2002
Psychotropes
La perception du dopage : une approche pragmatique
Patrick Trabal
Laboratoire Sport & Culture, Université Paris X.
Le but de cet article est d’interroger les méthodes des
sociolo~gues cherchant à décrire le dopage sportif. Comme tous les acteurs
s’exprimant sur cette question, il nous faut clarifier ce que l’on considère
comme «dopage ». Plutôt que de se focaliser sur des définitions statiques, nous
préférons mobiliser la sociologie pragmatique en prenant pour objet d’étude les
façons dont les acteurs appréhendent la réalité du dopage. Il s’agit alors de
questionner les notions de perceptions, de vigilance et de durée, à partir de
deux extraits de confessions de sportifs. On s’aperçoit alors, que la
qualification de «dopé », même chez l’intéressé, renvoie à des dimensions
sociales complexes.
Mots-clés :
Dopage, Sociologie, Méthode, Perception, Temporalité.
The aim of this paper is to poll sociologists’methods with the
purpose of describing sports’doping. As any actor working on this subject, we
need to clarify what «doping» is. Instead of focusing on static definitions, we
prefer with pragmatic sociology and are studying the ways used by actors to
grasp the reality of doping. So, we need to question notions like perception,
vigilance and duration, from two excerpts of sportsmen’confessions. We then
notice that the labelling of «doped », even for the person concerned, refers to
complex social aspects.
La question du dopage, comme toute pratique déviante impliquant
le secret (Becker, 1985), pose aux sciences sociales d’importantes difficultés
dont les fondements théoriques, épistémologiques et pratiques constituent un
véritable défi à nos disciplines. Pour s’en convaincre, il suffit de recenser
la faiblesse des méthodes habituelles mobilisées par le sociologue pour
appréhender des pratiques sociales. Classiquement, on recense quatre grands
types d’outils : le questionnaire, l’entretien, l’observation et l’étude des
traces (Ghiglione et Matalon, 1991).
Le recours au questionnaire pour quantifier les pratiques ou
les conduites dopantes est fréquent chez certains auteurs travaillant sur le
dopage et s’inscrit dans une préoccupation épidémiologique. De nombreux
sociologues ont pointé les problèmes liés à ce « recueil de données ». Cette
expression suggère qu’il suffit de rassembler un « déjà-là » alors que,
précisément, les « données » ne sont pas particulièrement « données »
puisqu’elles résultent d’un travail socio-logique, fondé sur un dispositif de
contrôle (le propos des individus est « recueilli » dans le but d’être codé
dans les cases du questionnaire) et sur une mise en équivalence. Indépendamment
de la qualité des questionnaires mobilisés et des catégories fixées par le
chercheur, il demeure une « tension », particulièrement saillante dans la
question du dopage, « entre les exigences de la qualification qui précède tout
classement et les résistances de la matière à classer » (Boltanski et Thévenot,
1991, p. 12). En d’autres termes, l’opération par laquelle on associe une
conduite, une consommation ou une pratique à une catégorie (« addicte », «
consommateur », « dopé »…) n’est pas neutre. Aussi le résultat de ce travail
peut-il difficilement être pris comme des « données ».
Les autres outils du sociologue présentent eux aussi des
difficultés. L’observation, notamment, est impossible si l’on ne dispose pas
d’une position particulière permettant d’être témoin des pratiques à analyser.
L’étude des traces, c’est-à-dire la recension d’éléments laissés par les
acteurs (par exemple dans les poubelles), comme dans une certaine mesure,
l’entretien, renvoient à un autre problème : en quoi l’enquête du sociologue se
distingue-t-elle de celle des policiers, ou de celle des médecins chargés de la
lutte antidopage ? Insister sur le fait que le chercheur s’emploie à comprendre
lorsque les autres visent à sanctionner ne suffit guère. Comment, en effet,
affirmer des différences entre les scientifiques lorsque ceux-ci, partagent les
mêmes titres (« Docteur », « Professeur ») et les mêmes objectifs (lutter
contre le dopage
[1])? En
fait, cette activité est aussi partagée par d’autres acteurs, notamment par les
journalistes, qui eux aussi, tentent d’appréhender la question du dopage.
Ainsi, ce sont bien tous les acteurs qui souhaiteraient connaître la réalité
des pratiques dopantes. Les finalités attachées à cet objectif varient. Les
sportifs, leurs entraîneurs et leurs équipes médicales aimeraient connaître les
pratiques de leurs concurrents. La plupart des responsables politiques et
sportifs, alliés de scientifiques et médecins, visent à mieux appréhender le
phénomène pour l’éradiquer. Les personnes chargées des contrôles antidopage,
les policiers et les juges s’emploient à débusquer les contrevenants afin de
faire respecter les règles. Les journalistes essaient de démasquer les
tricheurs pour informer les spectateurs et valoriser le spectacle sportif
(Duret et Trabal, 2001). Le sociologue, lui aussi, tente de connaître et de
comprendre ces pratiques, pour faire avancer la connaissance et, parfois, pour
participer, à son niveau, à la lutte antidopage.
La question sur laquelle buttent donc tous les acteurs est bien
celle-ci : quelle est la réalité du dopage ? Derrière cette interrogation, en
figure une autre : quelle est la spécificité du travail du sociologue, si au
bout du compte, d’autres acteurs (médecins, journalistes…) se posent la même
question et semblent mobiliser des outils semblables (questionnaires, étude de
traces, entretiens…).
Une voie de sortie de ces questions est peut-être la sociologie
pragmatique qui se propose de prendre pour objet ces interrogations. En effet,
selon William James, un des pères du pragmatisme, une des voies pour comprendre
les actions des individus consiste à se demander « dans quelles conditions ils
considèrent que les choses sont réelles ». Dans cette perspective, l’on peut
tenter de recenser et de retracer leurs médiations des différents acteurs
lorsqu’ils considèrent le dopage. En particulier, on peut essayer de repérer
les éléments mobilisés pour rentrer dans l’arène, éléments qui peuvent eux
aussi faire l’objet de débat.
Envisageons le cas des sportifs. Leur appréhension avec le
dopage se traduit essentiellement par leur corps. Cela peut être directement
par un contact physique entre un produit « injecté », « absorbé » ou « déposé »
sur le corps, dans le cas des sportifs dopés. Leur rapport au dopage peut aussi
passer par leur corps « témoignant » (Dulong, 1998 : 192-196) lorsque, par
exemple, leurs collègues, se livrent ouvertement à ces pratiques. Un entraîneur
peut parler du dopage s’il repère, en un coup d’œil (encore une partie du
corps, mais qui cette fois fonctionne à distance) quelqu’un qui est « chargé
»
[2]. En revanche, la
personne se livrant à un contrôle n’accédera à la réalité du dopage que par un
ensemble de dispositifs. L’on perçoit ici que les médiations sont plus longues.
B. Latour (par exemple, 1989) invite à les décrire en retraçant tous les
maillons de la chaîne, reliant ici le sportif et l’observateur, et à repérer
les plus faibles d’entre eux. En effet, la fragilité d’un élément de la chaîne
devient celle de l’ensemble du réseau. Il suffit, par exemple, de souligner
comment un doute dans la méthode française de détection de l’EPO peut ébranler
l’ensemble de l’édifice
[3]. Considérons un dernier acteur : le responsable
politique. Son accès au dopage passe par des dispositifs comme les instruments
des personnes chargées des contrôles antidopage. Ne pouvant cependant accéder
directement à une lecture des différentes mesures, il lui faut des médiations
supplémentaires : des rapports des responsables des tests et des statistiques.
Or des chercheurs comme A. Desrosières (1993) ont remarquablement décrit les
forces et les faiblesses des appareils statistiques, qui fonctionnent
simultanément par une totalisation et une réduction de la réalité. Cette brève
analyse des modes d’accès au dopage, qui passent par des corps, des
dispositifs, des configurations, suggère la nécessité de poursuivre
systématiquement un tel travail en recensant tous les acteurs et la variété des
médiations engagées. La tradition pragmatique invite à penser que celles-ci
sont directement liées à la diversité des positions dans les débats et donc aux
ressorts de la controverse. Cette perspective semble à la fois classique en
sociologie mais elle impose de partir des contraintes des acteurs et des
médiations qu’elles leur permettent de mobiliser; du coup, elle est en fait en
rupture avec des approches posant les positions sociales comme
prédominantes.
Cet article se propose d’expliciter notre travail (qui ne fait
que commencer), en montrant comment la pragmatique aborde la notion de
perception, largement utilisée pour évoquer les pratiques qui nous
intéressent.
Être « dopé » (ou être « toxicomane »)
Ce programme revient donc à s’attarder sur la façon dont les
acteurs considèrent que telle ou telle pratique relève du dopage ou de la
toxicomanie. On pourrait considérer que cette qualification ne pose pas de
problème dans le cas des sportifs eux-mêmes. Pourtant, des confessions
récemment publiées par des anciens dopés tendent à infirmer cette évidence.
Jérôme Chiotti, vététiste repenti, raconte dans son livre son premier contrôle
antidopage :
« Un petit vent de panique s’empara de moi, même si deux ou
trois coureurs m’avaient expliqué que les corticoïdes étaient indétectables et
que je ne risquais absolument rien. Je fus vite soulagé. N’étant pas
“contrôlable”, je ne me considérais nullement comme un hors-la-loi. » (Chiotti,
p. 37).
De même, Philippe Boyer, un des témoins se livrant à Yves
Bordenave, raconte :
« Toujours est-il qu’une fois le vélo raccroché au clou, les
amphés ne m’abandonnent pas. Au contraire. Entre 1992 à 1994, il ne passe pas
une semaine sans que j’y touche. Parfois, c’est encore plus resserré. Je me
donne bonne conscience. Je m’allume (expression en usage pour la prise
d’amphétamine, NDLR) et je vais rouler aussitôt après. Je me dis que je
contrôle, que je ne suis pas dépendant. (…) Je n’ai pas conscience d’être un
toxicomane ». (Bordenave et Simon, p. 94).
Que dire de ces deux témoignages ? Certes, l’on peut considérer
que sous l’apparente sincérité de l’individu se confessant, réside un fond de
mauvaise foi. Comment imaginer qu’un consommateur de corticoïdes se présentant
à un contrôle antidopage parvienne à se persuader qu’il ne transgresse pas la
règle ? Ce type d’interrogation conduit à retranscrire le récit de ces
champions déchus en terme d’intérêt et de stratégie. Une telle présentation de
soi, mariant le regret et la bonne foi, peut-elle être ramenée à une question
d’intérêt ? Si on accepte que l’on puisse avoir « intérêt au désintéressement »
(Bourdieu, 1997, p. 148), il convient de partir des intérêts et des positions
des différents acteurs. Chiotti, dans ces conditions, utiliserait une stratégie
bien connue : « j’ai fauté mais je n’en avais pas conscience ». Cette lecture
trouve un appui dans le premier texte français de loi antidopage de 1965,
puisqu’il faut avoir agi « sciemment » pour être en infraction à la loi. Ainsi,
cette déclaration de Chiotti, lui permettrait-elle de reconnaître ses torts en
se disculpant, « Responsable mais pas coupable ». La formule n’est pas
nouvelle. La loi de 1965 n’est plus en vigueur, mais pourquoi ne pas considérer
que les stratégies qu’elle a engendrées, demeurent comme des points d’appuis
des fautifs ? La seconde citation, celle de Philippe Boyer, résiste moins à
cette lecture en termes d’intérêt et de stratégie. Si l’on peut admettre que
l’addiction est liée à une mauvaise impression de la capacité à contrôler sa
consommation, on peut aussi considérer que le témoignage participe d’une
stratégie de reconquête du public. Affirmer que l’on ne voyait pas l’évidence
reviendrait là encore à avouer une faute sans accepter les sanctions
correspondantes.
À nos yeux, il semble pourtant bien difficile de réduire, coûte
que coûte, ces récits à une stratégie. Renoncer à cette lecture ne signifie
d’ailleurs pas que l’on renonce à considérer les intérêts des acteurs sociaux.
Il s’agit en revanche de ne pas les déposséder de valeurs morales. À la suite
des sociologues qui ont renoué avec l’approche pragmatique en étudiant
l’importance des considérations morales dans les actions des individus (par
exemple : Boltanski et al., 1984;
Boltanski, 1990; Boltanski et Thévenot, 1991 ; Chateauraynaud, 1991; Dodier,
1993; Chateauraynaud et Torny, 1999 ; Lemieux, 2000), nous considérons que l’on
doit prendre au sérieux leurs sens moral et politique. Dans ces conditions, si
on renonce à ne lire que de l’intérêt dans les deux extraits cités
précédemment, on peut tenter de comprendre comment la qualification de « dopé »
s’impose aux acteurs. La question de William James, invitant à interroger les
médiations par lesquelles on considère que les choses sont réelles, prend alors
tout son sens.
En effet, il semble intéressant dans cette perspective, de
décrire les épreuves à l’issue desquelles Chiotti, Boyer et les autres
finissent par accepter des qualificatifs comme « dopé » ou « toxicomane ». Les
confessions des champions repentis font apparaître que l’on peut consommer des
produits interdits sans pour autant accepter d’être un sportif dopé. Cela nous
conduit à étudier la perception du dopage des sportifs.
Une sociologie de la perception et du temps
Souvent le mot « perception » est utilisé pour le mot «
représentation », qui est aussi assimilé à « image » ou « conception ». Notre
approche invite à clarifier ces notions. Dans leur travail sur l’expert devant
« juger » l’authenticité d’un objet d’art, C. Bessy et F. Chateauraynaud,
proposent une « sociologie de la perception » qui tente de mettre à distance
les usages courants de ces concepts :
« Faut-il opposer un niveau de perceptions claires et
distinctes, auquel aurait accès le véritable expert, à un niveau de
représentations et d’interprétations socialement variables ? Les perceptions
seraient-elles « objectives » et les interprétations « subjectives »? À moins
que ce ne soit l’inverse : les perceptions seraient livrées à l’arbitraire des
expériences, et les interprétations seraient fondées sur des conventions
stabilisées ? Ou plutôt ceci : seuls les instruments seraient objectifs, parce
qu’en rapport étroit avec le monde physique, et les perceptions et
représentations seraient socialement variables et donc quelque peu arbitraires
! Mais les instruments ne sont-ils pas aussi des constructions sociales ? (C.
Bessy et F. Chateauraynaud, 1995, p. 234).
L’idée est de construire la « prise » comme reliant d’une part
des repères, notamment grâce à des qualifications qui renvoient tant à des
concepts (langages de description, des espaces de calculs, représentations)
qu’à des réseaux et, d’autre part, à des « plis » (Deleuze, 1988) c’est-à-dire
des « corps-à-corps » engageant non seulement des dispositifs sensoriels, des
perceptions, des états du corps, mais aussi des instrumentations (Ibid., p. 243).
Explicitons ces notions en prenant l’exemple du sportif
consommateur de produits illicites. D’une part, la « prise » de cette
substance, qu’elle se déroule par une injection, une absorption ou une
application sur la peau, engage manifestement le corps. Il s’agit à ce titre
d’un « corps-à-corps », au sens propre, avec le produit. Des instruments, par
exemple une seringue, peuvent jouer un rôle central dans cette « prise ». Or,
une telle pratique ne peut être dissociée d’un ensemble de repères constitués
par des espaces de calcul et des langages de description (notre sportif sait ce
que sont les amphétamines, les anabolisants, l’EPO…) mais aussi par des réseaux
(le peloton, l’ensemble des produits disponibles, le circuit
d’approvisionnement…). La « prise » d’une substance émerge alors de la
rencontre entre tous ces éléments : prendre une ampoule d’un produit dont on
connaît la nature et les effets, la casser, en verser une quantité donnée dans
une seringue, préparer une partie de son corps à recevoir l’aiguille, presser
sur le piston, nettoyer et dissimuler l’impact sur le corps mais aussi les
traces de cette pratique (en cachant par exemple le matériel, mais aussi en
employant des procédés la rendant indétectable).
Cependant, le consommateur d’un produit dopant peut par
ailleurs ne pas se considérer forcément comme « dopé ». Pourquoi ? Comment
est-ce possible ? Si la « prise » de produit naît de la rencontre entre des
repères (parmi lesquels figure notamment la liste des interdits) et les « plis
», comment peut-on penser les propos de Philippe Boyer ou de Jérôme Chiotti
?
Pour tenter de comprendre cette situation, nous suivrons deux
voies, qui en fait, sont liées. La première revient à interroger les repères de
l’individu. On peut en effet imaginer qu’ils ont disparu, ou plus exactement,
qu’ils se sont déplacés. Avec l’habitude de transgresser
dans certaines situations, une limite,
un autre seuil s’instaure. Ce processus fonctionne comme la répétition de
dépassements ponctuels de la vitesse autorisée sur autoroute qui, dans chacun
des cas n’apparaît pas au conducteur comme une infraction : la vitesse que l’on
s’autorise occasionnellement et dans certaines
conditions devient la vitesse de croisière. Seuls les dispositifs
mobilisés par les forces de l’ordre et les sanctions qui les accompagnent
constituent les repères stables. « N’étant pas “contrôlable”, je ne me
considérais nullement comme un hors-la-loi » affirme Chiotti. Le modèle de la «
prise » proposée par C. Bessy et F. Chateauraynaud suggère que les repères sont
constitués de différents éléments suffisamment stabilisés pour fixer les
descriptions du monde, par exemple, le métabolisme, les effets des
anabolisants, les listes des institutions sportives stipulant leur interdiction
dans les courses. On peut donc considérer que l’un des repères (les
interdictions) a été déplacé : « est dopé » celui qui est contrôlé positif
(repère fixé par un tiers).
L’autre voie invite à étudier le temps. Analyser ce déplacement
des repères suppose une prise en compte de la dimension temporelle. Que
signifie en effet « être dopé » (ou « être toxicomane », ou au contraire « ne
pas l’être ») ? Une telle affirmation suppose que la situation est suffisamment
stable pour pouvoir asseoir un jugement. Or il existe une tension entre cette
apparente stabilité, sur laquelle fonctionne l’habitude (les « prises » de
produits, comme les contrôles antidopage, se succèdent sans que cela ne
constitue des événements marquants), et d’autre part, ce changement à l’issue
duquel les repères se sont finalement déplacés. Ainsi, le consommateur de
produits dopants refusant de se considérer comme « dopé », est-il pris dans un
jugement s’appuyant sur une situation antérieure (par exemple, lors de la
première expérience dans un contexte bien particulier), sans qu’il lui
apparaisse nécessaire de réviser la validité et l’actualité de ce
jugement.
Il reste à décrire la façon dont le jugement peut fonctionner
sans évaluer la réalité des repères sur lesquels la « prise » s’exerce. En
fait, il est sans doute plus facile de travailler à l’envers, c’est-à-dire de
décrire les conditions permettant de s’assurer de son jugement : on comprendra
alors ce qui peut conduire à l’oubli de l’évaluation des repères.
À la suite de C. Bessy et F. Chateauraynaud, on peut considérer
qu’une prise est réussie lorsque les représentations, les sensations
corporelles, les mesures des instruments évaluant les états biologiques,
chimiques et physiques sont en adéquation. L’on peut en effet se satisfaire de
son jugement après avoir confronté ces différents aspects (dans notre cas, la
liste des produits dopants, les usages et les dires des autres sportifs, les
impressions physiques, l’aiguille de la centrifugeuse, le verdict du
laboratoire antidopage…). Le moindre écart peut être le signe invitant à
réviser son jugement. Il devient donc particulièrement important de le mettre
régulièrement à l’épreuve puisque, dans notre perspective, la perception
fonctionne sur la sensibilité à la variation. Saisir le moindre indice suppose
en effet un renouvellement régulier du jugement (entendu dans le sens précédent
d’une « prise » d’indicateurs informant de la réalité).
On peut donc penser que le sportif, consommateur régulier
d’amphétamines, ne se considérant pas comme toxicomane ou dopé, n’a pas
suffisamment renouvelé son jugement en le mettant à l’épreuve. Il s’appuie sur
des repères trop anciens, c’est-à-dire non remis à l’épreuve récemment. Il n’a
pas été suffisamment vigilant, pour
reprendre le terme du philosophe R. Duval (1991), faisant de cette notion un
élément central pour penser le temps.
Cette hypothèse est séduisante pour expliquer les défauts de «
prise » mais ne suffit pas. Elle ne rend pas très bien compte de l’attitude des
sportifs qui généralement attachent une grande importance à leurs sensations
corporelles pour évaluer leur état. Les médecins du sport que nous avons
rencontrés soulignent combien leurs patients sont attentifs à la moindre
anomalie concernant leur état physique. Comment, dans ces conditions, imaginer
un manque de vigilance des sportifs, notamment lorsque ceux-ci ne cessent de
s’inquiéter de leur forme physique à chaque entraînement et à chaque
compétition ? La performance du geste sportif dont se nourrissent les athlètes
constitue en effet un repère décisif dans le jugement. L’apparition d’une
douleur comme la marque indiquée par les métrologies enregistrant les exploits
(notamment dans les sports où l’épreuve est jugée « objectivement » par des
instruments) figurent en effet comme des appuis pour le jugement du sportif sur
sa condition physique.
On peut penser, en revanche, que les indices sont mal
interprétés. Repérer une sensation particulière ne suffit pas. On peut en effet
la relier à d’autres causes. Pour s’assurer de cette « prise », il faut
inscrire cette variation dans une série pour lui donner un sens. Ainsi, il nous
semble particulièrement heuristique d’étudier la façon dont les sportifs (mais
plus généralement les différents acteurs sociaux) mobilisent des précédents
pour juger des situations. Ceux-ci constituent en effet d’autres repères. Une
douleur (ou au contraire une sensation de bonne forme) n’a de sens que si elle
est replacée dans un espace de variation dans lequel est inscrit un ensemble de
sensations vécues par le sportif. Or la répétition de ses sensations (notamment
par la régularité des entraînements et des compétitions) rend plus difficile la
sensibilité à la variation dans cette série. À la suite de G. Deleuze (1968),
F. Chateauraynaud et D. Torny développent cette notion de « série » comme une «
accumulation de petites différences à travers la répétition qui finissent par
trouver la raison de leur progression, leur loi de transformation leur
finalisation » (Chateauraynaud et Torny, 1999, p. 88). Le modèle proposé par
les auteurs vise à étudier les conditions sociales nécessaires pour qu’une
alerte sanitaire soit prise en compte. Il nous semble intéressant de le
transposer non seulement à la question du dopage entendue comme la somme des
débats sur ce sujet, mais aussi à la perception du sportif, qui devant une
série de signes, prend ou non, la mesure de son état afin de statuer.
Cette piste suggère donc de s’attarder aux conditions dans
lesquelles des indicateurs sont rassemblés pour s’inscrire dans une série ou au
contraire pour rester comme des marques isolées, en d’autres termes pour
s’imposer, ou non, comme des éléments pertinents à intégrer dans la perception
du dopage.
Le but de cet article était essentiellement de décrire un
programme de recherches. Ce dernier est mis en œuvre au sein du séminaire «
dopage et sciences sociales » rattaché au laboratoire
Sport & Culture de l’Université
Paris-X-Nanterre. Il ne fait que commencer mais nous espérons cependant avoir
montré les perspectives ouvertes.
Nous avons tenté de montrer la voie proposée par l’approche
pragmatique notamment lorsqu’il s’agit d’étudier la façon dont les acteurs
appréhendent la réalité du dopage. Pour souligner la pertinence et la
difficulté de cette question, nous nous sommes contentés d’étudier le cas du
sportif qui bien que consommateur de produits refuse la qualification de « dopé
». Il ne s’agit pas d’affirmer que cette situation est courante car nous ne
sommes pas dans une perspective épidémiologique. Notre propos était simplement
d’envisager un cas limite, dans lequel la qualification de « dopé » ne semblait
pas poser de problème, et qui pourtant, livre après analyse, sa complexité et
son intérêt.
Si l’on travaille systématiquement sur des récits de sportifs,
nous pourrons mettre en variation des situations où les questions de réalité et
de perception du dopage sont en jeu. Il s’agira ensuite d’étendre notre
investigation aux autres acteurs afin d’analyser la dynamique des débats. À nos
yeux, c’est au prix de ce long travail, qui pour l’essentiel reste à accomplir,
que l’on pourra analyser les controverses et les polémiques sans les réduire à
une lecture, qui en partant des positions sociales des agents, oublie de «
suivre les acteurs » au plus près de leurs préoccupations. Notre propos
consiste à prendre à la lettre cette formule, rassemblant les chercheurs sous
la bannière des « nouvelles sociologies » (Corcuff, 1995) en étudiant la façon
dont se construisent les perceptions du dopage.
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·
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[1]
Certes, généralement, le sociologue ne considère pas la lutte
contre le dopage comme un élément prioritaire de son travail. Mais cet aspect
ne lui est pas étranger puisque, le plus souvent, il est lié à un appel d’offre
(s’inscrivant dans la lutte antidopage) ou à un engagement personnel pour cette
question (que ce soit au nom de l’éthique sportive ou de questions sanitaires).
[2]
Willy Voet raconte dans son livre comment il peut « reconnaître
huit fois sur dix, à des petits signes imperceptibles pour d’autres, qui est
“chargé” et qui ne l’est pas » (Voet, 1999 : 10).
[3]
Cf. par exemple,
Le
Monde du 30 novembre 2001.