Psychotropes
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4200-0
126 pages

p. 119 à 120
doi: en cours

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Divers

Vol. 9 2003/1

ESCANDE C., Passions des drogues. Les figures du ravage, Ramonville Saint-Agne, Érès, 2002.

Les réflexions psychanalytiques au sujet des toxicomanies sont rares et celles qui émanent de cliniciens ayant réellement une expérience de la psychothérapique de toxicomanes le sont encore plus. C’est dire si cet ouvrage suscite a priori quelques attentes. L’auteur annonce clairement la couleur ; il propose d’étudier les liens entre la toxicomanie (essentiellement à l’héroïne) et la mélancolie, et pose l’hypothèse que « l’acte d’addiction dévorant a pour fonction d’enrayer l’effondrement mélancolique qui répète une catastrophe originaire comme une fin du monde » (p. 60). Nous sommes bien d’accord : le programme est alléchant.
Freud, Lacan, Lambotte, Green, Kristeva et quelques autres : les travaux psychanalytiques de référence sur la mélancolie sont longuement évoqués (ce livre est tiré d’une thèse de doctorat en psychologie), et un tel rappel est en soi le bienvenu. Le problème est que la mise en place de cet arrimage théorique est poussive et qu’elle flirte très vite avec la confusion. Ainsi, s’il cite un peu Abraham et Torok (1978), Escande ne distingue nullement les états mélancoliques observés lors de l’ouverture d’une crypte dans le Moi constituée à la suite d’une catastrophe personnelle, familiale ou sociale, des formes originaires de la mélancolie liées aux aléas du commencement de la vie psychique.
Pris dans un mouvement d’enlisement, le lecteur se cramponne en se disant qu’il sera récompensé par un passage en revue de la littérature psychanalytique spécifiquement consacrée aux liens entre la dépression, le deuil, la mélancolie et la toxicomanie. Et là, il déchante fortement. Certes, l’auteur fait ici et là mention des travaux de Hassoun sur la question (encore qu’il ne se base pas sur le texte le mieux ciblé de cet auteur sur la question : « Janus mélancolique », in Ehrenberg A. et al., Individus sous influence, Esprit, 1991,191-202), mais on ne trouve nulle trace des recherches : de Rado (1933) sur le cycle dépression-euphorie dans l’expérience toxicomaniaque; de Rosenfeld (1961) sur la proximité de la dépendance à la drogue et des états maniaco-dépressifs; de Guillaumin (1981), Merini (1988), Rousseaux (1992) et Faruch (1992) sur le rôle de suppression du deuil que joue la toxicomanie; de Wurmser (1982) au sujet de la pathologie du surmoi et de l’idéal du moi chez les toxicomanes; de Petit (1987) et Le Poulichet (1987) sur le deuil impossible dans la toxicomanie; des liens entre les fantasmes d’incorporation et les usages de drogues esquissés par Geberovitch (1984), Vallée (1990), Charles-Nicolas (1990) et Pagès-Berthier (1992); de Hachet (1996,2000) sur les particularités des cryptes et des fantômes chez les consommateurs d’héroïne et de cannabis et sur la manière d’approcher et de modifier ces occurrences en psychothérapie, et j’en passe.
Sur le plan clinique, bien que ce livre soit la « conséquence de plusieurs années de pratiques psychothérapiques avec des personnes dépendantes des drogues et rencontrées dans des structures de soins » (p. 9), l’auteur fait preuve d’une extrême parcimonie en matière d’observations. Celle de Marie, une jeune fille endeuillée de sa mère et dont les conduites sexuelles compulsives paraissent mettre en acte un secret douloureux qui était encrypté dans le Moi de cette dernière (à savoir que cette femme a conçu Marie de manière incestueuse, avec son propre père) et dont notre collègue avait reçu la confidence, sauve tout juste le lecteur de l’exaspération.
En refermant ce livre, je n’ai pu m’empêcher de penser à l’appréciation que Jean Starobinski (1962) formula au sujet du célèbre ouvrage du philosophe Richard Burton (1621), Anatomy of Melancholy: « L’image d’un foisonnement libre et déréglé, […] mais aussi d’une accumulation qui confine à l’ennui. […] Le grand nombre, la myriade ne font pas poids. Bien au contraire, le système démesuré, le “mobile” richissime se gonfle, s’allège et devient une monstrueuse nébuleuse ». Dommage pour les intervenants en toxicomanie et pour la recherche psychanalytique.
Pascal HACHET
Psychologue clinicien
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