2002
Psychotropes
Conduites dopantes : à quoi s’engage-t-on ?
Armelle Favre
Laboratoire de Psychologie appliquée, UFR-STAPS, Bât.6, Moulin de La Housse, 51687 Reims CEDEX 2
Patrick Laure
Laboratoire de Psychologie appliquée, UFR-STAPS, Bât.6, Moulin de La Housse, 51687 Reims CEDEX 2
Les conduites dopantes, ou consommations de produits aux fins
de performance, sont adoptées par des personnes qui, confrontées à un
obstacle, s’engagent dans l’action de le surmonter ou, au minimum, de
l’affronter avec un ou des produits. On pourrait donc postuler que les
conduites dopantes sont des actes d’engagement. Cet article a pour objectif
d’explorer cette hypothèse sous l’angle de la théorie de l’engagement de
Kiesler, selon laquelle nos actes nous engagent et ce, à des degrés divers.
À la lueur des travaux de Beauvois et Joulé, il esquisse l’intérêt de ce
concept dans l’analyse et la compréhension de ce comportement et il
souligne le danger qu’il y aurait, notamment en matière de prévention, à
focaliser son attention uniquement sur l’usager du produit, sans se préoc~cuper des fonctionnements psychosociaux qui sous-tendent la consomma~tion.Mots-clés :
Dopage, Comportement, Consommation, Théorie, Psychologie, Motivation.
Doping behaviours, or consumptions of drugs for the purposes
of performance, are adopted by persons who, confronted with an obstacle,
undertake into action to surmount it or, at least, to face it with one or several
products. One could so postulate that doping behaviours are acts of
commitment. This article has for objective to investigate this hypothesis
under the angle of Kiesler’s theory of commitment, according to which our
acts commit us and on to different degrees. In the light of Beauvois and
Joulé’s works, it sketchs the interest of this concept in the analysis and the
understanding of this behaviour and it underlines the danger which there
would be, notably in prevention, to focus attention only on the drug user,
without worrying about psychosociological functionings which sub-aim
consumption.
Une conduite dopante est un comportement de consommation de produits
aux fins de performance adoptée par une personne confrontée à un obstacle.
Cet obstacle peut prendre diverses formes (examen oral, prise de parole en
public, compétition sportive, etc.) et tout l’intérêt de la situation réside dans le
désir qu’à la personne de le surmonter ou, au minimum, de l’affronter en
d’autres termes de s’impliquer dans l’action et non de rester en retrait, ou
indifférent.
Mais en prenant un produit pour affronter une situation, ne s’engage-t-on
pas, aussi, à autre chose ?
Pour apporter des éléments de réponse à cette question, imaginons la
situation suivante, mettant en scène Marie, une secrétaire appliquée et volontaire.
« En cette fin d’année, le travail ne manque pas. Avec la meilleure des
volontés, elle doit bien admettre que le dossier que son supérieur lui a demandé
pour le lendemain, est loin d’être achevé. Or, pour elle, il est important de
respecter le délai, il en va de sa compétence. Mais, en raison de nombreuses
heures supplémentaires, elle se sent actuellement plutôt fatiguée. Auparavant,
dans ce genre de situation, elle prenait des médicaments stimulants et elle se
sentait plus efficace.
Cet après-midi, son patron lui rappelle, avec un grand sourire, toute
l’importance du dossier qu’elle doit peaufiner : “Nous comptons sur vous, nous
pouvons décrocher un gros budget… Mais vous êtes la meilleure, c’est pour cela
que nous vous l’avons confié !”.
Marie n’a rien dit, mais elle n’a pas encore trouvé le temps ne serait-ce que
de l’entrouvrir. Dès lors, deux options s’offrent à elle :
- Travailler très tard au bureau et y revenir plus tôt le lendemain matin;
- Prendre l’un des stimulants qu’elle a dans son sac et travailler un peu plus
tard.
Marie retient la seconde, qui lui permettra, selon elle, de boucler le dossier
dans les temps ».
Dans ce court récit, Marie adopte, volontairement, une conduite dopante,
et le fait à son profit, mais aussi à celui de son patron. Elle s’est donc engagée
à la fois dans un comportement de consommation de produit, mais aussi dans
une action de confrontation à un obstacle.
Le concept de conduite dopante pourrait-il être regardé comme une double
conduite d’engagement et quel intérêt aurait-on à le faire ?
La théorie de l’engagement
On considère habituellement que les individus s’engagent dans une action en
fonction de leurs idées, de leurs convictions et autres croyances, qui traduisent
finalement autant de formes d’influence sociale. Différents facteurs, dits
internes, et issus du champ de la motivation, permettent d’expliquer ses
conduites, comme l’autodétermination, les besoins et les compétences, et autres
auto-efficacité (Vallerand et al., 1993).
Toutefois, on peut aussi envisager une situation inverse de la précédente,
qui supposerait que les individus soient engagés non pas en fonction de leurs
opinions, mais en fonction de leurs actes. C’est le postulat de la théorie de
l’engagement, selon laquelle seuls nos actes nous engagent et ce à des degrés
divers (Kiesler, 1971). Elle revient à explorer le lien qui relie l’individu à ses
actes, comme celui de s’engager dans une consommation de produits ou celle
d’affronter un obstacle.
Selon Beauvois et Joulé (1998), deux caractéristiques de l’acte interviennent de façon importante dans l’engagement.
La première est sa dimension : une personne est d’autant plus engagée que
l’acte est visible, c’est-à-dire qu’il a un caractère public (par exemple : accompli
sous le regard d’autrui), explicitement formulé, impliquant suffisamment la
personne pour qu’elle ne puisse pas oser le remettre en question, qu’il est répété
plusieurs fois, et qu’il est conséquent.
La seconde tient dans la raison de l’acte : une personne est d’autant plus
engagée que ses motifs sont d’ordre interne (critères de personnalité) et d’autant
plus désengagée qu’ils sont externes (récompense, punition) et qu’elle est libre
de ses choix.
D’après cette théorie, les conduites dopantes seraient des actes engageants.
L’escalade dans le recours aux produits en constitue une illustration. Par
exemple, ce cycliste hollandais qui, pour faire face à un besoin d’argent,
remplace un jour le bidon de son soigneur par des pilules de Centramine©, une
amphétamine. Grâce à quoi il remporte la classique française Paris-Valencien-nes. Encouragé par ce premier succès, il recourt à d’autres amphétamines, de
plus en plus fortes : le Pervitin© pendant les épreuves des Six Jours puis, avec
l’aide de son pharmacien, l’Actédron©. Enfin, ultime échelon de cette escalade,
la Méthédrine© injectable, lors du championnat de Belgique. Et pourtant, le
coureur est conscient des risques encourus : «…deux tours avant la fin, tout
devint noir devant mes yeux. Je descendis de machine et allai m’asseoir sur un
tas de sable. Celui qui me fit boire quantité de bouteilles d’eau m’a certainement
sauvé la vie… » (Bastide, 1970).
La liberté de choix, la répétition, le coût, l’internalité de l’acte sont autant
de facteurs liés à l’acte de dopage de ce sportif. Cet exemple suggère, sans
toutefois le démontrer, qu’il pourrait exister, dans les conduites dopantes, des
caractéristiques qui relient l’individu et son action.
Processus d’engagement et conduites dopantes
La théorie de l’engagement décrit un processus dans lequel l’acte de l’individu
et ses caractéristiques sont au premier plan, ce qui permet de focaliser son
attention ailleurs que sur le seul acteur. L’exploration de certains aspects de ce
processus pourrait donc contribuer à élaborer des éléments compréhensifs, et
non plus seulement descriptifs, des conduites dopantes, regardées comme des
actes d’engagement.
Le premier point intéressant est le constat, selon cette théorie, qu’une
personne liant un acte à des éléments internes (personnalité, intention) est plus
disposée à s’engager qu’une autre, liant un acte à des éléments externes
(chances, circonstances). Ainsi, dans l’exemple de Marie, c’est d’être reconnue
compétente qui la disposerait à prendre un stimulant, plus que le manque de
temps. Par ailleurs, les personnes qui adoptent des conduites dopantes lient
presque toujours leur consommation à des motifs qui leur sont propres : devenir
plus performant (ou le rester), augmenter les capacités intellectuelles et/ou
physiques, être plus courageux, améliorer l’apparence physique, etc. D’ailleurs,
les motifs évoqués pour ne pas consommer n’en sont pas moins internes, comme
le fait de ne « pas en voir l’intérêt », de ne « pas aimer le goût du produit », que
celui-ci « nuit à la santé », ou encore fait « gaspiller de l’argent » (Laure, 2000).
Le second point intéressant est la stratégie du « pied dans la porte »
(Freedman et al., 1966), selon laquelle une petite confrontation préalable à
l’acte (acte préparatoire) permet de s’engager davantage dans celui-ci, par la
suite. En somme : « demander peu avant de demander beaucoup ». Par exemple,
pour Marie, accepter le dossier (une simple parole), l’incite à faire un pas de plus
(prendre un stimulant) pour répondre aux critères d’engagement qui sont liés à
son acte (son choix personnel, le caractère irrévocable de son acceptation, sa
connaissance des stimulants, etc.) Elle a « le pied dans la porte », et se trouve
implicitement soumise à sa propre liberté de choix. Dans le domaine du dopage,
bien des travaux montrent une forme d’escalade potentielle dans le recours aux
produits. Ainsi a-t-il été constaté que l’usage de stéroïdes anabolisants est plus
élevé chez les adolescents qui, antérieurement, ont consommé de l’alcool et du
tabac (Radakovich et al., 1993), et que la prise de cocaïne est corrélée à la
consommation de ces anabolisants (Durant et al., 1993).
Le troisième point que nous retiendrons est « l’effet de gel »: l’engagement
dans un acte a pour effet de rendre cet acte plus résistant au changement (Lewin,
1947), même s’il s’avère, par la suite, que la prise de décision initiale était
inadaptée (Staw, 1976). Par exemple, plusieurs études soulignent la persistance
d’une conduite dopante chez des personnes pourtant informées des dangers
potentiels encourus pour leur santé (Korkia et al., 1997 ; Lindström et al., 1990).
Ce constat est lourd de sens si on l’applique à la prévention des conduites
dopantes et, d’une façon générale, à la prévention des conduites à risque,
rapidement définies comme des comportements d’expérimentation mettant
potentiellement en danger la santé de l’individu ou celle des autres.
Certaines études ont souligné que lorsqu’une personne s’engage, l’environnement pourrait l’engager également (Cialdini et al., 1975). Par exemple, lorsqu’une personne reçoit une demande extrême à laquelle elle refuse de donner
suite, elle peut éventuellement consentir à une seconde de moindre importance.
Cette acceptation proviendrait de la minimisation de la deuxième demande par
rapport à la première, de la peur de « perdre la face », et de l’impression
d’accorder une faveur. Toutefois, cette situation n’est envisageable qu’en
présence d’un demandeur qui vit l’acte de faveur autant que la personne.
Ce concept pourrait signifier qu’une personne, toute résolue qu’elle soit,
peut être amenée à changer d’opinion ou de comportement presque à son insu.
C’est ce que l’on observe, notamment, en matière de dopage. Un sportif qui
refuse de se doper et qui se voit proposer de l’EPO ou de l’hormone de
croissance, bref des produits « médiatiquement connus », réputés « efficaces »
et ayant déjà été impliqués dans des « affaires de dopage », rejettera l’offre en
manifestant son indignation. Mais qu’adviendrait-il si la même personne lui
proposait alors un autre produit, jugé plus insignifiant, comme un corticostéroïde ? Pour peu que le « pourvoyeur » soit connu du sportif, la « faveur » qui
lui serait faite en acceptant son offre serait d’autant plus conséquente. La
probabilité de prendre le produit (mais pas forcément de le consommer) semble
donc importante. Ce qui pourrait expliquer le constat fait par la grande majorité
des études : la principale source de produits dopants est représentée par
l’entourage des sportifs (coéquipiers, entraîneurs, etc.).
Pour autant, le fait d’accepter ne serait-ce que de prendre un produit, alors
qu’on se déclare opposé au dopage, ne va pas nécessairement de soi et peut
revêtir un caractère plus ou moins déstabilisant.
Beauvois et Joulé (1981,1996) décrivent cette situation, où une personne
placée dans un contexte d’engagement (en étant libre de ses décisions), peut être
amenée à réaliser des actes qui lui sont problématiques. Elle est alors en
dissonance avec ce qu’elle pense (Festinger, 1957) et va modifier a posteriori
ses attitudes pour mieux les faire s’accorder avec ce qu’elle fait. Par exemple en
adoptant un positionnement général admis, en pratiquant l’évitement, en
modifiant ses idées dans une démarche générale de rationalisation (« ce produit
n’est pas vraiment dopant », « il faut bien que je me soigne », etc.).
On pourrait également considérer cette situation sous un autre angle et faire
l’hypothèse que d’un acte d’engagement, la personne peut se laisser « dépasser » par son environnement et, de fait, être « sous influence ». Y compris celle
de produits… Bien entendu, on pourrait objecter qu’à chaque engagement, la
personne est libre de faire ou de ne pas faire l’action. La liberté de choix étant
l’une des conditions essentielles de l’acte d’engagement. Mais, en consentant à
se soumettre librement, la personne peut s’engager dans des actions qu’elle
n’aurait peut-être pas faites spontanément.
Aborder les conduites dopantes en les regardant comme autant d’actes d’engagement, revient à s’intéresser plus particulièrement aux conditions dans lesquelles elles se réalisent. Bien que la personne soit partie prenante de son acte, la
théorie de l’engagement permet, en la repositionnant, d’approcher la situation
par d’autres voies jusque là peu défrichées.
Sans chercher à minimiser la responsabilité de chacun dans le mécanisme
des conduites dopantes, il paraît essentiel de ne pas centrer son attention
uniquement sur la personne, mais d’aller explorer les fonctionnements
psychosociaux qui sous-tendent l’engagement.
Peut-être est-ce l’une des clés qui, en donnant un éclairage complémentaire
sur les conduites dopantes, permettra de construire des outils propres à aider à
désengager la personne de l’acte de consommer des produits aux fins de
performance.
·
BASTIDE R., Doping. Les surhommes du vélo, Paris, Solar, 1970.
·
BEAUVOIS J-L., JOULÉ R-V., Soumission et idéologies. Psychosociologie de la rationalisation, Paris,
P.U.F, 1981.
·
BEAUVOIS J-L., JOULÉ R-V., A radical dissonance theory, London, Taylor & Francis, 1996.
·
BEAUVOIS J-L., JOULÉ R-V., La soumission librement consentie, Paris, PUF, 4e édition, 1998.
·
CIALDINI R.B., VINCENT J.E., LEWIS S.K. et al., Reciprocal concessions procedure for inducing
compliance : the door-in-the-face technique. J Personality Social Psychology, 1975,34,599-604.
·
DUBOIS N., La norme d’internalité et le libéralisme, Grenoble, P.U.G., 1994
·
DURANT R.H., RICKERT V.I., ASHWORTH C.S., NEWMAN C., SLAVENS G., Use of multiple drugs
among adolescents who use anabolic steroids. N Engl J Med, 1993,13,922-6.
·
FESTINGER L., A theory of cognitive dissonance. Evanston, Row and Peterson, 1957.
·
FREEDMAN J-L., FRASER S.C., Compliance without pressure : the foot in the door technique. J
Personality Social Psychology, 1966,4,195-202.
·
KIESLER C.A., The psychology of commitment. Experients linking behaviour to belief, New York,
Academic Press, 1971.
·
KORKIA P., STIMSON G.V., Indications of prevalence, pratice and effects of anabolic steroid use in great
Britain, Int. J. Sports Med., 1997,18,557-62.
·
LAURE P., Dopage et société, Paris, Ellipses, 2000.
·
LEWIN K., Group decision and social change, In Newcomb, T., Hartley, E., Readings in social psychology,
(eds) Holt., 1947.
·
LINDSTRÖM M., NILSON A.L., KATZMAN P.L., JANZON L., DYMILING L.F., Use of anabolic steroid
among bodybuilders- frequency and attitudes, J. Intern. of Med., 1990,227,407-11.
·
RADAKOVICH J., BRODERICK P., PICKELL G., Rate of anabolic-androgenic steroid use among
students in junior high school, J. Am. Board. Fam. Pract., 1993,6,341-5.
·
STAW B.M., Knee-deep in the big muddy : A study of escalading commitment to a choosen course of action,
Organizational Behaviour and Human Performance, 1976,16,27-44.
·
VALLERAND R.J., THILL E., Introduction à la psychologie de la motivation, Laval, Québec, Édition
Études Vivantes, 1993.