Psychotropes
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-3901-8
142 pages

p. 97 à 118
doi: en cours

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Vol. 8 2002/2

2002 Psychotropes Articles

Complexité psychopathologique du phénomène d’addiction réévalué avec des concepts psychosomatiques et métapsychologiques

Gérard Pirlot Psychiatre des Hôpitaux, Docteur en Psychologie habilité à diriger les recherches, Psychanalyste inscrit à l’Institut de psychanalyse de la S.P.P. Centre d’Étude et de Recherche en Psychopathologie (CERPP, Université Toulouse-Le Mirail, Dir. H. Sztulman)
L’on ne peut, aujourd’hui, se passer d’une théorie psychosoma~tique (psychanalytique) des conduites addictives. D’une part parce que les addictions mettent en jeu le corps, comme les somatisations, d’autre part parce que dans chacune de ces pathologies le fonctionnement psychique se trouve être assez proche: défaut du préconscient, difficultés de représen~tation verbale des émotions, dépression essentielle, défaut de constitution des autoérotismes (psychiques). La différence majeure est, bien souvent, dans une attitude d’inhibition de la violence agressive dans les somatisa~tions (répression) alors que cette inhibition (répression) peut être levée par le recours aux comportement d’addiction. Enfin, la présence de «Patho~logie organique post-abstinence» (POPA) sera la preuve clinique de cette nécessaire théorisation psychosomatique des addicitons. Mots-clés : Comportement, Addiction, Évaluation, Dépression, Pathologie organique, Théorie, Psychanalyse. To day it is possible to have a psychoanalytical psychosomatic theory of addict conducts. On the one hand because addictions concern body as somatisation, on the other hand because in each of these patholo~gies the psychic working is often too poor: preconscious deficit, affect deficit or alexithymia, essential depression, deficit of auto-erotism consti~tution. The major difference is, well often, in an attitude of inhibition of agressive violence in somatisation (suppression) whereas this inhibition (suppression) can be raised by the recourse to addict behavior. Finally, the presence of «organic desease after stopping addiction behavior » (ODASA) will be the clinic proff of this necessary psychosomatic theorizing of addiction.
 
Introduction
 
 
Nous avions il y a quelques années (Pirlot, 1994; Pirlot, 1997) avancé l’hypothèse selon laquelle l’approche psychopathologique, voire métapsychologique des addictions méritait de se faire sous l’angle de la « psychosomatique », ceci pour des raisons d’ailleurs évidentes qui sont que les addictions, comme les somatisations, touchent le corps et le rapport « corps-esprit » (le fameux « body-mind problem » des anglo-saxons). La théorie psychosomatique de P. Marty et ses élèves nous apparut ainsi indispensable pour comprendre la dynamique, la topique et l’économie psychique des sujets addictés, même si le champ des addictions étant large – le concept étant « transnosographique » – il apparaît difficile à « modéliser » en termes de psychanalyse psychosomatique.
Sur le plan clinique, « l’angle d’attaque » de ces relations complexes entre somatisations et addictions fut, lors de notre travail de thèse, de poser l’hypothèse de l’existence de pathologies organiques postabstinence (POPA) dont le modèle référentiel reste, dans le champ médical et pour des raisons physiologiques de déshydratation intracellulaire et de stress neurologique, le délirium tremens.
Par ailleurs tant les descriptions des sujets somatisants que celles portant sur les sujets présentant des conduites addictives nous ont amené progressivement à l’évidence que ces deux types de population pouvaient être décrits, sur le plan du fonctionnement psychique, de manière relativement proche :
  • sur le plan métapsychologique (psychanalytique), les concepts de « pensée opératoire » et de « procédé auto-calmant » décrits chez les somatisants se retrouvent chez nombre d’addictés;
  • les problématiques de perte d’étayage précoce, de traumatismes massifs
  • (sur le plan de l’étayage) – que nous avions qualifiés de traumatisme psychique « pré-psychique » (par analogie au « traumatisme sexuel présexuel » décrit par Freud concernant les névroses mais ici beaucoup plus précoce et introduisant à un « clivage » précoce corps-esprit), se retrouvaient aussi dans les deux types de population (comme dans celle des
  • « états-limites », qui « englobe » les patients addictés et nombre de somatosiques);
  • si on ajoute à cela qu’il existe fréquemment des formes de dépression différentes de la dépression classique et de son trépied connu (anorexie, insomnie, ralentissement idéo-moteur), appelées « dépressions essentielles » (DE) qui font partie de l’économie psychique du sujet futur somatisant et, d’autre part, que la somatisation serait « l’aboutissement » des conséquences de cette « DE » sur le « tonus » psychique (qui, en neurophysiologie, dépend de l’activation du faisceau de la réticulée ascendante,
  • SRAA), à savoir la baisse de la dynamique de certaines fonctions psychiques, on peut alors poser l’hypothèse selon laquelle les conduites addictives luttent (de manière psychique et neurophysiologique) contre cette dépression essentielle et cette baisse de la dynamique de ces fonctions psychiques qui lui est inhérente.
Ainsi, même si sur le plan clinique les « logiques » somatisantes et les « logiques » addictives correspondent à des attitudes mentales et psychiques différentes (absence de passage à l’acte transgressif, meilleure adaptation sociale, répression de la violence plus importante chez les somatisants), nombre de processus psychiques, certes complexes, paraissent relever d’un développement psychique affectif perturbé (« trauma psychique pré-psychique ») ayant entraîné une forme de répression vis-à-vis de la vie mentale, des affects, des émotions, de la vie fantasmatique (ou imaginaire ou préconscient), aboutissant à une dépression essentielle combattue, on l’a dit, par l’excitation sensorielle (ou viscérale) pour le somatisant et perceptuelle (et neuro-musculaire) pour l’addicté.
Du point de vue structural encore, relevons que les conduites addictives, comme les somatisations, se situent généralement dans un registre narcissique (sans être pour autant dans le monde narcissiquement clos des psychoses), c’est-à-dire tentant de « réparer » des blessures, souvent précoces, ayant affecté la constitution du narcissisme ou, en d’autres termes, le « Self » psychique.
La question est alors de savoir si, dans certaines conditions de fonctionnement psychique (alexithymie, pensée opératoire), la pratique addictive ne « protège » pas paradoxalement de certaines somatisations, comme le laissait entendre il y a quelques années déjà S. Le Poulichet dans son ouvrage sur les « Toxicomanies et Psychanalyse, les narcoses du désir » (1987), de la même manière que certaines somatisations « chroniques » (asthme corticodépendant, recto-colite hémorragique par exemple « protègent » le sujet malade d’une « conduite addictive » dans la mesure où celle-ci est, de toute manière, largement « consommée » dans la prise répétée et quotidienne de médicament)? En d’autres termes, peut-il y avoir de possibles et paradoxales pathologies organiques, spécialement auto-immunes (asthme, eczéma, urticaire, recto-colite hémorragique, etc.) suivant l’arrêt de conduites addictives ou toxicomaniaques (Pirlot, 1997).
 
Paradoxe des « pathologies organiques post-abstinence d’addiction » (POPA)
 
 
a. Jacques : aphtose récidivante à chaque arrêt de tabac
L’observation de Jacques nous vient du Pr. J.-L. Bonnafé du service de dermatologie du CHR de Toulouse-Rangueil. Son cas, rapporté dans le résumé d’observation ci-joint, était qualifié par l’équipe du service « des plus curieux ». Nous rapportons ici la lettre que nous adressa l’équipe de dermatologie. Il s’agissait « d’une aphtose buccale relativement invalidante et importante, récidivante à chaque arrêt de son tabagisme (1,5 paquets par jour). Lors de sa première poussée en 1991 qui fut très invalidante, un bilan dentaire complet avait été effectué ainsi que de nombreux traitements essayés. Seule la reprise de son tabagisme entraîna une disparition complète des aphtes. En décembre 1991, de nouveaux aphtes commençaient à se former alors qu’il avait arrêté récemment le tabac (8 jours après l’arrêt environ). Cette nouvelle poussée ne stoppa que partiellement avec des bains de bouche au Keal. L’interrogatoire ne retrouvait pas, comme nous avons pu le soupçonner, la mastication de substance anti-tabac et il ne semblait pas avoir changé non plus ses habitudes alimentaires depuis l’arrêt du tabac. Nous n’avons pas retrouvé de caractère familial à cette aphtose et des investigations d’allergologie ont été réalisées qui sont restées négatives dans leur ensemble. On notait uniquement une positivité pour les Prick tests alimentaires à l’orange, à la poire, au gruyère, ainsi qu’à la codéine. » Tel était le contenu de ce résumé d’observation où était montré qu’il n’y avait pas de caractère familial retrouvé dans l’aphtose. À l’invitation de l’équipe médicale, nous rencontrâmes Jacques. Il s’agissait d’un homme affable, de taille et de corpulence moyennes, âgé de 49 ans, marié, ayant deux enfants, électromécanicien dans une grande entreprise à haute technicité tournée vers l’espace. Jacques se dit très « nerveux »; en fait il cache mal son émotivité. Il se montre timide, ayant du mal à s’exprimer oralement : « Moi, je garde tout à l’intérieur ». Ses seuls moments de détente, ses loisirs, sont son jardin et ses fleurs : « iIl n’y a que là que je me sens bien ». Jacques nous dit que sa mère avait parfois des aphtes comme lui. Jacques raconte ensuite l’histoire de sa maladie : « Il y a deux ans, j’ai essayé d’arrêter de fumer… c’est à peu près deux mois après que des aphtes sont apparus… j’en avais partout dans la bouche… même sur la langue…c’était très difficile de manger… après quelques semaines de traitement, j’en ai eu assez… et j’ai recommencé à fumer et les aphtes, comme par miracle, ont disparu en quelques jours »… « En novembre 1991, j’ai de nouveau arrêté de fumer… cette fois je l’ai fait par acupuncture… et bien, 15 jours après, j’avais de nouveau des aphtes…» En fait « le rapprochement entre l’arrêt de tabac et les aphtes, je l’ai fait que la deuxième fois, il y a deux ans »… (Notons l’absence de négation dans la phrase). Interrogé sur ses motivations à arrêter de fumer, il répond : « C’est ma femme, je peux peut-être vous le dire, qui m’a poussé, elle supporte pas que je fume…». Précisons que comme le patient suivant (Jean), Jacques ne percut aucune souffrance psychique, y compris dans l’abstinence et le sevrage du tabac. Plus qu’une mutité de l’inconscient refoulé, nous avions affaire ici à une mutité du psychisme. Il y avait là une sorte de carence, défaut fondamental (Balint) même si nous percevions dans le contre-transfert de fortes défenses du Moi devant toute mobilisation d’affects.
b. Jean : asthme suivant l’arrêt du tabac
M. Jean est âgé de 60 ans, chef d’entreprise, maçon-charpentier de formation, marié. Il est hospitalisé pour asthme. Il est timide et effacé. Son asthme est important, soigné par cortisone depuis 22 ans, commencé alors qu’il avait 38 ans. Il n’a pas d’antécédants familiaux d’asthme. Jean a commencé à être malade à partir d’octobre 1968. Il a arrêté de fumer l’équivalent de deux paquets par jour fin Août de la même année, cela de manière rapide, en trois jours « sur un coup de tête ». Début Octobre, soit quatre semaines après l’arrêt du tabagisme, l’asthme se déclarait, entraînant un arrêt de travail de 8 mois. Des tests allergiques furent réalisés en janvier 1969, confirmant un diagnostic d’asthme d’origine allergique. Laissons ici parler Jean : « En 1966-1968 j’ai eu quelques petits problèmes avec mon père… Je vivais mal qu’il me donne toujours des conseils car j’ai pris l’affaire à mon compte….. J’étais heureux à cette époque… J’étais marié depuis 1966… Avec une fille née en 1968, en janvier… Ca se passait bien…. Je fumais depuis le service militaire… Mon père fumait et mon grand-père aussi… J’ai pensé à l’époque que si je n’avais pas arrêté, je n’aurais pas d’asthme… Je l’ai même dit à mon docteur qui m’a dit que ça n’avait rien à voir… (silence). Ce que j’aurais voulu être c’est Compagnon…. mais mon père comptait sur moi dans l’entreprise… j’ai regretté. » Sur son enfance, il raconte : « Mon père était quelqu’un de dur et “froid”… J’étais le fils aîné… j’avais une sœur après moi… ma mère était effacée… à l’époque, les femmes…» (….) « Ma mère a eu ma sœur 11 mois après moi… faut dire aussi qu’on vivait avec les grand-parents. C’est ma grand-mère qui m’a beaucoup élevé… Je l’appelais d’ailleurs “maman” jusque l’âge de cinq-six ans ». « J’ai pas beaucoup de souvenirs de cette période… sauf que j’étais souvent malade… des rhumes, des angines et une fois une “congestion pulmonaire”…» .
Remarquons :
  1. Dans la petite enfance, l’absence de la mère (de holding/handling selon D.
  2. Winnicott) entraînant une « diplopie psychique » de l’imago maternelle et des pathologies somatiques relevant de dysfonctionnements des relations enfant-mère-environnement présents, selon nombre d’auteurs, dans la genèse des pathologies somatiques et des pathologies addictives. Sur la période de déclaration de sa maladie Jean précisera : « Je me souviens comment ça a commencé… J’étais sur un chantier de maisons à construire… J’avais pas mal de problèmes, car il y avait d’autres chantiers à surveiller… Mon père me laissait de plus en plus la direction de l’entreprise, mais il continuait à me dire ce qu’il fallait faire ou pas et ça m’énervait beaucoup… J’étais fatigué, une journée pénible… J’étais sur le toit d’une maison… fallait surveiller les gars… J’ai eu une espèce de vertige…mais pas tout à fait ça quand même… un moment bizarre… d’un seul coup, c’est comme si je n’étais plus qui j’étais. Et puis j’ai eu peur de tomber… J’ai eu comme du mal à respirer… C’était bizarre. C’est comme si je me voyais tomber mais j’étais aussi là-haut, sur le toit. Oui, c’est après que j’ai eu une quinte de toux et du mal à respirer… ça a commencé comme ça…». « Vous savez, c’est bien la première fois que je parle de tout ça…».
  3. En résumé :
  4. L’asthme survient chez une personnalité aux difficiles possibilités de verbalisation des émotions [alexithymie (Sifneos, 1973), pensée opératoire
  5. (Marty, 1963; Marty, 1967)]. Les thèmes de conversations furent ceux, récurrents, du monde du travail, de sa maladie, comme souvent chez les
  6. « normopathes opératoires ». Le contexte de conflit avec le père, non exprimé subjectivement, laissait Jean dans une situation d’impasse (Sami-Ali, 1980).
  7. Remarquons le deuil de l’idéal d’identification aux Compagnons.
  8. C’est dans ce contexte environnemental que Jean a une sorte de vertige, laissant apparaître un état de « dépersonnalisation » et d’illusion perceptive proche de l’hallucination où Jean se voit à la fois « là et ailleurs ». Cet état était celui d’un moment de « déréliction » comme si, dirions-nous, il se sentait « lâché ». Cette sensation traduisait-elle une perte de limite du Moi
  9. (Soi ?) à qui il manquait une bonne assise encadrante maternelle (place de l’hallucination négative d’A. Green, 1967)? Dans un autre cas clinique, nous avons pu clairement relier le vertige à un défaut de « portage » psychique (défaut de Self) de la mère envers l’enfant : chez cet autre patient, le vertige et l’angoisse apparaissaient en effet dès qu’aux informations météorologiques, il voyait la terre « suspendue dans le vide » comme il disait. Remarquons enfin que S. Freud avait présenté le vertige (Schwindal) en 1896 comme l’un des symptômes majeurs de la névrose d’angoisse. Or, comme l’a remarqué D. Quinodoz (1990), lorsque Freud attribue l’origine de l’angoisse à la séparation et à la perte d’objet, on peut penser que, même s’il ne fait pas mention du vertige, il continue de le considérer comme une manifestation de l’angoisse et donc de l’angoisse de séparation.
  10. La confusion, jusqu’à l’âge de 5-6 ans, portant sur la véritable identité de sa mère amène-t-elle alors à penser que toute question d’identité (ici celle, nouvelle, de paternité, et celle de la profession) débouche sur le trouble identitaire premier : Soi et l’autre (la mère)? Dans ces conditions, la crise d’asthme serait un peu de la mère retrouvée par striction et emprise sur certaines fonctions organiques.
  11. Remarquons que l’arrêt de son tabagisme se fit brutalement sur un coup de tête, sans raison bien apparente, sans préparation psychique et sans avoir été pensé.
  12. Enfin notons que Jean, dans son discours, fit lui-même la relation entre l’arrêt de son tabagisme et le déclenchement de sa première crise d’asthme, relation que le corps médical ne put entendre. La prise en compte du discours des patients, comme J.-L. Pédinielli (1986) l’a montré, permet d’interpréter la fonction du symptôme dans la vie du patient.
c. Autres cas cliniques
À ces deux cas cliniques, il nous faudrait ajouter les cas de Marie, ayant souffert d’asthme et de psoriasis après sa toxicomanie à l’héroïne, Luc qui présenta une rectocolite hémorragique après l’arrêt de tabac, Laure, de personnalité hystérique et qui avait des crises d’asthme lorsqu’elle ne fumait pas, Bernard qui souffrait d’un ulcère gastrique douloureux après l’arrêt de tabac et d’alcool, ou encore Danièle, hospitalisée en Hôpital de Jour et qui eut un cancer du col de l’utérus après un sevrage à l’héroïne et qui présentait une hyperthyroïdie depuis son sevrage alcoolique. À ces cas glanés au fil des consultations dites de « Psychosomatique » à l’Hôpital général, il nous faut ajouter la constatation de la fréquence des troubles organiques ou fonctionnels trouvés dans la population d’un Centre de Postcure pour Toxicomanes. Sur la population qui fréquenta le Centre en 1989, soit 31 personnes, notre étude permit d’observer quatre pathologies allergiques (un asthme, une rhinite, deux eczémas), deux épilepsies, une alopécie partielle, deux migraines, quatre insomnies et angoisses nocturnes, une lombalgie. Pour 1990, sur 30 personnes, il y eut un psoriasis, un ulcère gastro-duodénal, un ulcère gastrique, un eczéma atopique, deux sujets présentant des crises d’épilepsie dont un nécessita un traitement anti-épileptique, un sujet ayant présenté des crises de coliques néphrétiques et une présentant un kyste de l’ovaire. Sur le plan des pathologies « fonctionnelles » on relève nombre de colopathies, des troubles gastriques, des migraines, des diarrhées, une photophobie et un trouble de l’accommodation visuelle.
 
Rappel sur le developpement du concept d’addiction
 
 
Employé en France depuis son introduction en 1945 par O. Fenichel, le terme d’addiction, dans son acception actuelle, vient des pays anglo-saxons avec le modèle de Peele qui ne se réfère ni à la psychanalyse, ni à l’hypothèse d’un inconscient. On trouve ce concept dans la nouvelle traduction française de l’œuvre complète de Freud (PUF) dans l’article « La sexualité dans l’étiologie des névroses » (1898). Il y traduit le terme allemand Sucht signifiant manie et ayant donné suchtig, toxicomane, dont la racine est Such, action de chercher. Ce terme recouvre celui utilisé par Freud d’Ursucht définissant le « besoin primitif », la masturbation dont l’addiction dérive (Freud, 1897).
Comme nous l’avions écrit dès 1997 dans « Les passions du corps » (op. cit.), on trouve aussi ce terme Sucht à propos de l’« addiction à l’hypnose des hystériques » décrite dans l’article « Traitement psychique » de 1890 (ce que, dans une formulation ultérieure, on peut aussi dénommer addiction au transfert, voire à l’amour). Avec le préfixe Sehn, Sehnsucht, signifie « désir ardent » (et au sens profane, « nostalgie », que l’équipe des Œuvres Complètes dirigée par Laplanche, a traduit par « désirance ». Ce terme a été choisi car il soulignait l’absence de l’objet et la resexualisation d’une excitation (le suffixe « ance » renvoie au mouvement, ce que souligne aussi le terme de différance (action de différer) avancé par Derrida que ce dernier rapporte à l’archi-trace et au Pharmakon (Derrida, 1968, p. 24-68).
Sehnsucht se trouve ainsi sous la plume de Freud lorsque celui-ci, dans une lettre à Fliess du 26 avril 1895, désigne le symptôme hémorragique dont a souffert Emma, sa patiente hystérique, comme une nostalgie (Sehnsucht) d’une « autre scène ». Trente ans plus tard, dans « Au-delà du principe de plaisir », le même mot évoquera le mythe d’Aristophane rapporté par Platon, d’une androgynie primitive que la sexualité a coupée en deux : « Du corps coupé en deux, une nostalgie (Sehnsucht) va pousser les deux moitiés à se rejoindre » ; « convoiter cette unité, chercher à l’obtenir, est ce qu’on nomme l’amour ».
Freud, après Platon, posa ainsi le lien entre la nostalgie de l’origine corporelle primitive et la nostalgie amoureuse ou passionnelle qui pousse à rejoindre sa « moitié », lien qu’évoqueront G. Groddeck ou J. McDougall pour qui la somatisation est, acting de fantasme incestueux d’un corps pour deux.
Le terme d’addiction découvert par les psychiatres français, reprend donc une problématique transnosographique déjà connue de la psychanalyse. D’un point de vue psychiatrique, ce terme d’addiction fit officiellement son apparition en 1932 dans un article de Glover qui présenta l’addiction comme appartenant aux états-limites tout en l’employant dans un sens limitatif de « drug addiction »: une toxicomanie et une accoutumance à un produit, alors que depuis Fenichel en 1945 l’addiction serait reconnue comme une façon de se droguer avec mais aussi sans produit (Ades, 1993; Ades, 1994; Ades, Lejoyeux, 1995). En ce sens, elle a des liens avec la question du désir, de la désirance et donc de la libido considérée comme pensée désirante. Ce terme recoupe, au moins en partie, ce que les psychanalystes de l’École de psychosomatique de Paris appellent aujourd’hui les « procédés autocalmants » et les « néo-besoins » nous y reviendrons, chez des sujets « esclaves de la quantité » (de M’Uzan, 1969). Une théorie générale de la dépendance doit ainsi prendre en compte que ces conduites n’impliquent pas forcément l’usage d’une drogue tout en produisant les mêmes effets psychopathologiques et même neuro-biochimiques (dès 1945, la boulimie avait déjà été dénommée « toxicomanie sans drogue »).
Remarquons :
  1. que cette définition légitime, sans le savoir, les considérations
  2. « toxicologiques » freudiennes sur la ressemblance entre les troubles de la chimie sexuelle dans certaines névroses et les conduites toxicomaniaques
  3. (dans ses premières années de recherches – 1894-1898 – Freud avança que la neurasthénie était le résultat de trop de masturbation à l’adolescence
  4. (Manuscrit B et E. In : Naissance de la psychanalyse, 1956), la masturbation étant par la suite qualifiée de « besoin primitif » (Ursucht) dont les toxicomanies au tabac ou à la morphine n’étaient que des substituts (Freud,
  5. 1897); à l’opposé la névrose d’angoisse provenait d’une non-décharge de la libido par coïtus interruptus : il y avait là un « effet » toxique de l’accumulation de libido sur le plan psychique (Manuscrit B et E, idem));
  6. que la notion d’addiction légitime, aprèscoup, l’inconsistance du concept de toxicomanie;
  7. qu’elle illustre ce dont l’addicté souffre, à savoir le « traitement » de la question du désir (particulièrement sexuel) en terme de « besoin » plus ou moins aliénant (y compris lorsqu’il s’agit de « sex addict »).
Ainsi, autrefois centrée autour de la pharmacodépendance, la conduite de dépendance est aujourd’hui envisagée comme un style de comportement dont l’addiction à une substance, à une activité, représente l’élément essentiel.
À partir de tout ceci on peut également avancer :
  1. qu’avec le terme addiction, la conduite de dépendance, affranchie de la stricte pharmacodépendance, est étendue à des comportements dont la nature addictive semble manifeste malgré l’absence d’un produit toxique.
  2. Ces addictions comportementales (behavioral addiction) (Marks, 1990) ou addictions sans drogues regroupent des comportements comme le jeu pathologique, les achats compulsifs, les addictions sexuelles, l’addiction au travail et, pour certains, la boulimie et l’ensemble des conduites à risques
  3. (Ades, Lejoyeux, 1995);
  4. les conduites addictives se trouvent fréquemment être des formes de
  5. « défenses comportementales » face à des angoisses psychotiques (de vide, d’annhilation), des scénarios d’agression, de séduction ou d’abandon et de certains fantasmes inconscients comme ceux de l’homosexualité (Hooper, 1995).
Il faut ainsi reconsidérer la validité du concept d’addiction du point de vue de la métapsychologie freudienne et l’interroger au regard du corpus de la psychosomatique psychanalytique car les addictions, comme les somatisations, portent sur un mode de gérance de dépassement des seuils d’intensité affective par la mise à contribution du corps et du soma, deux réalités que la Phénoménologie a dissociées en Leib, le corps charnel, vécu ou sensible incarné (Merleau-Ponty) et Körper, le corps somatique. Le corps n’est certes pas le soma du biologiste, ce qui n’empêche pas le soma d’être traversé par des dynamiques libidinales et affectives atopiques et mystérieuses.
Cette question du corps est incluse dans l’étymologie du mot addiction. Ce mot signifiait en latin et ensuite en vieux français « se donner », il définissait ainsi une pratique de contrainte par corps infligée à des débiteurs (esclaves) ne parvenant pas à honorer autrement leurs dettes (la définition n’inclut donc pas la référence à la présence d’un objet).
Le terme latin «ad-dicere», signifiait « dire à », dire au sens de donner, d’attribuer quelqu’un à quelqu’un d’autre en esclavage (l’esclave était dictus ad, dit à tel maître). L’emprise corporelle sur le débiteur insolvable signifiait pour lui l’emprisonnement pour sa dette (ceci nous ramènera aux relations entre pulsion d’emprise et dette impayable symboliquement). Faut-il encore ajouter en suivant Pascal Quignard que le mot obsequium dont a dérivé le péché peut se traduire par l’addiction à la dépendance elle-même (comme chez le névrosé). « Le sentiment du péché je le définirai ainsi : un lien ravageur à la dépendance. La sensation de culpabilité intérieure qui le nourrit s’accroît jusqu’au manque panique dès l’instant où une vieille dépendance d’esclave fait défaut » (Quignard, 1994, p. 256).
Le domaine d’application du concept d’addiction est donc large. La difficulté de son emploi vient de ce qu’il peut apparaître comme ne répondant pas au souci de précision que l’on peut attendre d’une démarche taxinomique (problème identique pour le concept de somatisation). La notion d’addiction n’a de pertinence qu’en raison de la possibilité de fournir un modèle d’interprétation de pathologies dissemblables (boulimie, alcoolisme, toxicomanies, addiction sexuelle, mutilation, suicide, tabagisme). En ce sens cette notion au « large spectre » (Bayle, 1994) mérite d’être examinée au regard de celle, générique elle aussi, de somatisation. Au-delà de la description de structures cliniques communes, le concept d’addiction permettrait en quelque sorte de chercher un sens commun audit symptôme : une conduite impliquant le corps comme mode et lieu, comme certaines somatisations « fonctionnelles », voire organiques, de régulation d’affects en excès, y compris sexuels. L’intérêt qu’il y a ainsi à regrouper les addictions avec les somatisations est alors de pouvoir découvrir, au-delà de leurs différences notables, une possible étiopathogénie commune. La notion d’addiction implique une forme de « régression » – voire de « collapsus topique » – du désir vers le besoin, ceci jusqu’à une perte de contrôle et la poursuite d’un comportement jusqu’au mésusage (Aulagnier, 1979). Il n’est pas ici inutile de rappeler que P. Aulagnier elle-même repéra dans l’hétérogenéité des pathologies addictives une même souffrance compulsive accompagnant l’aliénation de l’activité de pensée et une relation passionnelle portant sur la drogue, le jeu ou le corps de l’autre.
Il reste que la co-occurence épidémiologique et les similitudes psychopathologiques que découvre la psychiatrie d’aujourd’hui à propos des addictions ou des maladies somatiques ne lui permettent pas de faire le lien psychopathologique entre ces pathologies. On peut opposer à ceci que l’approche psychosomatique ignore, quant à elle, à quelques exceptions près, le concept d’addiction.
 
De certaines réversibilités addiction/somatisation
 
 
Dans ces conditions épistémologiques complexes, on peut se poser la question de savoir si le sevrage d’une addiction qui pourtant, en elle-même, a des répercussions sur le fonctionnement somatique, ne peut pas « mettre en route » une maladie somatique. Cela apparaît être d’autant moins impossible que les médecins avaient depuis longtemps observé que, dans les programmes de sevrage alcoolique, trois types de manifestations de gravité croissante sont discernables : l’hyperactivité du système nerveux végétatif, l’excitation neuronale (comitialité) et le délirium tremens. Va dans le même sens l’apparition de maladies allergiques ou atopiques comme l’asthme et l’eczéma au moment où des patients anorexiques rentrent à l’hôpital et se séparent du milieu familial (Levy-Soussan et al., 1993).
On peut ainsi se demander avec Kreisler, Fain et Soulé (Kreisler et al., 1974) si, chez certaines personnalités, il n’existe pas une certaine contiguïté entre une « défense comportementale », l’addiction, et une autre aboutissant à une pathologie organique (Fain, 1981)? Peut-on penser que lorsque, chez certains individus, le recours à l’agir expressif qu’est le comportement addictif n’est plus possible, des pathologies organiques puissent être à craindre ? Dans ce cadre de pensée transnographique entre addiction et somatisation citons l’effet protecteur d’une consommation modérée d’alcool sur les maladies cardio-vasculaires.
Dès lors, et d’un point de vue psychosomatique, on pourrait suivre P. Marty (Marty, 1990, p. 55, note 1) qui se posa la question de savoir si « des investissements toxicomaniaques modifiant l’économie de certains sujets par des chemins hasardeux et pouvant mettre fin à des dépressions essentielles » n’évitaient pas, à court terme, des désorganisations somatiques. Nous le verrons, cette question se pose aussi devant l’apparent paradoxe qu’est l’absence de sensibilité particulière aux infections chez les patientes anorexiques en phase aigüe de dénutrition et le retour d’une vulnérabilité normale lors des phases de restauration pondérale (Levy-Soussan et al., 1993).
Le rapport addiction/somatisation apparaît donc complexe. «Un genre de toxicomanie est découvert par certains jeunes enfants : le spasme du sanglot. Celui-ci correspond à une véritable manipulation chimique par blocage de la respiration pour parvenir à un état d’inconscience», écrit à cet égard, M. Fain (1981). Cette atteinte des instincts d’autoconservation qui recouvrent en psychanalyse les fonctions physiologiques se montre encore dans l’observation de M. Fain d’une femme de vingt-cinq ans ayant présenté dans son enfance des crises de spasmes du sanglot et qui en était à sa septième tentative de suicide par barbituriques : «Il se révéla au cours de la psychothérapie que ces tentatives de suicide se présentaient sous forme d’accès aigus équivalents à une véritable toxicomanie. »
C’est ainsi également que Charles-Nicolas relate le cas d’une jeune femme, Elise, héroïnomane, placée dans son enfance en nourrice par sa mère qui ne la reprenait que le week-end et qui disait : «Je vomissais tout le temps, j’étais toujours malade, eczéma sur le visage et psoriasis sur les jambes (…), avec l’héroïne tout a disparu » (Charles-Nicolas, 1981).
On peut encore ajouter le propos de M. Monjauze (Monjauze, 1992) qui, dans son étude sur l’alcoolisme, rappelait que le peintre F. Bacon avait vu son asthme disparaître lorsqu’il se mit à peindre et à boire ou encore celui de B. Brusset (1985) relatant des cas de boulimies s’étant transformées en pharmacomanies, en toxicomanies et en pratiques alcooliques ou délinquantes. Ainsi, même s’il est admis qu’une addiction exogène, par appauvrissement de la vie imaginaire et développement d’une alexithymie ou d’une pensée opératoire, favorise l’entrée dans une maladie somatique, il apparaît au regard de ces exemples qu’une addiction pourrait suivre ou formuler autrement une pathologie somatique de l’enfance et qu’une pathologie somatique peut disparaître avec une addiction (Scharbach, Viard, 1989)! Par ailleurs, ne peut-on pas voir l’épilepsie ou le diabète insulino-dépendant comme des somatisations entraînant en elles-mêmes de véritables toxicomanies/addictions médicamenteuses ? Ainsi les décharges des crises chez l’épileptique ou le diabétique, ou l’hyperexcitation hormonale de l’hyperthyroïdie, pourraient-elles provenir, outre de facteurs constitutionnels, d’un déficit de la « régulation subjective » de la vie pulsionnelle de sorte que le médicament, comme la drogue ou l’excitation hormonale, servent à suppléer cette défaillance (Fain, 1981)?
Toujours dans cet ordre d’idée, est-on en droit de parler de « mémoire de système », de « mémoire sensorielle » (Botella, 1992) opposée à ce que Freud appelait la « trace mnésique », chez un adulte atteint de recto-colite hémorragique à qui on retrouve, dans l’anamnèse, des diarrhées de nourrisson, une appendicite à 13 ans et des épisodes abdominaux à l’adolescence ? Toutes ces questions ne posent-elles pas la question de destins de l’information (de l’affect) selon son codage dans tel ou tel système, l’excitation par l’addiction de l’affect « contre-investissant » alors chimiquement, dans une sorte de mémoire corporelle (Herzberg-Poloniecka, 1989), ce qui, de la « trace mnésique », ne pourrait être psychiquement investi ?
 
Neuro-psychopathologie des addictions et procédés autocalmants
 
 
Plutôt que de répondre à ces hypothèses difficilement vérifiables mais qui font néanmoins partie de la « pensée clinique » du praticien, rappelons d’abord quelques grands apports psychopathologiques concernant les addictions.
1. Il n’existe pas de structure de personnalité spécifique de l’addiction.
  1. L’addiction ne modifie pas la nature spécifique de la structure psychique mais se contente d’en modifier le fonctionnement mental (y compris dans le sens d’un appauvrissement de la vie imaginaire et d’une accentuation d’un mode opératoire de pensée).
  2. La recherche de sensations d’excitations a été mise en évidence par
  3. Zuckerman afin, pensait-il, pour les sujets addictés, de maintenir un niveau élevé d’activation cérébrale (Zuckerman, 1971). Ayant recours à une économie de la perception, ces sujets, « esclaves de la quantité » (de
  4. M’Uzan, 1969), luttent contre le vide psychique ou une dépression « blanche ». Le poème « Sensation » de Rimbaud, son sensationnisme en témoignent également. À titre d’analogie, citons A. Deburges-Donnars, attribuant la qualification de « mots-sensations » à la formule répétée par l’amoureux(se): « Dis-moi que tu m’aimes » (Deburge-Donnars, 1996).
  5. L’addiction serait recherchée non seulement en fonction d’un besoin mais aussi, sur un registre économique et affectif, comme une tentative de défense et de régulation de « déficiences psychiques » à penser l’émotion
  6. (alexithymie, pensée opératoire). En ce sens on pourra admettre que l’approche psychanalytique psychosomatique, familière de la question de
  7. « l’économique » dans la vie psychique, puisse apparaître comme un des outils, tant théorique que thérapeutique, de la connaissance des addictions.
  8. Les approches neuro-biologiques de l’addiction ont révélé combien les systèmes de neuro-transmission les plus impliqués sont les systèmes dopaminergiques mésolimbiques de récompense (dopamine, noradrénaline). Des données expérimentales chez l’animal permirent d’associer aux comportements de recherche de nouveauté impliquant une activité dopaminergique et noradrénergique, des comportements d’autoadministration d’amphétamine (rappelons que toxicomane, suchtig, vient de sucht, chercher).
  9. Du point de vue épidémiologique et psychosomatique, citons les études d’Otto U. montrant que les adolescents suicidants développent à distance plus de maladies organiques que les autres adolescents; ceci invite à penser qu’on ne peut, encore une fois, se passer d’une théorie psychanalytique psychosomatique sur ces phénomènes, même si celle-ci doit prendre en compte les différences entre les addictions (Piazza, 1991).
Au-delà donc de ces différences, les addictions apparaissent comme permettant une resomatisation, par l’excitation, des affects. Il s’agirait d’une maîtrise traumatolytique autocalmante périodique sur la part excitationnelle de la pulsion relative à la périodicité de la vie instinctuelle, périodicité susceptible de surprendre le narcissime du sujet à n’importe quel moment. Les addictions seraient-elles une « quête de sens » non par la « névrose » mais, ce qui est propre aux « états-limites », par le passage à l’acte par la sensation, et cela du fait de la défaite de l’organisation subjective des pulsions ?
Cette notion de maîtrise autocalmante nous amène à préciser que le « procédé autocalmant », isolé par les psychanalystes de l’IPSO, est un procédé de portée générale, présent chez tout individu (Smadja, 1991): telle personne éprouvera le besoin, pendant qu’elle écrit un texte, de déambuler; telle autre, pendant une discussion, se mettra à fumer, ou tel adolescent, comme dans le cas que rapporte G. Szwec, aura besoin de taper très fort sur une batterie pour répéter un trauma aux traces sonores inconscientes encore vivaces (Szwec, 1993).
Dans ces exemples, le pathologique survient lorsque le procédé autocalmant (self-soothing) prend une place exorbitante dans le fonctionnement mental de la personne, signant une emprise du quantitatif. Certains sports comme celui du rameur solitaire (les galériens volontaires dont G. Szwec a rapporté les souffrances particulières) apparaissent ainsi être des procédés autocalmants et de véritables drogues comme le déclarent certains sportifs (nous avons observé que nombre de toxicomanes avaient souvent, avant leur toxicomanie, une importante activité sportive).
Dans le procédé autocalmant, et dans l’addiction, l’excitation-sensation, vise à contre-investir toute représentation fantasmatique (ou représentantreprésentation de la pulsion). On peut comprendre pourquoi certains psychosomaticiens, après M. Fain, ont référé ces pratiques autocalmantes à la pratique répétée du bercement maternel pour endormir un bébé insomniaque, bercement visant le plus bas niveau d’excitation et remplaçant la fonction du rêve (Fain, 1981).
La mère calmante désignée « mère-drogue » par cette activité sensorimotrice incessante ne permet pas à l’enfant de se « trouver/créer » cette aire transitionnelle et de jeu que sont le rêve et l’activité fantasmatique. Ce comportement autocalmant apparaît à l’opposé de ce que fait une mère discrète et couvrant silencieusement l’auto-érotisme de son enfant. Satisfaisante, celle-ci projette son narcissisme en donnant assez d’amour à l’enfant tout en n’oubliant pas son rôle d’amante, organisant la « censure de l’amante » matrice fantasmatique permettant une liaison des excitations par les fantasmes et la possession d’un « bon objet interne »
À un niveau pathologique, ce bercement autocalmant non libidinalisé sidérera la vie mentale et pourra être générateur d’une part d’une « enclave » maternelle dans la psyché de l’enfant (faux-Self) et d’autre part d’un type de pensée assez pauvre sur le plan fantasmatique : pensée opératoire génératrice de somatisation (cette sidération mentale est proche d’un « vide de pensée » cherché par la boulimique (Brusset, 1985), qu’éprouve également l’état-limite mais que redoute l’obsessionnel).
Relevons par ailleurs que ce balancement incessant et auto-agressif (banging) se retrouve chez des enfants carencés affectivement, la perception de la douleur comblant ici les failles narcissiques et celles de la constitution du masochisme primaire. Les procédés autocalmants agissent, comme l’addiction selon Hopper, en bloquant les effets de l’événement traumatique : ils sont donc, particulièrement chez des sujets de structure « état-limite », paradoxalement traumatolytiques. Les sujets addictés, désertiques, apparaissent essayer de combler par une activité relevant d’un sadisme anobjectal consécutif à un traumatisme prématuré pour le Moi, une tension d’excitation impossible à psychiser (Freud, 1920) que nous avions qualifiée de « psychique prépsychique » dans notre ouvrage Les passions du corps (Pirlot, 1994).
En termes freudiens d’avant 1900, cette compulsion à répéter un traumatisme relevait d’une incapacité pour l’appareil neuronique/psychique à liquider des excitations selon le principe de constance (Freud, 1895). Après 1920, cette compulsion signifiera la présence d’un au-delà du principe de plaisir-déplaisir rétablissant un état antérieur, fœtal, anorganique, de déliaison et de jouissance : la pulsion de mort. Dans cet « environnement théorique », peut-on penser que l’excitation, addictive ou somatique ait un projet, une trace, une histoire, une intention, un sens comme la pulsion, ou non (Smadja, 1991)? Y-a-t-il une sorte de « plus value » heuristique dans l’excitation-sensation somatique (Chémouni, 1996), y compris celle provoquée par l’addiction, de la même façon qu’il y a, pour Lacan, une « plus value » de l’objet, de la jouissance dans la répétition (Lacan, 1966)? Y a-t-il en quelque sorte des « addictions symbolisantes » ou une « mission symbolisante » sous-jacentes aux conduites addictives ?
Difficile de répondre à ces questions. Tout au plus pouvons nous dire que l’addiction révélerait une « torsion du Moi » limitant, par clivage, tout remaniement narcissique par le recours à des défenses anales ou caractérielles (Derrida, 1968) qui « bloquent » l’impératif de complexification de l’instinctuel originaire (sexuel et d’autoconservation) à la base des processus mentaux.
En ce sens l’addiction, et à un moindre degré les procédés autocalmants, seraient des pare-excitations se substituant aux auto-érotismes « objectaux » constitutifs de la subjectivité. « L’auto-emprise » ainsi constituée par l’addiction viserait en quelque sorte à recréer, faute d’un narcissisme originaire de bonne qualité, l’unité dans une illusion de contention, de contenant pour les sensations.
Il ressort de ceci que la distinction entre addiction, procédés autocalmants et somatisation devient encore plus difficile si on se réfère à ce qu’a avancé P. Marty, de l’existence possible « d’auto-érotismes archaïques au niveau des fonctions somatiques » (Marty, 1980 : note 185, p. 126). Ceux-ci sont-ils à mettre en équivalence avec les décharges sensorielles répétées (banging) ou avec ce que de Mijolla et Shentoub avancèrent quant au geste de boire, à savoir un stade d’organisation libidinale auto-érotique précédant la synthèse narcissique qui instaure l’unité du Moi (op. cit., p. 318)?
 
Défaut d’auto-érotisme somato-psychique donnant un excès d’auto-érotisme somatique et/ou corporel
 
 
Malgré la complexité de ces processus auto-érotiques, il semble important de fixer quelques repères : en quoi l’addiction ou la toxicomanie et, à un degré moindre, le procédé autocalmant, renvoient à l’auto-érotisme ou à une défaillance, un en-deça, de l’auto-érotisme d’autant, disons-le tout de suite, qu’il n’y a pas de construction subjective sans auto-érotisme (double-mouvement de soi vers l’autre en soi).
En d’autres termes, les pathologies addictives ou somatiques provien-draient-elles d’une insuffisance de fonctionnement d’une pensée fantasmatique assez peu assurée dans ses investissements narcissiques et soïques ? Lorsque l’objet interne (fantasmatique) a en effet manqué, ou encore lorsqu’un fantasme trop œdipien ou trop incestueux d’une pulsion sexuelle en a interdit l’exploitation psychique, le Moi, réprimant les pulsions, peut-il utiliser le corps et ses sensations-perceptions comme substituts auto-érotiques plutôt que d’utiliser la voie fantasmatique et de représentation de la pulsion ?
Si cela peut-être retenu, gageons alors que ce ne sera pas n’importe quel endroit du soma (Körper) et du corps (Leib) qui pourra être « intéressé » (interesse) par une possible ré-animation atopique des excitations :
  • dans les addictions ce pourrait être, par exemple, des régions du corps témoins d’expériences d’effractions, d’immobilisations ou de violence : par exemple la peau (Ades, 1993) où « s’invagine » l’aiguille effractive ou encore, dans le « sniff », les poumons, lieux des cris étouffés;
  • dans les somatoses ce pourra être des organes dépendants des systèmes sympathiques et parasympathiques vasoconstricteurs ou des organes ayant des « plis » de muqueuse, des épithéliums invaginés (bronches, colon, intestins, etc.) localisateurs d’affects liés à l’histoire du sujet (et lieu de jouissance). À cet égard, il est intéressant de noter que dans ces muqueuses, ces « peaux invaginées », qui constituent pour les immunologistes de véritables interfaces avec le monde extérieur et les composants allergiques et infectieux, l’immunité mucosale utilise de manière prépondérante des mécanismes de défenses immunitaires archaïques opératoires avant toute organisation cognitive du système immunitaire ! (Gillibert, 1977).
Par analogie – même si celle-ci n’a pas bonne presse dans la langue scientifique –, on peut remarquer que le « soi archaïque » qui n’a pas encore l’organisation « cognitive » qu’il aura par la suite, peut être rapproché :
  1. du Soi pré-subjectif, source du sentiment du « Je » (Ichgefühl) et différent du Moi, instance organisatrice des pulsions. Ce Soi est en effet la première configuration de l’appareil psychique qui émane de l’unité mère-enfant
  2. (objet des fantasmes de la mère) et des relations entre le « ressenti » et le corps familial;
  3. le soi archaïque – immunitaire ou pré-subjectif – opposé à l’autre peut voir ses conflits avec lui traité selon des fixations pré-génitales par où les fonctions sexuelles, coupées de toute fonction génitale de reproduction, restent largement archaïques.
Tout ceci ré-introduit à la notion du narcissisme qui a complexifié et élargi la notion d’auto-érotisme. Dans le narcissisme tel qu’il est introduit par Freud en 1914, c’est le Moi comme image unifiée du corps qui est l’objet de la libido narcissique; l’auto-érotisme se définit alors, par opposition, comme le stade anarchique précédant cette convergence des pulsions partielles sur un objet commun. Il faut rappeler en effet qu’à l’origine, dans l’individu, le Moi n’est rien (virtuel) et qu’il demande à se développer : « Mais les pulsions autoérotiques existent dès l’origine; quelque chose, une nouvelle action psychique, doit donc venir s’ajouter à l’auto-érotisme pour donner forme au narcissisme » (Freud, 1914, p. 84).
Gageons ici que cette nouvelle action psychique est celle de l’investissement érotique narcissique maternel, ceci faisant apparaître que le narcissisme n’est pas originaire (Cahn, 1991). Il faut en effet un (bon) holding « bien tempéré » pour constituer le « fond » narcissique (Self) du psychisme. Tout défaut ou défaillance dans ce holding maternel aura des conséquences traumatiques sur l’établissement de ce « fond » narcissique du Moi (Soi), comme sur l’établissement de la capacité à tolérer l’attente et l’excitation (voir la création des néo-besoins) et enfin sur celui d’une sexualité pouvant se détacher « aprèscoup » de la fonction d’auto-conservation sur laquelle elle s’étaye.
Revenons ici à Freud pour remarquer qu’à la même époque où il présente son travail sur le narcissisme, il admettra l’existence dès l’origine, dans Pulsion et destin des pulsions (p. 37) voire dans la vie intra-utérine, d’un état de narcissisme primaire désignant un état précoce où l’enfant investit toute sa libido sur lui-même (le narcissisme secondaire sera un retournement sur le Moi de la libido retirée des investissements objectaux, (Freud, 1920, p. 260). L’autoérotisme se définira alors comme « l’activité sexuelle du stade narcissique de l’organisation libidinale », le narcissisme visant le plaisir de soi pour soi. Dans le même temps où l’auto-érotisme est annulation, expulsion de l’autre, il est reconnaissance de son existence mais dans le dédoublement, celui du fantasme que le Moi-Sujet s’approprie (Gachelin, 1991).
En d’autres termes le tissu, l’étoffe psychique est ce qui se tisse érotiquement de l’autre en soi/hors soi (inter-subjectivité constitutive de l’intra-subjectivité). Dans le travail du négatif celui, en premier lieu de l’hallucination négative de l’objet reconnu comme absent (infra). Il apparaît alors que les carences dans le holding peuvent se traduire ultérieurement par des carences dans le « réservoir » libidinal narcissique du Moi-Sujet (de toute perception subjective de soi) engendrant alors un « trauma ».
Ces carences résulteraient d’une défaillance de l’introjection fantasmatique de la « mère-sein » (processus introduisant à la création d’un bon Self psychique et à celle du monde objectal interne et fantasmatique) (Kreisler et al., 1974, p. 258). Dans ces conditions, la masturbation infantile, en réinvestisssant des éléments de la bisexualité préphallique autant que sexuelle-phallique, et dans un temps de re-pli auto-érotique, permettrait l’accès à un objet érotique et narcissique (structure réfléchie originelle de la sexualité, base de la réflexion subjective).
Cependant et « après-coup », toute culpabilité des activités masturbatoires (créatrice de la « transitionnalité » dans la subjectivité), toute répression des fantasmes (scénario de séduction, faisant lien entre excitation sexuelle et érotisme psychique), pourront apparaître comme préjudiciables au fonctionnement psychique et à l’homéostasie entre narcissisme et sexualité, homéstasie largement « psycho-somatique ». Dès lors, l’auto-sadisme de l’addiction ou de certaines somatisations comme l’asthme, permettraient, face à ce conflit entre narcissisme et relation d’objet ou entre Moi et Surmoi, de « délimiter » une « nouvelle frontière » dedans-dehors, Soi/non-Soi, bref de servir de contenant. Cette « nouvelle frontière » (« border line » propre aux états-limites) relèverait d’une organisation archaïque de l’inconscient différente de celle du refoulé sexuel infantile névrotique et pourrait servir toutefois à de possibles ré-étayages pulsionnels par la quête de sensation-perception (« sensation seeking »). Une citation de l’ouvrage Psychanalyse de l’alcoolisme (de Mijolla, Shentoub, 1973, p. 318) permettra de situer les enjeux qui concernent le Moi primitif, ici de l’alcoolique. « Le fait de boire des liquides alcoolisés n’apparaît ici que comme moyen, un détour obligé pour l’obtention de ce plaisir labial régressif qui renvoie aux stades les plus précoces de l’organisation libidinale, alors même qu’aucune image de soi unifié n’était investie », notent Shentoub et de Mijolla et cela, à une époque où le choix d’objet de la pulsion sexuelle « dépend de l’instinct de conservation ».
 
Conclusion
 
 
L’approche psychanalytique psychosomatique, familière de la question de « l’économique » dans la vie psychique, nous apparaît ainsi comme un outil des plus indispensable à toute réflexion sur la compréhension psychopatholgique des conduites addictives. Pour partielle que soit cette théorie, elle fait apparaître un trait commun à certaines addictions et à certaines somatisations, celui de mimer un « érotisme primitif » avec sans doute pour but celui d’un Moi psychique perdu (Arfouilloux) sans enveloppe délimitée (« Moi-peau ») sans redoublement narcissique, sans repli de soi sur soi (sans soi-même). Dans ce contexte d’une absence de frontière psychique l’autre, drogue ou personne, sera régressivement investi – pour éviter un « démantèlement » qui opère sur le Self et les objets – comme un double narcissique (Kohut), un « contenant-peau » (Haag, 1984) « fixant » cette frontière. Dans la conduite addictive, l’excitation sensorielle relèverait ainsi d’une sorte d’auto-sadisme (sadisme narcissique) permettant de trouver, par la perception périodique et rythmique d’une sensation (non d’une représentation), une forme d’auto-régulation pour un Moi « déprimé » en perte de contact avec son « Self » . Nous avons là l’illustration de la formule de Freud (Freud, 1923, p. 237): « La perception joue, pour le Moi le rôle qui, dans le ça, échoit à la pulsion ».
Reçu en janvier 2002
 
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