Psychotropes
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-3901-8
142 pages

p. 7 à 27
doi: en cours

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Vol. 8 2002/2

2002 Psychotropes Articles

Processus de marginalisation et risque pour le VIH chez les utilisateurs de drogues par injection  [1]

Lina Noël  [2] Direction de la santé publique de Québec 2400 rue d’Estimauville Beauport, (Québec) Canada – G1E 7G9 Nancy Côté  [3] Direction de la santé publique de Québec 2400 rue d’Estimauville Beauport, (Québec) Canada – G1E 7G9 Gaston Godin  [4] Direction de la santé publique de Québec 2400 rue d’Estimauville Beauport, (Québec) Canada – G1E 7G9 Michel ALARY  [5] Direction de la santé publique de Québec 2400 rue d’Estimauville Beauport, (Québec) Canada – G1E 7G9
L’objectif de l’étude visait l’exploration des situations à risque pour l’emprunt du matériel d’injection ainsi que les représentations sociales du partage dans la vie quotidienne des utilisateurs de drogues par injection (UDI). Les données ont été recueillies auprès de 16 UDI du programme d’échange de seringues de Québec à l’aide de la technique d’entretien semi-directif. L’analyse de contenu, centrée sur l’affiliation à un réseau de consommateurs, sur la proximité du milieu de la consomma~tion, sur la dépendance rapportée face à sa consommation ainsi que sur l’insertion relationnelle et les représentations du partage, a permis d’iden~tifier des caractéristiques d’UDI et des zones de risques pour la transmis~sion du VIH dans un parcours marqué par la double problématique de la désaffiliation et de la toxicomanie. L’article souligne le fait que tous les UDI ne s’exposent pas aux mêmes risques de transmission du VIH et n’ont pas la même motivation à se protéger. Aussi, les interventions en préven~tion du VIH devraient cibler les UDI selon leur niveau de risque et leur motivation à adopter des comportements préventifs. Mots-clés : Usager, Voie intraveineuse, Matériel d’injection, Échange de seringues, Marginalisation, Intervention, Réduction des risques. The purpose of this study was to explore those situations where injection drug users (IDU) are at risk for borrowing and lending drug injection equipment and to assess social representations of sharing in life situations among such drug users. Data were collected with semi-structured interviews among 16 IDU’s who visit the needle exchange site in Quebec City. Content analysis focused on the links between injectors, proximity of the drug users’ community, reported drug addiction, degree of social insertion and social representation of sharing. Characteristics of IDU and risky zones for HIV transmission were established according to both social insertion and drug addiction. The degree of risk taking through the sharing of injection equipment varies among drug injectors. They have different levels of motivation to protect themselves against HIV transmission. Prevention programs should target IDU according to the degree of risk of each and the IDU’ motivation to change their behaviors.
 
Introduction
 
 
Dès 1985, le partage des seringues contaminées chez les toxicomanes fut identifié comme facteur de risque pour la transmission du VIH. Des études (Baxter et al., 1990; Jose et al., 1993; Abdul-Quader et al., 1990; Van Ameijden et al., 1994) ont mis à jour des pratiques d’injection à haut risque pour la transmission du VIH chez les utilisateurs de drogues par injection (UDI), dont le partage du matériel d’injection. Au Québec, malgré la disponibilité de seringues dans un grand nombre de sites (Noël et al., 1998), les comportements d’emprunt du matériel d’injection sont toujours rapportés par 40 % à 64 % des UDI recrutés dans les études (Parent et al., 1998; Godin et al., 1999). Il semble que la consommation de cocaïne, en raison de la quantité d’injections journalières qu’elle impose, soit en grande partie responsable du maintien de ces comportements (Chaisson et al., 1989). Jusqu’à tout récemment, la consommation de cocaïne chez les UDI québécois était rapportée par 60 % (Bruneau et al., 1997) à 82,3 % (Godin et al., 1999) des injecteurs.
Des études (Watters, 1989; Grund et al., 1991) ont montré que le sens accordé au partage du matériel d’injection dépend largement du contexte dans lequel il survient et de la relation entre les partenaires de partage. De manière générale, le partage des biens comme la nourriture, le logement et les vêtements serait une pratique courante dans le milieu. Cette dernière aurait pour fonction d’assurer la survie des individus dans des conditions extrêmes d’intoxication.
Les liens qu’entretiennent certains UDI dans la recherche quotidienne de drogues les entraînent dans des relations qui tiennent davantage à une association de deux ou trois individus dans la poursuite d’un même but, soit l’obtention de la drogue (Rhodes & Quirk, 1998). Dans ce contexte, les risques d’emprunter du matériel d’injection sont aussi plus importants, dus à la surconsommation et aux possibilités de manquer de seringues avant l’écoulement complet du produit à consommer. Des situations semblables ont aussi été décrites dans des études québécoises (Bibeau & Perreault, 1995; Roy et al., 1998).
Dans le but de documenter les déterminants du partage du matériel d’injection chez les UDI, une étude basée sur le modèle de Triandis (1979) a été réalisée (Bélanger et al., sous presse). Dans le cadre de cette recherche, un volet qualitatif a aussi été développé afin d’explorer les environnements et les situations à risque pour le prêt et l’emprunt du matériel d’injection ainsi que les représentations du partage dans la vie quotidienne des UDI. Le texte qui suit traite des données qualitatives obtenues par entrevues semi-structurées dans le cadre de cette recherche.
 
Méthodes
 
 
Participants
Parmi les 459 individus ayant participé à l’étude sur les déterminants du partage (Godin et al, 1999), 25 sujets ont été sélectionnés de manière aléatoire pour compléter un entretien semi-directif. Sur ce nombre, 17 sujets se sont présentés à l’entrevue. Une entrevue a été exclue en raison de la mauvaise qualité de l’enregistrement. Des données quantitatives sont disponibles pour tous les répondants. Aucune différence quant au statut sérologique n’a été observée entre ceux qui ont accepté de participer et ceux qui ne se sont pas présentés au rendez-vous. Par ailleurs, ceux qui ne se sont pas présentés étaient plus souvent des femmes et des UDI dont la fréquence d’injection était, soit très élevée (plus de 200 fois dans les six derniers mois) ou modérée (moins de 50 fois dans les six derniers mois).
Collecte des données
L’instrument de collecte des données a été élaboré à partir d’observations fournies par les travailleurs de milieu et d’informations recueillies à l’aide de questions ouvertes auprès des personnes toxicomanes. Les principaux thèmes abordés lors de l’entrevue qualitative ont été les représentations du partage (le don, le prêt et l’emprunt) dans la vie quotidienne incluant celles en rapport avec le matériel d’injection, les situations et les environnements favorisant le prêt et l’emprunt du matériel d’injection ainsi que les mesures de prévention préconisées par les répondants.
Les 16 entrevues ont été réalisées au site fixe du programme d’échange de seringues de Québec (Point de Repères) entre les mois de septembre 1997 et de février 1998. Les informations recueillies dans le cadre des entrevues semi-dirigées ont été enregistrées après obtention du consentement éclairé. Un montant forfaitaire de 20 $ était offert à ceux qui acceptaient de participer à cette entrevue d’une durée approximative d’une heure.
Analyse des données
Les données d’entrevues ont été retranscrites sous forme de verbatim et soumises à une analyse de contenu à l’aide du logiciel NUD.IST [6]. Le traitement des données a été fait suivant un modèle interactif qui consiste en une analyse du matériel suivie d’une présentation des résultats préliminaires ainsi que de l’interprétation/vérification des conclusions (Lessard-Hébert et al., 1996). À l’étape d’analyse transversale et de catégorisation des données qualitatives a succédé une étape de validation auprès des intervenants sur le terrain et entre les chercheurs qui ont procédé à une analyse indépendante. Par la suite, les données ont été soumises à une seconde étape d’analyse et de validation. De plus, une confrontation des données qualitatives et des résultats de la recherche quantitative a été possible grâce à l’utilisation d’une technique de codage permettant de réunir toutes les données se rapportant à un même sujet tout en conservant l’anonymat des répondants. Les résultats de cette triangulation montrent une consistance entre les données d’entrevues et les questionnaires complétés avant l’entrevue.
Finalement, la procédure d’analyse a été inspirée, d’une part, par les théories sur le don, l’échange et la réciprocité (Schwimmer, 1994; Godelier, 1996; Petitat, 1997) et, d’autre part, par l’approche de Castel (1994) sur les processus de marginalisation et de vulnérabilité. Ces concepts permettent de porter un regard au-delà de la notion de facteurs de risques pour la transmission du VIH. Bien que le concept de partage, dans le champ du VIH et de l’usage de drogues par injection, ait été envisagé jusqu’à maintenant sous l’angle du risque, il semblait important de vérifier les représentations individuelles et collectives de l’échange et du partage (le don, le prêt et l’emprunt) dans la vie quotidienne des UDI. De plus, la marginalité dans laquelle s’inscrivent les groupes ciblés par la prévention accroît leur vulnérabilité face à la transmission du VIH.
Limites de l’étude
L’étude qualitative a permis d’explorer des environnements et des situations à risque pour le prêt et l’emprunt du matériel d’injection chez les UDI. Cependant, comme elle porte sur un petit nombre de sujets, elle conserve ses limites quant à la généralisation des résultats. De plus, on retiendra que les UDI qui ont une fréquence élevée d’injection, tout comme ceux dont la fréquence est inférieure à 50 fois au cours des six mois précédant l’entrevue, ont été plus nombreux à ne pas se présenter à l’entrevue. Même si la triangulation des données quantitatives et qualitatives assure une validité sur le contenu des informations rapportées, il conviendra de soumettre les hypothèses à des analyses subséquentes pour en mesurer la validité externe.
Il faut aussi retenir que la consommation par voie intraveineuse ne représente qu’une séquence de l’itinéraire des toxicomanes. Loin de croire que l’ensemble des problèmes liés à la toxicomanie peut se résumer à l’injection et aux risques inhérents à ce mode de consommation, les auteurs ont volontairement choisi d’analyser cette section de l’itinéraire toxicomaniaque pour en clarifier les zones d’influence et de transformation des pratiques sécuritaires en pratique à risque pour la transmission du VIH.
 
Résultats
 
 
Caractéristiques des individus
Les cinq femmes et les onze hommes ayant participé à l’étude qualitative sont tous résidents de Québec. L’âge médian se situe à 35 ans (étendue 16 à 44 ans). Aucun des UDI rencontrés en entrevue n’avait d’emploi régulier au moment de l’entrevue. Les répondants recrutés sont des toxicomanes qui ont commencé à s’injecter à divers moments de leur parcours toxicomaniaque, soit dès l’âge de 13 ans ou, tardivement, à l’âge de 44 ans. L’âge médian à la première injection est de 22 ans. Parmi les UDI recrutés, cinq ont rapporté s’être injectés moins de 80 fois au cours des six mois précédant l’entrevue, six entre 80 et 200 fois et cinq plus de 200 fois. Tous les sujets rapportent s’injecter principalement de la cocaïne. 8 consomment aussi de la « freebase » (mélange permettant de solidifier la cocaïne en vue de la fumer) et cinq s’injectent du dilaudid ou de l’héroïne à l’occasion. Seulement cinq répondants rapportent consommer uniquement de la cocaïne. Les partenaires d’injection sont principalement des partenaires sexuels ou des amis.
Processus de marginalisation
Comme le souligne Castel (1994), les formes nouvelles de marginalité (les chômeurs de longue date, les jeunes désocialisés, les familles monoparentales) entrent mal dans les systèmes de catégorisation qui ont servi de guide au développement des politiques d’aide aux indigents. L’auteur propose une approche transversale suivant deux axes : l’intégration par le travail (travail stable – travail précaire – non-travail) et l’insertion relationnelle (insertion relationnelle forte – fragilité relationnelle – isolement social). La marginalité est donc conçue comme un processus dynamique résultant d’un « décrochage par rapport au travail et par rapport à l’insertion relationnelle ». En couplant l’axe travail et l’axe insertion relationnelle, Castel distingue trois grandes zones sur un continuum dynamique : la zone d’intégration (travail stable et insertion relationnelle forte), la zone de vulnérabilité (travail précaire et fragilité relationnelle) et la zone de désaffiliation (absence de travail et isolement social).
À ces trois zones s’en ajoute une quatrième qui définit le traitement de « l’indigent invalide » soit la zone d’assistance. Cette dernière caractérise la zone de protection dans laquelle se trouvent les personnes incapables de travailler, mais insérées dans la société « marginalité institutionnalisée », ce qui exclut généralement le toxicomane puisqu’il est valide pour le travail, mais désinséré socialement « marginalité errante » (Castel, 1994). Soulignons, par ailleurs, que les efforts de « désinstitutionnalisation » des dernières décennies ont contribué au rapprochement des catégories « marginalité institutionnelle » et « marginalité errante ». Ainsi, de nombreuses personnes autrefois prises en charge par des instituions se retrouvent maintenant à grossir les rangs des « marginaux errants ». C’est donc avec ce cadre conceptuel en toile de fond que l’analyse du processus de marginalisation des UDI a été réalisée en tenant compte des trois grandes zones du processus de marginalisation appliquées à la situation des toxicomanes utilisateurs de drogues par injection.
À partir d’un construit théorique basé sur l’environnement social des injecteurs et sur leurs pratiques d’injection, des catégories d’UDI ont été distinguées (Tableau pp.14-15). Les variables retenues sont le réseau de consommation (solitaire/groupe), la proximité/distance du milieu de la consommation, l’autonomie/dépendance par rapport à la consommation de drogues, les comportements à risques, la structuration/déstructuration des liens sociaux avec les personnes significatives de l’environnement et les représentations du partage (le don, le prêt). Toutes ces informations ont été traitées, non pas de manière dichotomique, mais sur un continuum qui tient compte du processus de marginalisation tel que définit par Castel (1994). Le regroupement en catégorie d’analyse est une reconstruction de la réalité servant de point de départ pour l’analyse de la trajectoire de risque eu égard au VIH. Il convient donc de ne pas assimiler le parcours de tous les toxicomanes à ces profils d’injecteurs, mais de voir plutôt cette catégorisation comme un exercice de structuration de la trajectoire de risque pour le VIH chez les UDI en vue de comprendre comment s’opère la transformation des pratiques d’injection sécuritaires en pratique à risque.


IMGIMGCaractéristiques d’injecteurs selon ...IMGIMF
Caractéristiques d’injecteurs selon leur réseau de consommation, leur proximité avec le milieu de la consommation, leur autonomie face à la consommation, leur comportement d’emprunt de matériel d’injection, leur insertion sociale ainsi que les représentations du prêt et du don Variables Réseau de consommation – solitaire/groupe Proximité/distance avec le milieu de la consommation Autonomie/dépen- dance face à sa consommation Caractéristique d’UDI dans un processus de marginalisation UDI affilié UDI en processus UDI désaffilié de marginalisation Il s’injecte seul ou au Il s’injecte générale- Il s’injecte avec des sein d’un cercle ment au sein d’un personnes qu’il restreint d’amis qu’il cercle rencontre dans les connaît bien restreint d’amis et piqueries et avec ceux et celles parmi des inconnus. eux qui s’injectent L’injection au sein seuls sont des injec- de groupes d’UDI teurs au long cours dans les piqueries qui font des efforts constitue son pour limiter leur principale mode consommation de consommation Il s’injecte depuis peu Il s’injecte régulière- Il s’injecte tous les et sur une base ment et entretient jours ou presque et occasionnelle. Il fré- des liens étroits vit dans les piquequente peu le milieu avec le milieu de ries ou dans des de la consommation, la consommation. appartements sauf pour l’acquisi- Certains parmi eux partagés par tion de drogues vivent directement plusieurs UDI qui dans le milieu s’y injectent au (piquerie ou appar- quotidien tement occupé par des UDI) Il affiche une certaine Il est en perte de Il n’exerce aucun autonomie face à sa contrôle face à sa contrôle sur sa consommation de consommation. Il fait consommation. drogues. Il choisit des efforts, soit pour Toutes ses activités les moments de ne pas s’enliser dans sont orientées vers consommation et une consommation l’acquisition d’abstinence effrénée, soit pour d’argent pour se diminuer sa consom- procurer le produit mation qui s’avère à consommer problématique à ses yeux



IMGIMGdu matériel d’injection Insertion so...IMGIMF
du matériel d’injection Insertion sociale/ isolement relationnel Les échanges (le don et le prêt dans la vie quotidienne) générateurs de liens relationnels Il peut à l’occasion donner des seringues neuves et même des vieilles si un autre UDI insiste beaucoup, mais jamais il n’a emprunté de seringues déjà utilisées par quelqu’un d’autre Son réseau de relations est principalement constitué de non-consommateurs et il peut encore compter sur le soutien des amis ou des parents Le prêt et le don permettent de créer des liens affectifs avec les membres de son réseau social Il donne des seringues neuves et à l’occasion des vielles si on insiste. Il a déjà emprunté des seringues déjà utilisées même s’il essaie de ne plus le faire. Il a emprunté dans des situations particulières et pas à n’importe qui Il a perdu bon nombre de ses amis et il a rompu ses relations familiales à cause de sa consommation. Il s’accroche et tente de conserver les amis qui lui restent Les fonctions du prêt créateur de lien sont altérées en raison du non-respect des codes de retour. Il préfère donner sans attendre de retour et se sent de moins en moins obligé de respecter les codes de l’échange Il donne des seringues neuves ou pas. Il peut même vendre de vieilles seringues s’il a besoin d’argent. Il emprunte des seringues, peu importe leur provenance Il est en rupture de lien avec son entourage. Les seuls liens qu’il entretient avec les individus qu’il côtoie sont ceux reliés à l’acquisition de la drogue. Il est en situation de désaffiliation complète avec les réseaux sociaux traditionnels (famille association de travail, etc.). Son univers gravite autour de la consommation Le don assure la circulation des biens et services sans créer de liens affectifs ou d’affiliation à un réseau de soutien

Les profils d’injecteurs reposent non pas sur leur degré d’assuétude ou leur fréquence de consommation, mais plutôt sur la double problématique de la désaffiliation et de la toxicomanie qui caractérisent le parcours de l’UDI. Ainsi, trois catégories d’utilisateurs de drogues par injection ont été caractérisées à partir de l’ensemble de ces données, soit l’UDI affilié, l’UDI en processus de marginalisation et l’UDI désaffilié. Parmi les injecteurs affiliés, certains sont de tout récents injecteurs sans grande expérience dans le milieu de la consommation, tandis que d’autres ont déjà l’expérience, quoique brève, d’une consommation plus soutenue. L’UDI affilié s’injecte sur une base irrégulière ou depuis peu de temps. Il le fait au sein d’un cercle restreint de personnes connues et il n’a jamais emprunté de matériel d’injection. Du point de vue de sa consommation, il affiche une certaine autonomie, et ce, même lorsqu’il rapporte une fréquence élevée d’injections au cours des six mois précédant l’entrevue. Même s’il est sans travail régulier, sa vie n’est pas orientée exclusivement sur sa consommation et il est relativement bien affilié. Deux femmes et deux hommes présentent des caractéristiques d’injecteurs affiliés et ils ont tous moins de 30 ans.
L’injecteur en processus de marginalisation entretient des liens avec le milieu de la consommation (Tableau pp. 14-15). Il s’injecte généralement au sein d’un cercle restreint d’amis. Il lui arrive de donner du matériel d’injection et d’en emprunter au sein de ce groupe d’amis. Certains d’entre eux s’estiment en perte de contrôle face à leur consommation et indiquent avoir de moins en moins de contacts avec le milieu externe à la consommation. Sept hommes et une femme sont associés à cette catégorie et la majorité ont plus de 34 ans (six sur huit).
Parmi les injecteurs en processus de marginalisation, les trois UDI qui s’injectent seuls ont un long parcours toxicomaniaque (entre 11 et 28 ans d’injection) ponctué d’arrêts et de reprises de consommation. Les injecteurs dont la consommation se fait au sein d’un cercle restreint (cinq sur huit) font des efforts pour limiter leur consommation et les risques liés à l’emprunt du matériel d’injection. Chez les injecteurs en processus de marginalisation, la fréquence d’injection est variable. Trois des huit individus se sont injectés plus de 200 fois dans les six derniers mois, trois se sont injectés entre 80 et 200 fois et deux se sont injectés moins de 25 fois. Ces deux derniers sont de récents (moins de deux ans d’injection) et jeunes injecteurs (moins de 25 ans) qui ont rapidement sombré dans la toxicomanie. Ils rapportent tous deux avoir perdu le contrôle de leur consommation.
Tout comme l’injecteur en processus de marginalisation, l’injecteur désaffilié est aussi un injecteur au long cours entre 6 et 17 ans d’injections. Il consomme au sein d’un groupe avec lequel il partage sa vie au quotidien et les aléas de la quête incessante de la drogue (Tableau pp. 14-15). Durant ses périodes de « galère », il s’injecte tous les jours et perd rapidement le contrôle de sa consommation. Chez lui, l’emprunt et le don de matériel d’injection sont des pratiques courantes. Il est en rupture de lien avec son réseau social externe à la consommation et se caractérise par une grande marginalité.
Les UDI de cette catégorie (deux hommes et deux femmes) n’avaient pas nécessairement eu une fréquence d’injection très élevée au cours des mois précédant l’entrevue (un seul s’était injecté plus de 200 fois), mais ce sont des UDI dont le parcours toxicomaniaque les a amenés à articuler leur vie autour de la consommation. Au moment de l’entrevue, les deux hommes et la femme en arrêt de consommation étaient en thérapie, en probation ou retirés momentanément du milieu. Par ailleurs, leurs parcours toxicomaniaques, tels que rapportés, mettent en évidence une consommation soutenue : « Je dors des fois trois heures, quatre heures, cinq heures, huit heures, on va dire. Je me remets en shape […] pis je repars 3-4-5 jours, une semaine. J’ai pas de limite. » Lili, désaffiliée (Dés.).
Partager et créer des liens
L’idée n’est pas ici de relancer un débat sur le don et l’échange qui ont été amplement discutés (Gagnon, 1997a; Gagnon, 1997b), mais bien de considérer d’entrée de jeu que prêter, donner ou emprunter sont des gestes qui permettent de créer des liens entre les individus (Reynaud, 1997). Comme le souligne Gagnon (1997a), la question n’est pas de savoir si les individus sont sincères, mais de comprendre comment s’établit la confiance entre les acteurs mis en présence. L’analyse visait à comprendre les mécanismes qui régissent les conduites des UDI à travers les gestes de prêt, de don et d’emprunt, et ce dans le contexte particulier d’un parcours toxicomaniaque. L’accent mis sur le partage dans la vie quotidienne a permis de porter un regard sur les échanges qu’entretiennent les UDI avec leur entourage, les relations maintenues et les amitiés perdues.
Certains répondants ont clairement identifié le prêt comme un mécanisme permettant d’établir des liens de confiance avec son entourage. «[…] Ça attire un lien de confiance…» Mike, affilié (Aff.). Chez les injecteurs affiliés et les injecteurs en processus de marginalisation, le prêt s’inscrit dans une relation d’échange entre deux membres d’un même réseau social. Il s’inscrit dans un processus d’échange positif qui permet le maintien de la relation. Par ailleurs, plus les UDI s’engagent dans une consommation abusive, plus ils éprouvent des difficultés à maintenir des liens significatifs avec leur entourage sans toutefois que le sens même du partage en soit altéré. « Le partage, […] moi ça, c’est une preuve de confiance. Parce qu’on partage juste avec ceux qu’on […] a confiance que ça va nous revenir…» Ben, Dés.
Le prêt et le don permettent la création de liens affectifs pour les UDI les plus organisés et soutiennent des liens utilitaires pour les UDI les plus désorganisés. Plus la consommation gagne en importance, plus les UDI se désolidarisent de leur environnement social externe à la drogue et plus ils intériorisent les codes et la culture du milieu. La référence à une sous-culture de la drogue est faite explicitement par les UDI interrogés lors des entrevues. « C’est parce que moi, je trouve que c’est un genre de signe que c’est le même monde que moi. […] Pis moi je le sais pas, c’te monde-là, j’ai l’impression qu’ils sont plus, […] humains, ils ont plus de cœur, pis ils sont plus généreux […]. C’est drôle pis j’en ressens pas ailleurs de l’amour. J’en ressens parmi les junkies comme moi » Lili, Dés. Les personnes interrogées parlent « d’un monde à part », de codes et de « loi non écrite ». « C’est pas que tu me passes, il faut que je te passe ! C’est, tsé c’est, c’est comme une loi non écrite. […]. C’est pas une loi non écrite là, mais j’veux dire c’était comme, un genre de politesse […]» Joe, Dés.
Les UDI désaffiliés entretiennent des relations chaotiques avec leur environnement social, mais ils sont en même temps liés les uns aux autres dans un réseau de relations de consommation de drogues. Ils partagent tous la même réalité et c’est ce qui donne un sens au parcours toxicomaniaque. Le prêt qui assure la création de liens chez les UDI affiliés devient un mécanisme de régulation permettant d’assurer la circulation de biens et de services chez les UDI désaffiliés.
Zones de risques pour la transmission du VIH
La trajectoire toxicomaniaque commence, dans la majorité des cas, bien avant la trajectoire d’injection, bien que cette affirmation ne puisse plus se poser avec autant de certitude puisque de plus en plus de jeunes injecteurs se retrouvent directement liés à un univers de marginalité dès leurs premières expériences. L’élaboration d’une trajectoire caractérisée par des zones de risques pour la transmission du VIH a été structurée en tenant compte du discours des participants et des données quantitatives recueillies au cours de cette recherche. Par la suite, le recours au modèle de Castel (1994) a permis d’apporter un éclairage sur le processus dynamique qui caractérise la trajectoire de risque en fonction de la dynamique de marginalisation. L’UDI n’est pas d’emblée marginal et exclu socialement. Il est, dans ses premiers contacts avec ce mode de consommation, relativement affilié et se situe dans ce que Castel nomme la zone d’intégration. Lorsque son rapport à la consommation est associé à une perte de disponibilité pour le travail et à la fragilisation de son soutien relationnel, il glisse graduellement dans la zone de vulnérabilité. Finalement, les efforts constants dédiés à la recherche du produit le maintiennent hors du circuit du travail et contribuent à la rupture des liens relationnels avec son réseau social. Il entre dans la zone de désaffiliation, telle que définie par Castel. Pour compléter l’analyse, trois variables caractérisant l’environnement physique et social des UDI ont été retenues, soit :
  1. la fréquentation du milieu [proximité – distance],
  2. la réciprocité dans le don et le prêt [réciprocité immédiate – réciprocité circulaire],
  3. l’emprunt et le don de matériel d’injection [aucun emprunt – emprunt et don] (Figure p. 19).
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L’analyse de contenu sur la notion de partage incluant le prêt, le don et l’emprunt révèlent que la position d’un individu sur la trajectoire de risque est caractérisée par son rapport à son environnement. Plus les UDI sont distants du milieu de la consommation, plus ils entretiennent des liens affectifs avec leur entourage. Chez les UDI affiliés, le prêt sert de catalyseur pour la création et le maintien de ces liens. « [Je prête à] un des mes amis que j’ai vraiment confiance. Parce que les autres que je connais pas depuis longtemps, ben je sais pas s’ils vont me les ramener ou non [les objets que je leur ai prêtés]» Jeff, IS. Cette forme d’échange lie les individus les uns aux autres, car ce qui est prêté doit revenir : « Oui je m’attends quand même assez à ce que ça revienne parce que j’essaie de les [les objets] garder le plus longtemps possible dans le fond » Jeff, IS. Le prêt et le don ont ici pour fonction de créer et d’entretenir des liens avec l’entourage, ce qui fut qualifié de réciprocité immédiate.
Par ailleurs, à l’autre extrême, les UDI désaffiliés et, dans une moindre mesure, les UDI en processus de marginalisation entretiennent des liens plus chaotiques avec les personnes qui les entourent. Ils ne prêtent pas parce que l’expérience leur a appris que le prêt crée une attente non comblée. « Moi… j’peux jamais garder un gilet. Moi j’donne, […] C’est pas prêté, prêter j’pense j’ferais attention parce que… tu peux te faire du mal tsé. Quand tu donnes, t’es sûr que la personne à t’niaisera pas, tu y’as donné » Ben, Dés. Dans cet univers, les échanges ne s’établissent plus entre deux personnes, mais ils sont plutôt générateurs d’un flux continu d’échange qui assure le maintien d’un équilibre précaire axé principalement sur la consommation. « Ah ! Je peux prêter des vêtements, j’peux prêter un gars. J’peux prêter ma chum de fille. Hum hum. Si elle veut ! » Lili, Dés. Le maintien de ce flux d’échanges sans création de liens significatifs entre les individus fut défini par le concept de réciprocité circulaire.
Sur la question plus spécifique de l’emprunt et du prêt du matériel d’injection, il ne semble pas qu’il ait de signification particulière. Ces gestes ne font pas partie du rituel d’injection et n’ont pas, a priori, de valeur positive. « Ça signifie que si je donne mes affaires aux autres, ben ils sont condamnés autant que moi ! » Jim, processus de marginalisation (PM). Certains vont même lui accoler une valeur très négative. «[C’est un] Non-respect de soi et des autres […] Je m’enfoutisme de c’qui s’passe sur la planète Terre » Chris, PM. Toutefois, cette attitude n’élimine pas pour autant les risques d’emprunt du matériel d’injection puisque seulement quatre répondants sur 16 rapportent n’avoir jamais emprunté du matériel d’injection déjà utilisé par quelqu’un d’autre et ce sont les UDI affiliés. L’emprunt du matériel d’injection survient généralement dans des situations critiques et la majorité des individus qui le pratiquent estiment qu’ils le font dans des conditions extrêmes. Sur la trajectoire de risque (Figure p. 19), l’exposition à ces risques n’est pas équivalente pour tous les UDI. Les UDI affiliés, par leur position à l’extérieur du milieu de la consommation et leur relative autonomie par rapport à leur consommation, s’exposent moins aux risques d’emprunter du matériel d’injection.
Les injecteurs en processus de marginalisation entretiennent des liens plus étroits avec le milieu de la consommation. Certains d’entre eux y vivent, et ce même s’ils ont modifié leur comportement d’injection pour adopter des pratiques plus sécuritaires. Les UDI en processus de marginalisation prêtent leurs biens en souhaitant que l’objet prêté et rendu puisse se traduire en un échange positif. « Moi prêter, je le fais dans le but de, d’avoir la conscience tranquille là, tsé pis en même temps, peut-être m’attirer une forme d’amitié. Si jamais je suis mal pris, je peux retourner voir c’te même personne-là, y emprunter de quoi à mon tour » Mike, PM. Ils sont, par ailleurs, de plus en plus conscients que les fonctions du prêt et de l’emprunt échappent à leur contrôle et qu’eux-mêmes arrivent de moins en moins à respecter les règles de l’échange créateur de liens. « Mais normalement, moi je sais bien que si quelqu’un m’a passé quelque chose, tsé j’suis encore de même, j’ai encore des principes pis toute, j’vas le remettre. […] Sauf que je peux pas y en vouloir parce que je comprends les circonstances sauf que c’est choquant pour moi pis là je suis porté à moins y en passer » Dan, PM.
Plusieurs injecteurs en processus de marginalisation maintiennent un réseau de relations sociales hors du milieu de la consommation, mais ils apprivoisent graduellement les codes du milieu en même temps que leur univers bascule vers la consommation abusive de drogue. « Pis là, j’ai fait ces conneries-là, je pensais pas m’accrocher à c’te merde-là. Pis, c’est pire que je pensais ! Pis, je m’en suis aperçu dans les deux trois derniers mois » Dan, PM. Les UDI en processus de marginalisation exercent encore un certain contrôle, mais ils manifestent leur crainte de sombrer dans la consommation et d’accélérer leur processus de marginalisation. Les situations à risque pour l’emprunt et le prêt du matériel d’injection sont aussi plus fréquentes. « Sur le coup, j’ai pas réalisé, j’ai pas pensé, j’étais pas mal parti pis tsé, mais c’est moi qui est en cause, c’est moi qui a pris une chance. C’est arrivé une fois, pis deux trois fois dans la même soirée là […]Parce que plus que t’en fais un moment donné, plus que tu prends des chances […]» Dan, PM.
La majorité (six sur huit) des injecteurs en processus de marginalisation ont un parcours toxicomaniaque qui les a menés vers une consommation effrénée durant une période de leur vie. Ils rapportent avoir perdu le contrôle de leur consommation et avoir vécu un ou des épisodes d’insertion dans le milieu de la consommation. Même s’ils tentent de modifier leur consommation en se retirant du milieu, les risques de rechutes sont importants. La circulation entre les positions désaffiliées, en processus de marginalisation et affiliée suit un mouvement de va-et-vient ponctué d’arrêts de consommation sporadiques et de retours en arrière. Il y a aussi cette distance par rapport au milieu qui s’exprime par une consommation plus solitaire (Tableau pp. 14-15). Même si les UDI en processus de marginalisation conservent des liens avec le milieu de la consommation, ils se font plus critiques face à ce dernier. Cette étape est aussi caractérisée par une remise en question de leurs comportements et un désir de modifier des habitudes de consommation qu’ils jugent problématiques.
Dans le milieu de la consommation (Figure p. 19), tout circule, aussi bien les biens matériels que les seringues, puisque la vie se règle principalement sur la quête du produit et sa consommation. La sensibilité commune des individus qui partagent cet univers s’exprime dans l’acceptation de valeurs et de normes liées à l’univers de la consommation de psychotropes. Les UDI peuvent rendre un service à un autre injecteur lorsqu’ils le croisent sur leur chemin, mais le lien et la relation est circonscrite à ce moment précis et ne s’étend pas au-delà. Cette attitude correspond également à un état physiologique de consommation abusive (perte de mémoire, décrochage de la réalité) caractérisant plus particulièrement les toxicomanes les plus intoxiqués.
Plus les UDI sont insérés dans l’univers de la consommation (Figure p. 19), comme dans le cas de certains UDI en processus de marginalisation et des UDI désaffiliés, plus les situations critiques associées au manque de matériel d’injection peuvent se présenter. Dans ces conditions, le don de matériel d’injection peut être considéré comme un geste d’entraide. Celui qui dispose de seringues, même souillées, est en mesure de mettre fin à l’inconfort provoqué par l’état de manque et son geste est vu comme une action de soutien envers un membre du groupe. « Le partage du matériel, pour moi là… hé mon Dieu… pour moi ça veut dire leur rendre service dans le sens qu’ils sont conscients de ce que j’ai, j’ai l’hépatite C, j’ai l’hépatite B, […]. Si tu veux la prendre, prends-la, j’ai de la misère à voir souffrir une personne. Je suis un être humain […]» Elie, PM. Le don, dans ces circonstances, est une réponse à une souffrance et pourrait avoir comme fonction de solidariser les individus entre eux en créant ou en maintenant un lien d’échange. C’est ici la quête du produit qui dicte les conduites des individus et la souffrance visible créée par un état de manque qui cautionne le don et l’emprunt du matériel d’injection.
Les personnes qui commencent à s’injecter peuvent le faire en divers points sur la trajectoire, mais en règle générale, le processus de marginalisation s’accentue avec l’accroissement de la consommation. Certains injecteurs, même avec une fréquence élevée d’injection, maintiennent leur insertion sociale et demeurent plusieurs années à cette phase alors que, pour d’autres, le passage de l’insertion à la désinsertion sociale se fera très rapidement. La trajectoire ne doit pas se concevoir de façon linéaire, mais plutôt comme un parcours à plusieurs entrées et à plusieurs sorties. Dans le contexte des échanges interpersonnels et du parcours toxicomaniaque, les individus qui se retrouvent en divers points de cette trajectoire adoptent des attitudes et des comportements en regard du partage en général dans la vie quotidienne et en regard du don et de l’emprunt du matériel d’injection. La situation des individus qui se retrouvent en divers points de cette trajectoire n’est pas équivalente et le niveau de risque non plus. Les risques pour l’acquisition et la transmission du VIH ainsi que le degré de motivation pour l’adoption de comportements sécuritaires varient eux aussi.
Le point de vue des UDI sur la prévention
Lorsqu’ils sont interrogés sur les moyens à développer pour prévenir la transmission du VIH au sein de leur groupe, les UDI ont des réactions différentes selon leur position sur la trajectoire de risque. Les UDI affiliés et, plus particulièrement, ceux dont la consommation est moins importante se sont montrés surpris par le questionnement sur les moyens de prévention. « Ouff ! Je le sais pas pantoute !! ! » Jeff, IS. Ils estiment que les efforts de prévention sont suffisants et qu’une plus grande publicité autour du sida serait une bonne approche. « Je trouve que le Repères, [Programme d’échange de seringues] c’est déjà une grosse affaire (…) là. C’est déjà d’après moé c’est la, la meilleure affaire (…). Ce qu’on peut faire, en parler, en parler ! !! » Matt, IS. Les UDI affiliés se sont généralement montrés peu loquaces sur les moyens de prévention.
Les UDI en processus de marginalisation estiment qu’il faudrait plus d’heures d’ouverture des sites d’accès aux matériels d’injection stérile. « Être ouvert le samedi pis le dimanche dans la journée, ça aiderait. Être ouvert 24heures. Parce que, c’est pas parce que vous fermez à 3 heures que le monde arrête de s’piquer à 3 heures du matin » Elie, PM. Le travail de proximité semble aussi être demandé plus spontanément « Aller voir le monde dans les rues » Phill, PM. Voire même l’exploration de moyens mis en œuvre ailleurs dans le monde « Carrément faire des affaires comme. moé j’ai été dans la rue en Allemagne pis j’ai visité la Hollande pis il y a des places là que tu rentres, tu consommes, O.K. pis ton stock est vérifié, tes affaires sont vérifiées, (…). C’est ça qu’il faudrait(…)» Mike, PM.
Finalement, chez les UDI désaffiliés, le discours porte principalement sur la quantité : « Pas juste en donner deux quand ils en ont deux ou ? C’est ça, parce qu’habituellement t’en prends pas rien que deux ! Ouais » Monik Dés., sur l’accessibilité aux seringues; « Ça serait qu’il y aurait genre […], des guichets, tu déposes tes vieux crayons, il en sort des neufs. Ça, ce serait parfait, mais tsé c’est irréel ! Tsé, mettre ça un peu partout comme des distributrices à condoms !» Lili, IM et sur les efforts qu’ils font pour éviter d’utiliser du matériel d’injection déjà utilisé, « tout le monde veulent des seringues neuves, mais viarge quand t’en as pas. Tu t’arranges avec qu’est-ce que t’as » Lili, IM. Même pour les UDI désaffiliés, la prévention est une préoccupation. Ce sont ces derniers qui ont formulé le plus grand nombre de commentaires. Ainsi, il apparaît que plus les UDI se marginalisent, plus ils perdent le contrôle sur leur consommation et plus ils sont préoccupés par la prévention, et ce, même lorsqu’ils prennent des risques.
 
Discussion
 
 
Au Québec, la persistance des comportements à risque, malgré la présence de programmes de prévention reconnus efficaces (Gibson et al., 1998; Gibson et al., 2001), est en partie due à la consommation de cocaïne qui impose un nombre d’injections quotidiennes extrêmement élevé. La quantité de seringues nécessaires est difficile à évaluer par les UDI eux-mêmes qui cherchent toujours à s’imposer une diminution de leur consommation, mais qui se retrouvent inévitablement en situation de manque et forcés de partager des seringues. Les principales barrières à la modification des comportements sont liées à la fréquence d’injection (Strathdee et al, 1996), la fréquentation des piqueries (Bélanger et al., sous presse) ainsi qu’à l’exclusion et la marginalisation dans lesquelles se retrouvent les UDI (Bélanger et al., 2000).
En se concentrant sur la trajectoire de risque, la présente étude se situe volontairement dans le registre de prévention de la transmission des infections par le partage du matériel d’injection et ne prétend pas couvrir la totalité du parcours toxicomaniaque des UDI. De plus, elle concerne un groupe d’UDI recruté au sein de la clientèle du programme d’échange de seringue de Québec et ne peut donc être généralisée à l’ensemble des UDI de la région. Par ailleurs, les données issues de l’analyse permettent de baliser des pistes d’action en rapport avec la prévention du VIH auprès des UDI.
Comme le souligne Padieu (1994), le toxicomane est un voyageur engagé dans un cheminement qui n’est ni simple, ni linéaire, car ce qui vaut pour un individu ne vaut pas forcément pour un autre. Il en est parmi ces voyageurs dont le parcours toxicomaniaque domine l’ensemble de la vie, alors que, pour d’autres, ce parcours n’est qu’accessoire et transitoire. Ainsi, tous les toxicomanes n’ont pas le même rapport à la drogue, ni le même point d’insertion dans la trajectoire de consommation. De la même manière, tous les UDI ne s’exposent pas aux mêmes risques de contracter le VIH.
Au fur et à mesure que l’UDI se désolidarise de son environnement et brise les liens avec les membres de son réseau social pour concentrer ses activités au sein de son réseau de consommateurs, il se soustrait en même temps aux règles de l’échange créateur de liens. Les UDI les plus isolés socialement ne possèdent plus rien, ne prêtent plus rien et fonctionnent selon les codes du milieu. Comme le souligne Padieu (1994), un statut de toxicomane s’accompagne de codes en référence à une culture particulière et ce sont ces derniers que l’UDI intègre à mesure qu’il s’enfonce dans le processus de marginalisation. Il apparaît donc extrêmement difficile d’avoir une emprise sur cet univers tant et aussi longtemps que le toxicomane est tenu ou se tient lui-même à l’écart du social dans un statut de marginalisé.
Plus que de simples facteurs de risque, il existe des situations et des contextes qui exposent les UDI à ces risques. Combinée aux facteurs de risque, la connaissance des contextes et des zones de risques devrait permettre de cibler les interventions en fonction de paramètres plus larges. La caractérisation de zones de risques à l’intérieur de la trajectoire de marginalisation a permis d’enrichir notre compréhension du phénomène. Tous les UDI ne s’exposent pas aux mêmes risques et ne se situent pas non plus au même niveau quant à leur motivation et à leurs intentions de se protéger et de protéger leurs partenaires. La réception des messages de prévention pour les injecteurs affiliés semble fonctionner relativement bien. Il semble possible de travailler à l’adoption de comportements sécuritaires pour ce groupe d’individus. Par ailleurs, il ne faut pas perdre de vue que cette position peut n’être que transitoire vers une situation plus critique ou même une sortie complète de la consommation.
L’injecteur en processus de marginalisation ressent la perte de contrôle et le glissement vers la désorganisation sociale comme un échec. Soit il passe d’une consommation relativement contrôlée avec une gestion des risques vers une consommation effrénée, soit il tente d’exercer un certain contrôle sur une situation qui lui échappe. Dans les deux cas, la position d’UDI en processus de marginalisation représente un point de rupture tant par rapport à une consommation contrôlée que par rapport à la consommation effrénée. Les individus de cette catégorie sont réceptifs à des messages de prévention, mais éprouvent de la difficulté à gérer les risques inhérents à leur consommation. Pour ce qui est des UDI désaffiliés, ils sont fortement représentés dans les programmes d’échange de seringues au Québec (Bruneau et al., 1997; Bélanger et al., 2000) et représentent certainement le plus grand défi à la prévention.
La présence de sous-groupes parmi la population d’UDI a été mise en évidence par Gibson (1998) qui soulevait l’importance de développer des interventions en fonction des sous-groupes en tenant compte de leur stabilité et de leurs risques. La connaissance des zones de risques et des comportements qui les accompagnent devrait nous permettre de travailler à des interventions plus spécifiques à certains sous-groupes et de développer des approches en fonction du niveau de risque pris par des individus et surtout de trouver des approches basées sur la motivation pour les groupes d’individus les moins motivés et les plus désorganisés. Dans la situation des UDI qui vivent dans les piqueries, il est difficile de simplement penser assurer un approvisionnement en seringues sans envisager des interventions plus ciblées tout en travaillant à la restructuration de leur environnement. Comme en fait état l’étude de Booth (1992), le fait de mettre des seringues stériles à la disposition des UDI, sans assurer une présence dans le milieu, est insuffisant pour enrayer l’épidémie du VIH. Un projet de démonstration sur une intervention réalisée directement dans les lieux d’injection que fréquentent les UDI serait une avenue intéressante.
Au-delà de l’accès aux seringues stériles, d’autres mesures doivent être adoptées pour permettre de lutter efficacement contre la transmission du VIH chez les UDI. Par exemple, des mesures visant à réduire l’exclusion sociale des UDI, des interventions visant une prise en charge personnelle et de groupe, l’accès à des programmes de méthadone, à des locaux d’injection supervisés, à des programmes de prescription médicale d’héroïne peuvent faire toute la différence pour un UDI qui tente désespérément de rattraper le fil de sa vie. Ces expériences, qui ont été tentées avec succès (Dolan et al, 2000; Wood et al, 2001; Comité FPT, 2001), s’avèrent utiles pour la prévention du VIH, mais aussi pour limiter les autres effets néfastes liés à la consommation de drogues par injection comme la criminalisation, la marginalisation et la désorganisation sociale des individus.
Reçu en mars 2000
 
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NOTES
 
[1] Cette étude a été réalisée grâce à une subvention du Conseil québécois de la recherche sociale (CQRS). De plus, les auteurs tiennent à remercier les intervenants du programme d’échange de seringues de Québec (Point de Repères) qui ont participé aux différentes étapes de la recherche.
[2] Titre : agente de recherche, MA en sociologie.
[3] Titre : agente de recherche, MA en anthropologie.
[4] Titres et affiliation : PhD et Professeur à la Faculté des sciences infirmières de l’Université Laval.
[5] Titres et affiliations : MD et PhD, Professeur au Département de Médecine sociale et préventive de l’Université Laval et Chercheur à l’Unité de recherche en santé des populations du CHAUQ.
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