2003
Psychotropes
Boire après l’alcoolisme
François Hervé
Président de l’ANIT
Que sait-on aujourd’hui des drogues et des addictions ? Il est
commun de constater combien les discours dans ce domaine qui touche aux
plaisirs, aux performances et à la liberté de l’Homme, sont emprunts de
croyances et d’idéologie. Le discours scientifique n’échappe pas à cette règle,
et par ailleurs son instrumentalisation en invalide souvent la portée : le même
travail documenté de compilation des travaux internationaux sur le cannabis a
pu donner lieu lors de sa parution à des interprétations opposées : selon un
quotidien, le cannabis se trouvait dédouané de toute nocivité, selon un autre
sa dangerosité était enfin reconnue.
Pourtant seules des données scientifiques validées nous
permettent d’avancer dans notre domaine, d’améliorer notre compréhension, la
qualité et l’efficacité de nos actions. Elles nous permettent aussi, et ce
n’est pas leur moindre intérêt, de faire reculer les obscurantismes.
Mais quelles données ?
La neurobiologie avance, nous dit-on, à pas de géant dans la
compréhension des mécanismes en cause dans les modifications des états de
conscience et des émotions, dans l’instauration des dépendances. C’est certain,
et ce serait une erreur de sous-estimer l’intérêt de ces travaux.
Et pourtant, il est un mystère que cette seule science n’arrive
pas à percer : pourquoi certains aiment-ils plus que d’autres transformer
chimiquement leur rapport au monde ? Quels ressorts mobiliser pour les aider
lorsqu’ils se sont perdus dans l’expérience des drogues, ou dans des
comportements qui sans prise de produit n’en miment pas moins la tyrannie des
stupéfiants ?
Pour avancer dans une compréhension globale des phénomènes que
nous observons, il nous faut donc conjuguer les données issues de la
neurobiologie à d’autres, issues des sciences sociales, de la psychologie, de
la sociologie, mais aussi de la philosophie et de la politique, qui doivent
nous aider à penser le rapport de l’Homme aux substances psychoactives et aux
addictions dans la société.
Aussi fascinantes que celles issues de la neurobiologie, mais
moins nimbées du mystère du laboratoire, les données issues de ces sciences
nous intéressent tous, professionnels ou profanes, car autant que les réponses
qu’elles apportent les questions qu’elles soulèvent traversent la société dans
son ensemble.
Pourtant, à quelques exceptions près, la recherche reste loin
du terrain, associe peu les professionnels, qui ne peuvent dès lors s’en
approprier facilement les résultats. Une voie de progrès est pourtant ouverte,
si l’on accepte de rapprocher les professionnels de terrain des universités ou
instituts de recherche. Chaque fois que cela peut se faire, les travaux qui en
découlent apparaissent enrichis de la complémentarité du chercheur et du
professionnel : ce dernier a besoin de la méthodologie apportée par le
chercheur, qui quant à lui bénéficie des questions et de l’expérience des
professionnels, non seulement pour interpréter des résultats mais aussi pour
construire la recherche.
Les articles qui suivent témoignent, dans le domaine des
sciences humaines, de cette tentative difficile mais indispensable d’articuler
la recherche et le terrain, contribuant à construire les savoirs qui, une fois
mis en perspective avec d’autres, nous permettent de fonder nos actions sur des
bases solides.