement des
interactions de l’enfant avec sa famille et alexithymie : carence de soins
maternels, manque de gratifications affectives, souci de conformisme social et
évitement des problèmes figurent parmi les facteurs susceptibles d’entraîner le
développement de traits alexithymiques (Berenbaum, 1994; Fukunishi,
- 1997; Sifneos, 1996).
Cet état, entendu comme une réaction à l’angoisse suscitée par
la maladie ou le traumatisme, peut être transitoire ou permanent. L’alexithymie
secondaire serait alors un mécanisme de défense qui protégerait contre la
signification émotionnelle et la gravité de la maladie ou de l’événement.
Freyberger distingue deux types d’alexithymie secondaire : transitoire qui
diminue quand le malade guérit, permanente en cas de maladie chronique ou dans
les suites d’un traumatisme. Pour Michèle Montreuil (1991), elle «
représenterait un mécanisme homéostatique permettant une fonction d’adaptation
face à une situation d’adversité ».
L’alexithymie secondaire n’est plus une variable
dispositionnelle mais une conséquence du stress. Elle pourrait avoir un rôle
s’apparentant aux procédures de coping (ajustement) permettant de gérer
l’angoisse générée par les situations. L’alexithymie secondaire est un « état
», style défensif se mettant en place dans certaines circonstances
particulières, lorsque l’expérience reçue dépasse les capacités habituelles
d’adaptation (états de stress post-traumatique) ou lorsque la réalité
quotidienne est potentiellement source d’une angoisse déstructurante (survenue
d’une maladie particulièrement douloureuse car handicapante, ou mettant en jeu
à brève échéance le pronostic vital). L’alexithymie secondaire témoignerait du
déploiement d’une modalité adaptative, sorte de « moindre mal » pour faire face
à une situation éprouvante. L’aménagement effectué consisterait surtout en une
focalisation de l’attention sur le quotidien. Cette redistribution de
l’attention aboutit à la création d’un écran de préoccupations quotidiennes qui
permet au sujet de rester sourd à la douleur ou à la frustration ressentie.
Jacob (1999) propose de considérer l’alexithymie comme une adaptation du
système cognitif d’un individu aux contraintes de la situation vécue. Lorsque
cette dernière devient défavorable au sujet, les aspects affectifs de la
réalité psychologique peuvent entraver l’adaptation à la réalité quotidienne
des faits. À la différence de l’alexithymie primaire qui est structurale, la
forme secondaire aurait une dimension fonctionnelle.
Les cliniciens distinguent l’alexithymie-trait de
l’alexithymie-état, ce qui permet une différence d’ordre temporel sans faire
référence à un processus étiologique. Rappelons que dans la littérature, l’état
est temporaire, lié à une situation, à la différence du trait qui est fixé et
persiste avec le temps. Selon les circonstances et la personnalité, le
fonctionnement alexithymique correspondrait soit à un trait, soit à un état. En
fait, les couples primaire/secondaire et trait/ état recouvrent des entités
cliniques voisines mais sont sous-tendus par des concepts étiopathogéniques
différents.
Le débat pose aussi la question des modèles dimensionnels et
catégoriels. Si l’on considère l’approche catégorielle, il s’agirait alors d’un
phénomène en « tout ou rien »: ou bien on est alexithymique, ou bien on ne
l’est pas. Ainsi, certaines échelles (TAS) définissent des scores qui, en
fonction des valeurs seuils, permettent de classer les sujets.
L’approche dimensionnelle considère l’alexithymie comme un
phénomène continu, d’intensité variable. L’alexithymie existerait de manière
mineure chez nombre de sujets qui n’en présenteraient cependant pas toutes les
caractéristiques. L’intensité de l’alexithymie serait alors proportionnelle aux
scores des échelles (TAS). Les traits alexithymiques peuvent régresser ou
augmenter selon les circonstances.
La richesse du concept d’alexithymie et l’intérêt qu’il suscite
parmi les cliniciens et chercheurs tient à la tentative de faire de
l’alexithymie une interface entre biologie et psychogenèse. Néanmoins, la
compatibilité des travaux psychanalytiques et des travaux cognitivistes ou
neuropsychologiques est, selon Pedinielli (1992), extrêmement faible. Les
premiers (Mc Dougall, Krystal) voient dans l’alexithymie une forme défensive,
pathologique, de l’organisation du psychisme, liée aux particularités des
relations affectives précoces qui ont marqué le développement de l’individu,
tandis que les seconds confèrent à l’alexithymie le statut de conséquence d’une
atteinte cérébrale.
Dès la description originelle de l’alexithymie, des modèles
neurophysiologiques permettant de rendre compte de ce phénomène ont été
élaborés. L’école de Boston (Sifneos, Nemiah) a d’emblée évoqué la possibilité
d’une étiologie organique de l’alexithymie : possibilité d’une connexion
inadéquate entre le système limbique (lieu des émotions) et le néocortex
(substratum du langage), par perturbation du rôle de régulateur habituellement
assumé par le striatum. Sifneos (1988) émet l’hypothèse d’une déconnexion entre
expérience émotionnelle et expression verbale. Il définit le trouble comme
associatif, ne permettant pas la mise en rapport des expériences émotionnelles
avec des contenus fantasmatiques ou idéiques. Les expériences émotionnelles et
les représentations psychiques seraient ainsi totalement désolidarisées les
unes des autres, correspondant, dans une perspective neuropsychologique, à une
connexion inadéquate entre le système limbique et le néocortex. Dans
l’alexithymie, prédomineraient les réponses physiologiques (cardiaques,
tremblements, …) et comportementales (fuites) au détriment des composantes
subjectives.
Cette première hypothèse dite « verticale » proposée par
Sifneos et par Nemiah (1977), s’inspirait des connaissances
anatomophysiologiques de l’émotion. Toute théorique, elle ne repose sur aucune
observation expérimentale et est aujourd’hui délaissée en faveur du modèle «
transversal ».
Des observations cliniques de malades présentant des lésions
neurologiques focalisées ont orienté les hypothèses en faveur d’un modèle dit «
horizontal » ou « transversal », faisant intervenir l’asymétrie entre les
hémisphères cérébraux, et l’équilibre fonctionnel entre ces deux instances.
C’est en effet la constatation du phénomène alexithymique chez des sujets
commissurotomisés ou présentant une agénésie du corps calleux, qui a orienté
les recherches vers l’hypothèse d’une absence de communication entre les
hémisphères droit et gauche. Les travaux portant sur des sujets cérébrolésés
possèdent une valeur heuristique, et débouchent sur deux types principaux de
modélisation neurophysiologique de l’alexithymie : le premier repose sur le
concept d’hémisphéricité, le second repose sur une communication transcallosale
perturbée.
Le concept d’hémisphéricité fait référence à la tendance
spontanée d’un sujet à faire appel à son hémisphère droit ou gauche lors des
fonctions psychologiques de base. On parle donc d’hémisphéricité droite ou
d’hémisphéricité gauche. L’alexithymie a pu être imputée à un fonctionnement
exagéré de l’hémisphère gauche (Flannery et Taylor, 1981) ou à un
hypofonctionnement de l’hémisphère droit (Berenbaum, 1994), voire les deux à la
fois. Rappelons que le cerveau droit, adapté au traitement d’une information
globale et contextuelle, serait le lieu de traitement des émotions
(compréhension et expression), de la reconnaissance des visages et de leurs
expressions.
La constatation d’une similarité de symptômes entre les
patients psychosomatiques et les sujets commissurotomisés a conduit Hoppe
(1977) à développer l’idée d’une commissurotomie « fonctionnelle » chez les
patients psychosomatiques. Selon lui, l’émotion perçue au niveau de
l’hémisphère droit ne pourrait pas être transcrite au niveau de l’hémisphère
gauche responsable du langage, et la surcharge d’affects « bloqués » au niveau
de l’hémisphère droit conduirait à leur somatisation. Ainsi le phénomène
alexithymique résulterait d’une mauvaise communication entre l’hémisphère droit
et l’hémisphère gauche. La communication dans le sens droit/gauche ne se ferait
pas, c’est l’absence de verbalisation qui créerait le phénomène
somatique.
L’étude de l’alexithymie a nécessité la mise au point
d’instruments de mesure afin de permettre de quantifier le phénomène et
d’assurer la vérification et la reproductibilité des travaux.
La Toronto Alexithymia Scale (TAS et
TAS 20): les travaux de Taylor (Toronto) et de son équipe (Bagby,
Parker, Loiselle, Bourke) visent ainsi à créer un outil de mesure
méthodologiquement rigoureux (TAS), et à examiner systématiquement la
répartition de l’alexithymie et ses relations avec d’autres variables
psychologiques.
La TAS, élaborée par l’équipe canadienne de Taylor (1985), est
une échelle d’autoévaluation composée de 26 assertions. Elle est l’échelle qui
présente les meilleurs paramètres métrologiques retrouvés dans de nombreux
pays, ce qui atteste de la bonne validité transculturelle.
Après plusieurs étapes, les auteurs ont sélectionné 26 items se
regroupant en quatre facteurs. Ces facteurs sont retrouvés dans les études chez
des patients psychosomatiques et psychiatriques et chez des sujets indemnes de
toute pathologie.
Ces composantes sont :
- la difficulté à identifier ses sentiments et à pouvoir les
distinguer des sensations corporelles;
- la difficulté à décrire ses sentiments à autrui;
- les rêveries diurnes réduites;
- les pensées tournées vers l’extérieur plutôt que vers les
sensations intérieures (pensées à contenu pragmatique).
L’alexithymie peut être conceptualisée soit comme une dimension
continue (modèle dimensionnel) et le score à l’échelle traduit alors
l’intensité du phénomène; ou bien elle peut être considérée sur un plan
catégoriel et à ce titre les auteurs (Taylor, 1988 b) ont proposé des valeurs
de coupures. Ces notes seuils permettent de catégoriser les sujets et d’étudier
de manière comparative les fréquences d’alexithymie entre divers groupes de
sujets, sains ou malades.
Les facteurs et le score global sont peu corrélés avec l’âge,
le niveau d’instruction, la désirabilité sociale et le statut socioéconomique.
La traduction, la validation et l’adaptation de cette échelle en France ont été
réalisées par Loas et son équipe (1993). Il est important de ne pas se
contenter de l’emploi des notes seuils proposé par les auteurs originaux, mais
il convient de les recalculer notamment lorsque les populations sont
culturellement différentes (néanmoins, la majorité des travaux se contentent
malheureusement de les utiliser).
Afin d’améliorer les paramètres métrologiques de leur échelle,
les auteurs ont proposé une version modifiée de la TAS, l’échelle d’alexithymie
de Toronto, à 20 items (TAS-20, Bagby 1994). Les items de la dimension rêverie
corrélant peu avec le score total, il est apparu opportun de les exclure. Bagby
(1994) a montré que le facteur III fragilisait la consistance interne du
questionnaire. Cependant, la suppression des items mesurant la rêverie, par
rapport à la version antérieure, est critiquée sur le plan théorique par
certains auteurs, dont Sifneos (1996).
La TAS-20 est une échelle d’autoévaluation, constituée de 20
items. La traduction, l’adaptation et la validation de la TAS-20 en français
ont été réalisées par Loas (1995). La TAS-20 contient 20 items dont 14 sont
communs à la TAS mais, contrairement à cette dernière, il n’existe pas d’items
évaluant la rêverie diurne. La TAS représente une approche plus
multidimensionnelle de l’alexithymie que la TAS-20.
Signalons qu’en population générale, moins des deux tiers des
sujets ayant un test positif sont réellement alexithymiques. En effet, la
sensibilité et la spécificité de la TAS et de la TAS-20 ont été déterminées
dans des populations où la prévalence de l’alexithymie était élevée (>50%),
ce qui influe sur la Valeur Prédictive Positive – V.P.P. (probabilité qu’un
sujet dépassant le seuil soit réellement alexithymique). Lorsque la valeur
seuil est utilisée dans des populations où la prévalence de l’alexithymie
baisse, les valeurs de sensibilité, de spécificité et de valeur prédictive
positive se modifient. Cette donnée illustre le paradoxe de l’utilisation des
autoquestionnaires, qui permettent une utilisation de masse mais dont les
valeurs seuils doivent être recalculées pour tenir compte de la faible
prévalence, ce calcul supposant soit une estimation connue de la prévalence,
soit l’utilisation d’hétéro-évaluation, chacune de ces deux conditions
invalidant le choix de l’autoquestionnaire (Fremaux, 1996).
Le Beth Israël Questionnaire
(BIQ) a été forgé par Sifneos en même temps (1973) que le concept
d’alexithymie. C’est le seul instrument d’évaluation externe, et à ce titre il
conserve toute son importance. Le BIQ consiste en un questionnaire coté par
l’investigateur après un entretien semi-structuré d’une demi-heure environ
(hétéro-évaluation). Cette échelle existe en version française, traduite par
Smith (1992), mais les paramètres métrologiques n’ont pas été publiés à ce
jour, notamment la fidélité inter-juges qui pose le plus de problèmes.
La Schalling Sifneos Personality
Scale (SSPS) a été proposée en 1979 par Sifneos et Schalling. Il
s’agit d’un autoquestionnaire qui a connu trois versions successives. La SSPS-R
ne semble pas posséder non plus, selon l’étude de Parker (1991), de propriétés
métrologiques satisfaisantes.
Alexithymie et substances psychoactives
Sifneos a envisagé progressivement l’alexithymie comme un style
cognitif particulier qui se manifeste par d’autres pathologies que les maladies
psycho-somatiques. En effet, divers travaux infirment l’existence d’une
relation univoque entre alexithymie et troubles psychosomatiques. Toutes les
études sur les populations générales ou les populations atteintes de troubles –
somatiques ou psychiques – montrent que l’alexithymie se retrouve en dehors du
domaine de la médecine psychosomatique. Cette entité est décrite dans des
pathologies supposées sans composantes somatiques telles que les toxicomanies
et les perversions. D’autre part, tous les patients atteints d’une affection
psychosomatique ne présentent pas de signes d’alexithymie (Taylor, 1981).
L’alexithymie peut être observée indépendamment du type de structures
cliniques, elle présente un caractère transnosographique.
Les caractéristiques alexithymiques ont été décrites, dans les
années 1970, chez des patients présentant des conduites d’addiction, par des
analystes (Wurmser, 1974; Krystal, 1979). Néanmoins il a fallu attendre les
années 1990 pour que ces hypothèses soient validées par des études empiriques.
Les données épidémiologiques actuelles établies à partir des instruments de
mesures sont de méthodologies peu homogènes et de résultats parfois
contradictoires (nombre de sujets inclus, outil employé, population
étudiée).
Travaux d’Haviland
(États-Unis)
Haviland (1988c) a fait passer la TAS-26 et l’échelle de
dépression de Beck (BDI à 21 items) à 125 hommes présentant un abus ou une
dépendance aux substances psychoactives (82 dépendants à l’alcool, 39 abus
d’alcool, 3 dépendances à un autre produit. 91 des 125 sujets consommaient
d’autres produits en sus). Les critères diagnostiques ne sont pas précisés. Les
sujets sont investigués alors qu’ils sont hospitalisés pendant les trois
premières semaines de sevrage. Leur moyenne d’âge est de 40,8 ans.
En catégoriel, 50,4 % des sujets se révèlent alexithymiques,
24 % ne le sont pas, les autres se situant dans les valeurs indéterminées. Le
score moyen du BDI correspond à une dépression faible à modérée. Le BDI est
corrélé aussi avec des antécédents suicidaires. La TAS et le BDI sont corrélés
positivement mais de façon modérée. Pour Haviland, la TAS, à l’issue de son
étude, se révèle être un bon instrument de mesure (validité, fiabilité) de
l’alexithymie chez les consommateurs de substances psychoactives.
La même année, Haviland (1988, b) a étudié parallèlement
l’évolution de l’alexithymie et de la dépression en comparant les scores de la
TAS et du BDI-21 à trois semaines d’intervalles. Ces échelles sont administrées
à 55 patients alcooliques hospitalisés pendant leur première semaine de
sevrage, puis de nouveau trois semaines plus tard. La moyenne d’âge des sujets
est de 39,7 ans.
De façon assez attendue, le score du BDI diminue très
significativement en trois semaines, passant ainsi d’une dépression d’intensité
légère-moyenne à des scores signifiant l’absence de symptomatologie dépressive.
Par contre, en dimensionnel, le score de la TAS ne varie quasiment pas et de
façon non significative. Si l’on s’attache à une approche catégorielle, 30
sujets à la première investigation étaient alexithymiques, soit 54,5 %. Trois
semaines plus tard, 16 sujets (29 %) sont alexithymiques. Seuls 23 des 55
sujets ont un score d’alexithymie stable. Sur les 30 sujets repérés
initialement comme alexithymiques, seulement 12 le restent.
Ainsi, cette étude montre bien la difficulté d’interpréter
les chiffres, et les différentes conclusions auxquelles on parvient selon
l’approche dimensionnelle ou catégorielle. En dimensionnelle on n’observe pas
de variation significative de l’alexithymie en trois semaines, tandis qu’en
catégorielle, de 54,5 % de sujets alexithymiques on passe, à la seconde
évaluation, à 29 %. Ainsi, seulement 40 % des sujets alexithymiques le restent
à l’issue des trois semaines d’hospitalisation. Les scores de la TAS et du BDI
sont corrélés positivement et modérément aux deux évaluations, confirmant les
études précédentes (Haviland, 1988, a, c) du même auteur. Toutefois, celui-ci
fait remarquer que cette étude infirme l’hypothèse d’un simple parallèle entre
les scores de la TAS et du BDI. Le pourcentage important d’alexithymiques
confirme l’hypothèse d’une forte prévalence de l’alexithymie parmi les sujets
présentant une dépendance ou un abus aux substances psychoactives. Haviland
reprend à son compte les travaux de Freyberger (1977) et pense que
l’alexithymie dans cette population est de nature secondaire. C’est le vécu
émotionnel douloureux de l’hospitalisation qui augmenterait, dès la première
semaine du séjour, les moyens de défense de l’individu et en l’occurrence ses
caractéristiques alexithymiques, puis au fur et à mesure que le niveau de
stress se stabilise, l’alexithymie déclinerait.
En 1994, Haviland utilise cette fois-ci la TAS-20, le
State-Trait Anxiety Inventory (STAI-S) pour mesurer l’anxiété et toujours le
BDI-21 dans une population de 204 patients composée d’hommes (120) et de femmes
(84). Les sujets sont investigués pendant la première semaine
d’hospitalisation, leur moyenne d’âge est de 37 ans, 35,3 % sont dépendants de
l’alcool, 38,7 % d’une autre substance psychoactive et 26 % de l’association
alcool et autres substances (pour la première fois l’auteur précise les
critères diagnostiques auxquels il se réfère, en l’occurrence le DSM III R). En
catégoriel, 41,7 % sont alexithymiques. Si l’on se réfère au sexe, 50 % des
femmes le sont et seulement 35,8 % des hommes. La différence s’avère
significative : dans cette étude les femmes présentant une dépendance aux
substances psychoactives seraient donc plus souvent alexithymiques que les
hommes. Aux autres échelles (BDI et STAI-S), les scores des femmes montrent
aussi une différence significative par rapport aux hommes. Haviland explique
ces résultats par le fait que les femmes présentant une dépendance aux
substances psychoactives demandent de l’aide, principalement pour la dépression
et l’anxiété associée (qui sont souvent sévères) et non pour la dépendance en
soi. L’accès aux soins des hommes serait différent.
Les inter-relations entre anxiété, dépression et alexithymie
ont pu être appréhendées statistiquement. L’anxiété prédit à la fois la
dépression et l’alexithymie (les 3 facteurs) tandis que la dépression est
corrélée à l’alexithymie seulement par le facteur I (difficultés à identifier
ses émotions). Concernant la TAS-20, les facteurs I et II (difficulté à
communiquer ses émotions) et II et III (pensées à contenu pragmatique) sont
corrélés mais pas les facteurs I et III.
Pour Haviland, l’alexithymie est une réponse à un état de
détresse émotionnel qui, souvent, conduit les sujets à demander un
traitement.
Travaux polonais (Rybakowski,
Ziolkowski)
Rybakowski (1988), en Pologne, a le mérite d’être l’un des
premiers à avoir mené une étude pour prouver le lien entre alexithymie et
dépendance à l’alcool. Avec la SSPS, il retrouve le chiffre impressionnant de
78 % d’alexithymiques chez des sujets alcooliques. Son échantillon était
constitué de 100 hommes, d’âge moyen de 37 ans, et présentant une dépendance à
l’alcool. Ces résultats peuvent être relativisés par les critiques
méthodologiques que l’on peut apporter à cette étude : instrument aujourd’hui
contesté pour ses défauts métrologiques, utilisation de cet instrument avec des
normes adaptées à la population canadienne mais non polonaise (absence de
validation de l’échelle en polonais), critères diagnostiques de dépendance non
précisés, absence de groupe contrôle, moment de l’évaluation non précisé.
Rybakowski ne constate pas de différence entre les sujets alexithymiques et
ceux qui ne le sont pas, concernant le niveau d’éducation, le statut marital,
la présence d’un emploi, ainsi que la sévérité de la dépendance. Par contre les
hommes alexithymiques seraient plus jeunes et présenteraient une plus courte
durée de leur dépendance. Ces résultats, pour l’auteur, laissent penser que
l’alexithymie est plus de nature primaire que secondaire. L’alexithymie serait
donc une caractéristique psychologique prédisposant à l’alcoolisme.
La même équipe, quelques années plus tard (Ziolkowski, 1995)
étudie l’alexithymie avec la TAS parmi une population de 60 hommes suivis en
ambulatoire, et présentant une dépendance à l’alcool selon les critères DSM III
R. Leur âge moyen était de 41 ans, et tous les sujets devaient être, à la date
de l’étude, abstinents depuis au moins un mois (en moyenne 22 mois). La TAS,
qui n’a pas été validée en Pologne, est employée selon les normes canadiennes.
48 % des sujets sont alexithymiques. Une différence significative a été
retrouvée quant à la durée de l’abstinence : les sujets alexithymiques ont une
durée d’abstinence bien moins longue (15 mois) que ceux qui ne le sont pas (30
+ 28 mois). Les auteurs, en retenant une abstinence à un an (30 sujets dans
chaque groupe) ont de même relevé une différence : 63 % d’alexithymiques chez
les abstinents de moins d’un an contre 33 % chez ceux de plus d’un an. Les
sous-échelles de la TAS participent au score total et vont toutes dans le même
sens.
Pour ces auteurs, ces résultats confirment leur première
étude en montrant une relation négative entre l’alexithymie et le maintien de
l’abstinence. L’alexithymie chez des patients alcoolodépendants serait
prédictive de rechute. Elle serait bien primaire, participant au développement
de la maladie alcoolique et de la dépendance.
Travaux
canadiens
Signalons tout d’abord une étude de Finn en 1987, qui a
retrouvé avec la SSPS un haut niveau d’alexithymie chez des sujets abstinents à
risque génétique d’alcoolisme (sujets dont le père et plusieurs membres
masculins de la famille étaient alcooliques).
L’école canadienne de Toronto (Taylor, 1990) a publié une
étude, en 1990, qui a eu une large diffusion malgré la faiblesse de
l’échantillon : 44 hommes d’âge moyen de 37,7 ans, présentant une dépendance
aux substances psychoactives (17 à l’alcool, 5 à d’autres produits, 22
associant alcool et autres produits selon les critères DSM III R) ont été
investigués par la TAS, le BDI et le MMPI. Tous les sujets étaient hospitalisés
et en situation de sevrage depuis 1 à 7 jours. Pour la TAS, les auteurs ont
opté pour une approche catégorielle : 50 % des sujets sont alexithymiques. Deux
groupes de 22 sujets ont été constitués en fonction de la présence ou de
l’absence de l’alexithymie. Au BDI, la symptomatologie dépressive est plus
marquée dans le groupe alexithymique. Ce groupe se distingue au MMPI par des
scores plus élevés d’hypochondrie, de dépression, psychasthénie, introversion
sociale et anxiété. Toujours au MMPI, les alexithymiques ont une force du Moi
plus faible. Les deux groupes ne diffèrent pas selon la sévérité de la
dépendance.
Taylor, au vu de ces résultats, estime que l’alexithymie
pourrait être une condition prédisposant aux conduites addictives :
l’utilisation de l’alcool ou du toxique servirait à compenser les défaillances
dans les systèmes de défense et dans les capacités du Moi à réguler et à
moduler les émotions et les pulsions. La fréquence de l’anxiété, de la
dépression et les symptômes physiques étant considérés par Taylor comme
secondaires à l’incapacité de ces sujets à moduler leurs affects
pénibles.
Une autre équipe canadienne (Pinard, 1996) a cherché à
explorer les effets du sevrage sur l’alexithymie. Cette étude a le mérite de
pouvoir être comparée à celle d’Haviland (1988 b) qui se donnait le même
objectif. Le groupe étudié se compose de 48 sujets (32 hommes et 16 femmes)
présentant une dépendance aux substances psychoactives selon les critères DSM
III R (27 à l’alcool, 10 à la cocaïne, 5 aux opiacés, 1 au cannabis et 5 aux
benzodiazépines) et suivis cette fois-ci en ambulatoire. À la première
évaluation, les sujets sont investigués par la TAS-20, le BDI et une échelle de
psychopathologie générale, le HSCL.58 (Hopkins Symptoms Checklist-58 items
version), puis repassent les mêmes instruments quatre à six semaines plus tard.
Notons qu’à cette seconde évaluation ne sont pris en compte que les sujets
restés abstinents, soit seulement 43,8 %, les autres étant perdus de vue (45,8
%) ou consommant toujours des produits (10,4 %). Cette étude comporte donc une
faible population puisque l’effet du sevrage sur le score de l’alexithymie n’a
pu être apprécié que sur 21 cas. Quatre à six semaines plus tard, comme dans
l’étude de Haviland (1988, b), il n’est pas montré de variation globale du
score de l’alexithymie lors du sevrage (approche dimensionnelle). Les trois
sous-échelles de la TAS vont dans le même sens et ne montrent pas de
variation.
Comme dans l’étude de Haviland, la symptomatologie dépressive
s’atténue lors du sevrage. L’écart est significatif au BDI. Logiquement, à la
HSCL, la variation du score de la sous-échelle dépression entre les deux
évaluations est elle aussi significative. C’est d’ailleurs la seule
sous-échelle montrant une modification, les autres (obsession, compulsion,
anxiété, somatisation, sensitivité interpersonnelle) restant inchangées. La
TAS-20 présente une corrélation positive mais modérée pour les 48 sujets du
départ avec le BDI et le score total de l’HSCL, tandis qu’à la seconde
évaluation les corrélations restent positives et beaucoup plus fortes. La
corrélation entre la TAS et la sous-échelle somatisation de l’HSCL est
particulièrement élevée lors de la deuxième évaluation. Les auteurs pointent ce
résultat, soulignant peut-être un lien entre l’alexithymie et le niveau de
troubles psychopathologiques.
Selon Pinard, ces résultats suggèrent que l’alexithymie tend
à être un trait de personnalité stable non corrélé à l’abstinence et donc de
nature primaire.
Travaux
finlandais
Kauhanen (1992) a publié une étude où il a cherché un lien
entre alexithymie et alcool en population générale. La TAS 26 et un
questionnaire concernant la consommation d’alcool ont été administrés à 2297
hommes âgés de 42 à 60 ans. La prévalence de l’alexithymie n’a pu être calculée
en raison d’une légère modification de la TAS. Les résultats sont en faveur
d’une forte association entre alexithymie et alcool, et cela dans les
différents modes de consommations recherchés : ancienneté de l’usage
(comprenant la fréquence et la quantité), fréquence des intoxications aiguës.
Les auteurs ont distingué quatre groupes selon un niveau croissant
d’alexithymie : la durée de l’usage et les ivresses augmentent linéairement
avec le score d’alexithymie.
Travaux de Keller
(États-Unis)
Une équipe américaine de New York (Keller, 1995) a étudié
l’alexithymie, cette fois-ci chez une population de cocaïnomanes. Il s’agit de
93 sujets suivis en ambulatoire (68 hommes, 25 femmes), d’âge moyen de 29,3
ans, et retenus selon les critères DSM III R de dépendance. À la TAS-26,39 %
des patients sont considérés comme alexithymiques, les autres sujets ne l’étant
pas (regroupement des indéterminés et des non alexithymiques dans la même
catégorie). En dimensionnel, le score des 93 participants a été
calculé.
Les auteurs ont comparé les alexithymiques et ceux qui ne
l’étaient pas. Aucune différence n’a été retrouvée en ce qui concerne l’âge, le
sexe, le statut marital, la présence ou non d’un emploi, ou le statut
socio-économique. Le mode d’usage de la cocaïne est le même. Par contre, une
différence statistiquement significative est retrouvée au BDI, les
alexithymiques rapportant une symptomatologie dépressive plus importante. Il
est rapporté par cette étude une corrélation moyenne entre les scores de
dépression et d’alexithymie (r = 0,40). Après une période de douze semaines de
traitement (psychothérapie et/ou pharmacologique) le score moyen de la TAS est
resté inchangé, tandis que le score du BDI chutait significativement. Les
auteurs préconisent une psychothérapie de soutien pour les toxicomanes
alexithymiques, les psychothérapies cognitivo-comportementales se montrant peu
efficaces.
Travaux
italiens
Une équipe italienne (Troisi, 1998) a étudié l’alexithymie
avec la TAS-20 dans une population de 133 jeunes hommes (âge moyen : 20 ans),
consommant du cannabis. Il s’agissait de sujets dépistés par des tests
urinaires dans le cadre de l’armée. Ils n’avaient pas d’antécédents de suivi
psychiatrique et devaient, pour être retenus, ne consommer aucune autre
substance psychoactive. Les instruments employés comprennent un entretien
structuré, le SCID, en référence au DSM III R à fin de diagnostic
psychiatrique, le BDI et la TAS-20 (norme canadienne non adaptée à la
population latine). Les sujets sont interrogés 2 à 5 jours après cessation de
leur consommation. Sur les 133,29 présentaient une dépendance, 59 un abus, et
45 étaient des usagers occasionnels.
La SCID a permis de retrouver une comorbidité (axe I et II du
DSM III R) de 83 % chez les dépendants, de 46 % chez ceux présentant un
diagnostic d’abus (dépendance et abus : 64 %), et de 29 % chez les usagers
occasionnels. Au BDI, l’écart est significatif entre les usagers et les
dépendants/abuseurs. Les auteurs soulignent donc que la probabilité de
présenter des troubles mentaux augmente avec le niveau de consommation du
cannabis. La dépendance et l’abus sont associés à une haute prévalence de
comorbidité psychiatrique.
La TAS-20 retrouve 41 % d’alexithymiques parmi les sujets
dépendants, 19 % parmi ceux présentant un abus (donc 30 % d’alexithymiques chez
les sujets faisant un mésusage du cannabis) et 11 % parmi les usagers. La
proportion de 30 % d’hommes alexithymiques dans cet échantillon est proche de
celle d’Haviland (35,8 %) dans l’étude de 1994. En dimensionnel, seul le score
total est donné, les sous-échelles n’ont pas été calculées. Le score
d’alexithymie croît fortement entre l’usage et la dépendance. Sur le plan
statistique, la différence est significative en catégoriel entre l’abus et la
dépendance. En dimensionnel, l’écart est significatif entre l’usage et l’abus
et entre l’abus et la dépendance.
Travaux
français
En France, Loas (1996), dans une étude pour déterminer les
qualités métrologiques de la TAS et de la TAS-20, a recherché l’alexithymie
chez 47 sujets (36 hommes et 11 femmes) présentant une dépendance ou un abus à
l’alcool selon le DSM III R. Tous les sujets étaient hospitalisés et évalués
pendant la première semaine de sevrage. L’âge moyen est de 43 ans. Le
diagnostic d’alexithymie est basé sur le Beth Israël Questionnaire (BIQ) de
Sifneos qui est un outil d’hétéroévaluation, traduit en français. Selon cet
instrument, 66 % des sujets alcooliques sont alexithymiques et 34 % ne le sont
pas. Aucune différence selon le sexe ou l’âge n’est retrouvée entre les deux
groupes.
Loas (1997) a poursuivi sa recherche en revoyant les sujets
quinze mois plus tard afin de vérifier les résultats de Ziolkowski (1995). Le
but est de tester l’hypothèse d’une association entre alexithymie et rechute
alcoolique, en contrôlant le facteur dépression, par une méthode prospective.
Sur les 47 patients initiaux, un seul a été perdu de vue. À 15 mois, la
proportion d’abstinents est bien supérieure dans le groupe des non
alexithymiques (60 %) tandis qu’elle est de seulement 19,35 % chez les
alexithymiques. Logiquement, la moyenne de la TAS-20 est significativement
supérieure chez les alexithymiques. Les scores à l’inventaire abrégé de
dépression de Beck ne diffèrent pas statistiquement entre les deux groupes,
ainsi que les variables concernant le niveau d’éducation, le statut marital,
l’âge de début et la durée de l’alcoolisme. Cette population de 46 sujets a été
divisée ensuite en deux groupes, ceux présentant toujours une dépendance ou un
abus à 15 mois (67,4 %) et ceux devenus abstinents (32,6 %). À la TAS-20, le
score des alcooliques est supérieur à celui des abstinents. La proportion
d’alexithymiques est de 40 % chez les abstinents et de 80,6 % chez les
alcooliques. Entre les deux groupes, les variables concernant le sexe, le
niveau éducatif, le statut marital, l’âge, l’âge de début et la durée de
l’alcoolisme ne montrent pas de différence significative. L’écart au BDI n’est
pas, lui non plus, statistiquement significatif.
Pour Loas, cette étude confirme l’hypothèse de Taylor (1990)
et Ziolkowski (1995): l’alexithymie n’est pas une conséquence de l’alcoolisme.
Au contraire, l’alexithymie serait prédictive de rechutes alcooliques : les
sujets alexithymiques auraient plus de difficultés à maintenir l’abstinence aux
substances psychoactives. Dans cette étude prospective de suivi à quinze mois,
les patients alcooliques sont significativement plus alexithymiques que les
abstinents et cela sans que la symptomatologie dépressive n’intervienne. Les
sujets ayant rechuté sont plus alexithymiques que ceux qui sont abstinents et
cette différence n’est pas expliquée par d’autres variables (sexe, niveau
éducatif, âge). L’alexithymie des alcooliques n’est pas expliquée par
l’importance de la symptomatologie dépressive. Ainsi l’alexithymie, selon Loas,
pourrait être primaire et constituer un facteur négatif d’abstinence
alcoolique.
Une équipe Lilloise (Landron, 1999) a étudié l’alexithymie
chez 43 hommes alcooliques (âgés de 25 à 55 ans), hospitalisés pour une cure de
sevrage d’un mois. À la TAS-20 (scores seuils malheureusement non précisés), 56
% des sujets sont alexithymiques. Conjointement à la TAS, le BIQ a été utilisé
afin d’assurer le diagnostic d’alexithymie : en définitive, la concordance de
ces deux instruments de mesure ne concerne que cinq sujets seulement. Selon les
auteurs, et sans que cela soit explicité, quatre sujets relevaient de
l’alexithymie-trait et un seul de l’alexithymie-état. Les résultats au TAT et
au Rorschach conduisent les auteurs à estimer que les sujets éthyliques à
pensée alexithymique primaire ont non seulement des similitudes d’ordre
phénoménologique et clinique avec les populations psychosomatiques, mais qu’une
communauté structurale partielle est également retrouvée.
Pour notre part, dans le cadre du Réseau Dépendance (Réseau
INSERM, coordonné par le Professeur Philippe Jeammet), nous avons étudié un
échantillon de 137 toxicomanes répondant aux critères DSM IV d’abus ou de
dépendance aux substances psychoactives (alcool exclu) en le comparant selon
les variables sociodémographiques à un échantillon témoin de 165 sujets
appariés (Farges, 2000). Les résultats obtenus grâce à la TAS-20, aussi bien en
analyse dimensionnelle que catégorielle, confirment la prévalence élevée de
l’alexithymie chez les toxicomanes (40,8 %) par rapport à celle des témoins
(17,2). En analyse dimensionnelle, l’écart entre les moyennes d’alexithymie des
toxicomanes (52,5) et des témoins (44,9) est significatif. Cette différence est
obtenue grâce à la composante émotionnelle (difficulté à identifier ses
sentiments et à pouvoir les distinguer des sensations corporelles, difficultés
à décrire ses sentiments à autrui), la composante cognitive (pensées à contenu
pragmatique) ne différenciant pas les deux populations. L’alexithymie, dans la
population des toxicomanes, est indépendante des variables sociodémographiques
(âge, sexe, catégorie socioprofessionnelle).
À l’échelle de dépression de Beck (BDI à 13 items), 65,7 %
des toxicomanes présentent une symptomatologie dépressive (significativement
plus fréquente pour le sexe féminin), contre seulement 23,6 % des témoins. La
TAS-20 et le BDI corrèlent significativement surtout pour le facteur «
difficulté à identifier ses émotions »; elles auraient 20 % de variance
commune. Dans notre étude, l’alexithymie apparaît comme thymodépendante. La
dépression (BDI-13) est corrélée à l’alexithymie par le facteur I (difficultés
à identifier ses émotions) de la TAS-20. La composante émotionnelle de
l’alexithymie serait thymodépendante, alors que la composante cognitive
(pensées tournées vers l’extérieur) serait indépendante et constituerait un
trait clinique stable. Ces résultats suggèrent que l’alexithymie dans sa part
affective (facteurs émotions) est favorisée par la dépression.
Ainsi, en ne retenant que les sujets sans symptomatologie
dépressive au BDI, les toxicomanes ne sont alors pas plus alexithymiques que
les témoins. L’alexithymie n’apparaît donc pas dans cette étude comme une
dimension psychologique autonome qui discriminerait les toxicomanes des
témoins, indépendamment de l’absence d’un état dépressif.
Dans cette étude, l’alexithymie apparaît comme secondaire et
de nature multidimensionnelle, confirmant les hypothèses d’Haviland (1994).
L’alexithymie chez les toxicomanes serait transitoire et secondaire à un stress
émotionnel qui les pousse à rechercher une aide thérapeutique. Ces résultats
pourraient s’expliquer par une majoration possible de l’alexithymie lors des
périodes de détresse émotionnelle, et d’autre part, comme le témoin de
l’émergence d’une alexithymie favorisée par une symptomatologie dépressive. Les
deux dimensions ne sont pas mutuellement exclusives et elles peuvent, dans
certains cas, détenir une faculté de renforcement mutuel.
Auteurs-années Haviland, 1988 Haviland, 1988
Haviland, 1994 Rybakowski, 1988 Ziolkowski, 1995 Taylor, 1990 Pinard, 1996
Troisi, 1998 Keller, 1995 Loas, 1996 Landron, 1999 Farges, 2000 Produit Alcool
Alcool Substances multiples/ DSM III R Alcool Alcool – DSM III R Substances
multiples/ DSM III R Substances multiples/ DSM III R Cannabis/DSM III R
Cocaïne/DSM III R Alcool/DSM III R Alcool Substances psychoactives (alcool
exclu) DSM IV Échantillon 125 55 204 100 60 44 48 88 93 47 43 137 Instrument
TAS TAS TAS-20 SSPS TAS TAS TAS 20 TAS-20 TAS BIQ TAS-20 TAS 20 Prévalence (%)
50,4 54,5 41,7 78 48 50 30 39 66 56 40,8
Ainsi une prévalence de la dimension alexithymique relativement
élevée est retrouvée chez les sujets présentant des conduites d’addiction. Les
patients présentant des TCA ont les taux les plus élevés, entre 50 et 80 %.
Ceux consommant des substances ont un taux de 40-50 %.
Les traits de personnalité mis en évidence chez les sujets
dépendants de substances psychoactives traduisent-ils l’existence d’une
altération structurelle qui aurait pu conditionner l’apparition de la
toxicomanie ? Sont-ils l’expression psychique et comportementale des effets des
produits eux-mêmes ? La dépendance, par elle-même, ne peut-elle les induire
?
Les études confirment les impressions cliniques de
l’association d’un fonctionnement alexithymique aux toxicomanies et la
nécessité que ce résultat soit indexé à la dimension dépressive. Il n’existe
malheureusement pas d’éléments discriminants pour dire si l’alexithymie est
sous-jacente et préexistante sous forme de dimension psychopathologique au
comportement addictif, favorisant son émergence, et/ou si l’alexithymie est une
voie évolutive de la dépendance installée et chronicisée.
La distinction entre concept d’alexithymie et la dépression au
sens classique du terme n’est pas nette. Si les auteurs, dans leur description
princeps, ne mentionnent pas une telle relation, les études épidémiologiques
relèvent fréquemment une intrication entre l’alexithymie et la survenue d’une
dépression, notamment dans le contexte d’une addiction. L’étude des rapports
entre alexithymie et dépression se heurte à des problèmes conceptuels et
méthodologiques. En effet, il paraît difficile d’évaluer les traits
alexithymiques chez des patients cliniquement dépressifs, présentant notamment
un ralentissement idéoverbal. Inversement, l’alexithymie permet difficilement
au sujet de repérer ses mouvements affectifs. Il existe un chevauchement
conceptuel entre alexithymie et dépression qui ne permet pas de répondre à la
question du statut de l’alexithymie, en tant que cause ou conséquence de la
dépression.
Ainsi, des doutes sur le concept même d’alexithymie ont été
émis, certains auteurs suggérant qu’alexithymie et dépression se chevauchaient,
le terme d’alexithymie servant simplement à désigner certains symptômes
dépressifs. L’alexithymie ne serait finalement qu’un autre moyen de mesure de
la dépression (Cohen, 1989).
Selon Taylor (1997), les études prospectives parmi des patients
présentant une pathologie psychiatrique ou médicale montrent que l’alexithymie
n’est pas simplement une réponse secondaire à des états anxieux ou dépressifs;
l’alexithymie observée au cours d’un état dépressif reste stable malgré la
disparition de la dépression. Si l’alexithymie peut être considérée comme une
réaction transitoire réactionnelle à des situations stressantes ou bien
accompagnant les états dépressifs et anxieux, il s’agit alors de l’alexithymie
secondaire, qui correspond à une réponse adaptative « régressive ». Dans ce cas
de figure, l’alexithymie régresse au cours du temps lorsque le facteur
déclenchant a disparu (maladie, dépendance à l’alcool).
Haviland envisage l’hypothèse selon laquelle l’alexithymie chez
les éthyliques serait transitoire et secondaire à un stress émotionnel qui les
pousse à rechercher une aide thérapeutique (Haviland, 1991). Haviland
interprète les relations complexes entre ces deux dimensions comme le reflet,
d’une part, d’une majoration possible de l’alexithymie lors des périodes de
détresse émotionnelle, et, d’autre part, comme le témoin de l’émergence d’une
alexithymie « secondaire » à la dépression. On peut donc admettre que ces deux
dimensions ne sont pas mutuellement exclusives et qu’elles peuvent dans
certains cas détenir une faculté de renforcement mutuel. L’alexithymie serait
un trait d’intensité variable évoluant chez certains sujets avec la dépression.
Pour Haviland, les facteurs émotions (difficultés à distinguer les sentiments
des sensations corporelles et difficultés à décrire ses sentiments) capturent
mieux le concept d’alexithymie que la composante cognitive (réduction des
rêveries, pensées tournées vers l’extérieur). Les corrélations significatives
entre les échelles de dépression et l’alexithymie montrent qu’une partie (10 à
20 %) de la variance de l’alexithymie est expliquée par la dépression (Loas,
1999).
Pour montrer que l’alexithymie est un facteur de vulnérabilité
dépressive, c’est-à-dire que la dépression pourrait être favorisée par
l’alexithymie, il faudrait réaliser des études longitudinales, ce qui n’a
encore jamais été fait. Ainsi, il n’existe pas d’études prospectives ayant
précisé le risque dépressif chez des sujets présentant une personnalité marquée
par l’alexithymie. Malgré tout, on peut avancer que l’alexithymie-trait et
l’alexithymie-état pourraient se retrouver à la fois chez le déprimé sans que
l’on puisse affirmer si l’alexithymie est secondaire uniquement à la
dépression, ou à d’autres facteurs socio-familiaux ou somatiques (incapacité
physique due à la maladie), ou si elle traduit un mécanisme de défense
inconscient comme le déni.
La question de savoir si elle est un trait ou un état chez les
toxicomanes doit faire l’objet de travaux ultérieurs. Les auteurs restent très
partagés sur ce débat. Pour certains, elle pourrait prédisposer à la prise de
drogue (Sifneos, Taylor, Loas), pour d’autres, tel Haviland, elle est une
réponse à un état de détresse émotionnel. Sifneos (1990) explique la dépendance
aux substances psychoactives par le fait que, vivant dans une société où tout
le monde parle d’amour, de tristesse, de tendresse, les alexithymiques auraient
recours aux drogues ou à l’alcool afin d’apaiser l’anxiété générée par la
conscience de leur déficit affectif. Le recours à l’action expliquerait la
fréquence des conduites addictives chez les sujets alexithymiques, qui seraient
le seul moyen de décharger cette angoisse liée à l’impuissance, à la
frustration de ne pouvoir exprimer ses émotions. Ainsi, la notion d’alexithymie
chez les sujets ayant des conduites addictives s’appuie, pour Sifneos, sur
l’hypothèse d’une tentative d’automédication d’un déficit affectif par le
recours aux substances psychoactives.
Ainsi, bien que la majorité des auteurs estime que
l’alexithymie pourrait être une condition prédisposante aux addictions et
expliquerait la genèse du passage à l’acte (la prise de produit compensant les
défaillances des systèmes de défense du moi à réguler et à moduler pulsions et
émotions), la question n’est pas pour autant résolue. Certains arguments
plaident en faveur d’une alexithymietrait : l’absence de corrélation entre
l’alexithymie et les différents facteurs de gravité de l’addiction, la
persistance du phénomène en dépit de l’amélioration symptomatique du sujet, et
enfin, le caractère familial de l’alexithymie chez les sujets addictifs. Un
nombre croissant de chercheurs privilégie cette hypothèse (Bourke, 1992;
Kauhanen, 1992; Taylor, 1990). La prise de substances (sédatives ou pas), la
consommation d’alcool, les conduites boulimiques représentent alors des
tentatives pour juguler l’apparition de phénomènes émotionnels non identifiés,
non compris par l’individu. Dans cette perspective, la répétition de ce type
d’expériences non comprises et/ou mal intégrées pourrait favoriser la survenue
d’une dépression secondaire.
La question de la stabilité de l’alexithymie reste discutée;
les rares études longitudinales sont récentes et surtout portent sur des
périodes relativement courtes (de quelques semaines à quelques mois). La
dépendance, comme l’anorexie, n’étant pas une question de mois mais d’années,
ces études nous semblent méthodologiquement insuffisantes de par la durée entre
les deux évaluations. Seules des études longitudinales pourraient montrer s’il
s’agit d’une alexithymie primaire ou bien d’un aménagement secondaire, ce qui
demande des moyens particulièrement difficiles à mettre en œuvre. En effet,
soit on a recours à des études épidémiologiques en population générale très
lourdes à réaliser, soit à des études de suivi de cohortes de toxicomanes
(population particulièrement instable et de ce fait difficile à
suivre).
D’une façon générale, l’identification des facteurs de
vulnérabilité ou de protection ainsi que l’évaluation des troubles du
fonctionnement psychique chez le toxicomane posent de manière fondamentale des
questions méthodologiques (Catteeuw, 1999) particulièrement
difficiles.
Reçu en mai 2001
TAS-20 Désaccord Ni accord/ni désaccord Accord
Complet relatif relatif complet 1 2 3 4 1. Souvent, je ne vois pas très clair
dans mes sentiments. 1 2 3 4 5 2. J’ai du mal à trouver les mots qui
correspondent bien à mes sentiments. 1 2 3 4 5 3. J’éprouve des sensations
physiques que les médecins eux-mêmes ne comprennent pas. 1 2 3 4 5 4. J’arrive
facilement à décrire mes sentiments. 1 2 3 4 5 5. Je préfère analyser les
problèmes plutôt que de me contenter de les décrire. 1 2 3 4 5 6. Quand je suis
bouleversé(e), je ne sais pas si je suis triste, effrayé(e) ou en colère. 1 2 3
4 5 7. Je suis souvent intrigué(e) par des sensations au niveau de mon corps. 1
2 3 4 5 8. Je préfère simplement laisser les choses se produire plutôt que de
comprendre pourquoi elles ont pris ce tour. 1 2 3 4 5 9. J’ai des sentiments
que je ne suis guère capable d’identifier. 1 2 3 4 5 10. Être conscient(e) de
ses émotions est essentiel. 1 2 3 4 5 11. Je trouve difficile de décrire mes
sentiments sur les gens. 1 2 3 4 5 12. On me dit de décrire davantage ce que je
ressens. 1 2 3 4 5 13. Je ne sais pas ce qui se passe à l’intérieur de moi. 1 2
3 4 5 14. Bien souvent, je ne sais pas pourquoi je suis en colère. 1 2 3 4 5
15. Je préfère parler aux gens de leurs activités quotidiennes plutôt que de
leurs sentiments. 1 2 3 4 5 16. Je préfère regarder des émissions de variétés
plutôt que des dramatiques. 1 2 3 4 5 17. Il m’est difficile de révéler mes
sentiments intimes même à mes amis très proches. 1 2 3 4 5 18. Je peux me
sentir proche de quelqu’un pendant les moments de silence. 1 2 3 4 5 19. Je
trouve utile d’analyser mes sentiments pour résoudre mes problèmes personnels.
1 2 3 4 5 20. Rechercher le sens caché des films ou des pièces de théâtre
perturbe le plaisir qu’ils procurent. 1 2 3 4 5 Échelle d’alexithymie de
Toronto à 20 items (Bagby et al., 1992) Toronto Alexithymia Scale (TAS-20)
Version française: M.-P. Marchand et G. Loas Instructions: Indiquez, en
utilisant la grille, à quel point vous êtes en accord ou en désaccord avec
chacune des affirmations qui suivent. Il suffit de mettre une croix (X) la
place appropriée. Ne donnez qu’une réponse pour chaque assertion. Instructions
de cotation: 1) les items suivants sont recodés en soustrayant leur valeur de
6: 4,5,10,18,19; 2) le score total de la TAS-20 est obtenu par la somme de tous
les items.
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