Psychotropes
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-3902-6
142 pages

p. 5 à 7
doi: en cours

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Vol. 8 2002/3-4

2002 Psychotropes

Conduites dopantes

Jean-Yves Trépos
Ce numéro spécial se situe à l’intersection de plusieurs questions auxquelles la revue Psychotropes accorde un vif intérêt : l’utilisation de psychotropes, bien sûr, la surconsommation de médicaments, le recours à des produits dopants dans l’effort sportif, mais aussi, plus globalement, le sens de ces investissements risqués, au sein de ce qu’on appelle parfois « la société de la performance », c’est-à-dire aussi : « la société des individus » (pour reprendre l’expression de Norbert Elias).
En regroupant (avec la coopération de Patrick Laure) différentes formes d’addiction à des produits ou à des efforts sous l’appellation de « conduites dopantes », nous avons pourtant conscience de faire plus qu’un recueil thématique d’articles de circonstance : nous établissons un lien, discutable sans doute, entre la consommation savamment dosée (on pourrait dire : experte) de produits dopants par des sportifs de haut niveau, d’une part et, d’autre part, la consommation improvisée (on pourrait dire : à l’aveuglette) de cocktails de vitamines par des travailleurs fatigués. Si l’on nous accorde ce parti pris, le champ à explorer est immense et, tout au plus pouvons-nous espérer avoir réuni quelques traits saillants de ces phénomènes.
L’article de Caroline Binsinger et Audrey Friser (bel exemple de collaboration d’une pharmacologue et d’une sociologue) nous permet une première approche de ce qui paraît d’ores et déjà connu ou, en tout cas, travaillé, dans cette chaîne de conduites dopantes. Elles font le point sur les notions, bien sûr, mais aussi sur l’ampleur des pratiques à partir de données épidémiologiques récentes, sur les sources d’approvisionnement et les modalités de consommation et, enfin, sur l’orientation actuelle des politiques de prévention en termes d’éducation pour la santé.
Malgré ces avancées, l’interprétation du sens des conduites dopantes est loin d’être uniforme. La théorisation du phénomène n’est pas vraiment stabilisée, comme le montrent les trois articles suivants. Armelle Favre et Patrick Laure analysent tout d’abord le dopage comme conduite d’engagement : les conduites dopantes sont adoptées par des personnes qui, confrontées à un obstacle, s’engagent dans l’action de le surmonter ou, au minimum, de l’affronter avec un ou des produits; ils soulignent le danger qu’il y aurait, notamment en matière de prévention, à focaliser son attention uniquement sur l’usager du produit, sans se préoccuper des fonctionnements psychosociaux qui sous-tendent la consommation. Patrick Laure explore, par ailleurs, une autre piste, celle de l’évitement de l’échec, en se fondant sur le modèle d’Atkinson : en ce sens, la recherche d’une assistance symptomatique (la conduite dopante) serait commandée par une appréciation située des chances de succès et d’échec. L’article de Dan Véléa ne se situe pas sur le terrain de la compréhension du concept de dopage, mais sur celui de son extension, notamment à des conduites valorisées dans notre société : il fait le point de manière très intéressante sur l’addiction à l’exercice sportif, en présentant non seulement les théorisations disponibles sur la « bigorexie », mais encore diverses échelles de mesure de cette conduite addictive.
Tout autre est l’approche proposée par les quatre articles suivants. Il s’agit cette fois de saisir différents aspects de ce que l’on pourrait appeler « l’encadrement politique » des conduites dopantes et du dopage. Jean-Pierre Escriva interroge, d’une manière socio-historique, l’institution sportive, en montrant le rapport trouble qui s’y est installé entre la norme et la déviance, entre la morale et la santé. Olivier Middleton, se situant à l’autre extrémité du mouvement sportif, insiste sur le fait que les encadrants ont tendance à sous-estimer, voire à méconnaître l’existence des consommations de psychotropes et de conduites à risques liées à la pratique sportive chez certains jeunes. La question de la formation des éducateurs sportifs à la prévention et à l’éducation pour la santé ainsi que celle de la place de la médecine du sport et de la visite de non-contre-indication à la pratique du sport dans notre système de santé, sont ainsi posées. Autre forme d’encadrement du phénomène, celle qui s’exerce au travers de la prescription et des prescripteurs. Gisèle et Jean-Yves Trépos ont interrogé des médecins du sport ayant une patientèle de sportifs de moyen niveau et de non-sportifs, pour recueillir leur vision du problème. Ces praticiens se disent peu sollicités directement par des demandes de prescription de produits dopants, mais ils se déclarent très concernés par le déploiement des phénomènes de stimulation de la performance dans notre société : en regrettant de n’être pas davantage insérés dans le système de prévention de ces conduites, ils font largement écho aux questions soulevées dans l’article de Middleton. Pour autant, ces diverses formes d’encadrement politique, qui donnent au sport, dans la société civile, la place que l’on voit aujourd’hui, ne sauraient être séparées de l’encadrement qu’exerce la catégorisation savante du phénomène.
L’article de Patrick Trabal s’intéresse aux méthodes par lesquelles la sociologie se propose d’aborder le dopage. Son choix d’une sociologie pragmatique le conduit à s’intéresser à la perception du corps dopé (vigilance, durée) par le pratiquant de la conduite addictive : à ce titre, il est aussi, évidemment, une contribution à la théorisation du dopage qui figure dans la première partie de ce numéro.
L’article de Nadia Panunzi-Roger, Marielle Rengot et Madiou Sampil apporte un autre type de contribution à ce dossier : quelque chose comme une mise à l’épreuve des théorisations et des esquisses figurant ci-dessus. Elles rendent compte d’une enquête de terrain auprès de sportifs amateurs pratiquant la course pédestre dans le département du Nord. Cette enquête, qui ne cherchait pas particulièrement à se concentrer sur le dopage, rencontre cependant de nombreuses pratiques sportives déviantes et identifie des critères dont le cumul permet de mieux situer les pratiques de surinvestissement sportif.
Au terme de cette approche pluridisciplinaire (psychologues, psychiatres, médecins, pharmacologues, sociologues) des conduites dopantes, il resterait bien des choses à dire et à questionner. Mais on peut d’ores et déjà y voir tout l’intérêt d’un décloisonnement, non seulement des disciplines, mais encore des spécialisations dans ce domaine. C’est en tout cas la seule contribution que Psychotropes, revue non spécialisée dans les pratiques sportives, revendique en prenant position sur ce terrain.
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