2002
Psychotropes
Du dopage en particulier auxconduitesdopantes en général :
lepointsurlesconnaissances
Caroline Binsinger
Audrey Friser
Aujourd’hui, en termes de prévention, il n’est plus lieu de
parler de dopage mais de conduites dopantes, celles-ci incluant les sportifs
comme les non-sportifs, les adolescents et les enfants comme les adultes, les
professionnels comme les amateurs non compétiteurs, contrairement au dopage ne
concernant et ne rendant concernés que les sportifs de haut niveau. Cette
prévention s’appuie sur l’éducation à la santé, dans un but de
responsabilisation de l’individu, et de modification du comportement.
Mots-clés :
Dopage, Consuite à risque, Épidémiologie, Consommation, Diffusion, Offre, Politique, Prévention, Enfant, Adolescent, Adulte.
Now, to promote an effective prevention, the doping behaviours
are preferred to the unique term of doping. In contrast to the doping which
only concerns sportsmen at the highest level, this notion of behaviour includes
sportsmen and sportswomen as non, adolescents, children, as adults,
professionals as amateurs and non-competitors. This prevention is based on
education for health, to give anyone a sense of responsibility, and to modify
the behaviour.
Cet article a pour objectif de faire le point des connaissances
sur le dopage, et plus généralement des conduites dopantes. Notamment à propos
:
- des particularités et des similitudes entre ces deux
notions;
- de l’ampleur de ces pratiques à partir de données
épidémiologiques récentes;
- des sources d’approvisionnement et des modalités de
consommation;
- de l’orientation actuelle de la politique de
prévention.
Dopage et conduite dopante, définitions
Depuis 1965, en partie pour préserver l’éthique sportive et la
santé des sportifs, la législation interdit et réprime le
dopage, notamment en France
[1]. Selon la loi antidopage n°
99-223 du 23 mars 1999, inscrite depuis novembre 2000 au Code de la Santé
publique (article L511.), « il est interdit à toute personne, au cours des
compétitions et manifestations sportives organisées ou agréées par des
fédérations sportives ou en vue d’y participer :
- d’utiliser des substances ou procédés de nature à modifier
artificiellement les capacités ou à masquer l’emploi des substances ou procédés
ayant cette propriété;
- de recourir à ceux de ces substances ou procédés dont
l’utilisation est soumise à des conditions restrictives lorsque ces conditions
ne sont pas remplies. »
Une liste, édictée par le ministère de la Jeunesse et des
Sports, comparable à celle du Code antidopage du Mouvement olympique, fixe les
classes de substances dont la consommation par les sportifs est
condamnable.
Code antidopage du Mouvement olympique. Classes de substances
interdites et méthodes interdites
- – Classes de substances interdites
- Stimulants (ex. amphétamine, bromantan, cocaïne,
éphédrine, bupropion)
- Narcotiques (ex. buprénorphine, diamorphine, méthadone,
morphine)
- Agents anabolisants * (ex. DHEA, testostérone,
salbutamol, inhib. aromatase)
- Diurétiques * (ex. acétazolamide, furosémide, mannitol,
triamtérène)
- Hormones peptidiques, substances mimétiques et
analogues * (ex. ACTH, hGH, IGF-1, EPO, insuline, LH, tamoxifène)
II – Méthodes interdites
- Dopage sanguin * (ex. transfusion sanguine)
- Administration de transporteurs d’oxygène ou de succédanés
du plasma sanguin * (ex. hémoglobine réticulée, PFC)
- Manipulation pharmacologique, chimique et physique * (ex.
cathérisation, substitution ou altération de l’échantillon)
III – Classes de substances soumises à certaines restrictions
- Alcool
- Cannabinoïdes (ex. marijuana, haschich)
- Anesthésiques locaux (ex. bupivacaïne, lidocaïne,
procaïne)
- Glucocorticostéroïdes (ex. cortisone, dexaméthazone,
prednisone)
- Bêta-bloquants (ex. acébutolol, métoprolol,
propranolol)
- * Peuvent être recherchés lors des contrôles hors
compétition
La définition du dopage se résume donc à l’utilisation de
certaines substances prohibées, par une partie de la population que
représentent les 13 millions de sportifs licenciés français.
Or si ces produits sont consommés pour être plus fort, pour
aller plus loin et plus haut dans un contexte sportif, ils le sont également
dans les milieux scolaires ou professionnels, voire festifs, et sensiblement
pour les mêmes raisons. À la seule différence qu’aucune analyse biologique ne
peut contrôler et sanctionner chez les étudiants ou les salariés, la prise de
substances « dopantes », qui sont alors des médicaments licites pour la plupart
(hormis dans certains cas, comme les postes de sécurité où la détection de
toxiques – alcools et stupéfiants – est rendue obligatoire par le code du
travail et le code de santé publique). Dans l’optique de prévenir de telles
pratiques potentiellement dommageables pour la santé individuelle et
collective, et en absence de réglementation en milieu scolaire ou professionnel
par exemple, le terme de conduite dopante
semble plus approprié et opérationnel. Il désigne toute consommation de
substance, légale ou non, destinée à affronter un obstacle réel ou ressenti,
par l’usager ou son entourage, dans un but de performance. Le dopage est alors
une conduite dopante particulière. D’une manière générale, seule la finalité du
comportement différencie une conduite dopante (dans un but de performance)
d’une conduite toxicomaniaque (dans un but de sensation):
- La consommation de tout produit (dans un but de
performance, comme dans un but de sensation) se décline en usage (sans
préjudice pour la santé), en usage à risque (usage qui dans certaines
conditions peut induire des dommages pour la santé et est souvent lié à un
comportement d’expérimentation), en usage nocif ou abus (altération du
fonctionnement et souffrance significative), et en dépendance (perte de
contrôle sur la prise de produit).
- Les produits sont en général des médicaments (psychotropes,
anabolisants, antalgiques, etc.), des stupéfiants (cocaïne, héroïne, cannabis,
etc.) et/ou des compléments alimentaires, auxquels il ne faut pas omettre
d’ajouter l’alcool et le tabac dans certaines situations.
- L’obstacle est une difficulté placée sur le parcours d’un
individu. Un examen de fin d’étude, la prise de parole en public, ou
l’acceptation par un groupe de pairs sont de réels obstacles pour certains,
alors qu’ils sont jugés anodins pour d’autres. Parfois l’entourage ressent de
façon plus pesante cet obstacle, et dans ce cas pourrait influencer et
encourager le recours au produit chez l’usager.
- La consommation de produit doit permettre d’accomplir
certaines tâches de la vie quotidienne, d’être performant ou de le
rester.
Nous verrons dans les articles suivants, que cette conduite de
consommation est également :
-
une conduite
déterminée: une multitude de facteurs prédisposants (sexe, âge),
incitants (difficultés relationnelles, échec) et déclenchants (mise en présence
de l’individu et du produit), ainsi que des facteurs dits de vulnérabilité et
de protection ont été identifiés dans la majorité des études menées sur ce
thème;
-
une conduite
d’engagement: l’usager agit, de son point de vue personnel du moins,
de manière rationnelle, il se sent impliqué et responsable de ses actes,
(projection dans l’avenir);
-
une conduite de
risque: essentiellement à cause des modalités de prises
- (quantités, voie d’administration) et de la qualité des
produits (médicaments délivrés en pharmacie, produits contrefaits);
-
une conduite de prévention de
l’échec: à quel titre pourrions-nous empêcher un étudiant de réussir
ses examens ?
Importance de ces pratiques
Les résultats des analyses
biologiques réalisées sur les prélèvements urinaires, comptabilisent
en 2001, un peu plus de 4,5 % de cas positifs (soit 384 sur les 8399
prélèvements analysés par le Laboratoire national de dépistage du dopage de
Chatenais-Malabry). Les principales substances détectées sont le cannabis (25 %
des cas), le salbutamol (Ventoline®) (21 %), les stimulants (19 %), les
corticoïdes (17 %) et les stéroïdes anabolisants (9 %). Notons que le cannabis,
principal produit retrouvé, est un stupéfiant qui n’est probablement pas
utilisé en première intention pour être performant en sport, mais plutôt pour
décompresser des activités scolaires ou professionnelles, ou pour faire la
fête; malheureusement, ce produit s’élimine très lentement de l’organisme,
environ trois semaines pour l’urine.
En vingt ans, le pourcentage de résultats positifs a
pratiquement quintuplé, alors que le nombre de prélèvements a également été
multiplié par un facteur 7. Si ces chiffres sont en progression constante, ils
ne témoignent cependant que d’une infime partie du phénomène : les prélèvements
sont essentiellement réalisés auprès des publics adultes, de hauts niveaux,
voire professionnels (de ce fait, les quelque 8000 prélèvements réalisés en
France ne sont pas réellement représentatifs des pratiques des 13 millions de
licenciés, tous âges et tous sports confondus, idem pour les 110 000 analyses réalisées dans le
monde); certains produits restent indétectables dans les urines, et d’autres,
assurément utilisés dans le but de se doper, ne sont pas recherchés puisqu’ils
ne sont pas interdits (ex. le fer, indispensable en accompagnement d’une cure
d’EPO, ne figure pas sur la liste).
Outre les analyses biologiques, diverses autres techniques
d’épidémiologie descriptive existent. Pourtant, observation, observation
participative ou entretien sont
très peu employés pour évaluer ce type de pratique. Effectivement, être témoin
de la consommation de produits parfois illicites pour être performant n’est pas
une situation courante. Pour autant, constater chez un athlète, même
objectivement, des modifications corporelles (musculature par exemple),
techniques ou psychologiques (détermination, agressivité) sur une période
donnée, accompagnées d’une progression des performances surprenante, ne préjuge
pas d’une prise de produits dopants effective. Ensuite, parvenir à s’intégrer
dans un groupe et participer comme tout membre de ce groupe aux activités qui
le caractérisent, serait éventuellement un moyen d’infirmer certaines
hypothèses. Or le chercheur qui travaille sur ce thème, de par son statut et
son état, n’est pas forcément un étudiant ou un sportif invétéré. Quand bien
même il le serait, ses explorations se limiteraient à quelques résultats
partiels, compte tenu de la diversité des publics et des environnements
impliqués dans ces pratiques. Et enfin, tout aussi délicat à mener, l’entretien
en face à face, confidentiel et respectueux de l’anonymat, avec un usager qui
accepte de décrire ses consommations de produits, les motivations qui le
conduisent à prendre éventuellement des risques, etc. Cette technique très
enrichissante, nécessite d’une part l’adhésion des personnes interrogées
(sachant que leurs pratiques sont parfois répréhensibles, ou révélatrices d’un
certain mal-être, et qu’il n’est jamais facile de s’exprimer sur ces thèmes),
d’autre part des moyens humains, financiers et énormément de temps.
C’est en partie pour ces raisons qu’on lui préfère la méthode
des enquêtes par autoquestionnaires
anonymes, qui donnent des résultats sensiblement différents de ceux
obtenus avec les analyses biologiques, et probablement plus réalistes de la
situation.
Les enfants et les
adolescents
Une revue de la littérature montre que les prévalences
d’enfants et d’adolescents utilisateurs de produits interdits dans un cadre
sportif varient globalement entre 3 et 5%, en fonction de l’âge et du sexe (les
garçons sont plus nombreux que les filles à utiliser ce type de substance, et
plus l’âge augmente, plus le nombre d’usagers augmente), du pays d’origine et
des produits utilisés (dans les pays anglo-saxons et d’Europe du nord, l’usage
des stéroïdes anabolisants paraît plus fréquent qu’en France). Donc
statistiquement, un enfant (ou adolescent) sportif sur vingt déclare utiliser
des produits dopants pour pratiquer son activité physique, soit au minimum un
jeune par club. Le plus jeune âge de première prise connu est 8 ans : un enfant
américain, à qui les parents et l’entraîneur injectaient des stéroïdes
anabolisants en espérant que le jeune athlète devienne champion, et au final,
que l’entraîneur obtienne une promotion. Malheureusement, il est vraisemblable
que, dans certains pays, des personnes mal intentionnées administrent des
substances similaires à des enfants d’âge plus précoce encore.
En milieu scolaire, les enfants et les adolescents, sont tout
aussi nombreux à consommer des produits pour réussir en classe, pour être moins
stressé, ou pour être beau, que ceux qui utilisent des produits pour être
performant en sport. Ainsi au Canada, Melia montre que plus de 3,2 %
d’adolescents entre 11 et 18ans, surtout de sexe masculin, s’injectent des
stéroïdes anabolisants pour plaire, pour avoir de beaux muscles, et 2,8 % pour
être meilleur en sport. En France, plus de quatre élèves sur dix entre 15 et 18
ans, prennent des vitamines pour être moins fatigués et mieux travailler en
classe, 21 % des 12-19 ans scolarisés consomment médicaments psychotropes
(antidépresseurs, anxiolytiques, hypnotiques) et 30 % des candidats au
baccalauréat recourent aux stimulants.
Les adultes
Les études concernant les adultes révèlent des prévalences
d’utilisateurs de produits dopants dans un contexte sportif, comprises entre 5
et 15 % (les sources de variations sont identiques à celles énoncées pour les
enfants et les adolescents). À ce jour, une seule étude en 1993, auprès
d’athlètes nigérians (haltérophiles, tennismen), a pu explorer le milieu
sportif professionnel et révèle qu’environ 1% d’entre eux utilise des stéroïdes
anabolisants, des stimulants, et/ou des corticoïdes. Notons que ces prévalences
sont toutefois bien inférieures à celles rencontrées dans d’autres études chez
des amateurs. Parmi ces derniers, si les compétiteurs, engagés dans un
challenge ou un championnat sont environ un sur dix à déclarer prendre des
produits interdits aux sportifs, ils sont un sur vingt chez les sportifs de
loisirs, en pratique libre, sans motivation de compétition déclarée, si ce
n’est peut-être, pour éviter d’être à la traîne du groupe de cyclistes du
dimanche matin.
Les travailleurs utilisent également volontiers des
psychotropes pour lutter contre le stress professionnel, pour suivre les
cadences imposées par les contraintes de production et de compétitivité. Dans
ce contexte, l’étude de Pidetcha révèle qu’un tiers des chauffeurs routiers
thaïlandais utilise des amphétamines pour repousser la fatigue et avaler les
kilomètres, mais à quel prix, pour eux-mêmes et les autres usagers de la route
? Chez les travailleurs français, les chiffres vont de 15 à 20 % d’usagers de
produits (cadres d’entreprises, professionnels de la santé, etc.) de natures
diverses (médicaments psychotropes, stimulants, etc.).
Les sources d’approvisionnement
D’une manière générale, et quelle que soit l’activité du
consommateur (sportive ou non), les trois sources majeures d’approvisionnement
en produits dits dopants sont l’entourage, les professionnels de la santé, et
le marché clandestin (dont l’internet).
Plusieurs études internationales, montrent que les
proches (camarades, amis, entraîneurs,
parents, collègues) sont les personnes les plus sollicitées pour obtenir les
produits. Ils sont souvent eux-mêmes usagers, d’accès facile, de confiance,
susceptible de donner des conseils d’utilisation, de pratiquer des tarifs
intéressants, etc.
L’avantage de s’adresser à des
professionnels de la santé (médecins, pharmaciens,
vétérinaires, etc.) est d’obtenir des médicaments de qualité, dont les
comprimés ou les ampoules sont dosés conformément aux indications de
l’emballage, et éventuellement de bénéficier de conseils pour limiter les
effets indésirables. Notons que si certains médecins peu scrupuleux ont déjà
été impliqués et condamnés dans des affaires de trafic et de recel de produits
dopants, la plupart des professionnels de la santé sont en général plus souvent
victimes de détournements de leurs prescriptions que complices. Il n’est pas
toujours aisé de discerner la sincérité des patients demandeurs de certains
types de médicaments. Pour illustrer, imaginons un scénario plausible de «
patient fraudeur »: il se présente à un médecin qu’il ne connaît pas dans
l’objectif de se faire prescrire un anti-asthmatique, (à forte dose, le
salbutamol est utilisé comme anabolisant, pour accroître la masse musculaire).
Il prétexte être en déplacement professionnel, asthmatique depuis des années,
mais a oublié son traitement habituel, et très fatigué, a peur de faire une
crise dans les heures à venir. Dans ce cas, le médecin, au cours d’une simple
consultation et sans dossier médical, ne dispose pas des moyens et du temps
nécessaires pour déterminer si ce nouveau patient est effectivement
asthmatique. Dans le doute, connaissant les éventuelles conséquences graves
d’une crise chez un asthmatique sévère, le médecin prescrira probablement le
médicament. Dans le cas contraire, le fraudeur a toujours la possibilité de
rejouer la scène chez un autre praticien (pour certains produits, la sécurité
sociale pourrait même lui rembourser la visite et les produits
[2]). Ce processus a été
largement décrit pour les personnes dépendantes aux opiacés sous buprénorphine
(Subutex®) notamment, qui consultent plusieurs médecins et se fournissent
auprès de multiples pharmacies pour leur propre consommation, et éventuellement
pour revendre le surplus au marché clandestin.
Ceci explique en partie la qualité incertaine des produits
disponibles sur le
marché clandestin : on
y trouve des médicaments détournés relativement « sains », des produits issus
du coulage
[3], mais
également des produits contre-faits souvent dangereux (dans lesquels les virus
du sida ou des hépatites B et C ne sont pas rares, aux côtés de produits de
coupage – eau, talc, mort-aux-rats, nettoyant plastique automobile, etc.).
Recourir au marché clandestin permet d’obtenir des substances qui n’existent
pas légalement sur le territoire (ex. la créatine qui n’a pas d’existence
légale en France, est un produit très répandu sur le marché clandestin
français), ou difficile à obtenir (ex : en théorie les stéroïdes anabolisants
sont délivrés en pharmacie en petite quantité, sur prescription médicale pour
des indications très strictes – hypogonadisme, aplasie médullaire résistante
aux autres traitements…). Depuis quelques années, les détenteurs du marché
clandestin des produits toxicomanogènes s’intéressent de près à celui des
produits dopants, puisque le rapport bénéfices/risques y est supérieur. En
effet, la plupart des produits dopants sont des médicaments dont la production
et la vente sont régies par le code de santé publique, et ne dépendent pas de
la législation des stupéfiants. De fait, les pourvoyeurs de produits dopants «
illicites », ne pourront être mis directement en examen pour détention de
médicaments dopants
[4] en
cas d’arrestation par les services des douanes par exemple, comme ils
pourraient l’être pour de petites quantités de cocaïne ou d’héroïne.
L’internet est une autre
source d’approvisionnement en produits dopants, illégale en France. On y trouve
une variété de sites sur lesquels de nombreux produits sont en vente libre, y
faire son marché est chose courante : un clic, un numéro de carte bleue et
quelques jours plus tard la commande arrive à domicile par les services
postaux. De la même manière, la vente par correspondance est monnaie courante
depuis des années dans les pages de magazines de presse dédiés à certains
sports bien connus. Or l’origine et la pureté de ces produits sont parfois
douteuses.
Afin d’utiliser au mieux l’ensemble des produits ainsi obtenus,
des ouvrages autorisés ou non, et certains titres de la presse spécialisée,
fournissent les « bonnes recettes, les trucs, les protocoles et les cocktails »
à appliquer pour être toujours meilleur. Ainsi des livres sur les stéroïdes
anabolisants circulent « sous le manteau ». Or les libraires exposent dans
leurs bacs selon la mode du moment, des dizaines de guides sur la fluoxétine
(Prozac®), la mélatonine, les stimulants, le sildénafil (Viagra®), et récemment
la DHEA. Ces ouvrages prônent ouvertement le détournement de médicaments mis
sur le marché pour un usage thérapeutique dans la plupart des cas et remportent
de vifs succès.
C’est ainsi que certains adeptes consomment jusqu’à 90
comprimés par jour, associent près d’une demi-douzaine de molécules
différentes, et à des doses jusqu’à 500 fois supérieures aux indications
thérapeutiques.
En interrogeant les usagers sur leurs pratiques, il s’avère que
les effets recherchés ne préjugent ni de l’efficacité réelle du produit, ni de
l’existence d’un effet constaté scientifiquement, ni de la pharmacologie du
produit ou des doses à consommer. Les espoirs mis dans le produit peuvent même
être éloignés des effets observés et/ou recherchés lors d’un usage
thérapeutique.
Plusieurs études ont testé l’efficacité des certains produits
sur la performance, comme la créatine, la caféine, les bêtabloquants, les
amphétamines, ou les stéroïdes anabolisants. Cependant les résultats restent
très mitigés : environ la moitié de ces recherches conclut à une amélioration
de la performance sportive dans des tâches bien précises (endurance,
composition corporelle, force musculaire, etc.), sur des petits groupes
d’athlètes; l’autre moitié conclut à une absence d’amélioration de la
performance. De tels résultats ne permettent donc pas de se prononcer
scientifiquement sur l’efficacité des stéroïdes anabolisants sur la performance
sportive. De plus, des critiques ont été adressées à ces recherches : les
populations sélectionnées étaient très particulières et peu comparables d’une
étude à l’autre (ex. nombre limités de participants, activités sportives
spécifiques), et les méthodes utilisées étaient tout aussi spécifiques à chaque
protocole (nature des produits administrés, doses, durées, tâches à effectuer,
etc.). Notons que mener de telles études est éthiquement dérangeant : cela
signifie doper sciemment un groupe de sportifs ou de travailleurs (en fonction
de l’objectif de la recherche et de la nature de la molécule à tester
[5]), et constituer un groupe témoin ayant
des caractéristiques identiques au premier (sexe, âge, type d’activité sportive
ou professionnelle, type de tâche à effectuer, marge de progression, etc.),
auquel on administre un placebo.
En absence de telles données, les usagers consomment par
exemple habituellement des stéroïdes anabolisants pour accroître la masse
musculaire (gain de 10 à 20 kg en 4 à 6 mois selon eux), gagner en force, en
puissance, et en vitesse mais aussi pour renforcer la confiance en soi,
augmenter la volonté, être « bien dans sa peau », se désinhiber (en particulier
dans les raves : « dance drugs »), permettre le transsexualisme, ralentir le
vieillissement ou lutter contre les effets indésirables d’autres produits. Et à
chaque type de substances, les usagers associent de nombreux pouvoirs : la
cocaïne améliorerait par exemple la mémoire et diminuerait l’anxiété; selon les
individus, le cannabis est utilisé pour lutter contre l’anxiété ou masquer la
présence urinaire d’autres agents dopants; l’hormone de croissance
maintiendrait la masse musculaire après une cure de stéroïdes anabolisants,
améliorerait les performances sexuelles, l’humeur, la mémoire, la vue, le
système immunitaire ou stimulerait la repousse des cheveux, entre
autres.
Les perspectives de prévention
Au vu de ces données préliminaires, le dopage, et plus
globalement, les conduites dopantes, répondent au moins à quatre des cinq
critères de définition d’une priorité de santé publique (Haut comité à la santé
publique).
Le premier de ces critères est l’ampleur du problème, et rappelons que selon
les plus basses estimations, 15 % des adultes sportifs ou non sportifs, et 5 %
des adolescents et des enfants, recoureraient à des produits pour surmonter
leurs difficultés.
Le second critère repose sur les
risques engendrés pour l’individu et/ou pour la société. À ce
propos, ce n’est pas tant le produit lui-même qui présente un danger pour la
santé individuelle (la plupart sont tout de même des médicaments destinés à
soigner), mais plus les modalités de prise, les quantités ingérées, les
associations de molécules, la pureté des produits, l’usage de seringues et le
contexte qui rendent risquée cette conduite. Certaines de ces conduites mettent
parfois gravement en péril la vie d’autrui, ou provoquent des désorganisations
dans le fonctionnement même de la société : c’est par exemple le cas de la
conduite automobile sous l’influence de substances comme l’alcool et les
médicaments psychotropes, qui entraînent incontestablement une atteinte de la
vigilance, et pourraient être fatals pour soi et pour autrui.
Le troisième de ces critères est la
perception sociale. D’une manière
générale, le grand public est plutôt favorable à la lutte contre le
dopage
[6].
Enfin, réunir ces trois critères autour de la
possibilité d’intervention (mise à
disposition d’un personnel qualifié en la matière et de fonds financiers
suffisants) justifie le droit de mener une prévention active et efficace, afin
de réduire la prévalence des néoconsommateurs de quelque produit que ce
soit.
Jusqu’à présent plusieurs arguments ont été utilisés dans le
cadre d’actions préventives des comportements de consommation de produits,
notamment auprès des adolescents.
La préservation de
l’éthique a été et reste encore un des arguments largement utilisé
avec, somme toute, peu d’impact positif à long terme. Entendre que telle ou
telle pratique est considérée comme immorale, irrespectueuse, que « ce n’est
pas bien », etc. pourrait porter ses fruits si les personnes à qui l’on destine
ces messages en sont déjà pratiquement convaincues. Un tel message ne semble
pas suffire pour modifier ce type de conduite à risque.
La dangerosité des
produits est le second argument abondamment utilisé. Mais
l’adolescence étant une période caractérisée par l’attirance pour la nouveauté,
la prise de risque et les interdits, l’efficacité d’un tel discours est très
limitée chez les jeunes. Les adolescents sont en bonne santé et ne peuvent
concevoir ou bien dénient les possibles répercussions à long terme de conduites
à risques sur leur santé. De plus, la dramatisation exagérée diffusée dans
quelques-unes de ces campagnes semble avoir trop peu de liens avec la réalité :
les adolescents auxquels on présente le cannabis comme un produit extrêmement
dépendogène et dangereux, se rendent bien compte que les personnes qui fument
autour d’eux n’en meurent pas, et ne sont pas atteintes systématiquement des
désordres psychologiques exposés lors de ces campagnes d’information.
Or, des études récentes, notamment chez les adolescents
scolarisés et sportifs, montrent d’une part que ces jeunes ne se contentent pas
de consommer un seul produit, mais font usage de multiples substances, pour
faire du sport, pour travailler en classe ou pour se divertir. Les auteurs
décrivent ainsi un véritable comportement de consommation : les sportifs
usagers de produits dopants, fument significativement plus de tabac que les
non-usagers de produits dopants, idem pour l’alcool, le cannabis, l’Ecstasy,
les somnifères, les tranquillisants, les vitamines, etc. D’autre part, ces
mêmes jeunes usagers (certes sportifs, mais également élèves) de divers
produits auraient une perception plus médiocre de leur qualité de vie que les
non-usagers : ils décrivent des difficultés relationnelles avec leur entourage,
se disent influençables, ne se sentent pas en bonne santé, ne se sentent pas
heureux, etc. Ces données semblent capitales dans l’orientation de la politique
de prévention à mener. L’approche par produit, privilégiée pendant plusieurs
années, semble à présent désuète. Désormais le consensus voudrait plutôt mettre
l’accent sur le renforcement des comportements favorables, l’accompagnement au
changement des comportements défavorables, et le développement de la
responsabilité de l’individu, notamment grâce à l’éducation pour la santé. Ce modèle a déjà fait ses
preuves à plusieurs reprises en termes de diminution de l’intention de recourir
à certains produits et notamment aux produits dopants. Rejoignant le concept
positif de la santé dans lequel les ressources sociales, personnelles et les
capacités physiques sont les fondements, l’éducation pour la santé se définit
comme « un ensemble élaboré et cohérent des interventions sur l’usager qui
doivent l’aider à adopter de façon responsable, libre et éclairée, des
attitudes lui permettant de protéger sa santé ». Peu importe alors la finalité
du comportement, sensation ou performance. Reste cependant à déterminer plus
précisément la nature et l’impact des facteurs de vulnérabilité et des facteurs
de protection impliqués dans ce comportement.
Certes, la nature des facteurs de vulnérabilité (pauvreté des
relations affectives, peur d’être rejeté, incapacité à tirer profit de
l’expérience, difficulté à rechercher et à demander de l’aide, recherche de
comportements nouveaux, etc.) et des facteurs de protection (estime de soi,
confiance en soi, respect des autres, capacité à choisir, à être autonome, à
refuser les opportunités de consommation, stratégies de coping, etc.) impliqués
dans ce comportement, commence à être relativement bien connue. Or il n’en est
pas de même pour leurs effets combinés, leurs interactions, leurs évolutions,
etc. Afin de promouvoir des actions de prévention efficaces en matière de
consommation de produits (dopants et autres), et plus généralement en matière
de conduites à risques, les recherches doivent à présent porter sur cet aspect
du modèle.
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[1]
Quelques rares autres pays possèdent une loi antidopage
spécifique comparable à celle de la France, et lors de manifestations
internationales, le Comité international olympique applique une réglementation
similaire.
[2]
Mais la caisse d’assurance maladie a déjà épinglé un certain
nombre de fraudeurs, usagers et prescripteurs complices, par ce moyen.
[3]
Médicaments sortis des pharmacies hospitalières par les agents
de ces services.
[4]
Si toutefois les quantités détenues ne sont pas trop
importantes.
[5]
Dans ce cadre, on pourrait imaginer vouloir tester l’efficacité
des amphétamines sur les travailleurs très sollicités.
[6]
Le cinquième et dernier critère énoncé par le Haut Comité à la
santé publique correspond à l’impact socio-économique, jamais évalué à ce jour
en matière de dopage et de conduite dopante.