2002
Psychotropes
Usages politiques du dopage sportif : del’entreprise morale aux questions desanté publique ?
Jean-Pierre Escriva
Docteur en sociologie ATER, UFR STAPS de Besançon, Équipe de recherche « Valeurs, argent et sentiments moraux », Laboratoire de changement social, Université de Paris VII.
Le dopage est l’objet d’une action politique et législative de la
part de l’État français. Mais au-delà de l’évolution, on s’interroge ici sur
les multiples déterminants de la situation trop vite réduits à des enjeux
économiques. Une approche sociohistorique soumet à l’interrogation les
catégories de perception et de pensée du problème en cherchant à com~prendre comment l’institution sportive pourrait être à l’origine des hésita~tions politiques entre morale et questions de santé. Aux obstacles sociaux
à la connaissance de l’objet liés aux présupposés s’ajoutent des difficultés
théoriques liées aux processus à l’œuvre. En définitive, on se demande si
des intérêts, fussent-ils nobles, ne masquent pas la préservation d’un
modèle dont les contraintes structurales font probablement des addictions
sportives avec ou sans drogue la norme du haut niveau.Mots-clés :
Addiction, Dopage, Motivation, Institutionnalisation, Norme, Politique, Pouvoirs publics, Représentation, Sociologie.
Doping is the subject of political and legislative action by the
French state. However, beyond the evolution, multiple determinants of the
situation, which are too hastily reduced to economic issues, come into
question. A socio-historical approach submits the problem’s perception
and thought categories for review by seeking to understand how the sports
institution could be at the origin of the political hesitations between morals
and health issues. To the social obstacles to knowledge of the subject
related to presuppositions are added theoretical difficulties related to the
processes at work. Ultimately, the issue is raised as to whether some of the
interests, albeit noble, do not mask the preservation of a model whose
structural constraints probably add up to sports addictions, with or without
drugs, which is the high-level standard.
Si une nouvelle législation et « un nouveau dispositif d’institutions et
d’agents chargés de faire appliquer celle-ci » traduisent bien la réussite d’une
« croisade morale » (Becker, 1985, p. 179), la loi française du 23 mars 1999
relative à la protection de la santé et à la lutte contre le dopage et ses dispositifs
connexes sont sans doute significatifs d’une évolution des normes et des
connaissances en matière de dopage. D’autant plus que depuis « l’affaire
Festina » du Tour de France 1998, les batailles politiques ont été menées sous
les projecteurs médiatiques, en faisant par ailleurs appel à diverses expertises
scientifiques (CNRS, 1998 ; Aquatias, 1999). Lors d’un discours représentatif
de beaucoup d’autres en faveur du projet de loi, la ministre de la Jeunesse et des
Sports déclarera : « Nous connaissons les raisons qui conduisent au dopage :
c’est la surenchère d’intérêts commerciaux dans les sports les plus médiatiques… […] surenchère qui fonctionne comme un modèle à tous les niveaux de
pratique; c’est la course infernale aux résultats, à l’argent, qui aboutit à des
calendriers sportifs démentiels, à des surcharges d’entraînement, à des temps de
récupération de plus en plus écourtés » (Assemblée nationale, 1998).
Au-delà de ces mesures et de ce discours politique qui laissent à penser que
le dopage est un « problème nouveau », une
approche sociologique impose de
soumettre à l’interrogation les
catégories de perception et de pensée du
phénomène social
[1] (Champagne, Lenoir, Merllié, Pinto, 1990). Affirmer en
effet que les causes se résument à des « intérêts commerciaux » risque d’unifier
des pratiques aux déterminants hétérogènes à la rencontre de structures et de
sujets historiques : connaît-on si bien les motivations sportives et extrasportives
des pratiquants pour pouvoir être aussi catégorique ? Invoquer en outre un
facteur exogène unique conduit à adhérer sans réserve à l’
idéologie d’un sport
perverti par l’argent qui sous-tend un
idéal de pureté de l’institution sportive.
Et n’est-ce pas en fonction de ce type de
présupposé que l’on peut taxer un
sportif dopé de
déviant alors que l’identification du dopage n’est pas simple et
que, le cas échéant, un recours répandu à cette pratique dans le sport de haut
niveau nécessiterait de questionner la
norme même ?
L’étude rigoureuse du sport rencontre une nébuleuse de
pratiques et de
discours
articulés à une
institution. Ainsi le Tour de France est une organisation
matérielle et humaine, un tissu serré de pratiques et de discours (Eco, 1985) qui
valorisent ou taisent celles-ci, imbriqués dans une institution équivoque, présenteabsente (Lourau, 1970), elle-même dialectiquement unie à la société. En
1998, par une réaction en chaîne, le problème pratique du dopage a provoqué
une logorrhée médiatique, fait douter les sponsors, interrogé l’État à propos du
« modèle sportif » et peut-être donné l’alerte sur des questions de santé. Afin de
porter un regard sur l’ensemble, on doit d’abord
historiciser pour
relativiser et
éviter les fausses continuités historiques peu soucieuses des
dynamiques de sens
spécifiques sans lesquelles il n’y aurait pas même d’histoire
[2] (Laure, 1995).
Trois grandes périodes et différentes formes de dopage se distinguent dans le
sport moderne.
Avant les premières lois de 1965 en France et en Belgique, le « dopage »
fait partie du système sportif. Néanmoins, en n’oubliant pas ce trait, un regard
rétrospectif révèle que ces pratiques suivent de près l’institutionnalisation du
sport moderne dans l’Angleterre victorienne. Le cycliste gallois Arthur Lindon
mourra en 1896, deux mois après Bordeaux-Paris, des suites d’un cocktail
d’opiacés utilisés alors dans les sports d’endurance. Et dans la France des années
trente où le sport devient le second média de masse après le cinéma, on peut
émettre l’hypothèse d’une première forme de dopage d’intérêt économique
d’après les origines sociales des professionnels du football, du cyclisme ou du
rugby qui donnent l’occasion à de jeunes ouvriers d’échapper à la production
(Dubief, 1976). Cette première période où le contrôle de l’État n’inquiète guère
l’institution sportive, comprendra tout de même les prémices de la seconde avec
l’expérience des États fascistes préoccupés par le dressage des corps et les
profits symboliques des victoires : les athlètes allemands utiliseront les
amphétamines lors des JO de Berlin 36, avant même leur emploi massif par les
soldats de la Seconde Guerre mondiale. Cet usage est sans doute une des
premières formes de dopage d’intérêt politique et collectif qui caractérisera la
seconde période de la guerre froide où la bipolarité politique Est-Ouest fera du
sport un enjeu de concurrence idéologique majeur, la domination sportive étant
censée confirmer la domination d’un pôle sur l’autre. La troisième période dont
nous ne sommes pas sortis débute dans les années quatre-vingt avec une montée
en puissance de l’institution sportive précisée plus avant. Elle correspond à
l’abandon officiel du statut d’amateur (1981) par le mouvement olympique qui
cède le pas à un athlète libéral dans un univers hypermédiatisé et conduit à
penser que se développe alors un dopage d’intérêt narcissique.
Cette trop rapide périodisation rappelle tout de même que le problème n’est
pas nouveau sans être cependant intemporel : ses formes évoluent et peuvent
très bien coexister malgré des tendances dominantes. Rien ne permet d’affirmer
que l’usage politique du sport a disparu puisque les élus n’ont jamais cessé d’être
attentifs aux médailles locales ou nationales. Le dopage d’intérêt économique
est une réalité, mais on ne peut s’en tenir à une causalité univoque quand le
prestige national exerce encore son influence. Une championne d’aviron – sport
où l’argent est négligeable – justifie ainsi une part des lourds sacrifices consentis
au cours de son adolescence : « Je me couchais à neuf heures et je rêvais du
survêtement de l’équipe de France » (Escriva, 2000). De même quand l’attrait
médiatique nourrit de fortes motivations narcissiques dans un monde où
l’individu est sommé de prouver sa valeur par des
actes, quels qu’ils soient, aux
dépens de sa culpabilité
[3] (Enriquez, 1997). D’autre part, sans l’évolution de la
recherche, il n’aurait pas été possible de passer de formes artisanales de dopage
à un emploi « scientifique », amorcé lors de la guerre froide et à présent alimenté
par les biotechnologies (Dine,
op. cit.). Dans ce contexte où, de manière
alarmante, des enfants et adolescents toujours plus nombreux ont recours aux
substances dopantes (Bilard, 2000), les motivations sportives entrent sans doute
en synergie avec des problématiques plus personnelles et des incitations plus
globales.
La métamorphose de l’institution sportive
Le seuil franchi par l’institution sportive d’un point de vue organisationnel aide
à comprendre les déterminants de la situation. Entre une genèse institutionnelle
fulgurante au XIXe, mais au bénéfice de la bourgeoisie, et les développements
actuels résultant de la diffusion progressive aux masses de sports comme
pratiques et surtout comme spectacles, des rapports de pouvoir et des structures
se sont modifiés. Au cours des deux dernières décennies en Europe, en retard sur
les États-Unis, l’organisation sportive s’est constituée en macrosystème sportif,
concept marquant sa nouvelle dimension fondée sur une conjonction originale
de deux phénomènes isolés dans l’histoire : des réseaux de flux et un agencement de la puissance (Gras, 1993). Parmi ces infrastructures de notre modernité
(transports, énergies, médias, etc.), le sport n’est qu’un exemple de notre perte
de pouvoir face à des ensembles gigantesques dont l’immatérialité apparente
masque les effets de dépendance. Il n’existe plus de production de performances
sportives en dehors de ce macro-système. La transformation des soins médicaux
en dopages y devient un rouage de la mise en dépendance en cascade des agents,
où la temporalité du sujet s’évanouit au profit d’un temps réifié (Gabel, 1962)
et d’un corps-machine afin de répondre à la rationalité instrumentale du tout.
En négatif, tous les moyens employés afin de ne pas pouvoir se reposer
apparaissent comme une définition possible du dopage allant bien au-delà de
substances qui font l’attention des contrôles.
Ces effets pathogènes seraient cependant moins probables si n’existait une
légitimation idéologique à l’origine de l’
adhésion qui va s’opérer, en France
notamment, grâce à un certain nombre d’agents. Des intellectuels, d’une part,
vont renforcer l’
instance symbolique de l’institution
[4] (Enriquez, 1972) en se
répandant dans les médias autour de la Coupe du Monde de football 1998, à
l’aide de tous les poncifs sur le sport, pendant que l’institution scolaire, d’autre
part, renforcera le
système culturel de l’institution sportive en consacrant le
sport comme un moyen d’éducation et, par la voix même du ministre de
l’Éducation nationale, les champions sportifs comme un moyen de pallier à
l’ennui des élèves (Allègre, 1999).
Enfin l’institution sportive est entrée en synergie avec l’entreprise, autre
institution majeure des années quatre-vingt. Leur lexique commun (adaptabilité, dégraissage, rentabilité, performance, etc.), qui façonne nos perceptions et
nos présupposés, au principe duquel on trouve l’urgence et le stress, et leurs
effets délétères sur la santé, compensés par un recours aux psychotropes (Haut
Comité de la Santé publique, 1994), révèlent leur proximité qui se traduit dans
une idéologie commune de l’excellence sans faille, l’une des versions étant
simplement plus festive que l’autre. Mais l’influence d’une institution sur nos
cadres de pensée est une difficulté de taille mise en exergue par Mary Douglas
qui écrit : « La plus grande réussite de la pensée institutionnelle est de rendre nos
institutions complètement invisibles. » (Douglas, 1999).
Les représentations sociales du dopage
L’évolution des arguments contre le dopage (Louveau, 1995) est significative
des représentations du phénomène : à partir de la loi de 1965 le risque pour la
santé est d’abord invoqué, même si dans les années soixante-dix, le thème de
l’inefficacité du dopage apparaît, jusqu’aux années quatre-vingt où l’argument
éthique domine en se mêlant à des questions de santé. La dernière loi française
comprend dès le titre le terme de santé et laisse supposer que la représentation
repose à nouveau sur celle-ci, alors qu’une analyse serrée de l’ensemble des
débats parlementaires qui ont précédé l’adoption finale du projet permet d’en
douter. Le problème de la santé est loin d’être prépondérant dans les propos des
divers groupes parlementaires en regard du consensus massif autour du modèle
que le sport doit rester pour les jeunes : Démocratie libérale affirme, par
exemple, qu’il se battra aux côtés de la ministre afin que le sport reste « porteur
de valeurs, d’une éthique » pendant que le groupe socialiste enjoint à « légiférer
pour éviter que ne s’installe la contagion du doute et que ne se brise l’éthique
du sport » (Assemblée nationale, 1998). La pensée de l’institution, ses idéologies et ses présupposés sous-tendent donc l’ensemble de ces discours.
L’action politique menée depuis 1998 oscille d’ailleurs entre combat
éthique et lutte pour la santé des sportifs. Certes, un pas a été franchi par la loi,
mais aussi par « les affaires », puisque personne n’ose plus nier en bloc.
L’hésitation est néanmoins manifeste dans les contradictions d’une loi dont
l’injonction thérapeutique initialement prévue a été supprimée au risque de se
focaliser sur la répression et de freiner la prévention et les soins. D’un côté, des
consultations anonymes dans des « antennes médicales » sont offertes, tout en
exigeant de l’autre un signalement des « signes évoquant une pratique de
dopage » qui viole le secret médical. Les élus sont enclins à parler de sportifs
dopés, mais ne semblent pas prêts à admettre des sportifs « toxicomanes » et un
modèle qui serait peut-être faussé dès l’origine. Enfin, ces représentations
légitimes des plus hautes sphères de l’État, dont le
discours autorisé fait
autorité
(Bourdieu, 1982), peuvent entrer en concurrence avec des représentations
sociales encore diffuses mais néanmoins réelles où le dopage pourrait être
toléré, comme l’atteste la défense par le public de sportifs inquiétés par la loi
[5],
voire clairement admis sous la forme d’un « accompagnement biologique ».
Un problème social mal connu
Difficultés liées aux présupposés
Les problèmes sociaux sont toujours le produit de catégories (immigré, SDF,
pornographe, troisième âge, toxicomane, etc.) qui n’ont rien de naturel bien
qu’elles finissent par être perçues comme telles. En les caractérisant de prénotions,
Émile Durkheim précisait combien nous y tenions, tant elles s’ajustent à nos
pratiques dont elles sont le produit (Durkheim, 1988). La catégorie de « dopé »
n’échappe pas à cette règle de préconstruction oubliée et peut devenir un
présupposé de l’argumentation en se conjuguant à ceux que véhiculent les
idéologies sportives : il s’opère alors un bouclage puissant avec les idéaux de
pureté du sport, de santé ou de justice. La loi confirme le tout par une catégorie
abstraite que devront remplir les agents chargés d’appliquer les normes. Or le
point de départ de l’analyse ne peut pas être le rapport norme/transgression a
priori car c’est précisément ce point qui doit être problématique (Becker, 1985,
op. cit., p. 204). En sport, l’étiquette de « tricheur » résulte d’une lutte pour
s’imposer, lutte dans laquelle les catégories de l’État français tendent à corroborer celles de l’institution sportive.
Les présupposés sont de surcroît renforcés par le manque de statistiques sur
des pratiques réprimées et donc occultées. On doit cependant relever qu’une des
seules études indépendantes qui démontre l’aggravation de la mortalité chez des
sportifs de haut niveau (De Mondenard, 1998) n’a pas été officiellement
exploitée, pas plus que certains résultats alarmants des expertises commanditées
qui émettaient de fortes probabilités de dépendance aux produits dopants (Rieu,
op. cit.). Éléments qui auraient permis de questionner la norme et, par voie de
conséquence, le modèle sportif lui-même. En définitive, la représentation
sociale du dopage a fait écran à un autre niveau de problématique : un
« problème social » est d’abord un problème à reposer.
Difficultés liées aux processus hétérogènes
Au problème social et à sa clandestinité, s’ajoutent des obstacles théoriques à
l’approche scientifique, parce que le dopage pose le problème du corps aux
frontières de l’objectivité et de la subjectivité de l’humain, de la technoscience,
de l’économie libérale et des imaginaires de la performance. Face à la nature
retorse de cet objet d’étude, une sociologie clinique, qui tente de faire coïncider
l’analyse objective classique d’une institution avec ses incidences subjectives
(De Gaulejac, Roy, 1993; Escriva, 2000), nous a semblé plus adéquate pour
démêler les nœuds complexes entre les déterminants sociaux et les déterminants
psychiques de conduites de dépendances au carrefour de processus hétérogènes. Carrefour situé entre le macrosystème sportif, d’une part, un sujet et les
gains ambigus procurés par son investissement sportif, d’autre part, en particulier sur le plan narcissique, avec le risque de n’incarner que le désir des autres,
et enfin, l’institution sportive elle-même, par le truchement de son instance
imaginaire articulée aux fonctions psychiques et psychosociales de l’idéologie,
avec ici le danger de substitution de l’imaginaire de l’institution à celui du sujet.
Un triple problème de frontière – valable pour d’autres champs théoriques – se pose alors à la sociologie. En premier lieu, les difficultés encouragent
à décloisonner au risque de heurter les attachements aux prés carrés disciplinaires. Le sport, et en particulier le dopage, nécessitent une
analyse dialectique de
processus hétérogènes articulés mais en
autonomie relative (Pagès, 1993) et
soulignent un « irréductible social » et un « irréductible psychique » (De
Gaulejac, 1983). Un tel projet de recherche pose un dilemme rappelé par Pierre
Bourdieu (« Est-ce qu’il vaut mieux étudier extensivement l’ensemble des
éléments pertinents de l’objet construit ou bien étudier intensivement un
fragment limité de cet ensemble qui est dépourvu de justification scientifique ?») à propos duquel le choix le plus approuvé socialement est le second,
« au nom d’une idée naïvement positiviste de la précision et du « sérieux »»
(Bourdieu, Wacquant, 1992). Ensuite les frontières sont inquiétées au niveau de
la « neutralité » du savant. L’aspect mortifère du dopage accentue les difficultés
épistémologiques ordinaires déjà connues de ceux qui s’intéressent de près à la
mort (Thomas, 2000) et prouve que le chercheur ne peut déroger aux questions
de
valeur et de
sens. L’axiologie gagne à être élucidée et énoncée au lieu de la
laisser opérer en silence. En dernier lieu, la question de l’usage même des
sciences sociales se pose : usage confidentiel dans un cercle d’initiés, « savoir
d’expert réservé aux experts », légitimation de projets politiques, ou savoirs aux
intérêts du plus grand nombre
[6] (Brohm, 1994; Bourdieu, 2001) ?
L’actualité du problème
Dans la mesure où une construction sociale fonde les représentations sociales
d’un problème comme le dopage et son actualité, les intérêts les plus nobles
viennent d’abord à l’esprit : retour à la justice et à l’égalité des chances dans le
système sportif, si tant est que ce fut un jour le cas, réhabilitation d’un modèle
éducatif, sachant que le sport est un loisir essentiel des jeunes Français
[7]
(Choquet
et al., 1999), santé des sportifs enfin. Mais puisque le problème a en
réalité une longue histoire, ces motifs n’épuisent pas le « pourquoi maintenant ?»
Howard Becker nous donne un indice au niveau des relations de pouvoir
face à la situation complexe à laquelle nous avons affaire. Un conflit peut être
en effet une composante durable d’une organisation sans jamais se transformer
en conflit ouvert : « Bien au contraire, empêtré dans une situation contraignante
pour les deux parties, chaque groupe trouve avantage à laisser l’autre commettre
certaines infractions et se garde de vendre la mèche. » (Becker, 1985, op. cit.,
p.148). Et la nature tacite d’une longue complicité entre des sportifs et leurs
organisations (absence de suivi médical indépendant ou manque de rigueur dans
le contrôle des athlètes) ne fait plus aucun doute aujourd’hui. Reconnaître le
conflit révèle peut-être des contradictions devenues intenables au point de
mettre en péril l’existence même du modèle sportif. Aussi, comme l’émet le
rapport du CNRS (Wazer, op. cit.), l’hypothèse d’une alliance dans la reprise en
main du système par l’État et l’institution sportive à l’aide d’une caution
scientifique – l’expertise – face à l’autonomie débridée des « entrepreneurs de
spectacles » semble judicieuse.
On saisit mieux alors le processus de réécriture de l’histoire auquel nous
assistons à présent. Car l’association drogue et dopage n’est une nouveauté que
pour ceux qui oublient ou occultent des travaux ayant posé le problème à une
époque où il était encore inaudible. Il suffit pour s’en convaincre de reprendre
l’ouvrage prémonitoire
Drogues et dopages (De Mondenard, 1987) ou les
interventions de Jean-Marie Brohm et de Claude Olievenstein analysant les
rapports entre l’institution sportive et l’institution de la toxicomanie lors du
colloque
Sport toxiques dépendances
[8]. Au-delà de la coloration presque humanitaire de la campagne actuelle, il faut tenir compte de motifs moins purs relatifs
au
pouvoir, où la prétention à la nouveauté et la mise en avant de facteurs
économiques relèguent des responsabilités socio-politiques et institutionnelles
passées dans la constitution et la légitimation du système.
Néanmoins l’ambivalence caractérise les positions des organisations sportives et de l’État. Posture qui se traduit peut-être dans la récente signature par
Marie-George Buffet du préambule d’une revue consacrée au dopage
[9] qui offre
une large place à l’hypothèse du sport intensif comme conduite addictive.
Toutefois l’ensemble des productions du numéro ne met pas en perspective
historique les enjeux idéologiques et n’interroge pas le
sens de l’institution
sportive. Il est probable que la reconnaissance par l’État de possibles addictions
sportives, en amont de l’usage de produits dopants, présente à la fois un intérêt
et un risque. D’un côté, les reconnaître peut permettre de les diluer parmi le
spectre des autres addictions. Le problème se déplacerait alors vers un sujet
renvoyé à sa singularité et autoriserait le traitement individuel d’un « problème
individuel », accentuant la dérive d’une médicalisation des rapports sociaux. En
revanche, d’un autre côté, il existe une potentialité incontrôlable, de la part d’un
cercle plus large d’auditeurs, d’entrevoir une « drogue sportive », d’associer les
représentations du sportif et du toxicomane, ou, à tout le moins, d’envisager le
sport comme une
pratique à risques qui mettrait cette fois en cause les
fondements du modèle. Et, pourquoi pas, bien que cette analyse soit fort rare,
la possibilité de repérer l’analogie entre le modèle sportif et le modèle économique traversés par une idéologie commune.
Face aux écueils
Là encore, une démarche historique devrait ouvrir la voie. Philippe Jeammet
rappelle d’ailleurs combien ces conduites addictives, de refus et d’autodestruction, sont datées et situées dans les pays occidentaux ou en voie d’occidentalisation, comme le signe d’un défi à l’évolution de nos sociétés (Jeammet, 1990).
Si on s’appuie sur l’équation fondamentale de Claude Olievenstein entre un
sujet, un produit et un moment socioculturel, il n’est alors plus possible de se
centrer sur un pôle unique au détriment des autres et d’oublier, dans notre cas,
le moment socioculturel représenté par l’institution sportive et la toute-puis-sance qu’elle a acquise.
D’après les minces données disponibles mais néanmoins significatives, le
regard médical s’impose à propos d’un problème de santé publique en germe.
Dans ce cadre, il faudrait par exemple pouvoir prendre en compte des problématiques peut-être antérieures à cette notion complexe d’addiction, notamment
dépressives (Bergeret, 1991) et la « saturation de la dimension corporelle »,
semble-t-il commune à diverses formes d’addictions. Tout en prévenant les
tentations hégémoniques d’un point de vue par une approche complémentariste
(Devereux, 1985) susceptible de préserver les spécificités des multiples facteurs. Dans ce sens, la dépendance aux jeux (chez les enfants) ou au sport semble
aux antipodes d’autres formes d’addictions comme la boulimie ou la drogue
puisqu’on peut s’y adonner longtemps en public sans inquiétude du regard des
autres. Ainsi, l’institution sportive parvient à faire écran à des conduites
pathogènes, voire les encourage au point de faire de la suractivité, de la
contrainte par corps, une norme dont on ne se dégage plus, tant qu’un incident
(comme une blessure) ne réinjecte pas de la temporalité dans un univers réifié.
Poser le problème du dopage nécessite d’aller jusqu’au bout de l’analyse de tous
les déterminants en interaction et des responsabilités partagées. Dès lors la
« croisade morale » s’avère aujourd’hui insuffisante face à un système sportif
en particulier, et à une société, en général, mise en cause par des fraudes
endémiques et une partie du public avide de spectaculaire. Eu égard aux
contraintes structurales qui poussent à l’excès, dont le sport de haut niveau est
l’analyseur (Lourau, 1970), et sans oublier la part de responsabilité de l’athlète,
les diverses modalités de dopage apparaissent comme une réponse de plus en
plus probable à la situation et, d’après l’expression de Joyce McDougall, comme
« une suradaptation au monde extérieur » (McDougall, 1978) – qui, de fait,
remettent la déviance en question.
Une des recommandations préliminaire de Hegel à la Phénoménologie de
l’esprit est toujours d’actualité devant l’évidence d’un problème social : « Ce
qui est bien connu en général, justement parce qu’il est bien connu, n’est pas
connu ».
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LAURE P., Le dopage, Paris, PUF, 1995,221 p.
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LOURAU R., L’analyse institutionnelle, Paris, Minuit, 1970.
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LOUVEAU C. et al., Dopage et performance sportive. Analyse d’une pratique prohibée, Paris, INSEP-Publications, 1995,23-39.
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McDOUGALL J., Plaidoyer pour une certaine anormalité, Paris, Gallimard, 1978,193 p.
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PAGÈS M., Psychothérapie et complexité, Paris, Desclée de Brouwer, 1993.
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RIEU M. et al., Pathologie iatrogène dans le sport. In : CNRS, Expertise collective. Dopage et pratiques
sportives, op. cit., 1998,108-128.
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THOMAS L.-V., Les chairs de la mort. Corps, mort, Afrique, Paris, Institut d’édition sanofi-synthélabo,
2000.
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WAZER A.-M., De la règle du jeu au jeu avec la règle : le dopage dans le sport de haut niveau. In : CNRS,
Expertise collective. Dopage et pratiques sportives, op. cit., 1998,20-39.
[1]
Rappelons qu’aujourd’hui une représentation de la sociologie tend à se propager qui
fait du sociologue un expert en « problèmes sociaux » ou en « faits de société » alors que
son objet de recherche consiste d’abord à analyser le processus par lequel ceux-ci se
construisent et s’institutionnalisent.
[2]
Travers fréquent de travaux sur le dopage aux conclusions du type : « Le dopage est
un phénomène social qui existe depuis la nuit des temps ».
[3]
L’évolution d’une société de la culpabilité à une société de la honte qui permet, dans
les affaires comme dans le sport, d’aller contre la morale commune est analysée.
[4]
Nous considérons qu’une institution est composée de trois instances : culturelle,
symbolique et imaginaire, alimentées par des pratiques et des discours plus ou moins
contradictoires.
[5]
De nombreux spectateurs du Tour de France 1998 ont par exemple pris la défense des
coureurs accusés en agitant sur le bord des routes des banderoles aux slogans
explicites : « Laissez-les tranquilles ».
[6]
Problématique ancienne et récurrente.
[7]
60 % déclarent avoir une activité sportive en dehors de l’école.
[8]
Sport toxiques dépendances. Actes du congrès international, Bulletin de Liaison CNDT,
numéro hors série, 1992.
[9]
La fièvre du dopage,
Autrement, 2000, (197).